Chapitre 477
« Ne méprise pas la peur, mon ami : c’est le rare cas d’une voix dans ta tête qui se révèle réellement utile à ta survie. »
— l’Impératrice de l’Effroi Prudence, la « Fréquemment vaincue »
J’avais vu des choses d’une beauté profonde, au fil des ans. Quand les mauvais jours arrivaient, j’aimais parfois me le rappeler. J’avais vu Liesse renaître au crépuscule, et la paix naître du sacrifice d’un homme bon. J’avais parcouru les antiques cités du Sombreval, où les fleurs illuminaient les ténèbres et où la poésie pavée les rues, tandis qu’une débauche de couleurs s’emparait des toits. J’avais été accueillie dans les plus beaux palais de Salia, senti une tempête me balayer depuis les hauteurs de la Tour et flâné dans le bazar fou au cœur de Skade. J’avais même entrevu les derniers jours de gloire de Sephirah, avant que la mort ne vienne la prendre. J’avais vu assez de merveilles pour remplir deux vies, et peut-être en verrais-je encore quelques-unes avant de mourir. Ça faisait du bien de s’en souvenir, d’y croire.
Mais j’avais aussi connu des horreurs que peu pouvaient concevoir, et c’était à celles-là que je ferais appel pour ce genre de besogne.
Je n’en manquais pas où puiser. Noir avait eu une préférence. Je me rappelais qu’il utilisait la peur comme la matraque d’un guetteur : avec parcimonie, mesure et toujours sans finesse. Pour lui, c’était un outil, et pas particulièrement efficace. Mais mon père avait beau avoir été mon premier maître, il n’avait pas été le seul. J’avais appris auprès de l’Impératrice et de la Diaboliste, parangons des vertus les plus terrifiantes des Terres désolées, puis auprès de créatures plus cruelles encore. Le Roi de l’Hiver et ses cruautés patientes, tournées vers l’avenir. Sve Noc voilée, divinité née de la peur et du sang, sanctifiée par ces mêmes éléments. Même le Roi Mort avait, à sa façon, été un maître : on ne pouvait combattre un tel monstre aussi longtemps que moi sans apprendre certaines de ses méthodes. Et c’est ainsi que, pour honorer ces nombreux enseignements, je me mis à façonner l’horreur.
Je commençai par l’odeur.
La mort avait une puanteur bien à elle. Elle venait après les batailles, parmi les charognes, avec cette pestilence de sang, de merde et d’acier — et la chair en décomposition n’était jamais loin, tandis que les corbeaux dévoraient les morts et que les mouches s’enfouissaient dans leur chair. Je puisai dans le Fléau, dans la bataille des camps, mais ce ne serait pas suffisant. La mort qui s’abattait sur une ville n’avait pas tout à fait la même odeur, même avant que la pierre et la chair ne commencent à brûler vert. J’ajoutai une touche de la folie du Hiérarque, répandue dans les rues de Rochelant, la haine rouge suintant de chaque pore, puis davantage encore, tiré du brasier vert qui avait pris naissance à mes pieds et dévoré un quart de Summerholm. J’entrelançai tous ces éléments pour en faire quelque chose qui m’appartenait, puis je me glissai dans l’esprit endormi de l’Ambassadrice Livia Murena.
Son moi endormi sombra dans les ténèbres et m’offrit une ouverture : un aperçu des rues sinueuses et des belles avenues de Mercantis. La Nuit coulait dans mes veines comme un fleuve ; les yeux clos, coupée de mes sens, je longeai les défenses qui protégeaient l’ambassadrice, exactement comme le Hiérophante me l’avait appris. Je souris et plantai mes crocs dans cette femme plus âgée.
Je commençai par un meurtre. Livia Murena sentit le sang chaud éclabousser son visage quand un drow aux couleurs du sigil Losara trancha la gorge d’un homme avec une lame d’obsidienne. L’ambassadrice poussa un cri et recula en titubant, s’essuyant le visage à pleines mains avant de les découvrir couvertes de rouge. Mais les drows n’étaient pas les seuls à lui inspirer la terreur. Elle tourna au coin d’une avenue, qui brûlait d’un feu vert ; des légionnaires tiraient les gens hors de leurs maisons et les massacraient dans les rues, le regard froid et la main ferme. Livia Murena s’enfuit et déboucha sur une vaste place, où s’étendait une fontaine de marbre, mais des Levantins peints de la Lignée des Brigands s’y trouvaient. Certains s’amusaient à noyer des gens, leur maintenant la tête sous l’eau jusqu’à ce que leurs gestes paniqués contre la pierre cessent ; d’autres abattaient une immense statue à coups de marteau et de corde. Livia Murena laissa échapper un sanglot étranglé. Alors, un guerrier peint lui lança un javelot barbelé qui lui déchira l’épaule.
En sang et souffrante, elle reprit sa fuite.
Elle ne trouva que l’horreur. Des orques déchiquetaient les cadavres des seigneurs marchands de leurs crocs avides ; des ogres en armure fracassaient les portes des villas pour mettre en pièces ceux qui se tassaient derrière ; des Taghreb et des Soninkés brûlaient tableaux et tapisseries afin d’y faire rôtir le butin arraché aux celliers, au-dessus des cadavres de leurs propriétaires. Les gobelins faisaient courir les domestiques avant de leur tirer dans le dos à l’arbalète ; les drows aveuglaient les jeunes et les laissaient se vider de leur sang en hurlant ; des Callowans hilares traînaient des familles entières jusqu’à la potence pour les pendre. Livia Murena pleurait, mais continuait de courir, jusqu’à ce qu’elle trouve une grande demeure. La sienne, compris-je, mais ce n’était pas la maison qu’elle cherchait. Une épouse ; et, bien que son visage ne me vînt pas à l’esprit, de longues boucles blondes et un teint clair s’imposèrent à moi. Cela suffisait.
Des flammes vertes et une épaisse fumée emplissaient les couloirs de la demeure de Livia Murena tandis qu’elle les traversait en courant, puis gravissait l’escalier, encore et encore, jusqu’à atteindre un long couloir au bout duquel se trouvait enfin sa grande chambre. Un soulagement l’envahit lorsqu’elle aperçut son épouse, debout près du grand lit à baldaquin. Cassia, s’exclama-t-elle. Dans un tintement net et retentissant, une pièce se mit à tournoyer. Livia Murena la suivit des yeux, fascinée, la regardant monter, redescendre et atterrir dans la paume ouverte de la Reine Noire, assise dans l’obscurité. La pièce d’or étincelante était tombée sur la face marquée de deux épées croisées.
« Croyez-vous au Destin, Ambassadrice Livia ? » demandai-je.
Avant qu’elle ne puisse répondre, son épouse s’embrasa d’un feu vert. Pour cela, je puisai dans les cris des Trois Collines. Je m’en souvenais bien. Cassia hurla, hurla encore, puis hurla, jusqu’à ce que la mort vienne enfin la délivrer. Je croisai le regard de Livia Murena et souris, fin et tranchant comme une lame glissée entre les côtes.
« Ce n’était pas la bonne réponse, lui dis-je. Recommençons. »
Et nous recommençâmes.
Mercantis fut passée au fil de l’épée, la pièce montra les épées, et Cassia brûla.
« Ce n’était pas la bonne réponse, dis-je à l’ambassadrice en pleurs. Recommençons. »
Et nous recommençâmes.
Et nous recommençâmes.
Et nous recommençâmes.
Ce ne fut qu’à l’aube que je la laissai comprendre la leçon que tout cela devait lui enseigner. Cassia brûla, ses cris devenant plus vivaces à mesure que l’ambassadrice endormie comblait les lacunes, et Livia pleura d’épuisement en tombant à genoux. Comme une vieille amie, je me penchai vers elle et lui adressai un sourire espiègle, presque enfantin.
« Le Destin est une farce, Livia, lui dis-je en lui montrant la pièce. »
Les deux faces portaient des épées croisées.
« Le seul moyen de ne pas se faire avoir, repris-je avec un doux sourire, c’est de ne pas lancer la pièce du tout. »
Je laissai ses rêves en paix, après ça, mais elle ne ferma pas l’œil pour autant.
Je passais plus de temps dans l’infirmerie de Hakram que dans mes propres quartiers ou les bureaux mis à ma disposition — je les avais pratiquement cédés à Vivienne —, alors c’est là que les messagers venaient me trouver. Ce fut pareil avec Archer, quand elle revint de la petite course que je lui avais confiée. Je trempai mon pain dans le potage chaud qui devait me servir de petit-déjeuner et haussai un sourcil à l’adresse de mon amie.
« Alors ? »
« Je ne l’ai pas rendue folle, répondit Indrani en prenant place à côté de moi, mais je parierais que ça s’en est fallu de peu. »
J’enfournai le pain et mâchai pensivement. J’avais donc su garder la juste mesure. Si je continuais trop longtemps, je finirais probablement par briser l’ambassadrice, ce qui n’était pas le but, mais je voulais encore lui faire passer une nuit comme ça. Une fois, elle pouvait appeler ça un hasard ; deux fois ? Deux fois, c’était un avertissement.
« Elle avait l’air de quoi ? » demandai-je après avoir avalé.
« Épuisée et à cran, répondit Indrani. Tu n’y es pas allée de main morte. »
« Elle doit avoir plus peur de moi que de Malicia, répondis-je, et si nous voulons empêcher Mercantis de faire chanter la Grande Alliance, il faut que cette peur lui soit si profondément ancrée qu’ils sachent exactement ce que ça leur coûterait. »
« Hé, fit Archer avec un haussement d’épaules, tu me connais : si tu veux transformer tous ces gens en épaves bégayantes, ça m’est complètement égal. Je suis juste surprise qu’on soit toutes les deux seules à avoir cette conversation, je crois. »
Je lui lançai un regard peu impressionné. Elle n’avait pas été très subtile.
« Si tu as quelque chose à dire, dis-le, lui lançai-je. »
Elle soupira en passant une main dans ses longs cheveux noirs. Aujourd’hui, ils étaient détachés et un peu en bataille. Ça lui allait bien.
« Tu t’es disputée avec Vivienne ? » demanda-t-elle.
Mes doigts se crispèrent. Elle le remarqua, avec cette perspicacité désagréable qui était la sienne.
« Donc, c’est oui, songea Archer à voix haute. Je te demanderais si tu veux en parler, mais je ne crois pas que tu aies déjà répondu oui à cette question de toute ta vie. »
« C’est assez fort venant de toi, dis-je froidement. »
Notre dernière conversation à cœur ouvert, plutôt tendue, avait nécessité une demi-bagarre pour démarrer. Elle eut l’air plus amusée que vexée et balaya ma remarque d’un geste.
« Règle ça, Cat, dit Indrani. Je ne vais pas essayer de te raisonner gentiment, parce que les Dieux savent que les chances de succès sont minces… »
« Hé, protestai-je. »
« … mais la logique froide de sa sœur fera l’affaire, poursuivit Indrani avec désinvolture. Il est trop tard pour écarter Vivienne de son rôle d’héritière : elle a des soutiens et, quand il s’agit de nous, elle sait où beaucoup de cadavres sont enterrés. Alors si tu refuses de lui parler parce que c’est ton amie et que tu boudes pour des choses qui ne sont pas vraiment de sa faute, fais-le au moins parce que sinon tu te comportes en reine franchement lamentable. »
Je grimaçai. Archer se fichait pas mal de Callow, si ce n’est peut-être que beaucoup de ses affaires s’y trouvaient et que leur destruction toucherait des gens auxquels elle tenait. Mais cela ne signifiait pas qu’elle ignorait que c’était un bon argument à me servir. Elle n’avait pas tort, en tout cas : je ne pouvais pas laisser la situation s’éterniser indéfiniment.
« Je n’aime pas devoir faire des concessions, maintenant, avouai-je. »
Indrani haussa un sourcil. Je reniflai.
« Je veux dire que, quand nous ne sommes pas d’accord, je dois maintenant trouver un compromis avec elle, expliquai-je. Pas toujours, et pas sur tout, mais ça m’agace quand même d’avoir à le faire. C’est moi qui lui ai donné ce titre, à la base, et, Drani, ce n’est pas que je pense qu’elle s’en soit mal tirée, bien au contraire… »
« Mais elle a désormais son propre pouvoir, acheva Archer. Et elle n’est pas toujours d’accord avec toi. »
« Je ne peux pas non plus lui dire d’aller se faire foutre quand nous ne sommes pas d’accord, dis-je, lasse. Si je fais ça en public, elle perdra beaucoup de soutiens dans l’Armée de Callow ; et si elle perd l’Armée, les nobles auront beaucoup moins de raisons de ne pas s’en prendre à la couronne, tôt ou tard. »
Ce ne serait pas une certitude, et je faisais de mon mieux pour embellir son bilan militaire afin qu’elle se forge une réputation auprès des soldats. Mais, au bout du compte, Vivienne n’arrivait tout simplement pas à s’entendre avec eux comme moi. Il m’était arrivé d’en tirer une satisfaction mesquine, vu que la noblesse ne cachait pas sa préférence pour elle et que trop de gens au pays partageaient cette opinion à mon goût, mais c’était une satisfaction creuse. Après l’avoir mise dans cette position, quel parfait connard aurais-je été si je m’étais réjouie de ses difficultés ? Ce n’était pas une affaire de peu d’importance, non plus. Vivienne n’avait pas les troupes de la Maison Dartwick à sa disposition ; elle ne possédait pas de terres en son nom et la plupart des forces nobles avaient été abolies avec leurs titres ou réduites par la loi impériale. À Callow, après la guerre, la plus grande force armée serait celle que Juniper et moi avions bâtie.
Si mon étendard montrait une épée plus lourde que la couronne sur la balance, ce n’était pas pour rien.
« Ça doit te rester en travers de la gorge que certains, au pays, la préfèrent maintenant, dit Indrani d’un ton entendu. »
J’expirai en gardant le visage impassible.
« Je commence à en avoir assez de l’entendre, dis-je d’un ton égal. »
Elle plissa les yeux.
« Ouais, c’est exactement la tête que tu aurais faite, dit Archer. Et Viv n’a jamais été très douée pour gérer tes humeurs, alors maintenant vous voilà toutes les deux à bouder. Charmant. »
« Ça va passer, grognai-je. »
« Ça passera quand tu prendras un verre avec elle et que tu lui expliqueras clairement les choses, dit Indrani. Mais tu le sais déjà, Cat, tu n’as juste pas envie de le faire. J’imagine que tu t’y mettras quand tu auras fini de trébucher sur cette fierté que tu prétends ne pas avoir. »
Je lui fis un doigt d’honneur, mais sans grande conviction, et elle le prit bien.
« Va découvrir comment la délégation de Mercantis compte renforcer ses défenses après cette nuit, dis-je, déjà lasse de cette conversation avant même qu’elle ne commence. Je veux le savoir au plus vite, pour trouver comment les contourner. »
Encore une nuit comme ça, peut-être deux, puis je serais prête à négocier. Tandis qu’elle s’en allait, je commençai déjà à imaginer la forme du cauchemar qui hanterait Livia Murena cette nuit.
Il ne serait pas plus agréable que le précédent.
J’avais laissé Hasenbach choisir la salle où, enfin, les diplomates pourraient se rencontrer.
J’allai toutefois la visiter avant la réunion, pour voir ce que j’aurais à ma disposition. C’était encore une salle parmi l’offre apparemment inépuisable de l’Arsenal, mais celle-ci n’était clairement pas destinée aux repas. Plusieurs tables se faisaient face en demi-cercles, avec assez d’espace entre elles pour laisser passer les domestiques et pas moins de six entrées — autant pour apporter les rafraîchissements que pour aller chercher des documents, supposai-je. La salle était bien éclairée, mais par des lustres et des lumières magiques. Je connaissais les astuces pour contourner l’un comme l’autre. Ça ferait l’affaire. Il me faudrait toutefois donner le ton dès le départ. Entrer seule, les mains vides, quand eux seraient chargés d’escortes et de papiers.
Je fis courir une main sur la surface lisse de la table, appréciant le grain du bois, et fronçai les sourcils en réfléchissant. L’Ambassadrice Livia n’avait subi qu’une autre nuit de mes tendres attentions avant qu’Archer et moi ne la jugions au bord de la rupture. Elle n’avait pas l’air d’une femme au cœur fragile, mais je soupçonnais qu’elle était bien plus habituée à infliger la cruauté qu’à la subir. Une partie de moi voulait ajouter une nuit, histoire d’être sûre, mais ce serait risqué : les amulettes protectrices dont s’était parée l’ambassadrice après la première fois n’avaient peut-être pas résisté à la Nuit conjuguée au regard du Hiérophante, mais si les Mercantiens réclamaient une protection héroïque, les choses se compliqueraient. Non, mieux valait en rester là.
Aujourd’hui. Ce soir même.
Je dormis la majeure partie de l’après-midi, car l’usage de la Nuit m’avait laissée loin d’être reposée, et me réveillai moins d’une demi-cloche avant l’heure prévue de la réunion. Les vêtements que je devais porter n’avaient pas grande importance : une simple tunique grise et un pantalon assorti. Je pris toutefois soin de m’envelopper des bannières en patchwork du Manteau de Woe et de poser une couronne de fer dentelée sur mon front. La dernière course confiée à Indrani bien rangée dans ma poche et mon bâton d’if mort à la main, je me rendis à notre rendez-vous en boitant, mais en calculant soigneusement mon arrivée pour être la dernière. Pas assez en retard pour qu’on le remarque, juste assez pour être légèrement insultante. Des domestiques m’ouvrirent les portes et, tandis qu’on annonçait mon nom et mes titres, je jetai un regard évaluateur aux personnes présentes.
Que Cordelia Hasenbach ait amené des érudits et des secrétaires n’avait rien d’étonnant. Qu’elle soit venue avec quinze personnes au complet, en revanche, l’était. Elle avait dû comprendre qu’elle devrait mener les négociations elle-même, pour l’essentiel. Je ne m’attardai pas sur eux et reportai mon attention sur la délégation de Mercantis. L’Ambassadrice Livia Murena était facile à repérer : elle siégeait au centre et sa chaîne de fonction ostentatoire, en or et en ivoire, ne passait pas inaperçue. On avait sculpté trente pièces d’argent sur le médaillon d’ivoire qui la terminait, l’antique emblème des seigneurs marchands du Consortium. Sept tresses dorées retombaient de son épaule gauche sur une robe de soie bleu foncé, qui ne dissimulait guère l’embonpoint de l’ambassadrice.
La plupart des diplomates étaient aussi corpulents, car les seigneurs marchands de Mercantis considéraient la graisse comme un signe de richesse et de puissance. Tous portaient de la soie bleue et les sept tresses qui indiquaient qu’ils représentaient à la fois le Prince marchand Fabianus et le Consortium — les affaires du prince lui valaient trois tresses d’or, le Consortium en avait sept d’argent, mais seuls les deux réunis pouvaient arborer les sept bandes dorées. Pourtant, malgré la profusion de bracelets et de bagues ruisselant de leurs bras et de leurs oreilles, chargés de pierres précieuses, personne à part l’ambassadrice ne portait de bijou autour du cou. Chaque diplomate avait derrière soi un domestique, tous jeunes, beaux et parfaitement immobiles. Mercantis, disait-on, ne pratiquait pas l’esclavage. Parmi les Villes Libres, seule Stygie s’accrochait encore à cette horreur.
Pourtant, Indrani y avait été élevée comme esclave, et on l’avait appelée ainsi, même si, sans doute, son propriétaire aurait pu présenter des papiers prouvant qu’il ne s’agissait que d’un service sous contrat. Tout à fait légal, rien à voir avec de l’esclavage. Voilà l’astuce : les « domestiques » commençaient avec une dette équivalant au prix qu’avait coûté leur acquisition et, même si on les payait pour leur travail, le toit et la nourriture qu’on leur fournissait leur étaient facturés. La dette grossissait et le service durait jusqu’à la mort — avant d’être transmise aux enfants, car les dettes se transmettaient toujours à Mercantis. Je gardai cela à l’esprit en observant les cernes sombres autour des yeux brun pâle de l’Ambassadrice Livia, que ses produits de beauté ne parvenaient pas tout à fait à masquer, et constatai que je n’éprouvais aucune culpabilité pour les horreurs torturantes que j’avais fait subir à cette femme.
J’avais fait pire à des gens bien moins méritants.
« Reine Catherine, me salua aimablement la Première Princesse. Je suis heureuse de votre présence. »
« Votre Majesté, dit l’Ambassadrice Livia d’un ton égal, nous sommes… »
« Abrégeons, Votre Altesse, l’interrompis-je en regardant Cordelia. Il y a une guerre, au cas où vous l’auriez oublié. »
L’ambassadrice était bien entraînée : elle ne laissa pas voir son indignation devant l’insulte lancée avec désinvolture. Ce n’était pas la première fois que je l’attaquais depuis le début de cette affaire.
« Je vous assure, Votre Majesté, que non, répondit la Première Princesse, en haussant imperceptiblement les sourcils. »
Un avertissement pour me dire de calmer le jeu ? Non, décidai-je au bout d’un instant. Si la retenue s’imposait, elle aurait trouvé d’autres moyens de me le faire savoir. Je m’installai sur le siège à l’extrémité de la partie du demi-cercle laissée vide pour moi et ma délégation. Du coin de l’œil, je vis le désarroi traverser certains visages mercantiens quand ils comprirent que j’étais venue seule. Ce n’était pas l’attitude de quelqu’un qui prenait tout cela au sérieux. Je puisai légèrement dans la Nuit et tissai un fil qui se glissa dans les ombres sous la table, sur le côté. Il demeura caché, en attente. Je m’adossai à mon siège, l’air impatient, et attendis que quelqu’un prenne la parole.
« Je dois protester contre les insultes que vous ne cessez de nous adresser, Reine Catherine, dit l’Ambassadrice Livia. Le Consortium n’a-t-il pas été un allié généreux et compréhensif ? Qu’avons-nous fait pour mériter pareil traitement ? »
C’était là, pensais-je, le moment où j’étais censée me montrer conciliant, esquiver et jouer toutes ces petites comédies diplomatiques. Pour qu’on puisse continuer à échanger des vérités précises et de jolis mensonges, faire semblant de rester civilisés en tentant de gagner une guerre des mots aussi dangereuse qu’une guerre d’acier. Je ne m’en donnai pas la peine.
« Soit vous ignorez réellement la réponse à cette question, dis-je, et vous parler est une perte de temps. Soit vous connaissez la réponse et vous me faites quand même perdre mon temps. Alors, laquelle est-ce, Ambassadrice Livia ? »
Son visage se crispa une fraction de seconde, puis se figea d’une façon presque surnaturelle. Aïe, ça avait touché juste. Je jetai un coup d’œil à la Première Princesse, dont le visage incarnait la sérénité courtoise.
« C’est sérieux, tout ça ? demandai-je. »
« Oui, Reine Catherine, répondit Cordelia avec affabilité, avant de jeter un regard en biais aux diplomates. Mais peut-être devrions-nous nous en tenir à l’objet de cette réunion, vu les exigences que les circonstances imposent à nos emplois du temps. »
Sous la table, elle traça un O avec un doigt contre la Nuit. Oui, cela voulait dire. Je ne devais pas les pousser davantage ; elle voulait que les choses avancent.
« Cela nous conviendrait également, déclara avec aisance l’homme assis à côté de l’ambassadrice. À moins que quelqu’un n’y voie encore une objection ? »
Tous les regards se tournèrent vers moi, dans l’attente. L’Ambassadrice Livia avait retrouvé son calme, et pas seulement en apparence ; je m’adressai donc à elle.
« Je vous en prie, dis-je sèchement. Le suspense me tient en haleine. »
« À la lumière d’informations récemment obtenues par le Consortium, il est devenu nécessaire de réexaminer la question des prêts accordés à la Grande Alliance, déclara l’ambassadrice. »
Hasenbach traça un N du doigt sur la table. Je repoussai ma chaise et me levai.
« Il n’existe aucun prêt de ce genre, dis-je froidement. Le Seigneur Yannu Marave l’a pourtant dit très clairement, me semble-t-il. Cette réunion est terminée. »
À mon grand amusement, elle eut l’air véritablement surprise. Pour des diplomates de carrière, ils comprenaient vraiment lentement les règles du jeu. Ce n’était pas qu’ils fussent idiots, pensais-je ; ils n’avaient simplement pas l’habitude qu’on les congédie aussi franchement. Mercantis n’était peut-être pas une puissance du calibre de Praes ou de Procer, mais elle avait toujours exercé une influence considérable — et, lorsqu’on lui tenait tête, elle n’hésitait pas à dépenser de l’argent pour faire connaître son mécontentement.
« Peut-être l’honorable ambassadrice fait-elle référence aux prêts accordés à la Principauté et à ses principautés constitutives, dit doucement la Première Princesse. Je suis certaine que cette formulation malheureuse sera rectifiée, Reine Catherine, si vous laissez à l’ambassadrice l’occasion de s’expliquer. »
Je haussai un sourcil à l’intention de l’ambassadrice.
« Nous ne voulions pas laisser entendre que le royaume de Callow était endetté envers le Consortium, Votre Majesté, mentit Livia Murena. Veuillez nous excuser pour ce malentendu. »
Je me rassis, me retenant à grand-peine de lever les yeux au ciel.
« Comme l’a indiqué notre estimée ambassadrice, le Consortium a pris connaissance des détails de la dette procerane, dit l’homme assis à côté de Livia, ses lèvres rouges et charnues esquissant un sourire. Compte tenu des pratiques d’emprunt presque… imprudentes qui ont été suivies, des doutes ont été exprimés quant à la capacité de la Principauté de Procer à rembourser ces dettes. »
« Dieux d’en Bas et Feu Éternel, dis-je avec un mépris évident. Vous allez vraiment insister pour être le couteau emprunté de la Tour, n’est-ce pas ? Malgré tous ceux qui m’ont mise en garde, je n’aurais sincèrement pas cru que le Consortium commettrait une erreur aussi flagrante. »
« Une accusation creuse, répliqua l’Ambassadrice Livia. Et lancée avec une grande désinvolture, dois-je ajouter. Notre tolérance a ses limites, Reine Catherine. »
Cordelia traça un O. Je changeai de cap et reniflai, faussement amusée.
« Vous savez quoi ? réfléchis-je. Vous avez peut-être raison. J’ai simplement supposé que vous alliez tenter quelque chose d’aussi follement irréfléchi que de vouloir faire chanter une alliance qui aligne, sur un seul front, plus de soldats qu’il n’y a d’habitants à Mercantis. J’ai tiré des conclusions hâtives. Allez-y, donc. Parlez. »
J’esquissai un mince sourire.
« Prouvez-moi que j’ai tort, dis-je. »
Un silence s’installa.
« Nous reconnaissons la contribution héroïque de la Grande Alliance, et de Procer en particulier, à la sécurité de toute Calernia, déclara l’Ambassadrice Livia. C’est pourquoi nous avons consenti si volontiers à lui accorder des prêts, à des taux sans précédent ou presque. Le Consortium continuera à soutenir l’effort de guerre de toutes les manières possibles ; vous pouvez en être assurés, cela n’est pas remis en question. »
« Voilà qui est très réjouissant, dit doucement Cordelia. Son Altesse le Prince marchand Fabianus a donc reconsidéré ma demande d’expulser l’ambassade de Praes ? »
Je réprimai un sourire. Elle les tenait ; Malicia était une alliée déclarée — quoique plutôt apathique — du Roi Mort.
« La haute cour du Consortium débat d’une telle mesure, Votre Altesse, répondit l’Ambassadrice Livia avec un sourire. »
« En effet, répliqua Cordelia Hasenbach avec un sourire tout aussi aimable. Pourtant, il me semble avoir entendu dire que le débat devait être suspendu indéfiniment. Cette mesure a-t-elle été annulée ? »
« C’est tout à fait possible, éluda l’ambassadrice. Notre long voyage jusqu’ici a quelque peu vieilli les nouvelles que nous avons apportées. »
« Vous vous apprêtiez à ajouter un “mais”, Ambassadrice, dis-je. Allez au fait, au lieu de prendre tout le monde dans cette salle pour des imbéciles. »
« Le Consortium demeure résolument favorable à l’effort de guerre, reprit l’Ambassadrice Livia d’un ton agressivement calme. Cependant, étant donné les difficultés financières de la Principauté et le montant considérable de ses emprunts, il a été suggéré que des garanties soient exigées. Sans quoi, dans les années à venir, un effondrement du commerce proceran pourrait fort bien entraîner la faillite de Mercantis elle-même. »
« Une inquiétude raisonnable, répondit la princesse aux cheveux clairs. J’ai moi-même réfléchi à la question, justement. La Haute Assemblée est disposée à signer un traité garantissant qu’une part fixe des impôts perçus par le bureau de la Première Princesse sera affectée au remboursement des dettes. Cette garantie vous conviendrait-elle ? »
Promettre de l’argent qui n’avait pas encore été perçu, hein ? J’imaginais que c’était une façon de compenser le manque de recettes. Cela dit, si le successeur de Cordelia refusait finalement de payer, le Consortium n’aurait honnêtement pas grand-chose à y faire. À moins que la Grande Alliance elle-même ne garantisse le traité, pensai-je en jetant un regard à Hasenbach. Même la Première Princesse la plus belliqueuse hésiterait à s’aliéner ses deux alliés les plus puissants de cette façon. Une femme habile, pensai-je, non sans tendresse. Ni moi ni le Dominion ne refuserions de nous porter garants : cela nous donnerait un moyen de pression sur Procer après la guerre et, vu la brièveté habituelle de la gratitude procerane, ce serait fort bienvenu.
Je doutais que ce fût une coïncidence si cet arrangement apaiserait certaines des craintes persistantes de voir Procer tomber sous la coupe des deux nations que Hasenbach voulait garder pour proches alliées. Des cercles dans des cercles dans des cercles, avec elle.
« Cela contribuerait à apaiser nos inquiétudes, Votre Sérénissime Altesse, répondit l’Ambassadrice Livia. Mais, pour investir davantage d’argent dans la guerre, le Consortium souhaite obtenir des dividendes plus concrets. »
Ah, nous y voilà. Elle posa les yeux sur moi, mais ne s’y attarda pas. Je commençais à remarquer qu’elle ne me regardait jamais longtemps. Même quand elle me parlait. Les cauchemars avaient laissé leur marque, comme prévu.
« Mercantis a appris que des plans étaient en cours pour bâtir une cité au cœur des Vallées de la Fleur Rouge, dit le diplomate aux yeux brun pâle. Cardinal, n’est-ce pas ? »
Je tambourinai des doigts sur la table, manifestant ouvertement mon impatience.
« Nous reconnaissons les possibilités qu’offre cette cité, déclara l’Ambassadrice Livia. Aussi, au lieu d’accorder de nouveaux prêts, le Consortium souhaite acheter des monopoles sur le commerce de certains biens à Cardinal. »
Je penchai la tête de côté. Tiens. C’était plus habile que ce à quoi je m’attendais, en fait. Ils devaient savoir qu’une proposition d’achat de terres cédées par Callow et Procer passerait mal, mais l’achat de monopoles commerciaux sur des échanges qui n’existaient pas encore, c’était autre chose. En versant de l’or dès maintenant, ils pourraient s’emparer de certains types de commerce à l’avenir et écarter toute concurrence, en étant les seuls fournisseurs assez longtemps pour que les gens prennent l’habitude de dépendre d’eux. Ils reprenaient ainsi leur ancien rôle d’intermédiaires, pensai-je avec une pointe d’admiration. Les seigneurs marchands étaient cupides, mais ils n’étaient pas dénués de jugeote. Pour une exigence, c’était même à moitié raisonnable, ce qui m’incitait à me méfier.
« Et combien de temps ces monopoles seraient-ils censés durer ? demanda la Première Princesse. »
« De façon permanente, répondit l’Ambassadrice Livia. Le prix proposé en tiendrait naturellement compte. »
Je n’avais pas besoin que Cordelia trace un N pour comprendre que cela ne serait pas toléré. Voilà donc le pivot de cette petite entreprise. À présent, ils allaient pousser, ou se faire pousser.
« Mercantis, dis-je en articulant lentement le nom. La Cité des Marchandés et des Vendus. L’endroit le plus impartial de Calernia, où l’argent est reine et où l’on ne prend le parti de personne. »
« Voilà un bien joli compliment, Votre Majesté, répondit l’Ambassadrice Livia avec un sourire de requin. »
« Expliquez-moi clairement, dis-je en me penchant en avant. Que se passe-t-il quand je ris de votre proposition et vous dis de ramper jusqu’à votre île ? »
Je puisai dans la Nuit, lentement, silencieusement. Les ombres de la salle commencèrent à s’allonger dans les espaces entre la lueur des lumières magiques et celle des lustres.
« Il n’est pas nécessaire de se montrer si hostile, dit le diplomate. Comme je l’ai indiqué, nous ne retirerons pas notre soutien à l’effort de guerre. Pourtant, le Consortium aurait du mal à envisager d’accorder de nouveaux prêts si cela devait le mener à la faillite. »
Ça semblait raisonnable, jusqu’à ce qu’on sache ce que nous savions. Hasenbach m’avait dit que Malicia savait presque à coup sûr que Procer avait besoin de l’afflux d’or de Mercantis pour garder la tête hors de l’eau. À son tour, Malicia avait communiqué cette information à au moins certains de ces braves gens. Tout portait la marque de l’Impératrice, et plus j’y réfléchissais, plus cela devenait évident. Comme toujours, Malicia avait joué sur tous les tableaux. Les marchands qui n’étaient pas au courant ne considéreraient pas l’arrêt des prêts comme un acte hostile ; si la Grande Alliance réagissait durement, ils pourraient se tourner vers la Tour pour être protégés de notre tyrannie supposée. Ceux qui savaient, et il devait y en avoir quelques-uns, penseraient que nous étions assez enfoncés dans le pétrin pour qu’ils nous arrachent des concessions, tant qu’ils ne poussaient pas trop loin. L’Impératrice leur avait sans doute promis sa protection pour les encourager à le croire, et avait révélé où se trouvaient nos armées.
La conclusion, c’était qu’elles étaient très loin de Mercantis.
« Je suis curieuse, dis-je. Vous devez croire — je ne vois pas d’autre explication — que vous avez l’avantage. Et je dois vous demander, par les Dieux, je dois vraiment vous demander… »
La Nuit s’épaissit, la lumière faiblit.
« Pourquoi ? demandai-je froidement. Pourquoi pensez-vous cela, exactement ? Expliquez-moi. »
« Aucune menace n’a été proférée, Reine Catherine, dit l’ambassadrice. Votre comportement est… »
« Laissez-moi vous dire ce qui arrivera, l’interrompis-je doucement, si vous choisissez de devenir mon ennemie. »
Je croisai le regard de Livia Murena. Les ténèbres s’épaississaient autour de nous, et un faible bruit s’éleva, pareil au murmure mourant d’un cri.
« Je ne me montrerai pas civilisée, lui dis-je doucement. Je ne respecterai ni les lois ni les traités, ni la bienséance ni le lait de la bonté humaine. Si vous devenez l’instrument d’une femme qui s’est alliée au Roi de la Mort, si vous faites ce choix de votre plein gré, alors je vous réduirai en ruines, et cette ruine hantera encore le sommeil des hommes dans cent ans. »
Elle détourna le regard vers la Première Princesse.
« Votre Altesse… »
« Ne la regardez pas, dis-je. Cela ne vous aidera pas. Elle ne peut pas m’arrêter, et elle n’en a pas particulièrement envie. »
Les doigts potelés de l’ambassadrice se crispèrent autour de sa chaîne de fonction et elle se tourna de nouveau vers moi, rassemblant son courage. Mais ma main s’était glissée dans la poche où j’avais rangé ma dernière surprise.
« Croyez-vous au Destin, Ambassadrice Livia ? demandai-je. »
Elle ne répondit pas, les yeux rivés sur la pièce d’or dans ma main. La face visible portait des épées croisées. La respiration de l’autre femme devint irrégulière, ses mains tremblèrent, et j’attendis toujours. La sueur trempait sa nuque, faisait couler le maquillage sur son visage, et je vis dans ses yeux la terreur que j’avais semée, désormais récoltée.
« Oui, répondit Livia Murena d’une voix rauque. Oui, j’y crois. »
« Alors, respectons les lois et les traités, dis-je, le sourire sans atteindre mes yeux. La bienséance et le lait de la bonté humaine. »
Ou sinon, ne dis-je pas. Elle l’entendit quand même.
Je ne prononçai pas un mot de plus durant le reste de la réunion, et je n’en eus pas besoin.