Chapitre 476
« La seule chose plus gênante que de faire partie d’une alliance, c’est de ne pas en faire partie. »
— Prince Luis de Tenerife
La dernière fois que j’avais vu quelque chose d’une telle ampleur, c’était lors du Doom de Liesse, quand toutes les principales forces callowanes et légionnaires à l’ouest de la Hwaerte avaient affronté les Praesi et les revenants de la Diaboliste. Pourtant, aussi apocalyptique qu’eût été cette journée, elle n’avait duré qu’un jour. La tentative de la Grande Alliance pour reconquérir Hainaut serait bien plus longue.
Les chiffres, une fois couchés sur le papier, étaient vertigineux et impossibles à ignorer. L’Armée de Callow mobiliserait, pour cette campagne, un peu moins de trente mille soldats : les Deuxième, Troisième et Quatrième Armées au complet. En ne comptant que les forces de Dame Aquiline et du Seigneur Tazin, le Levant en fournirait au moins vingt mille, mais si les promesses du Seigneur Yannu concernant les capitaines alavans se concrétisaient, le total avoisinerait plutôt les vingt-cinq mille. Le Général Pallas disposait de sept mille hommes en état de combattre, mais, avant de rassembler tous les effectifs des Élus du Tyran, elle voudrait qu’on lui fournisse des chevaux, car les kataphraktoï manquaient de montures de rechange. Le Général Rumena avait encore trente mille soldats à engager dans l’offensive ; ses effectifs réduits avaient en réalité renforcé de plusieurs façons l’host le plus méridional des Premiers-nés.
En revanche, il était plus difficile d’établir le nombre exact de forces proceranes présentes en Hainaut, car leur chaîne de commandement était un cauchemar pour tout officier formé par les Légions. Comme dans la plupart des domaines de la guerre, les Lycaonais étaient un cran au-dessus des Alamans : les armées de Hannoven et de Neustrie étaient placées sous le commandement conjoint du Prince de Fer, partageaient leurs réserves et comptabilisaient leurs pertes. Elles s’appuyaient un peu trop, à mon goût, sur le grade nébuleux de « capitaine » — des officiers qui pouvaient commander cent à mille fantassins, cavaliers, voire un mélange des deux ! —, mais elles étaient généralement bien organisées et bien entraînées. À eux deux, les princes du Nord alignaient dix-huit mille hommes, dont quatre mille de cette excellente cavalerie lourde lycaonaise, dont on ne pouvait jamais avoir trop.
Les forces alamannes, en revanche, étaient désorganisées, ce qui, à ma grande surprise, n’était pas entièrement de leur faute. La dernière princesse de Hainaut — sœur aînée de l’actuelle — avait engagé toutes les compagnies de fantassins qu’elle avait pu trouver dès que Keter avait commencé à s’agiter, mais beaucoup avaient subi de lourdes pertes en échouant à défendre la côte nord. La moitié des compagnies engagées à l’origine n’existaient plus, ou ne comptaient plus autant d’hommes qu’elles l’avaient prétendu ; et peut-être un quart des mercenaires actuellement au service de Volignac appartenaient à des « compagnies héritières ». Il s’agissait, pour l’essentiel, de compagnies de mercenaires formées par les survivants d’unités détruites, qui revendiquaient sous un autre nom un ancien contrat en tant qu’héritières de la compagnie dissoute.
Les mercenaires posaient problème, et pas seulement à cause de leur farouche indépendance. Les capitaines fantassins mentaient régulièrement sur leurs effectifs pour obtenir davantage de ravitaillement de la Grande Alliance ou négocier une meilleure solde ; ils n’hésitaient pas non plus à se prêter mutuellement des soldats pour tromper les inspecteurs. Nous pendions les capitaines que nous prenions à ce petit jeu, mais cela entraînait souvent des désertions, et nous devions donc agir avec prudence. Les troupes alamannes des principautés n’étaient pas non plus sans défaut. Trois princes servaient en Hainaut : le prince Etienne de Brabant, le prince Ariel d’Arans et, bien sûr, la princesse Beatrice de Hainaut. Les soldats d’Arans étaient fiables, mais placés sous le commandement personnel du prince, qui se montrait souvent réticent à prendre des risques. Il nous rappelait fréquemment que, si Hainaut tombait, sa principauté serait la prochaine sur la liste. Malgré cela, les gens de Brabant étaient sans doute plus problématiques.
Non pas qu’ils fussent aussi prudents, bien au contraire : le prince Etienne s’était ruiné à armer tous ceux qu’il pouvait dans sa principauté et à les envoyer au nord lorsque la situation en Hainaut avait commencé à se dégrader. Ce geste courageux et nécessaire était aussi la source des ennuis. Peut-être un tiers des Brabançons étaient-ils de véritables soldats entraînés ; même leurs « officiers » étaient verts comme l’herbe. Quand ils avaient l’avantage, ils combattaient avec enthousiasme, mais leur moral était autrement… fragile. Je ne traiterais pas de lâche quiconque prenait les armes contre Keter, mais, quand on revêtait des cordonniers d’une armure avant de les envoyer affronter des beorns, ils avaient une nette tendance à fuir. Il fallait surveiller de près les conscrits et les employer avec discernement.
Les forces de la princesse Beatrice Volignac étaient les moins nombreuses, car elles avaient été durement saignées en échouant à défendre leur patrie. Je trouvais cela sacrément dommage, car, dans les faits, elles étaient entièrement composées de vétérans. Elles se battaient avec acharnement, sans pitié et avec une rancœur brûlante que je ne pouvais qu’admirer. Elles étaient aussi, à certains égards, les moins bien équipées et les plus grandes consommatrices de ressources de la Grande Alliance dans la région : la capitale de Hainaut était tombée, tout comme la plupart de ses plus grandes villes, si bien qu’elles disposaient de peu d’argent et de rares terres capables de les nourrir. À présent, la maison Volignac régnait sur plus de forteresses que de villes — et ses armées n’étaient même pas les forces les plus importantes à l’intérieur de ces places fortes.
En tenant compte des mensonges et des fanfaronnades inévitables, nous estimions à environ quarante et un mille les forces alamannes en Hainaut. Les compagnies de fantassins en représentaient près de quinze mille, et les conscrits de Brabant peut-être dix à douze mille de plus. Plus de la moitié des effectifs était donc peu fiable. Avec un peu de chance, les armées du Col du Crépuscule pourraient nous envoyer quelque dix mille hommes, surtout des soldats de Bremen et de Rhenia, auxquels s’ajouteraient peut-être quelques hommes de Brus. Ce qui signifiait qu’au bout du compte, une fois toutes ces forces réunies, quelque cent soixante mille soldats se retrouveraient sur le champ de bataille. Et ce serait là seulement le camp de la Grande Alliance. Nous étions, comme d’habitude, au moins deux fois moins nombreux que les morts.
La campagne n’avait même pas commencé que les chiffres m’arrachaient déjà un mal de tête. Aussi, dès que la meilleure stratège militaire à ma disposition fut en état d’être scrutée, je la consultai naturellement.
« Il vous est logistiquement impossible de ravitailler autant de soldats en une seule armée, me dit sans détour la maréchale Juniper des Boucliers Rouges. Il va falloir les répartir en plusieurs armées, sinon vous serez à court de provisions au bout d’un mois environ. »
« Nos éclaireurs ont confirmé que le Roi Mort avait laissé les routes en grande partie intactes, fis-je remarquer. Si nous marchons le long de la route de Julienne et nous déployons pour empêcher les raids, nous pourrons maintenir une ligne de ravitaillement active. »
Nommée en l’honneur d’une ancienne Première Princesse de Procer, cette route était l’une des grandes voies du nord-est de Procer : elle partait de Salia, se dirigeait vers l’est en traversant la ville d’Aisne, puis remontait vers le nord, en Brabant, par la grande cité marchande de Tourges, avant de s’achever à Hainaut, capitale de la principauté éponyme. Large, conçue pour les chariots et très bien entretenue, elle était en excellent état. Le Roi Mort avait un peu négligé son entretien, avaient rapporté nos éclaireurs — ce qui était logique, puisqu’il n’utilisait généralement pas de chariots —, mais avait veillé à la garder praticable pour ses troupes, et donc pour les nôtres. Il était pratiquement impossible de ravitailler une armée aussi vaste sans faire venir les rations par charrette et par chariot. Je m’attendais donc à ce qu’il nous faille effectuer quelques réparations au cours de la campagne, mais mes sapeurs devraient pouvoir s’en charger.
« L’Horreur Cachée détruira cette route dès qu’il sera évident qu’elle constitue l’axe de votre offensive, gronda Juniper. Réfléchissez, Catherine. Sa priorité, c’est de nous retarder pendant qu’il achève son pont. Il arrachera toutes les pierres de la ligne de défense jusqu’à Hainaut s’il le faut. »
« Ce serait tout aussi problématique si nous répartissions nos forces en petites armées, fis-je remarquer. Elles devraient elles aussi suivre des routes, même plus petites. Et nous pourrions avancer plus vite grâce aux Voies du Crépuscule, mais sa connaissance du terrain est meilleure. Si l’une de nos forces prend de l’avance sur les autres, elle se fera encercler et anéantir. »
Ou pire, massacrer, puis relever. Bien sûr, nous pouvions ouvrir des portails vers les Voies du Crépuscule — mais nous ne pouvions en ouvrir qu’un nombre limité, et d’une taille restreinte. Une armée qui tentait de battre en retraite au milieu d’un combat perdrait la majeure partie de ses effectifs dans la retraite, à supposer qu’elle parvienne à se replier en bon ordre. Mes légionnaires et les Lycaonais en étaient sans doute capables, mais les Levantins et les Alamans ? C’étaient des combattants courageux et endurants, je ne voulais pas leur manquer de respect, mais ils n’étaient pas disciplinés.
« Vous abordez le problème à l’envers, dit Juniper. En remontant la route, vous finirez bloquée dans l’un des goulets d’étranglement naturels. Les morts pourraient se masser dans le Creux de Lauzon… »
C’était le nom d’un « col » naturel par lequel la route pénétrait dans les hautes terres rocheuses et vallonnées de Hainaut. Il n’était pas vraiment étroit, mais ses pentes abruptes le rendaient facile à défendre. L’année précédente, lors de notre offensive, nous y avions surpris les morts : une profonde incursion de kataphraktoï soutenus par des Nommés avait écrasé les forces qui défendaient le passage, puis l’avait maintenu ouvert assez longtemps pour permettre à notre armée de suivre. Mais cette ruse ne fonctionnerait pas deux fois.
« … ou dans les forteresses-ponts de Cigelin, acheva-t-elle. »
Le mot « forteresses » était quelque peu exagéré. Les Sœurs de Cigelin, ou les « Sœurs de Cigelin », étaient deux grandes tours qui surplombaient un creux entre les collines, que traversait la route. Elles avaient été bâties au sommet de pentes très abruptes, à l’endroit le plus bas du creux, une de chaque côté. Mais le véritable danger venait de la herse à chaîne qu’elles commandaient. Une chaîne massive permettait de lever ou d’abaisser une herse en acier enchanté en travers de la route. Et même si cet obstacle n’était pas infranchissable avec assez de mages ou de sapeurs, s’emparer de ce point fortifié coûterait cher. La dernière fois, nous avions emprunté les Voies pour le contourner, puis attaqué par-derrière les garnisons qui tenaient les tours, après les avoir attirées hors de leurs positions. Malgré tout, cela nous avait retardés d’au moins une semaine. Sans ce délai, il n’y aurait pas eu autant de mauvaises surprises à proximité de la capitale.
Nous avions bien sûr démoli les forteresses et la herse à chaîne pendant notre retraite, mais je savais qu’elles seraient de nouveau debout cet été.
« Il nous faut prendre ces endroits, Juniper, fis-je remarquer. Quand nous arriverons à la capitale, elle sera remplie à ras bord de cadavres menés par des revenants. Il faudra donc l’assiéger, à moins de vouloir sacrifier plusieurs dizaines de milliers de soldats en prenant ses murs d’assaut. »
Et nous ne pouvions pas assiéger la ville sans lignes de ravitaillement pour nourrir nos soldats, cela allait sans dire. La route de Julienne était notre meilleure chance d’en établir une.
« Vous abandonnez votre seul avantage stratégique, votre mobilité supérieure, pour transformer votre armée en un bélier pesant que vous voulez lancer contre chaque porte jusqu’à atteindre Hainaut, gronda l’orc. La perte de nos scrutations vous rend trop prudente, Seigneur de guerre. Si vous divisez votre armée en trois colonnes, la première empruntant la route bleue vers Luciennerie à l’ouest… »
Je surveillais son profil dans le miroir, mais l’autre œil restait fixé sur la carte étalée devant moi, qui représentait le nord de Procer. Luciennerie était une forteresse modeste, mais elle contrôlait l’ouest de Hainaut et plus encore : sa prise nous donnerait le contrôle de la route bleue, qui se prolongeait vers l’ouest en direction de Cleves, et nous permettrait ainsi d’ancrer notre flanc auprès de nos alliés de là-bas.
« … la deuxième remonterait la route de Julienne au centre, et la troisième passerait à l’est par les anciennes routes minières, en direction de Malmedit… »
Malmedit était une ville, du moins en théorie, même si elle se transformait déjà en coquille vide avant la guerre contre Keter. Elle était née de la fusion de plusieurs villes minières en une seule agglomération plus vaste et vivait du commerce du minerai. Quand les filons s’étaient épuisés, les habitants étaient partis chercher fortune ailleurs. Le Roi Mort avait creusé des tunnels depuis le nord, qui rejoignaient les anciens puits de mine, et se servait de la ville comme base de départ, car les terres au-delà de Malmedit n’étaient pas vraiment praticables pour une armée. Si nous prenions la ville, en revanche, nous pourrions effondrer les galeries et fermer la porte aux tentacules de Keter.
« … alors, chacune de ces trois défaites serait assez grave pour le forcer à engager la bataille, conclus-je en fronçant les sourcils. Mais il ne reculera pas devant l’affrontement, Juniper. Il a des corps à gaspiller, et il sait que s’il vainc ne serait-ce qu’une de ces armées, il pourra transformer toute la campagne en déroute en faisant s’effondrer notre flanc. »
Si l’armée de l’est ou celle de l’ouest était repoussée, celle du centre devrait se retirer sous peine de voir ses lignes de ravitaillement coupées par des pillards. Si c’était l’armée centrale qui était battue, la situation serait encore pire, puisque les deux autres devraient battre en retraite pour la même raison.
« Il engagera donc des forces contre les trois offensives, dit Juniper. Il cherchera à tout prix la victoire, car, s’il l’emporte et achève son pont, il pourra envahir le sud du Brabant avant même qu’on ait le temps d’organiser une défense. Et quand ses armées seront engagées, quand ses réserves seront épuisées, la quatrième armée — celle que vous aurez gardée en retrait, hors de vue — empruntera les Voies du Crépuscule et frappera directement la capitale, dépouillée de ses défenses. »
Je plissai les yeux en fixant la carte. C’était un plan audacieux, c’était vrai, mais c’était le genre de plan que Juniper préférait. Et, à première vue, il tenait la route. Une fois les morts engagés dans les combats, une fois leurs soldats déployés, ils ne pourraient plus les rappeler à temps. Ils devraient se hâter de traverser des terres défoncées, souvent sans routes, tandis que nous couperions par les Voies du Crépuscule. L’armée qui attaquerait la capitale prendrait un risque, mais si l’opération réussissait… Nous pourrions y maintenir une garnison solide, puis envoyer des forces frapper l’ennemi dans le dos, alors qu’il tenterait de repousser l’armée remontant la route de Julienne, prenant ainsi les morts en tenaille. Ces victoires, qui devraient suivre rapidement, ouvriraient la route de la capitale et permettraient d’établir des lignes de ravitaillement.
Bon sang, si les morts de l’ouest et de l’est étaient immobilisés à défendre des positions fixes, nous pourrions même éviter de trop souffrir de leurs raids contre nos lignes.
« Ça pourrait marcher, admis-je. Et des armées plus petites réduiraient considérablement la pression sur notre logistique. Mais il y aurait aussi trois fois plus de lignes de ravitaillement à défendre. »
« Je parierais qu’ils ne lanceront même pas de raid au début, grogna Juniper. Keter voudra que vous vous enfonciez profondément avant de frapper ; il ne voudra pas risquer de vous mettre la puce à l’oreille. Après, eh bien, c’est pour ça que vous avez toute cette cavalerie alamane. On ne gagne pas des batailles avec ça, aussi vrai que l’enfer existe. »
Je reniflai. L’aversion tenace du Limier infernal pour la cavalerie légère procerane continuait de m’amuser. D’autant plus qu’elle avait proposé à plusieurs reprises, par le passé, que Callow se dote de la sienne si nous en avions un jour les moyens. Juniper savait apprécier la valeur de la cavalerie légère sur le terrain, ce qui n’avait rien d’étonnant vu son penchant pour les victoires obtenues par la manœuvre. Elle estimait simplement — et j’avais tendance à être d’accord avec elle — que la cavalerie légère alamane ne servait à rien contre la plupart des types de morts-vivants. Contrairement aux paysans procerans, les squelettes ne rompaient pas les rangs pour fuir à la charge, et les cavaliers n’étaient pas assez lourdement armés pour tenir longtemps au corps à corps. Ils restaient de loin meilleurs que tout ce dont nous disposions pour les escarmouches, les reconnaissances et les patrouilles, mais, vu leur nombre, j’aurais volontiers échangé quelques milliers d’entre eux contre autant de cavaliers du Nord.
« Il faut peaufiner le plan, dis-je. Et je dois le soumettre aux autres commandants. Mais on tient là les grandes lignes d’une stratégie. »
Bien sûr, nous n’en restâmes pas là : il me restait au moins deux heures avant que des migraines incapacitantes ne clouent au lit la meilleure générale de ma génération, et je comptais les employer jusqu’à la dernière.
Il fallut encore cinq jours pour que la délégation de Mercantis arrive à l’Arsenal.
Je ne fis pas partie de ceux qui reçurent les six seigneurs marchands menés par une ambassadrice. Vu la quantité d’or que la couronne de Callow conservait encore dans la ville — l’argent que les nains m’avaient versé pour ma… médiation dans l’Everdark —, on s’attendait à ce que j’y sois, et mon absence ne passa pas inaperçue. Je les laissai à la Première Princesse, sachant que tant que je continuerais à lui tendre de jolis hameçons, peu de poissons lui échapperaient. Je consacrai mes heures à préparer la campagne à venir, en consultant Vivienne et Juniper chaque fois que je le pouvais, puis en soumettant ces plans toujours plus aboutis au conseil de guerre ordinaire. Le prince Klaus avait sa propre idée de la manière dont la campagne devait se dérouler, mais elle n’était pas incompatible avec la mienne, et nous avancions donc régulièrement.
Après deux jours à être ignorés, les diplomates de Mercantis comprirent que je n’avais pas la moindre intention de prendre contact avec eux. Ils tentèrent de s’arranger avec Cordelia, qui, à mon grand amusement, « refusa de s’ingérer dans les affaires callowanes ». Face à cet échec, ils finirent par agir directement. Mais ils n’allaient pas s’en tirer si facilement. Quand les marchands demandèrent à me rencontrer, je les redirigeai vers mon héritière désignée, dame Vivienne Dartwick, dans un geste d’insulte délibéré. Ils avaient quitté la salle dès que cela avait été à peu près poli de le faire, me raconta Vivs par la suite. Parfait. Je voulais les mettre en colère : la colère émousserait leur tranchant, et c’étaient des imbéciles que je voulais avoir en face de moi. La lettre que Cordelia m’envoya ce soir-là était courte et sans signature, mais il ne faisait aucun doute qu’elle venait d’elle.
Ils vous veulent à la table, disait la Première Princesse. Ils veulent quelque chose de vous. Mettez-les davantage en colère.
Il était rassurant de constater qu’à présent Hasenbach me connaissait assez bien pour ne même plus douter de ma capacité à exaspérer les gens. Je n’étais pas noble, et je n’avais guère de talent pour les jeux auxquels s’adonnaient ceux qui étaient nés dans cette condition, mais, quand il s’agissait d’offenser, il fallait reconnaître que j’étais plutôt douée. J’envoyai un messager pour organiser une rencontre avec la cheffe de leur délégation, l’ambassadrice Livia — en veillant à écorcher son nom, détail aussi mesquin que personnellement satisfaisant —, mais je désignai dame Henrietta Morley pour représenter Callow. La secrétaire de Vivienne portait le titre de dame par courtoisie : bien qu’elle fût l’héritière de Harrow, elle ne possédait aucune terre en propre et n’occupait aucune fonction officielle à ma cour. On me raconta ensuite que, par pure incrédulité à l’idée d’être ainsi éconduite, l’ambassadrice Livia était restée près d’une demi-heure avant de partir furieuse. Je reçus une lettre officielle des Mercantiens se plaignant de mon impolitesse et, sans hésiter, la remis à Archer pour qu’elle en fasse une lecture théâtrale dans la salle à manger.
Indrani dénicha quelques prêtres alamans pour former un chœur en arrière-plan tandis qu’elle déclamait la lettre dans le style de la poésie épique. J’avais trouvé que c’était une touche charmante. Ce sont les petits plaisirs qui rendent la vie digne d’être vécue.
Je sus que Hasenbach avait parfaitement compris le message quand ils essayèrent quand même de me faire venir dans une salle après cela. Mercantis demanda officiellement à rencontrer les hauts gradés de la Grande Alliance afin de discuter des importants prêts qu’elle avait consentis pour financer l’effort de guerre. Mais, à mon grand amusement, je n’eus même pas besoin d’intervenir cette fois. Le Seigneur Yannu refusa catégoriquement que la question soit considérée comme relevant de la Grande Alliance, puisque ni le Levant ni Callow n’avaient contracté d’emprunt. Alors, que me voulaient donc les seigneurs marchands de la Cité des Marchandés assez ardemment pour supporter des insultes à répétition tout en continuant à réclamer des pourparlers ? Les marchands de la Cité des Marchandés et des Ventes étaient fiers et n’avaient pas peur de manifester leur mécontentement quand on les provoquait. Quoi qu’ils voulussent, ils le voulaient vraiment beaucoup.
Le lendemain, j’ajoutai une nouvelle offense, en demandant qu’on les cantonne aux parties les moins importantes de l’Arsenal pendant que les conseils de guerre se tiendraient par Mirage. Cela dut faire l’affaire, car je reçus cet après-midi-là une autre lettre de Hasenbach. Ils veulent Cardinal, disait-elle. Qu’elle leur appartienne ou qu’elle soit enterrée. Je devais l’admettre, cela me prit presque totalement par surprise. Pourtant, avec le recul, je n’aurais pas dû m’étonner. Une cité neutre au carrefour de Calernia, dont la neutralité serait garantie par plusieurs royaumes et un traité engageant les Nommés ? Elle représentait une rivale naturelle pour Mercantis, qui continuerait à profiter de la facilité de transport par les lacs et les rivières, mais perdrait sur presque tous les autres plans. Pour le Consortium, Cardinal sonnerait le glas de son influence.
À leurs yeux, ce serait pire que leur destruction : ils ne seraient plus qu’une des Cités libres, une cité-État querelleuse de plus que les grandes puissances pourraient piétiner sans conséquence.
« Qu’elle leur appartienne ou qu’elle soit enterrée, répéta Vivienne. »
Je lui avais montré la lettre avant de la jeter au feu.
« La partie sur le fait de l’enterrer ne demande aucune explication, grognai-je. Tant que les Vallées de la Fleur Rouge resteront une frontière fortifiée plutôt qu’une ville, Mercantis sera probablement toujours le principal partenaire commercial de Callow. »
Les échanges avec Procer n’avaient jamais été très importants, même à l’époque des Fairfax. Ils se limitaient surtout aux produits de luxe, et même ces échanges avaient cessé après la Conquête, lorsque Praes avait fermé les frontières. De toute façon, l’influence de Mercantis sur ma patrie allait bientôt disparaître. Même si Cardinal ne voyait jamais le jour, j’avais l’intention de faire régner la paix entre Callow et Praes : le grain de ma patrie partirait vers l’est plutôt que de descendre le fleuve, et le besoin d’un intermédiaire diminuerait considérablement.
« Pour la partie où elle leur appartiendrait, c’est plus difficile à déterminer, dit Vivienne en fronçant les sourcils. Les terres de Cardinal devront être cédées par Callow et Procer. Ils ne peuvent donc pas espérer les acheter. Je suppose qu’ils veulent contrôler le commerce dans la ville. »
Je hochai lentement la tête. Cela se tenait. Les concessions nécessaires pour permettre au Consortium de s’assurer un tel monopole reposeraient probablement sur des privilèges accordés par des lois et des traités, qu’il ne pourrait pas faire adopter sans l’accord de Callow. Il disposait d’un moyen de pression sur Procer, qui lui était endetté — même si, grâce à la prudence de Cordelia, il ne mesurait sans doute pas à quel point la Principauté était profondément endettée —, mais il n’avait pas grand-chose avec quoi il pourrait réellement me faire chanter. L’or callowan dans les coffres venait du Royaume d’En dessous ; ils ne pouvaient donc rien tenter sans mécontenter les nains. Il ne leur restait pratiquement que la menace de saboter le financement de l’effort de guerre dans son ensemble. Après tout, la flotte défensive de Mercantis rendait une attaque militaire difficile, mais la ville avait si peu de mercenaires à sa disposition que l’idée qu’elle puisse attaquer Callow avec la moindre chance de succès était risible.
« Nous savons donc ce qu’ils veulent, grognai-je. Et pourquoi, du moins en partie. Passons aux aspects plus délicats. »
Nous connaissions leur objectif et leur angle d’attaque. Dans un duel à l’épée, cela aurait suffi à n’importe quel bretteur à peu près compétent pour gagner le combat, mais la diplomatie était moins tranchée. Hasenbach les aurait amadoués jusqu’à gagner un certain degré de confiance, à présent : elle savait se montrer courtoise, et ils croyaient tenir un couteau sous sa gorge. Le jeu consistait pour la Première Princesse à trouver un compromis qui satisferait tout le monde — mais surtout Mercantis —, tandis que la Reine Noire ne serait qu’une vulgaire brute. Catherine Foundling, hein ? Quelle mégère. Reprenez donc une coupe de vin, ambassadrice, et dites-moi ce que vous désirez, que je puisse vous aider à l’obtenir. Non, du côté du gant de soie, j’estimais que nous étions entre de bonnes mains. C’était l’acier que je devrais brandir, et il fallait le manier avec plus de délicatesse qu’on ne l’aurait cru.
Trop d’acier, et on se retrouvait en pleine bagarre ; pas assez, et ils vous balayaient d’un revers de main. Il y avait tout un art à trouver le juste équilibre.
« Il ne faut rien de matériel ni de prouvable, songeai-je. Sinon, nous nous retrouverons avec un véritable incident diplomatique sur les bras. »
Le fait que je sois odieuse avec leurs diplomates n’en était pas un, même s’ils aimaient prétendre le contraire. Je n’avais aucune obligation de les recevoir si je n’en avais pas envie, mais après les offenses que je leur avais infligées, ils auraient parfaitement le droit de m’humilier en public si les rôles étaient inversés. Les agresser, en revanche, serait bien plus grave. Cela ternirait ma réputation, celle de Callow, et les pousserait dans les bras de Malicia.
« N’oubliez pas que la Tour aura probablement un homme ou une femme dans la délégation diplomatique, fit remarquer Vivienne. »
Je ne pris pas la peine de répondre que nous ne pouvions pas le prouver. Même si je doutais que Malicia eût carrément rallié l’un des seigneurs marchands à son service, je ne doutais pas du tout qu’elle en eût soudoyé au moins un pour espionner en son nom. Il y avait une raison pour laquelle on les avait fait entrer par un faux emplacement et qu’on leur avait bandé les yeux pendant les traductions. Il nous fallait donc vaincre la peur et la cupidité, me dis-je. La peur d’être laissés pour compte dans le monde qui émergerait après la chute de Keter ; la cupidité, le désir d’or, d’influence et de pouvoir sur autrui. Je n’avais pas les connaissances nécessaires pour élaborer un accord acceptable avec Mercantis, mais ce n’était pas mon rôle. La Première Princesse s’en chargerait. À moi de forcer les seigneurs marchands à renoncer à leurs ambitions, afin que Hasenbach puisse leur proposer cette solution de rechange.
« C’est bien ce que je compte faire, murmurai-je, avant de secouer la tête. Il faut que je parle à Masego. »
Vivienne me lança un regard méfiant.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il connaît les protections de cet endroit sur le bout des doigts, répondis-je. »
Y compris celles qui protégeaient les quartiers diplomatiques où nos invités dormiraient.
« Fais savoir à la Première Princesse que j’aurai besoin de quelques jours, dis-je à Vivienne. »
Je ne lui fis pas l’insulte de son intelligence en précisant qu’il fallait le faire en secret. Il était important que ni elle ni moi ne semblions collaborer, car notre stratégie reposait en partie sur l’apparence de notre désaccord. Si j’étais incontrôlable, Cordelia ne pouvait pas être chargée de me ramener à la raison par de doux arguments. Après tout, j’étais aussi une source d’ennuis pour elle ! Je parierais que certains soupçonneraient qu’il se tramait quelque chose, mais les bonnes relations de travail entre Hasenbach et moi n’étaient pas vraiment de notoriété publique. Et on ne pouvait nier que mon passage au titre de Reine d’Hiver m’avait valu une certaine… réputation. Je n’étais pas au-dessus d’en tirer parti, si nécessaire.
« Je m’en occupe, dit Vivienne, puis elle pencha la tête sur le côté. »
Elle hésita.
« Oui ? »
« Pourquoi ? demanda-t-elle. Enfin, pourquoi ces quelques jours ? »
Je fredonnai, le temps d’y réfléchir.
« Mieux vaut que tu ne le saches pas, finis-je par décider. »
« À ce point-là ? demanda-t-elle en haussant un sourcil. »
« Il vaut mieux pour nous deux que tu gardes les mains propres, dis-je patiemment. Tu le sais. »
Elle expira, comme pour se donner du courage.
« Je sais que tu essaies de faciliter la succession, dit Vivienne, mais ça va trop loin, Cat. Je n’ai pas besoin que tu me protèges. »
« Une grande partie de ton attrait en tant que reine viendra du fait que tu es faite d’un tissu plus pâle que moi, répondis-je sans détour. Tu ternirais ta réputation en commençant à la souiller. »
« J’ai couru à tes côtés pendant des années en tant que Voleuse, dit-elle. Cette époque est révolue. »
« Tu as aussi combattu dans une rébellion contre Praes, fis-je remarquer. Écoute, Vivienne, je n’ai pas tiré ton nom au sort. Je sais que je peux te confier notre patrie, et je respecte tes idéaux. Mais il faut être pragmatique quant à la façon de s’y prendre, sinon nous aurons des ennuis. Je suis une seigneure de guerre sans véritable prétention au trône, et toi, tu tires ta légitimité du vide hurlant que je représente. Si nous voulons éviter une guerre civile, il faut que tu sois assez populaire pour que personne n’ait envie de te combattre. Cela signifie que tu devras parfois être tenue à l’écart des maux nécessaires, afin de préserver ta réputation. »
« Il n’y a personne d’autre ici, Cat, dit calmement Vivienne. Sous le regard de qui cherchons-nous à garder nos distances ? »
Mon irritation grandit.
« Si tu ne participes pas, tu n’as pas besoin de le savoir, répondis-je. »
« Pour te conseiller, dit Vivienne. Pour t’apporter un second regard. Pour faire des suggestions. À moins que tu ne me juges plus apte à remplir ces fonctions. »
« Je n’ai pas dit ça, répliquai-je sèchement. »
« Je sais, dit-elle. Mais tu t’en sers comme prétexte pour prendre tes distances avec moi, Catherine. Depuis quelque temps déjà. »
On aurait dit une accusation, même si elle avait essayé de la formuler autrement. Et elle était exaspérément vague.
« Qu’est-ce que tu veux dire, au juste ? demandai-je en fronçant les sourcils. »
« Ce serait normal que ça te blesse, dit délicatement Vivienne, que même après tout ce que tu as fait, depuis que la vérité sur la Diaboliste a été révélée, certains de nos compatriotes préfèrent me voir régner plutôt que… »
Je serrai les poings.
« Ça suffit, coupai-je. Ça suffit. Nous n’allons pas parler de ça. »
Elle me regarda, et ce qui me brûla, c’est que Vivienne n’avait pas l’air en colère, mais fatiguée et un peu triste.
« Il faudra bien qu’on en parle, tôt ou tard, répliqua-t-elle. »
« J’ai de vrais problèmes à régler, Vivienne, lui dis-je entre les dents en me levant. Pas… je ne sais quoi. Occupe-toi de ce que je t’ai demandé. »
Je n’attendis pas sa réponse. Je quittai la pièce en boitant et me dirigeai vers Masego, qui pourrait répondre à mes questions.
J’avais l’impression de fuir.