Chapitre 475
« Une guerre ne se gagne pas toujours par l’audace, mais sans elle, elle est toujours perdue. »
– Florianne Goethal, princesse de Brus
Quand la Première Princesse quitterait l’Arsenal, elle emporterait un cadavre parlant dans une boîte verrouillée.
J’avais terminé de mon côté, et cela m’avait tellement épuisée que je dormis quelques heures d’un sommeil agité après avoir regagné mes quartiers. Archer monta la garde et intercepta les messages et les rapports avant qu’ils ne me parviennent. Je me réveillai alors que la cloche de l’après-midi allait sonner, la jambe raide, tandis que la Hache Rouge morte-vivante demeurait au fond de mon esprit sous la forme d’un petit amas de sens dans lequel je pouvais puiser si je le souhaitais. Je pouvais l’éteindre à nouveau d’un claquement de doigts, par précaution : j’avais estimé cela nécessaire, vu les accords que l’héroïne avait conclus de son vivant. Que Procer tienne son procès et que Cordelia règle ses différends avec ses princes. Je lui avais bien fait comprendre que c’était la dernière faveur que je lui accorderais avant un bon moment, et qu’à présent, c’était à elle de tenir ses engagements.
Parmi les messages qu’Indrani me transmit, il y en avait un de Cordelia, qui se révéla être un excellent début en la matière. Elle avait officiellement ratifié un traité faisant de l’ealamal une arme placée sous l’autorité de la Grande Alliance, sans pour autant en faire une arme de la Grande Alliance. Yannu Marave et moi étions invités à fournir chacun jusqu’à trois cents soldats pour garder l’arme, tandis que Procer s’engageait à limiter sa propre garnison à cinq cents hommes. On nous proposait à chacun vingt places d’« observateurs érudits », avec accès à l’arme de l’Apocalypse ; toutefois, si des Nommés devaient en faire partie, il faudrait l’approbation unanime des membres signataires de la Grande Alliance.
Nous avions tout convenu autour du vin corsé du seigneur d’Alava, mais la liste supplémentaire, rédigée de la main même de Cordelia et énumérant les Nommés auxquels elle était disposée à accorder l’accès, fut une aubaine inattendue. Comme je m’y étais attendue, le Hiérophante n’y figurait pas, mais Roland et le Guérisseur renégat, si. Il n’y avait que quelques vilains dans la liste : la Sorcière Suppliciée, le Bibliothécaire distrait, le Conjurateur royal et le Magicien traqué. Trois sur quatre étaient procerans, mais, pour être honnête, parmi les miens, c’étaient les personnes les plus décentes susceptibles de tirer quelque chose de l’examen du cadavre. Le Cambrioleur affable était le seul Nommé que Cordelia avait pris soin de déclarer interdit d’accès en toutes circonstances, ce qui était, à vrai dire, tout à fait justifié.
Aurore était charmante, mais elle avait hérité des pires vieilles habitudes de Vivienne, auxquelles s’ajoutait une boussole morale qui aurait fait pleurer un prêtre.
Je rédigeai un bref mot de remerciement diplomatique à l’intention de la Première Princesse, puis un message plus long pour le seigneur Yannu, où je lui disais que j’étais toujours prête à soutenir la candidature du Guérisseur s’il acceptait de faire de même pour celle du Sorcier renégat. J’étais disposée à tout mettre en branle dès ce soir, s’il l’était. La plupart des autres messages étaient sans importance ; le seul autre qui en eût une était une confirmation officielle : le conseil de guerre commencerait le lendemain par Mirage. J’avais déjà accepté, ce n’était donc pas une surprise. En revanche, je ne m’attendais pas à recevoir le rapport officiel du conseil de recherche de l’Arsenal annonçant la mise au point d’un modèle fonctionnel et utilisable de Désenchevêtreur.
Cela dit, le coût estimé d’une pièce restait supérieur à ce que j’aurais souhaité — à peu près celui d’un bon cheval —, mais le jeu en vaudrait la chandelle si l’objet fonctionnait comme annoncé. Je dépenserais sans hésiter l’équivalent d’un bon cheval en or pour un artefact capable de détruire au toucher un beorn, voire un navire-tortue, sachant que les constructions nécromantiques étaient souvent le moyen choisi par le Roi Mort pour briser les lignes de boucliers. Bon sang, avec un stock convenable, les Lycaonais pourraient tenir le col du Crépuscule jusqu’au Dernier Crépuscule. C’était un peuple sacrément obstiné, et leurs forteresses seraient difficiles à assiéger sans les monstrueuses machines de siège de Keter.
« On a des Désenchevêtreurs, annonçai-je à Indrani avec un grand sourire. Il faut encore les tester sur le terrain, mais ils semblent tenir le coup. Le Fabricant Aveugle a fait une percée pendant qu’on s’occupait de politique : apparemment, du bois trempé dans de l’eau arcadienne fonctionne aussi bien que cette matière hors de prix qu’on faisait venir des Bois déclinants. »
Il était facile d’oublier qu’en dépit des intrigues qui l’imprégnaient ces temps-ci, l’Arsenal demeurait avant tout un centre de recherche. Cela n’avait pas changé sous prétexte que la noblesse l’avait envahi.
« Je veux un carquois plein », répliqua Archer sans hésiter.
Je ricanai.
« Bien sûr, si tu le paies sur ta solde, répondis-je. Même pour ton arc monstrueux, la taille de l’engin risque de poser problème. »
Je lui tendis le rapport, qui indiquait les dimensions, et elle eut l’air contrariée. Oui, c’était plutôt une lance qu’un javelot. Elle pourrait peut-être les lancer — non, rectifiai-je, elle en serait certainement capable —, mais à moins d’avoir un arc conçu spécialement pour tirer des Désenchevêtreurs, elle ne pourrait pas s’en servir comme de flèches.
« L’arc d’argent d’Alexis pourra les supporter, reconnut-elle à contrecœur. C’est un artefact gigas ; il peut changer quelque peu de forme. »
Tiens, bon à savoir. Rien que pour cela, la Chasseresse d’Argent avait gagné sa place parmi les Nommés qui participeraient à l’offensive dans le Hainaut. À supposer, bien sûr, que la Grande Alliance approuve cette offensive, ce qui me semblait probable. Le pont que construisait le Roi Mort ne nous laissait guère le choix. J’avais quelques questions à poser à Indrani — notamment pour savoir si elle pouvait se passer de la Sorcière Suppliciée, maintenant que son ancienne bande avait été décimée —, mais un messager nous interrompit. Le Chevalier Blanc demandait à me voir un instant, avec fermeté mais politesse. Je ne m’autorisai à soupirer qu’après avoir répondu qu’Hanno pouvait venir me trouver.
« Tu veux que je reste ? proposa Indrani. Si tu veux que je joue les gros bras, je peux jouer les gros bras. »
« Je n’aurai pas besoin de gros bras, non », répondis-je avec amusement.
« Je me suis aussi entraînée avec les couteaux, me dit Archer. Je taille tranquillement un bout de bois, puis je change l’angle et ça produit un bruit de raclement sinistre… »
« Tu ne vas pas intimider le Chevalier Blanc avec des raclements de bois sinistres, Drani », lui dis-je, les lèvres frémissantes.
« Impossible de le savoir avant d’avoir essayé, insista-t-elle, avant de me lancer un regard perçant. Tu seras contente de pouvoir discuter seule avec lui, alors ? Bottes brillantes risque de mal prendre ton dernier coup de vol de cadavre. »
« Il s’en remettra, répondis-je. Je n’ai enfreint aucune loi. »
« Parce que cet argument marche toujours avec les Héros, répliqua Archer d’un ton sec. Je suppose que tu n’as pas eu de dispute polie et curieusement moralisatrice depuis trop longtemps ; il fallait bien faire quelque chose pour te démanger. »
« Allez, dehors », dis-je en souriant.
« Mais qu’en est-il de ce qui est juste, Catherine ? lança Indrani d’une voix grave, le visage impassible. As-tu pensé aux enfants ? Ou au chagrin que cela causera aux anges ? »
Je dus retenir mon rire, sans quoi je n’aurais fait que l’encourager.
« Va-t’en, sorcière, dis-je. Va lancer tes horribles sculptures à Masego. »
« J’ai entendu dire que ça pourrait bientôt devenir illégal », répliqua-t-elle en haussant un sourcil.
Je laissai échapper un rire surpris. J’avais oublié la promesse moqueuse faite à Zeze quand nous avions achevé de nettoyer l’Arsenal de ses derniers ennemis, mais je n’aurais pas dû m’attendre à ce qu’il l’oublie — ni à ce qu’il ne mette pas Indrani au courant.
« Je ferai de toi la lanceuse d’œuvres d’art royale, promis-je. Un titre de cour, avec dérogation légale et tout le reste. »
« Assure-toi que ça tienne aussi sous Vivienne, me demanda Indrani. Je suis presque sûre que la garce l’aime mieux que moi. »
Je parvins à garder mon sérieux, ce qui était déjà un exploit, puis la fis sortir avant l’arrivée du Chevalier Blanc. J’étais bien plus échevelée que je ne me serais permis de l’être devant le seigneur Yannu ou la Première Princesse, mais, contrairement à eux, Hanno m’avait vue en campagne. Il ne prendrait pas ma tunique et mes bottes confortables pour une insulte. Je me servis un verre d’eau en l’attendant, et peu après, une domestique frappa à ma porte. Je congédiai la jeune femme sur le seuil et accueillis moi-même Hanno, l’invitant à s’installer dans le salon devant ma chambre. Le Chevalier Blanc était aussi élégamment vêtu que moi, sa tunique grise quand la mienne était verte, et ses bottes étaient même plus usées que les miennes.
À son entrée, le visage d’Hanno m’était difficile à déchiffrer ; son silence persistant, à peine rompu par les politesses d’usage, n’augurait rien de bon. Il s’assit et déclina l’eau que je lui offrais, l’expression calme. Je pris place en face de lui, de l’autre côté de la table, et haussai un sourcil pour l’inviter à commencer.
« Tu as fait du corps d’une héroïne un accessoire mort-vivant, déclara le Chevalier Blanc. »
Il était calme, mais d’un calme qui n’avait rien d’amical.
« D’un point de vue juridique, c’est Procer qui l’a fait, fis-je remarquer. Il a certes eu recours à mes services, mais j’ai agi en son nom. »
« J’attendais mieux de toi », dit-il.
« Oh, va te faire foutre, répliquai-je sèchement. Je n’aurais pas eu à intervenir si tu avais trouvé un compromis avec Hasenbach. Comme je te l’avais demandé. »
« Ce qu’elle demandait… »
« Était difficile à accepter, l’interrompis-je, mais elle avait ses raisons. Tu as le droit de la refuser, Hanno, mais dans ce cas, il faut bien s’occuper de ces raisons. Tu ne peux pas te contenter de parler de politique et de prétendre que ce n’est pas ton domaine, pas quand tes Héros sont en grande partie responsables de la situation dans laquelle nous nous trouvons. »
« Il n’y avait aucune raison de faire un compromis, Catherine, dit le Chevalier Blanc. Si le Principat se révèle incapable de respecter les obligations élémentaires d’un traité qu’il a accepté, il ne faut pas lui accorder davantage de concessions. Tu agis d’une manière qui permettra d’obtenir des signatures pour tes Accords, mais qui détruira toute confiance qu’on pourrait leur accorder. »
« J’agis de façon à maintenir l’afflux de conscrits, de vivres et d’argent du Principat, répondis-je, d’une voix glaciale. Tu sais, ces choses dont nous avons besoin pour espérer battre Keter. Ce qui a été fait n’enfreint aucune loi et n’a pas empiété sur la sentence que tu as prononcée en vertu des Termes. Tu n’as aucun motif de te plaindre. »
« Tu aurais pu me prévenir de tes intentions, dit Hanno. Tu as préféré manigancer. »
Il plissa les yeux.
« Je ne suis pas aveugle, dit-il. Tu as insisté pour que les détails du procès soient placés sous scellés afin que la nouvelle du procès à la Haute Assemblée se répande en Procer bien avant celle du procès à l’Arsenal. »
« Les Nommés pourront s’enquérir de la sentence prononcée contre la Hache Rouge, comme le leur permettent les Termes, répondis-je. Et s’ils le font, on leur dira que tu l’as exécutée toi-même. »
On finirait par apprendre que Procer avait jugé un cadavre ambulant, cela ne faisait aucun doute : il y avait trop de Nommés pour que les langues ne finissent pas par se délier, et l’Arsenal n’était pas parfaitement étanche. Mais, à ce moment-là, cela n’aurait plus d’importance. Hasenbach aurait envoyé des crieurs publics dans tout Procer répandre sa version des faits, un moyen de communication dont aucun Nommé ne pouvait égaler la rapidité ni la portée. Le peuple de Procer considérerait la vérité comme une rumeur, et les Nommés pourraient s’appuyer sur les propres paroles du Chevalier Blanc, qui affirmait avoir tué la Hache Rouge. On se servait de la réputation d’Hanno pour étayer tout cela ; je soupçonnais que c’était en partie pour cette raison qu’il était en colère.
« Tu bâtis ta tour sur des mensonges et de la confusion, dit le Chevalier Blanc. Elle ne peut que s’écrouler. »
« S’il s’agissait de dix personnes, voire d’une centaine, tu aurais raison, répondis-je. Mais quand on parle de quelques centaines de milliers de personnes, de millions, toutes ces histoires qui te trottent dans la tête cessent d’avoir de l’importance. L’enjeu est tout simplement trop vaste pour qu’un schéma comme “le secret finit par éclater” puisse y changer quoi que ce soit. Et même si des rumeurs persistent, on peut en répandre d’autres pour les étouffer. »
« Encore des mensonges, dit Hanno. Faire des traités un jeu ne peut que les affaiblir, Catherine. »
Son expression se durcit.
« Il y a eu un moment, dans la pièce où nous étions venus parler à la Première Princesse, où tu as décidé que j’étais devenu un obstacle, dit le Chevalier Blanc. Tu avais déjà tout prévu : tu as suggéré que Procer obtienne la garde du cadavre. »
« Je ne suis pas l’une des tiens, Hanno, répondis-je avec douceur. Tu t’es toi-même mis des bâtons dans les roues, et il fallait agir, alors je l’ai fait. Si tu veux des solutions élégantes, trouve-les toi-même. Les Enfers ont bien des choses à offrir, mais rarement cela. »
« Cela t’a fait perdre la confiance des Héros, et la mienne, Reine Noire, dit-il. Tu as choisi d’agir dans mon dos plutôt que de travailler avec moi. »
Et c’était vrai, je ne le nierais pas. Mais cette prétention selon laquelle j’étais simplement un scorpion qui piquait par habitude m’exaspérait, parce que je n’aurais rien eu à faire si seulement il s’en était occupé lui-même, bon sang.
« Tu as perdu mon respect, Chevalier Blanc, répliquai-je d’une voix aussi dure que l’acier. Parce que plus tu parles, plus je constate que malgré toutes tes jérémiades, tu n’as pas proposé la moindre solution de rechange. »
La conversation s’acheva là, ce qui valait mieux.
Parfois, je songeais à la quantité d’or engloutie dans la construction de Mirage et j’en grimaçais, mais je devais reconnaître qu’au moins, le résultat en imposait.
La salle n’était ni immense ni particulièrement richement décorée : c’était un cercle d’environ trente mètres de rayon, et l’endroit était résolument dépouillé de tout ornement. Rien qui risquât de perturber les enchantements n’y avait été apporté, et l’on nous avait même demandé de nous vêtir simplement. Les bijoux et les armes étaient interdits — dans mon cas, ni mon bâton d’if ni le Manteau de Woe n’étaient autorisés. Au centre se dressait une grande table de pierre, gravée de petites runes que l’on pouvait toucher pour signaler silencieusement que l’on souhaitait prendre la parole ; autour de cette table avaient été installés vingt sièges de pierre. Chacun se trouvait dans une cabine de verre transparent, qui servirait de support à la magie, mais en réalité, toute la pièce était un rituel complexe dissimulé sous les dalles.
Avec tout ce verre et cette étrange table, au milieu de murs lisses en pierre polie, Mirage offrait un spectacle singulier. Je gagnai mon siège en boitant ; un mage préposé referma les panneaux de verre derrière moi et, quelques instants plus tard, je poussai une exclamation de surprise en voyant apparaître autour de la table des gens situés à des milliers de lieues. Les illusions étaient sacrément convaincantes : je distinguais le rouge aux joues de Rozala Malanza et les plis de la peau d’Itima Ifriqui. C’était dommage qu’aucun rafraîchissement ne soit prévu pour ce conseil de guerre, qui risquait de durer longtemps, mais Hasenbach avait proposé que nous votions une pause au bout d’une heure ; au moins, je ne serais donc pas coincée éternellement dans cette cabine. J’imaginais qu’il allait y faire chaud, car les ouvertures dans le verre étaient petites et servaient davantage à faire entrer l’air qu’à évacuer la chaleur.
La Grande Alliance comptait trop de commandants pour qu’ils puissent tous tenir dans une salle, et encore moins justifier les coûteuses installations nécessaires pour les relier à Mirage ; seul le plus haut échelon du commandement avait donc été convié à ce conseil de guerre. Pour le front du col du Crépuscule, le Prince Martin-pêcheur était venu en personne, tandis qu’une illusion de dame Itima Ifriqui de Vaccei représentait les troupes du Dominion dans la région. Pour Cleves, une illusion de mon ancienne ennemie, la princesse Rozala Malanza d’Aequitan, avait été invoquée, tandis que le seigneur Yannu Marave avait pris place en personne. Pour le Hainaut, le vieux Klaus Papenheim, tout ridé, avait été amené sous forme de fantôme ; le royaume de Callow, lui, était représenté par ma personne. Sans être général, la Première Princesse avait naturellement son propre siège, puisqu’elle était la plus haute autorité militaire de Procer.
Au vu des effectifs, la présence de Callow dans la salle était presque dérisoire. En vérité, on m’avait proposé d’inviter un officier de l’Armée du col pour rétablir un peu l’équilibre, mais j’avais refusé. Faire venir Pickler ou Kilian n’aurait pas été justifié, pour la même raison que Razin Tanja et Aquiline Osena n’étaient pas présents, bien qu’ils eussent des troupes dans le Hainaut. Bon sang, c’était aussi la raison pour laquelle le Général Pallas n’était pas là, alors que sa Garde du Tyran comptait plus de soldats que les troupes qu’Itima avait amenées au nord. Aucun de ces commandants n’exerçait l’autorité suprême sur son front. Si je disais à Razin d’envoyer son infanterie, le garçon s’exécutait. Si le Prince de Fer voulait que les cataphractaires couvrent les flancs des tirailleurs alamanes, ils s’en chargeaient.
Tous ces gens seraient informés des décisions et participeraient à la planification de la campagne, mais la dure vérité, c’était qu’aucun n’avait assez d’influence pour justifier un siège ici. Et les sièges n’étaient pas tous égaux. Je représentais toute l’Armée de Callow et, officieusement, les drows également ; ma parole pesait donc plus lourd que celle de n’importe quel Levantin ou Proceran pris individuellement, à l’exception peut-être de Cordelia. Leur autorité se diluait dans leur nombre au lieu d’en être renforcée : Itima Ifriqui ne pouvait parler au nom des capitaines relevant d’un autre Sang, et Malanza ne pouvait s’exprimer au nom des Lycaonais qui tenaient le col. En fin de compte, la chaîne de commandement de mon armée était fondamentalement différente. Leurs forces formaient un assemblage disparate de troupes nobles privées et de capitaines libres qui répondaient à des autorités diverses, tandis que la mienne héritait des Légions de la Terreur et de leur professionnalisme implacable.
Vu les difficultés que Cordelia rencontrait encore pour rallier ses princes, je pouvais même avoir plus de soldats sous mes ordres qu’elle, bien que Procer disposât dans l’ensemble d’une armée nettement plus nombreuse.
Il n’y eut ni bavardages ni presque aucune salutation. Une fois les sorts stabilisés et les mages préposés assurés que les liens correspondaient, le silence s’installa sans même qu’on ait à le réclamer. Tout le monde savait pourquoi il était là, et à quel point les enjeux étaient graves. C’était le genre de poids qui faisait ressembler les bavardages à un sifflement dans un cimetière. Hasenbach ne laissa pas longtemps le silence s’éterniser : elle ouvrit le conseil par quelques politesses expéditives, puis nous exposa sans tarder les pénibles réalités de notre guerre.
« Vous avez tous reçu les renseignements obtenus par la Sorcière des Bois lors de son incursion derrière les lignes ennemies, dit la Première Princesse. Le Roi Mort fait construire un pont dans le nord du Hainaut, dans les plaines connues sous le nom de Pari de Thibault. Des troupes se massent sur la rive nord, et des fortifications ont été élevées pour protéger le site contre les assauts. »
Itima Ifriqui, de la Lignée des Brigands, frappa la table du bout des doigts pour demander la parole ; elle la lui fut aussitôt accordée.
« Avons-nous des chiffres précis sur les troupes qui s’y rassemblent ? demanda la dame de Vaccei. »
« Dans son premier rapport, la Sorcière estimait qu’il y en avait environ deux cent mille sur la rive nord, répondit la Première Princesse, mais cela remonte à plus de deux mois. Nous n’avons pas pu scruter les lieux depuis. »
« Je ne veux pas manquer de respect aux talents de dame la Sorcière, dit la princesse Rozala, mais il me vient à l’esprit que l’Horreur Cachée a fort bien pu lui accorder cette vision. Je ne conteste pas qu’il faille détruire ce pont, mais il me semble qu’on nous pousse à livrer bataille au moment et aux conditions qu’il a choisis. »
Sur ce point, je pensais qu’elle avait raison. Même si je doutais franchement que Neshamah nous ait délibérément laissé découvrir son projet de pont — il n’était pas infaillible, et il nous arrivait de le prendre par surprise —, il savait que nous étions au courant et que nous ne pouvions pas le laisser faire. Il savait qu’une bataille se livrerait dans ce « Pari de Thibault » et s’y préparerait en conséquence.
« J’envoie des éclaireurs du cru et des cataphractaires d’Héliké loin derrière les lignes ennemies, nous dit le Prince de Fer après avoir obtenu la parole. Les rapports des survivants confirment tous la même chose : l’Ennemi se replie plus profondément dans le Hainaut. Il continue de mener des raids réguliers contre nos lignes, mais l’armée avec laquelle le Vieux Os voulait frapper pendant que la peste ravageait nos arrières s’est scindée en groupes plus petits. Nous pensons qu’au moins la moitié d’entre eux se dirige vers le nord. »
Je touchai une rune de la table, attirant l’attention de Hasenbach, qui m’accorda la parole une seconde plus tard.
« Il y a fort à parier qu’il fortifie le Pari, dis-je. Plus nous attendrons pour lancer l’offensive, plus les morts seront retranchés. Revenants, constructions, terrassements. Il transformera l’endroit en forteresse. »
Peut-être au sens propre. Si nous ne parvenions pas à l’empêcher, les plaines deviendraient encore plus précieuses d’un point de vue stratégique une fois le pont achevé ; y bâtir une forteresse serait donc une utilisation judicieuse de ses ressources. La parole revint à dame Itima.
« Il faut lancer une attaque surprise par les Voies du Crépuscule, dit-elle. Une force importante accompagnée de Nommés peut détruire les ouvrages et se replier. »
« Et dès que la poussière sera retombée après ce raid, le Roi Mort se mettra à construire un nouveau pont, fit remarquer Frederic. Ce serait déjà rentable pour lui rien qu’en nous imposant une attrition forcée : combien de soldats d’élite et de Héros perdrions-nous à chaque attaque ? »
« Les travaux ne se feront pas en un jour, objecta la princesse Rozala. Cela le ralentira suffisamment pour nous donner le temps de réunir une riposte digne de ce nom. »
« Votre théorie suppose que les moyens dont dispose l’Horreur Cachée pour bâtir ne changeront pas, rétorqua le prince Klaus. Ce ne sera pas le cas. Plus le temps passera, plus il pourra mobiliser de corps. »
« Si nous frappons, nous devons le faire pour obtenir des gains durables, dit le seigneur Yannu. Nous ne pouvons nous permettre de verser qu’une quantité limitée de sang pour ce pont. »
« D’un point de vue stratégique, un raid revient simplement à gaspiller des vies, approuvai-je sans détour. Nous devons pouvoir tenir la région, sinon nous recommencerons encore et encore. Même si nous rendons ce Pari impraticable, qu’est-ce qui empêchera Keter de commencer la construction d’un pont à cent lieues en amont ? »
« Nous nous engagerions dans une vaste offensive en acceptant toutes les conditions du Roi Mort, Reine Catherine, répondit la princesse Rozala. Et si nous subissions une défaite assez lourde, il est probable que les lignes défensives du Hainaut ne résistent pas à la contre-attaque. »
« Si le Vieux Os installe deux cent mille de ses meilleurs soldats sur la rive sud, nous ne pourrons pas repousser une attaque de front, grogna le Prince de Fer. Tes instincts sont bons, Malanza ; je ne voulais pas les dénigrer. Ce sera une sale campagne à traverser, c’est certain. Mais je ne vois pas d’autre choix. La Reine Noire a visé juste : cela continuera tant que nous ne contrôlerons pas les rives du Hainaut. »
« Ce serait plus facile de défendre la principauté, fit remarquer le Prince Martin-pêcheur. Sauf catastrophe, le fait d’avoir un fossé entre le Hainaut et Keter devrait compenser les pertes subies pour le conquérir. »
« Un plan qui prévoit la victoire, mais pas la défaite, n’est pas un plan ; c’est une rêverie, dit le seigneur Yannu. Si une catastrophe survient, comment le Hainaut tiendra-t-il ? »
« J’amènerai des renforts de Callow, dis-je. Le Duché de Daoine a accepté d’envoyer six mille hommes, à condition qu’ils soient exclusivement employés à des opérations défensives. Dame Dartwick en prendra le commandement. »
La duchesse Kegan avait accepté de détacher une partie de ses soldats, à condition qu’ils ne servent qu’à tenir les lignes défensives. Je ne lui en voulais même pas pour ces restrictions, car il aurait de toute façon fallu tenir ces lignes : les combattants deoraithe avaient beau être habiles, sur le terrain, je préférais avoir davantage de légionnaires dans les rangs. J’aurais aimé avoir des Veilleurs, cela dit, mais Kegan avait eu raison de ne laisser aucun d’entre eux approcher du plus grand nécromancien ayant jamais vécu. Je ne voulais pas non plus que Neshamah mette la main sur cette masse d’âmes dont les Veilleurs tiraient leurs pouvoirs, alors je me résignerais à cette déception. Et puis, s’ils restaient à Callow, Malicia aurait à s’en préoccuper ; vu le peu de troupes qu’il restait pour défendre mes frontières, je voulais qu’elle s’inquiète autant que possible.
« Six mille hommes ne retiendront pas la marée, Votre Majesté, dit la princesse d’Aequitan. »
« Pas plus que le fait de nous cacher derrière nos murs, répliquai-je froidement. Et même si nous subissons une défaite, les Voies nous offriront toujours une voie de retraite où l’ennemi ne pourra pas nous suivre. Cela limitera les pertes ; l’armée vaincue pourra ensuite se replier vers les lignes défensives plus vite que les morts ne marchent, et reconstituer ses rangs grâce aux renforts de Daoine. »
« Des compagnies de volontaires sont également en cours de formation parmi les réfugiés du Brabant, dit la Première Princesse. Ils ne seront pas prêts à temps pour participer à une offensive estivale, mais pourront au moins servir de réserve stratégique. »
« Des crève-la-faim dans des casseroles naines, ricana dame Itima. Vous en recrutez combien, de ces pauvres hères ? »
« Entre dix et quinze mille, répondit la princesse aux cheveux clairs. »
Un joli chiffre, surtout si l’on y ajoutait mes six mille Deoraithe, mais personne ici ne s’y trompait. Parmi ces dix à quinze mille, combien seraient réellement aptes au combat, plutôt que des vieillards maladifs ou des enfants trop petits pour porter une cuirasse ? Si la moitié l’était, nous aurions de la chance. Cela faisait au moins un an que Procer avait raclé les fonds de tiroir pour recruter ; désormais, on creusait même le sol sous le fond du tiroir métaphorique. Il n’en restait pas moins que des bras armés de lances pouvaient tenir les défenses que nous avions érigées. Pas efficacement, mais assez longtemps pour que les renforts arrivent. Et avec des Nommés pour renforcer leur colonne vertébrale, nous devrions éviter une déroute générale dès que les volontaires découvriraient à quoi ressemblait une offensive de Keter.
« Dix mille crève-la-faim peuvent tenir un mur, Itima, s’ils ont dans leurs rangs une bonne dose de cran callowan, dit le seigneur d’Alava. »
« Peut-être bien, grogna la dame de Vaccei. »
« Même si les circonstances nous forcent la main, il y a une autre raison pour laquelle je suis favorable à une offensive dans le Hainaut, dis-je. Le Hiérophante est sur le point de faire une percée dans la conception d’une arme qui rendrait possible une attaque contre la Couronne des Morts ; or, il nous faudrait reconquérir le Hainaut avant de pouvoir passer à l’action. »
C’était une bonne nouvelle, et ils l’accueillirent comme telle. Seule Hasenbach connaissait en détail la Saison des Quarts, mais Malanza et Marave savaient tous deux que Masego travaillait sur quelque chose depuis la fondation de l’Arsenal. Klaus Papenheim, en particulier, abandonna enfin son air sombre de Lycaonais pour afficher un sourire franchement carnassier.
« Nous devrions avoir l’artefact lui-même d’ici trois mois, poursuivis-je. Quant au temps qu’il faudra pour en faire une arme pleinement fonctionnelle, il est difficile à estimer, mais elle sera prête à servir d’ici l’été prochain. »
Autrement dit, si nous reprenions le Hainaut cette année et nous y retranchions pendant l’hiver, nous pourrions tenter de mettre fin à la guerre d’un seul coup l’année suivante.
« Pourrons-nous en apprendre davantage sur cette arme bientôt, Votre Majesté ? demanda la princesse Rozala. »
« Une fois les essais préliminaires terminés, dans trois mois, une séance d’information sera organisée, répondis-je. D’ici là, je ne mettrai pleinement dans la confidence que la Première Princesse et un officier supérieur désigné pour le Levant. »
Les Levantins échangèrent un regard.
« Je serai cet officier, dit le seigneur Yannu. La Majilis le confirmera avant la fin de la journée. »
J’inclinai la tête en signe de reconnaissance.
« À la lumière de ce que je viens de dire, j’aimerais que vous reconsidériez votre façon d’envisager l’offensive qui nous attend, repris-je. Certes, Keter s’attendra à ce que nous attaquions, mais pour l’instant, je ne crois pas que le Roi Mort prévoie une offensive totale et prolongée pour reconquérir tout le Hainaut. Nous pourrions avoir là l’occasion de lui porter un coup sérieux. »
« Vous proposez de détruire les forces ennemies dans le Hainaut, dit Frederic. Audacieux. »
« Je dis que si cette offensive doit être la dernière avant notre marche sur Keter, nous avons tout intérêt à détruire le plus possible des armées du Roi Mort, répondis-je. Mieux vaut les affronter sur le terrain que derrière les murs de la Couronne des Morts. »
Le siège serait déjà infernal sans que Neshamah puisse en plus replier ses armées en bon ordre et transformer sa capitale en un cauchemar encore plus imprenable.
« Nous n’avons pas les effectifs nécessaires pour mener une campagne de cette ampleur dans le Hainaut, dit le prince Klaus avec pragmatisme. »
« Les Premiers-nés du Général Rumena sont prêts à participer à cette offensive, dis-je. J’aimerais aussi que les commandants des autres fronts envisagent d’envoyer des renforts. »
« La défense de Cleves deviendra beaucoup plus difficile si les Premiers-nés s’en vont, dit la princesse Rozala. »
« Cela rappellera peut-être à Gaspard Langevin les réalités de sa situation, dis-je d’un ton sec. La patience de Sve Noc n’est pas sans limites. Cela dit, c’est surtout du col du Crépuscule que j’espère voir arriver des soldats. »
« Tenir les positions que nous avons prises n’a rien d’une promenade, ne vous laissez pas tromper par l’impasse, dit dame Itima. Vos pillards auraient dû vous le faire comprendre. »
« Vous pensez que les Désenchevêtreurs stabiliseront suffisamment notre front pour nous permettre d’alléger les rangs, dit le Prince Martin-pêcheur en plissant les yeux. »
La mention des artefacts provoqua quelques échanges indisciplinés, car, à ma grande surprise, la nouvelle ne s’était pas répandue partout. Dame Itima n’en savait rien et, à ma surprise, le Prince de Fer non plus. Il avait dû se trouver loin des relais de scrutation fiables.
« Je ne vous retirerai pas mes mages, mais le tribun spécial Robber et la Sapeuse en chef Pickler seraient tous deux très utiles pour cette campagne, dis-je. Sans parler de quelques centaines de fantassins lycaonais. »
Du coin de l’œil, je vis que le prince Klaus avait l’air un peu flatté. Il savait ce que je pensais des capacités guerrières de son peuple. Les Lycaonais combattaient avec férocité et rompaient rarement les rangs ; il y avait peu de meilleurs soldats à envoyer contre les morts. La cavalerie de Frederic était elle aussi réputée, mais elle se composait surtout de troupes de suite, et selon moi le Hainaut disposait déjà d’une cavalerie suffisante. Avec mes chevaliers, la cavalerie lycaonaise et les cataphractaires, nous avions une belle force de cavalerie lourde, tandis que les cavaliers alamanes faisaient d’excellents tirailleurs et éclaireurs.
« Si les Désenchevêtreurs se révèlent fiables, j’accepterai d’envoyer des troupes à l’offensive, dit le Prince Martin-pêcheur. »
Non qu’il puisse empêcher Pickler ou Robber de partir si je les rappelais, mais retirer mes soldats sans avoir consulté les officiers commandant le front aurait manqué de diplomatie.
« Vous n’avez pas besoin des miens, pas avec les hurleurs de Tartessos, fit remarquer dame Itima. J’enverrai Moro et une compagnie de lames assermentées, mais pas davantage. »
« Je serais prêt à fournir des capitaines alavans, dit le seigneur Yannu, si la campagne est soigneusement planifiée. »
Encore de l’infanterie lourde, prétendument la meilleure du Levant. Je remerciai les deux Levantins d’un signe de tête.
« Si les Premiers-nés partent et que nos amis levantins divisent leurs forces, je ne pense pas pouvoir vous céder beaucoup d’hommes, dit la princesse Rozala, avec un léger regret dans la voix. Et parmi ceux-là, pas de cavalerie si les drows ne couvrent plus les côtes. »
« Laissons de côté les détails de l’offensive, dit la Première Princesse. Je vous le demande maintenant officiellement : ce conseil est-il favorable à une offensive estivale dans le Hainaut ? »
Le vote fut unanime.