Chapitre 474
« Un navire qui sombre n’a pas de capitaine. »
— Proverbe ashuran
Je me demandai si Hasenbach en avait autant assez que moi.
Probablement pas. Gouverner Procer exigeait bien plus de tractations que Callow — du moins le Callow dont j’avais pris les rênes, où la plupart des grands nobles avaient été dépouillés de leurs terres et où les armées de tous, à l’exception de la Couronne, avaient été sévèrement réduites. En dehors de sa Rhenia natale, l’autorité du Premier Prince de Procer s’étendait rarement au-delà de ce qu’elle parvenait à convaincre les autres de lui accorder. Ce qui devait rendre d’autant plus exaspérant le fait qu’après des années à garder une longueur d’avance sur ses adversaires, chez elle comme à l’étranger, elle se retrouvait désormais acculée encore et encore par une bande de bouseux armés d’épées. Je supposai que si j’avais été plus imbue de moi-même, j’aurais pu commencer à croire que Hasenbach avait perdu la main, ou que j’étais une fine stratège.
Je n’étais pas aussi aveuglée, Dieux merci. Le Premier Prince était forcée de céder du terrain encore et encore parce que la Principauté s’effondrait sous ses pieds, pas parce qu’elle s’était révélée aveugle ou idiote. Les pressions écrasantes qui s’exerçaient à l’intérieur de son royaume la forçaient simultanément à prendre des positions imprudentes — comme lorsqu’elle avait tenté de revendiquer Hache Rouge — tout en la privant de l’influence dont aurait disposé un Premier Prince soutenu sans réserve par Procer. J’avais commencé à entrevoir cette spirale mortelle, où, pour garder la tête hors de l’eau, elle devait affronter des vagues toujours plus hautes, et où un seul faux pas grave risquait de suffire à la noyer. Elle n’était pourtant pas la seule à devoir répondre à des exigences. Il y avait des sujets sur lesquels je ne pouvais pas transiger.
C’était pour m’y tenir tout en empêchant Procer d’éclater comme un fruit trop mûr que j’avais demandé une audience privée à Cordelia Hasenbach et insisté pour que le Chevalier Blanc nous accompagne. Le dévouement de Hanno à faire des procès sous les Termes de véritables exercices de justice était louable, quoique parfois gênant, mais même lui savait qu’accorder trop d’importance aux apparences à l’heure du péril ne pouvait que mener au désastre. Le Chevalier Blanc avait donc accepté de discuter du procès à venir de Hache Rouge, sinon de sa sentence, et de tenter de trouver un compromis avec le Premier Prince. C’était un homme raisonnable ; il n’avait pas été difficile de lui arracher cette promesse.
Mais je savais aussi que, comme tous les Porteurs de Nom, Hanno d’Arwad aurait des limites que sa nature même l’empêcherait de franchir. Hasenbach et moi étions, au fond, des créatures pragmatiques. Nos limites découlaient de préoccupations pratiques : la faisabilité des Accords de Liesse ou le salut de la Principauté. Le Chevalier Blanc, lui, était un homme de principes. Les limites qu’il refuserait de franchir étaient d’ordre moral, et si je ne parvenais pas à mépriser cela, je n’allais pas non plus prétendre que cela ne le rendait pas imprévisible.
« C’est nostalgique », dit Hanno avec un sourire en reposant sa tasse de thé. « Je n’ai pas bu cette infusion depuis mon enfance. »
Parfait. Avec un peu de chance, je n’aurais plus jamais à me forcer à sourire après en avoir avalé une gorgée. Même les Premiers-nés faisaient meilleur thé, alors que leur version n’utilisait aucune feuille et contenait plus d’escargots fluorescents qu’on ne devrait en tolérer.
« J’apprécie les feuilles ashuranes », répondit le Premier Prince avec un sourire. « Je dois toutefois avouer que cette variété en particulier n’a pas été facile à obtenir. »
« Je n’en doute pas », ricana Hanno. « Peu de marchands ashuranes vendraient volontiers du thé de cuivre. Ce ne sont pas de vraies feuilles, voyez-vous. On le fabrique à partir des restes et des récoltes de piètre qualité qu’on peut vendre à l’étranger. »
« Même votre thé de cuivre se vendrait plus cher que son poids en or, chez moi », dis-je en haussant les épaules. « Le luxe dépend de celui qui le contemple. »
À voir sa mine, je soupçonnais Hanno d’avoir sincèrement apprécié une conversation sur le sujet, mais ce n’était pas pour cela que nous étions venus. Après quelques autres politesses, nous reposâmes nos tasses — la mienne n’effleurant mes lèvres qu’une fois de plus, par courtoisie, sans que je boive réellement — et nous entrâmes dans le vif du sujet.
« Aucun de nous n’ignore les dégâts que le procès de Hache Rouge pourrait causer à la Principauté », dis-je calmement. « Personne ne veut que la situation dégénère. Nous cherchons des moyens d’atténuer le problème. »
Je ne soutiendrais pas qu’on livre l’héroïne à la Haute Assemblée pour qu’elle la juge. Même les récents revers diplomatiques de Procer ne suffisaient pas à me faire envisager une telle chose. Mais j’avais dit à Hanno que Hasenbach devait recevoir quelque chose, et je le pensais. Restait à savoir ce qu’on pouvait lui accorder sans risque. J’avais bien une idée de la forme que pourrait prendre ce compromis, mais elle serait… contestée. Je n’étais pas sûre que Procer ou les Héros l’accepteraient. Mieux valait laisser Hasenbach dévoiler l’un des plans de secours dont je ne doutais pas qu’elle avait quelques exemplaires en réserve. Le regard que le Premier Prince jeta au Chevalier Blanc était prudent, tandis qu’un battement de silence s’écoulait.
« Les Termes ne peuvent être détournés ni écartés », dit le chevalier à la peau sombre. « Ce serait un grave manquement à notre parole. Pourtant, comme l’a dit la Reine Noire, je suis conscient des difficultés que ce procès pose à Procer. Je ne causerais pas de tort indu s’il existe un moyen de l’éviter. »
Voilà ce qu’elle voulait : la confirmation que je n’avais pas traîné Hanno là par l’oreille pour qu’il fasse semblant de se montrer conciliant. Je ne croyais pas qu’elle eût été portée à mal le juger. Je n’avais jamais longuement parlé de l’un à l’autre, mais, à ma connaissance, ils s’étaient toujours témoigné un certain respect. Sans être proches, toutefois. Le Chevalier Blanc encourageait les Héros à coopérer avec les autorités, mais jamais au point d’en faire partie. Même le peu que je savais de la Thalassocratie m’indiquait où il avait pu acquérir le goût de cette distinction. Quant à Hasenbach, elle se méfiait à juste titre de ces demi-dieux armés, bénis par les Cieux, qui arpentaient son royaume en se considérant comme à peine liés par ses lois ; elle devait donc aussi se méfier de leur chef, en dépit de son amabilité générale.
« Le problème vient de la primauté des Termes sur nos lois », dit Cordelia, « même lorsqu’ils s’appliquent à des citoyens de Procer qui ont commis des crimes contre d’autres Procerans. »
Hache Rouge venait bien des confins méridionaux de la Principauté. L’Enchanteur maléfique était lui aussi proceran, et Frederic l’était toujours. Tous trois étaient également des Porteurs de Nom, ce qui compliquait grandement les choses.
« La tentative de régicide, en particulier, suscitera la controverse », poursuivit Cordelia. « Si même les souverains oints par la Maison de la Lumière peuvent subir des tentatives d’assassinat sans que Procer puisse y répondre, certains pourraient prétendre que nous sommes tous devenus les sujets des Élus. »
« La Haute Assemblée a approuvé les traités qui ont établi ces règles », lui rappela le Chevalier Blanc.
« Ces traités ont été approuvés parce qu’on croyait que les Élus n’essaieraient pas d’assassiner des princes », répliqua sèchement le Premier Prince. « À cet égard, nous avons été… déçus. »
Dur, mais juste, songeai-je.
« Je pense qu’on peut trouver un terrain d’entente », intervins-je. « Les Termes n’étaient pas censés durer, et nous ne nous attendions pas à ce qu’ils se heurtent à de tels défis. Tout le monde devra plier un peu plus qu’il ne le voudrait, mais c’est le propre d’un compromis. Je suis sûre que vous avez des suggestions, Votre Altesse, quant aux craintes de mon allié et à celles de la Haute Assemblée. Je serais ravie de les entendre. »
Dans les instants qui suivirent, je peinai à la déchiffrer tandis qu’elle nous étudiait tous les deux. Hésitait-elle, ou évaluait-elle jusqu’où elle pourrait pousser son avantage ?
« Puisque ces inquiétudes viennent de l’impuissance imposée à la loi procerane, je proposerais que Hache Rouge soit jugée par la Haute Assemblée », dit-elle.
Je haussai un sourcil. Elle n’était pas idiote, alors cela ne pouvait pas être tout.
« La sentence serait sans doute la mort », poursuivit Cordelia. « Son application pourrait toutefois être suspendue jusqu’à ce qu’elle ait également été jugée sous les Termes. »
Ah, voilà. Si Procer et le Chevalier Blanc condamnaient tous deux Hache Rouge à mort, qui pourrait dire quelle sentence serait exécutée lorsque la lame s’abattrait ? Si Hanno accomplissait la tâche, ou un bourreau proceran, l’équilibre pencherait dans un sens ou dans l’autre. Mais il y avait un candidat qui pouvait maintenir les plateaux à égalité, pour ainsi dire.
« Vous feriez exécuter le prince Frederic », dis-je à voix basse. « Puisqu’il appartient aux deux mondes. Comme ça, chacun pourra rentrer chez lui en annonçant une victoire à son peuple. »
Mais cela le rongerait de l’intérieur, songeai-je. Il avait voulu éviter de lui ôter la vie. Pourtant, même si j’aimais bien Frederic Goethal, sa tranquillité d’esprit ne valait pas le prix à payer.
« Je pourrais vivre avec un tel compromis », dis-je.
Les plus paranoïaques parmi mes protégés flaireraient peut-être un piège, mais si Hache Rouge mourait de la main du héros qu’elle avait tenté de tuer, je ne devrais pas subir trop de résistance. Certains auraient voulu que je fasse payer les Héros jusqu’à la dernière goutte pour cette affaire, mais ils seraient peu nombreux, et guère populaires parmi les nôtres. Des individus comme le Chasseur de têtes et le Chevalier Rouge étaient puissants, mais n’avaient généralement pas beaucoup d’alliés.
« Ce que vous proposez n’est pas juste », dit froidement le Chevalier Blanc.
Mes doigts se crispèrent sous la table. Le visage de Hanno s’était durci comme la pierre.
« Je ne promettrai ni sentence ni bourreau avant qu’un procès ait eu lieu », poursuivit le Chevalier Blanc. « Ce n’est pas un compromis, c’est une perversion des serments que nous avons tous prononcés. Peu importe ce qu’a fait Hache Rouge : elle a des droits en vertu des Termes, et parmi ceux-ci figure celui de bénéficier d’un procès équitable. »
Son regard ferme se posa sur nous deux.
« Ce dont vous parlez, dit-il lentement, ce n’est pas d’un procès équitable. »
Et voilà, n’est-ce pas ? Pour lui, la question était réglée. Et malgré la froideur de Hanno, songeai-je, le visage de Cordelia n’était pas plus chaleureux.
« Un compromis exige que les deux parties cèdent, Lord White », dit le Premier Prince de Procer avec une politesse glaciale.
« Il n’y a pas de justice à nier les droits de l’un pour protéger ceux d’un autre », répondit d’un ton égal l’Épée du Jugement. « On ne fait que déplacer l’injustice. »
« Si un droit est abusé, celui qui en abuse ne le mérite plus », répliqua le Premier Prince. « Sinon, il devient un instrument d’oppression. »
Quelle ironie, venant d’une princesse de Procer. Mais la plupart du temps, je préférais encore ces gens-là à ceux d’En Haut, alors je laissai passer. À dix-neuf ans, la scène qui se déroulait sous mes yeux m’aurait rendue folle de joie : la Principauté et les Héros, deux ennemis jurés, s’entre-déchiraient. Mais des années avaient passé et, à présent, j’avais trop besoin des uns comme des autres pour m’en réjouir.
« Un mécanisme a été établi pour traiter de tels abus », dit sans détour le Chevalier Blanc. « À mes yeux, il n’a encore jamais échoué. Votre façon de le traiter me paraît donc injustifiée. »
Je sentais qu’il ne céderait pas d’un pouce. Ce n’était tout simplement pas dans sa nature de céder sur une question pareille, quand il savait avoir raison et que tous ceux qui étaient impliqués avaient prêté serment en connaissance de cause. Et Dieux, une partie de moi était d’accord avec lui. La putain de Principauté s’empressait désormais de crier à l’injustice dès que les droits de ses peuples étaient « piétinés », mais cette conscience avait brillé par son absence quand les libertés callowanes étaient en jeu. Et même à présent, alors que la moitié du continent s’était rassemblée pour l’empêcher de brûler, elle continuait à piquer des crises au sujet des cadeaux, sans même prendre la peine d’en examiner la bouche. Hanno défendait les siens, des gens dont il respectait et honorait la vocation et le service. Et, au-delà de toutes les considérations plus importantes, il n’allait tout simplement pas entamer ses principes parce que des princes se sentaient mal à l’aise.
Le Chevalier Blanc ne croyait pas qu’il lui incombait d’apaiser les princes. Il ne sacrifierait donc pas ce qu’il estimait vraiment être de son ressort pour y parvenir. Pour un héros, c’était une façon de voir les choses qui se défendait.
Je n’étais pas un héros, pourtant. J’étais au service de l’En Bas depuis mes seize ans et, plus important encore, j’étais désormais une reine. Alors, même si le Chevalier Blanc n’avait pas tort, je ne croyais pas que le Premier Prince avait tort non plus. Elle ne s’emportait pas par plaisir, ni même par principe — si les objections de Hasenbach avaient été d’ordre personnel, elle les aurait déjà mises de côté. Ce n’était pas une bataille qu’elle pouvait gagner, et si elle continuait malgré tout à la livrer, c’était qu’elle craignait ce qui arriverait si elle ne le faisait pas. Elle redoutait même davantage ces conséquences que le désordre sous nos yeux, ce qui était pour le moins inquiétant. Si le Premier Prince frappait aussi fort, je supposais que la nouvelle du saignement de Frederic avait déjà fuité jusqu’à l’Assemblée. Elle subissait des pressions pour agir, et si je doutais qu’on puisse la destituer, il existait d’autres façons de voir tout partir aux Enfers.
Si les principautés du Sud commençaient à ignorer ses ordres parce qu’elles ne la jugeaient plus digne de diriger Procer, la Grande Alliance aurait des ennuis. Même affaiblie, la Principauté restait la principale source de fonds et de marchandises pour l’effort de guerre, et ces ressources ne viendraient certainement pas du Nord ravagé par la guerre. Et si des années s’étaient écoulées depuis que Noir avait incendié le cœur du royaume, ces terres n’avaient jamais vraiment pu se relever : la conscription continue, les impôts élevés et le rationnement avaient empêché certaines des terres les plus riches de Procer de retrouver leur ancienne prospérité. Non, Hasenbach ne s’inquiétait pas de choses comme l’autorité et la légitimité parce qu’elle était une aristocrate hautaine et imbue d’elle-même. Elle s’en inquiétait parce que si elle les perdait, Procer pourrait commencer à se défaire de toutes parts.
Si elle ne répondait pas aux attentes de ses princes, si elle rognait leurs privilèges tout en leur imposant de lourdes exigences, pourquoi continueraient-ils à l’écouter ? Surtout si elle n’avait pas les moyens de les y contraindre.
Mon attachement me faisait pencher du côté de Hanno, mais dans ce genre d’affaires, il fallait laisser une porte ouverte au sentiment. Comme aurait pu le dire Akua, les besoins de la reine l’emportèrent une fois de plus. Et si ces deux-là n’allaient pas parvenir à un compromis seuls, s’il n’existait aucune solution parfaite et sans tache, il ne restait que les sales combines dont je faisais mon métier bien avant de porter une couronne.
« Procer pourrait au moins disposer du corps comme bon lui semble », dis-je. Je soupirai lorsque Hanno s’apprêta à répondre. « Dans l’éventualité où il y aurait un corps, oui, je ne vous garantis rien. Mais s’il y a un cadavre, Chevalier Blanc, ne pourrait-il pas au moins être remis à la Haute Assemblée ? »
« Ce serait mesquin d’exhiber le cadavre d’une héroïne comme un trophée », répondit le chevalier à la peau sombre, les lèvres pincées.
« La mesquinerie n’est pas illégale », dis-je. « À moins que vos sentiments ne soient devenus des règles… »
Ses lèvres se pincèrent davantage. C’était un coup bas, mais si les Dieux d’en Haut avaient voulu que je me batte loyalement, ils auraient dû me donner au moins cinq pouces de plus.
« En principe, je n’y vois pas d’objection », finit par répondre Hanno.
Il aurait été peu diplomate de la part de Hasenbach de souligner que cette concession était si dérisoire qu’elle en était presque inexistante, surtout puisque je l’avais obtenue en son nom. Mais le calme glacial de son visage me fit passer le message. Quelques sous métaphoriques jetés dans sa direction ne suffiraient pas à l’apaiser. Si elle n’avait pas de viande à jeter à ses princes, ils lui montreraient leurs crocs. Je tournai légèrement la tête pour que Hanno ne me voie pas et haussai un sourcil à son intention.
« Il semble que nous soyons arrivés au bout de ce qui peut être réglé aujourd’hui », dit calmement le Premier Prince. « Je vous remercie tous deux d’être venus me voir, mais je crois que nous n’avons plus rien à ajouter sur ce sujet. »
« Cela me semble exact », dit le Chevalier Blanc, d’un ton empreint de regret.
Pas assez pour courber l’échine, toutefois. Alors à quoi bon regretter ?
« Tant que vous êtes à ma disposition, Votre Altesse, j’aurais quelques questions au sujet des problèmes de Mercantis », dis-je d’un ton nonchalant. « Si vous le voulez bien, cela ne devrait pas prendre longtemps. »
Hasenbach y réfléchit un instant.
« Je m’attendais à une conversation plus longue », dit-elle. « J’ai du temps devant moi, si vous en avez aussi. »
Hanno me lança un regard interrogateur et je haussai les épaules. Nous avions déjà parlé un peu de Mercantis, et il avait avancé une idée qui commençait à me plaire : envoyer là-bas la bande de Couteau peint pour empêcher les marchands de tricher. Mais les pressions exercées sur les Porteurs de Nom ne représentaient qu’une petite partie du problème, et il n’avait pas grand-chose à voir avec le reste. Ce n’était pas son domaine, et si cela devait le concerner, je le lui ferais savoir.
Non que j’aie réellement eu l’intention de parler de Mercantis.
Je ne lui donnai aucune prise. Le Chevalier Blanc échangea donc les politesses d’usage et s’en alla. Dans le silence qui suivit son départ, je jetai un coup d’œil à ma tasse de thé à peine entamée, choisissant mes mots tandis que le regard plein d’attente du Premier Prince se posait sur moi.
« Il existe un moyen pour vous d’obtenir ce que vous voulez », dis-je. « Mais je doute qu’il vous plaise. »
Ses yeux bleus trouvèrent les miens sans ciller.
« Pourtant, me voici », dit calmement le Premier Prince de Procer, « à vous écouter. »
Meurtre d’une alliée. Tentative de meurtre sur une alliée. Aide apportée à un ennemi de la Grande Alliance.
Hache Rouge serait jugée pour ces trois violations des Termes, et le fait que l’équivalent d’une accusation de haute trahison soit la moindre des trois rendait l’affaire digne d’une conclusion sanglante. L’Enchanteur maléfique avait été un monstre impénitent, mais tant qu’il n’avait pas de nouveau franchi la ligne, il avait été protégé : son meurtre devait être puni et, en tant que représentante des vilains soumis aux Termes, une seule peine m’était acceptable. J’éprouvais encore un reste de sympathie pour l’héroïne jugée, mais elle avait su comment cela finirait avant même de faire son premier pas sur cette voie.
Hache Rouge elle-même ne semblait absolument pas inquiète quand on la fit entrer. Contrairement au Chevalier du Miroir, lorsqu’il s’était tenu au même endroit, elle avait les mains entravées et était enchaînée à un anneau d’acier fixé au sol. Masego et Roland avaient personnellement tracé les protections qui l’empêcheraient de gagner le fond de la salle si elle se libérait, même si les arbalétriers et les gardes armés qui l’entouraient risquaient davantage de s’en charger avant. Je savais qu’il aurait été contre-productif de la bâillonner, mais en voyant son expression calme et pleine d’attente, je sentis tout de même l’envie me démanger. Peu de choses sont plus dangereuses qu’une personne qui n’a plus rien à perdre.
Je m’étais attendue à ce que Hanno observe un certain cérémonial, compte tenu de ses années passées comme champion du Chœur du Jugement, mais il se montra plutôt expéditif et pragmatique.
« Les chefs d’accusation retenus contre Hache Rouge vous ont été communiqués », dit le Chevalier Blanc. « L’un de vous entend-il en ajouter d’autres ou contester ceux que je vais instruire ? »
Tout le monde déclina. Ma réponse ne fut guère plus qu’un murmure, les yeux toujours fixés sur l’héroïne.
« Dans ce cas, je vais commencer », dit calmement Hanno.
Hache Rouge éclata de rire.
« Dieux, quelle perte de temps prétentieuse », dit-elle dans son Chantant légèrement accentué.
Le Chevalier Blanc ne broncha pas.
« Comprenez-vous les accusations portées contre vous en vertu des Termes ? » demanda-t-il.
« Au diable vos Termes », répondit Hache Rouge. « Ce ne sont que des expédients transformés en loi, et c’est aussi laid que ça en a l’air. Je les renie, et pour vous, les braves gens qui vous imaginez avoir des droits sur moi, j’ajoute ceci… »
Elle cracha sur la pierre, un sourire farouche aux lèvres.
« Demandez-vous que les protections des Termes vous soient retirées ? » demanda calmement le Premier Prince.
Rien d’étonnant. Hasenbach aurait certainement tenté de mettre la main sur l’héroïne directement si elle le pouvait encore, quelle que soit l’heure tardive, sans tenir compte de l’accord conclu entre nous. Ce que je lui avais proposé était à peine acceptable ; cette possibilité lui aurait semblé être une victoire nette. Cela ne marcherait pas, bien sûr. Je n’étais pas une putain d’idiote : j’avais raconté à Hanno ma conversation avec Hache Rouge et veillé à ce qu’il lui parle aussi.
« Qu’elle le veuille ou non à présent n’a aucune importance », dit le Chevalier Blanc. « Elle a accepté les Termes tels que l’Archer les lui avait expliqués, et ne les avait pas reniés lorsqu’elle a commis les violations pour lesquelles elle est aujourd’hui accusée. »
« Vos règles n’ont jamais eu la moindre valeur à mes yeux, Épée du… de quoi, déjà, ces temps-ci ? » dit Hache Rouge. « Pas du Jugement, et rien de ce que je vois dans cette salle ne pourrait faire un bon remplaçant. »
« Ce n’est pas parce que votre parole ne vaut pas grand-chose que vous êtes dispensée de la respecter », répondit Hanno sans sourciller.
Cordelia me jeta un regard, mais son visage n’exprimait guère d’espoir, et ma propre expression impassible ne lui en donna pas davantage. Procer ne recevrait aucune aide de ma part si elle tentait de s’emparer de Hache Rouge, et le Seigneur Yannu ne dit pas un mot pour contester les propos du Chevalier Blanc. Hasenbach laissa tomber, et nous poursuivîmes. Le premier obstacle était franchi.
« Étant donné le nombre de témoins oculaires du meurtre de l’Enchanteur maléfique, j’ai estimé qu’il n’était pas nécessaire de recueillir des témoignages oraux », poursuivit Hanno. « J’ai sélectionné et vous remets maintenant trente récits écrits différents, qui devraient suffire. Si le tribunal a le moindre doute, d’autres témoignages peuvent être sollicités. »
J’avais déjà lu certains de ces parchemins et les faits ne faisaient pas débat. Je jetai donc quelques coups d’œil à ces écrits avant de les mettre de côté.
« Je plaide coupable », dit Hache Rouge.
Un instant de silence. Les regards se tournèrent vers l’héroïne, ce qui sembla seulement l’encourager.
« Je plaide coupable d’avoir abattu un monstre », dit-elle. « D’avoir tué un violeur, un meurtrier et quelque chose de pire encore. Je plaide coupable d’avoir voulu que ce soit plus lent, si j’en avais eu la possibilité, et… »
« Gardes, veuillez faire taire l’accusée jusqu’à ce qu’on lui redonne la parole », dit Hanno.
Les sorts n’auraient aucun effet sur elle, il fallait donc utiliser un bâillon. Elle se débattit, et cette vue me souleva le cœur : tous ces hommes en armure autour d’une fille, seule, désarmée et ligotée. Une Porteuse de Nom, me rappelai-je. Quelqu’un qui avait fait des choses susceptibles de coûter la vie à des milliers de personnes, en pleine connaissance des risques. Le Chevalier Blanc poursuivit son argumentation comme s’il n’avait jamais été interrompu. Le témoignage personnel du Prince Martin-pêcheur fut présenté par écrit, puisqu’il avait refusé de comparaître devant le tribunal, mais des témoins parmi mes soldats et les Levantins fournirent des récits accablants de l’attaque contre le Prince de Brus. Le Médecin sinistre vint témoigner de la gravité de la blessure, puis deux prêtres qui avaient participé aux dernières étapes de la convalescence de Frederic prirent la parole.
La tentative de meurtre sur une alliée étant solidement étayée par des preuves, on en vint à l’« aide apportée à un ennemi ». Établir les preuves était difficile quand il s’agissait du Barde. Et même si je racontai ma conversation avec Hache Rouge, cela ne suffirait pas à la condamner. Heureusement pour Hanno, une fois débarrassée de son bâillon, elle se montra assez disposée à s’en charger elle-même.
« Vous voulez m’accuser d’avoir travaillé avec le Barde errant », dit-elle, amusée. « C’est un crime, maintenant ? Je ne l’ai pas fait. C’est elle qui a travaillé avec moi. »
Hache Rouge haussa les épaules.
« Je ne me suis pas fait piéger, si c’est l’histoire que vous voulez raconter », poursuivit-elle. « Je savais ce que je voulais, et elle voulait que je l’obtienne aussi. Rien de ce qu’elle m’a dit n’était secret. Ce n’étaient que des noms et des lieux, c’est tout. »
« Pour être clair, vous reconnaissez avoir collaboré avec le Barde errant ? » demanda Hanno.
« Elle parlait et j’écoutais », répondit-elle. « Parfois, je parlais aussi. Appelez ça comme vous voulez. Comme si ça changeait quoi que ce soit à votre petit théâtre de marionnettes, hein ? Vous avez déjà tout ce qu’il vous faut pour faire couler le sang. »
Le Seigneur Yannu laissa échapper un rire rauque. Eh bien, elle n’avait pas tort. En principe, le meurtre de l’Enchanteur maléfique suffirait à la faire exécuter, sans parler du reste. Avec un nouvel aveu versé au dossier, le procès était pratiquement terminé. Hanno nous demanda si nous souhaitions délibérer, mais personne ne se manifesta. Vint le tour des recommandations.
« La mort », dit le Seigneur d’Alava.
« La mort », dit le Premier Prince de Procer.
« La mort », répétai-je.
Hache Rouge ricana. On ne l’avait pas bâillonnée, probablement parce qu’on jugeait dérangeant de condamner cette femme à mort sans lui permettre de répondre.
« La moitié du monde réclamait sa mort », dit-elle. « Quel bel éloge funèbre ce sera. »
Je sentais qu’elle voulait que quelqu’un lui réponde. Qu’on entre dans son jeu. C’était le point culminant de son histoire, n’est-ce pas ? L’instant où elle serait envoyée à la mort pour ses principes, où, sans peur et sans larmes, elle maudirait les rois maléfiques qui lui avaient fait du tort. Mais personne ne répondit. Parce que, pour nous, Hache Rouge n’était pas une héroïne vertueuse sur le point de nous couvrir de honte pour nos méfaits : c’était la femme qui avait mis en péril l’un des traités empêchant le Roi Mort de gagner cette guerre et de déferler sur Calernia comme une marée de mort. Personne ici ne se réjouissait de cette situation, songeai-je, mais en éprouver de la honte ? Non. Nous en étions loin. Alors, au lieu d’une plaisanterie cruelle ou d’une justification, comme elle en aurait reçu dans un conte, Hache Rouge n’eut que le silence, puis Hanno prononça sa sentence.
« La mort », reprit le Chevalier Blanc. « Par décapitation, exécutée de ma propre main demain, à la Cloche du Matin. L’accusée aura une nuit pour faire la paix avec les Dieux d’en Haut, mais restera détenue jusque-là. »
« Pitoyable », dit Hache Rouge. « Vous êtes tous… »
Hanno ordonna qu’on la bâillonne de nouveau, puis, dès que ce fut fait, demanda aux membres du tribunal leurs observations. Le Seigneur Yannu donna son accord, d’un ton assez indifférent, mais lorsque vint mon tour, j’avais davantage à dire.
« La peine de mort me convient, dis-je, mais les débats d’aujourd’hui doivent rester sous scellés. Ils ne doivent pas être rendus publics. »
« Pour quel motif ? » demanda Hanno en fronçant les sourcils.
« Parce que les détails de cette affaire apprendront à tous les Porteurs de Nom liés par les Termes qu’ils ont une alliée avec qui comploter », dis-je.
« Le Barde errant sera déclaré ennemi de la Grande Alliance dans tous les cas », dit le Chevalier Blanc. « Qu’y a-t-il à cacher ? »
« Le fait que le Barde s’en prend aux Termes eux-mêmes, plutôt que d’être à la tête d’un complot contre l’Arsenal », dis-je. « Si elle s’est contentée d’aider à mettre l’Arsenal en pièces, personne ne la verra comme une alliée. Mais si tout cela était un complot contre les Termes ? Ce serait une bannière, et les bannières attirent toujours des gens. »
Le Chevalier Blanc jeta un regard aux deux autres membres du tribunal, qui ne semblaient pas s’y opposer. Je le vis peser le coût d’un refus, puis décider que cela n’en valait pas la peine.
« D’accord », dit le Chevalier Blanc.
« Cela me convient », dit calmement le Premier Prince.
Même bâillonnée, Hache Rouge riait de façon convulsive. Les gens devenaient plus perspicaces lorsqu’ils se tenaient dans l’ombre de leur potence. Avait-elle compris tout le plan, ou seulement que Cordelia et moi agissions de concert ? Peu importe, songeai-je.
Il était déjà trop tard.
Je n’avais pas bien dormi, même avec Indrani dans mon lit, et je me levai tôt.
Je laissai l’Archer dormir et enfilai mes vêtements. En boitant jusqu’au petit-déjeuner, j’appris qu’il était à peine passé la Cloche précoce : il restait encore environ trois heures avant l’exécution. Je demandai du porridge, cette bouillie fade mais nourrissante qui demeurait un aliment de base des Légions, et bus en silence une infusion d’herbes censée apaiser ma jambe. Une humeur étrange s’était emparée de moi, mais je ne cherchai pas à la combattre. Elle passerait bientôt, je le savais, et je devais à la femme que j’allais voir mourir de regarder en face ce que je faisais. Je finis par m’éloigner, et me retrouvai à l’endroit où l’exécution devait avoir lieu. Ce n’étaient pas, songeai-je, des lieux qui inspiraient le respect. On y voyait davantage un abattoir qu’un échafaud : une étendue de pierre nue, un billot et quelques sièges sur des estrades surélevées.
Malgré la nudité des lieux, je sentais qu’ils dégageaient une sorte d’effroi froid et impersonnel. Ce n’était pas sans rappeler les Termes, si l’on choisissait de les voir ainsi. Le Manteau de Woe serré autour de moi, la capuche rabattue, je me blottis dans un recoin ombragé et allumai ma pipe. Un filet de fumée de feuille d’éveil s’éleva doucement et je laissai vagabonder mes pensées. Je ne savais pas depuis combien de temps j’étais ainsi, plongée dans le silence, mais lorsque le bruit de bottes de cuir et d’acier me parvint, je n’eus pas besoin de deviner qui venait d’arriver. Il y avait trop de gardes pour qu’il s’agisse de quelqu’un d’autre que Cordelia Hasenbach. Elle s’approcha sans escorte et je lui lançai un regard sous ma capuche.
Elle s’était vêtue de couleurs sombres aujourd’hui, sans aller jusqu’au noir. Cela ne lui allait pas bien, mais le maquillage et les bijoux masquaient assez efficacement ce défaut. Elle vint se tenir à mes côtés et répondit à mon silence par le sien. Je ne portais pas de couronne, et elle n’avait qu’un simple cercle d’or blanc. Mes yeux étaient fixés sur le billot, et sans me tourner, je sus qu’elle aussi le regardait.
« Au moins sur un point, elle a raison », murmura Hasenbach. « Cette affaire a été laide. »
Je soufflai la fumée, la laissant s’élever en volutes. C’était un spectacle apaisant, familier.
« J’ai fait beaucoup de choix laids, au fil des ans », dis-je. « Je les croyais nécessaires, à l’époque. La plupart du temps, ils l’étaient vraiment. »
« Ce sont les exceptions qui restent avec vous », dit le Premier Prince. « Cent victoires s’effacent, mais cette seule défaite cuisante s’accroche à vous. »
Je souris amèrement.
« On ne peut pas sauver tout le monde », dis-je. « Et si on essaie, en général, on ne parvient même pas à en sauver la plupart. »
Nauk. Ratface. Farrier. Anne Kendal. Toute tentative de changement avait un prix. Et le maintenir, une fois qu’on y était parvenu ? Oh, cela coûtait encore plus cher.
« Le devoir est un lit d’épines, dit doucement Cordelia, mais quelqu’un doit s’y coucher. »
« Oh, je ne crois pas qu’il me reste assez de bonté pour que cela me fasse détourner les yeux », méditai-je. « Je me demandais seulement à quel point les choses changent, au fil des ans. »
« Comment cela ? »
« Les deux premières personnes que j’ai tuées étaient un violeur, dis-je, et son complice. »
Elle ne répondit rien.
« Je me demande si c’est encore moi qui tiens le couteau, murmurai-je, ou si un autre Rôle ne me conviendrait pas mieux, à présent. »
Il existait un mot pour désigner ceux qui protégeaient les individus comme le premier homme que j’avais tué. Complice.
Le silence dura jusqu’à ce que la salle commence à se remplir des quelques dignitaires qui devaient être présents. Hache Rouge fut amenée après que le Chevalier Blanc eut déjà rejoint le billot, une épée longue à la hanche. Elle ne portait qu’une tunique brune et marchait pieds nus. Bien qu’on l’escortât jusqu’à l’estrade, elle avançait de son plein gré. Sans crainte. Le Chevalier Blanc lui fit signe de s’agenouiller, mais elle refusa.
« Je resterai debout, dit Hache Rouge. Jusqu’au bout, debout. »
Le Chevalier Blanc hocha lentement la tête. L’héroïne se tourna vers nous, son regard s’attardant sur ma silhouette encapuchonnée qui fumait à côté de la pâleur sombre du Premier Prince.
« J’ai réglé tous mes comptes, dit Hache Rouge. Et je n’ai aucun regret. »
Elle ne ferma pas son œil, même lorsque la lame lui trancha le cou dans un éclair de lumière. La coupe fut nette, grâce à la Lumière brûlante qui courait sur le tranchant. Elle n’avait rien dû sentir. Sa tête tomba, le cou brûlé aux deux extrémités, puis son corps s’effondra. Hanno la rattrapa et la déposa au sol, détacha son manteau et le posa sur le cadavre. Le visage tendu, il se releva et chercha Hasenbach du regard. Il la trouva et s’avança rapidement vers elle.
« Le cadavre est désormais confié à la Principauté, comme demandé », dit-il avec raideur.
« Nous vous remercions de cette courtoisie », répondit le Premier Prince.
Il grimaça.
« Qu’en ferez-vous ? » demanda-t-il.
« Cela ne vous concerne plus. »
Le ton de Hasenbach n’était pas dur, mais n’invitait pas davantage à poser des questions. Le Chevalier Blanc tourna les yeux vers moi, mais je ne croisai pas son regard. J’inspirai la fumée, la recrachai et attendis qu’il soit parti. La salle se vida lentement, ne laissant finalement plus que le Premier Prince, ses gardes et moi. Appuyée sur mon bâton, je boitillai jusqu’au corps recouvert du manteau du Chevalier Blanc, Hasenbach marchant à mon rythme. Je posai une main dessus et fredonnai. Oui, c’était possible.
« Reculez si vous ne voulez pas quitter la salle », dis-je. « Ce ne sera pas facile de la relever dans un état assez cohérent pour qu’elle comparaisse devant la Haute Assemblée. »