Chapitre 473
« Un diplomate sans général dans son dos n’est qu’un homme poli que personne n’écoute. »
— Exarque Acantha de Penthes
En moins d’une heure, je reçus un message officiel me demandant si j’acceptais que le procès du Chevalier du Miroir se tienne le lendemain. Je répondis aussitôt par l’affirmative et ne fus sans doute pas la seule à faire preuve de diligence : moins d’une heure après, le Chevalier Blanc m’envoya les chefs d’accusation qui seraient retenus contre Christophe de Pavanie. Je plissai les yeux devant leur maigreur : agression d’un allié et insubordination. C’était tout. Pas un mot sur le fait qu’il avait gardé la Séparation à la ceinture bien après la fin de la crise — même si Hanno pourrait faire valoir qu’en l’absence de demande officielle de restitution adressée au Chevalier du Miroir, le fait de la conserver n’avait pas constitué une violation des Termes. Il ne s’agissait même pas d’une agression sans provocation contre un allié, notai-je avec déplaisir, mais d’un chef d’accusation moins grave.
Je me réservais le droit de juger — sans mauvais jeu de mots, que les Sœurs me préservent — une fois le procès tenu, mais je ne trouvais pas que ces débuts auguraient quoi que ce soit de bon.
Fait assez intéressant, je reçus un troisième message après les deux premiers, et il ne venait pas de la personne que je m’attendais à voir prendre contact. Je venais de m’asseoir avec Vivienne pour examiner les issues possibles du lendemain, une coupe de vin à la main, quand notre conversation fut interrompue par un message du seigneur Yannu Marave. Il supervisait les exercices de ses épées jurées dans l’arène du Révél, et m’invitait à venir jeter un œil. C’était un prétexte bien maigre pour s’entretenir en privé, mais qu’il souhaite avoir cet entretien me surprit. Je fis part de cette réflexion à Vivienne.
« Chez lui, on l’appelle Yannu le Prudent, songea-t-elle.
Je haussai un sourcil.
« Pendant le procès, il ne m’a pas paru particulièrement prudent, dis-je. Juniper respecte quelque peu ses talents de général, et je ne le contesterai pas, mais à part ça, il ne m’a pas vraiment impressionnée.
— Au Dominion, on ne fait pas de politique comme chez nous, Cat, me rappela Vivienne. On règle souvent les désaccords en duel, et on ne risque pas son honneur à la légère. Le procès ne l’intéressait pas particulièrement, car, selon les coutumes levantines, il n’aurait pas dû se trouver dans la salle : les Vilains sont à toi de les punir, ce sont tes “hommes jurés”.
Je fronçai les sourcils, réfléchissant à nouveau à son sujet. Quand le moment était venu de faire des recommandations, il s’était prononcé en faveur de la mort. Mais, pour les Levantins, les trahisons étaient souvent des questions d’honneur. Or l’honneur se réglait généralement dans le sang, au Levant. Il était donc brutalement logique qu’un seigneur du Dominion s’étonne qu’on ne commence et ne termine pas l’affaire en plantant la tête du Magicien sur une pique.
« Yannu le Prudent, hein, murmurai-je.
Je n’étais pas entièrement convaincue, mais mieux valait tout de même marcher sur des œufs. Il y avait bien peu de situations où ce n’était pas une bonne idée ; alors, qu’avais-je à perdre ?
« Le Dominion semble de plus en plus chercher à se rapprocher de nous à l’amiable, poursuivit pensivement Vivienne. Quand ils ont proposé que nous échangions des ambassadeurs officiels, j’ai cru qu’il s’agissait peut-être d’un reste de gratitude pour avoir sauvé le Pèlerin, ou qu’ils cherchaient à obtenir ton soutien pour empêcher leurs Vilains de semer le trouble. Mais maintenant, je n’en suis plus si sûre.
— Ils se sont montrés prudents à l’idée de conclure des accords avec moi, dis-je lentement, mais les plus hauts dirigeants du Dominion savent que je finirai par abdiquer. De leur point de vue, tu es beaucoup plus acceptable.
Une ancienne héroïne ayant quelques faits d’armes impressionnants à son actif, de noble naissance, mais qui n’avait pas peur de se salir un peu les mains ? Ce genre de réputation serait fort bien accueilli au Levant.
« Ils se souviennent aussi à quel point la gratitude procerane s’efface vite, murmura Vivienne. Et qu’un Premier Prince peut se retirer des traités signés par son prédécesseur. Un traité de défense mutuelle entre nos royaumes pourrait intéresser leur Majilis.
— Je pense plutôt qu’ils voudraient s’entendre informellement dans le cadre de la Grande Alliance, lui dis-je. Ils ne veulent pas plus que nous qu’elle devienne un instrument des intérêts procerans.
— Quoi qu’il en soit, ils ne seront pas pressés de conclure un pacte, fit remarquer Vivienne. On s’attend à ce qu’on négocie plus doucement avec un allié, et les pourparlers sur les Accords sont le meilleur levier dont dispose le Dominion contre nous, pour l’instant.
C’était vrai. Plus d’une fois, je m’étais demandé si Procer et le Levant ne faisaient pas traîner ces discussions pour pouvoir me soudoyer avec des « concessions » quand ils auraient besoin de quelque chose. Ce n’était pas une pensée agréable, mais même si elle se révélait juste, je ne pouvais honnêtement pas faire grand-chose.
« Aucune raison de ne pas répondre à l’invitation du seigneur Marave, alors, dis-je en vidant ma coupe avant de me lever.
Et aucune raison de perdre du temps non plus. Je m’y rendis donc.
Je n’étais pas du genre à me plaindre quand on m’offrait le spectacle de deux douzaines d’hommes et de femmes en excellente condition, à moitié nus et en train de se toucher, mais le charme s’émoussait quelque peu quand ils s’efforçaient de se réduire mutuellement à l’inconscience. J’avais moi-même participé à quelques bagarres, à l’époque, et je voyais bien que personne ne retenait ses coups : ils frappaient sans la moindre retenue. Si les épées jurées de Yannu de la Lignée du Champion s’étaient « entraînées » avec des lames plutôt qu’avec leurs poings, il y aurait déjà des cadavres dans le sable. En l’état, je ne voyais que du sang et des os brisés. Deux jeunes guérisseurs levantins — qui, ce qui était assez amusant, n’auraient pas été considérés comme de véritables prêtres au Dominion, bien qu’ils usassent de la Lumière, puisqu’à la différence des Lanternes ils ne combattaient pas le mal — soignaient les combattants pendant leurs pauses, mais ne s’impliquaient pas autrement.
Yannu Marave lui-même était assis à côté de moi sur les gradins, buvant à longues gorgées dans une outre. Il se battait avec les autres quand j’étais arrivée et n’était monté qu’après qu’un des guérisseurs lui eut remis un doigt cassé et l’eut baigné de Lumière. Le seigneur d’Alava était toujours pieds nus, vêtu uniquement d’un pantalon ample et d’une tunique trempée de sueur, qui ne dissimulaient ni l’un ni l’autre que l’homme était une véritable montagne de muscles. Il était grand pour un Levantin et, fait inhabituel pour un homme de son peuple, rasé de près plutôt que barbu. Il ne portait pas ses couleurs sur le visage, mais les arborait discrètement autour du poignet, peintes en fils entrelacés. Après avoir vidé ce qui devait être la moitié de son outre, le seigneur d’Alava poussa un soupir de satisfaction.
« Je vous remercie de votre patience, seigneur Yannu.
— Je ne vous ai pas envoyé de messager pour annoncer mon arrivée, répondis-je en haussant les épaules.
Il y avait d’autres personnes ici quand j’étais arrivée, qui m’avaient invitée à m’asseoir sur le banc où je me trouvais toujours, mais elles s’étaient retirées quand leur seigneur était monté. À présent, il leur lança un regard appuyé et elles plongèrent la main dans les sacs de cuir accrochés à leur côté, manipulant quelque chose à l’intérieur. Un instant plus tard, la légère vibration d’une protection qui se dressait sur les lieux effleura ma peau, et j’examinai les hommes avec curiosité. Tous deux portaient une armure, ce qui était rare chez les mages en dehors de ceux de mon armée et des Légions — et même là, leur équipement était plus léger que celui des soldats ordinaires. Ils n’étaient peut-être pas mages du tout, ou seulement des pratiquants dotés d’un Don modeste : il en fallait peu pour éveiller les pierres de protection que le Sang utilisait. Ces dons des Gigantes étaient une merveille, et je continuais de les envier profondément.
« Des pierres de dissimulation, précisa le seigneur d’Alava, remarquant mon intérêt. Personne ne nous entendra, pas même les hommes qui les portent.
— Pratique, dis-je.
J’espérais que mon visage ne trahissait pas trop que j’aurais échangé l’Île bénie contre un moyen fiable de m’en procurer. Non que l’Île bénie m’appartînt, mais ça ne m’avait jamais arrêtée auparavant.
« Je ne vais pas perdre notre temps en bavardages, déclara le seigneur Yannu. Nous savons tous deux de quoi il s’agit.
Je marquai mon accord d’un bourdonnement et d’un léger signe de tête.
« Nous ne sommes pas ravis que Procer possède un ealamal, dit le grand homme.
— Je ne connais pas ce terme, répondis-je, mais je peux deviner à quoi vous faites allusion.
— Vous l’avez appelé le cadavre d’un ange, dit le seigneur Yannu. C’est le mot qui désigne une telle chose en murcadan.
Ealamal, hein. Ça sonnait bien. Et ce serait moins encombrant à répéter.
« Compris, dis-je. Ça ne me réjouit pas non plus, comme vous le savez déjà.
— Je le sais. Et les chefs de deux lignées du Sang se portent garants de la valeur de votre parole ; nous pouvons donc en parler. Procer est une grande bête à l’agonie. Je ne conseille pas de forcer l’entrée de son repaire, mais c’est précisément pour cette raison que nous devons agir. On ne peut pas confier un ealamal à un animal qui se vide de son sang.
Il s’interrompit, comme pour m’inviter à prendre la parole.
« Je préférerais que l’arme soit détruite, admis-je, mais je conviens qu’il ne résulterait rien de bon à pousser la Principauté trop loin. Un compromis raisonnable serait d’avoir nos propres gens près d’elle, pour qu’elle ne puisse être utilisée sans notre accord.
L’homme hâlé hocha la tête.
« Je parle au nom de toute la Majilis quand je vous dis ceci, déclara Yannu Marave. Nous voulons que l’ealamal devienne une arme de la Grande Alliance, comme la Séparation.
— Je ne vois pas Cordelia Hasenbach accepter ça sans garanties, dis-je. À vue de nez, Procer voudra garder le plus grand nombre de soldats sur place et peut-être même contrôler qui y aura accès.
J’aurais parié des rubis contre des porcelets que le Premier Prince se couperait un doigt plutôt que de laisser Masego approcher de son arme angélique de fin du monde.
« Nous accepterions de limiter l’accès aux Élus, dit le seigneur d’Alava, en soumettant toute décision à un vote unanime. Mais nous voulons des Lieurs et des Lanternes sur place, pour connaître la nature de la menace. Je n’accepterai pas que notre premier avertissement soit une marée de lumière ardente à l’horizon.
— Vous prêchez une convertie, grommelai-je. J’accepterais aussi de limiter l’accès aux Només à ces conditions, mais je veux que vous souteniez la demande de laisser le Sorcier renégat jeter un œil à l’arme.
Roland faisait partie de cette catégorie restreinte de personnes qui étaient à la fois susceptibles de comprendre ce qu’elles regardaient et de me transmettre ces informations. Le seigneur d’Alava m’observa attentivement.
« D’accord, si vous soutenez la même demande pour le Guérisseur renégat, répondit-il.
Je dissimulai ma surprise. À mon souvenir, l’homme venait d’Atalante, pas du Levant. Et il servait au col du Crépuscule, où aucun Nomé du Dominion n’avait été affecté. Des troupes levantines s’y trouvaient, toutefois, sous le commandement d’Itima de la Lignée des Bandits. Peut-être existait-il entre eux un lien qui m’avait échappé : les gens de mon bord étaient rares dans les terres lycaonaises, et je n’en connaissais aucun de près. Quoi qu’il en soit, je n’avais aucune raison de refuser ses conditions.
« Marché conclu, répondis-je en lui tendant le bras pour qu’il le saisisse.
— Sur mon honneur, approuva Yannu Marave en me prenant le bras.
Bien. Au Levant, c’était généralement une garantie fiable.
« Il ne reste qu’à décider comment nous allons l’aborder, dis-je. Je dirais que la démarche aura plus de poids si elle vient du Levant.
— Si Callow est le premier à l’approcher, elle nous sonderait et trouverait porte close, répondit le seigneur d’Alava. On y va en douceur, oui ?
— Si elle ne sait pas déjà que nous discutons, je mets ma couronne aux enchères à Mercantis, ricana-je. Et puis, la douceur ne suffira pas. Il faut lui faire comprendre qu’elle est seule dans cette affaire et que ses alliés sont mécontents.
— Alors, nous ferons front commun, dit le seigneur Yannu. Des compagnons las de la situation qui se présentent ensemble devant elle.
Intéressant. Il ne tenait vraiment pas à être celui qui frapperait le premier, hein ? Craignait-il de donner l’impression de se ranger aux côtés d’une Vilain, ou certains courants souterrains de la politique du Dominion lui liaient-ils les mains ? C’était dommage que les Jacks en sachent si peu sur les forces qui agissaient au Levant. Mais, vu la distance et la jeunesse de leur organisation, il aurait été absurde de s’attendre à ce qu’ils aient étendu leur réseau jusque-là.
« Ça pourrait marcher, concédai-je, sentant que pousser davantage ne me mènerait nulle part. Un dîner demain, après le procès ?
— Inutile de lui laisser le temps de se retrancher, approuva le seigneur d’Alava, l’air amusé. Je m’occupe des préparatifs, Reine Noire, si vous n’y voyez pas d’objection.
— Je vous confie mon honneur, répondis-je en hochant la tête.
La surprise passa sur le visage de l’homme et, malgré ses efforts pour la cacher, il était évident que cette courtoisie l’avait flatté.
Je soupçonnais que Yannu de la Lignée du Champion aurait été moins flatté s’il avait su que j’avais appris cette formule auprès de l’Épée des Tertres, mais je n’avais aucune intention de le lui dire.
Je m’étais attendue à tirer quelque plaisir de cette affaire, à devoir le dissimuler, mais quand le moment arriva, je ne ressentis aucune joie à voir Christophe de Pavanie mis au pilori.
Au sens figuré, bien sûr. Hormis le fait qu’il était désarmé et étroitement gardé, le Chevalier du Miroir n’était pas entravé. Il avait toujours l’air d’un chien battu tandis que l’Épée du Jugement énumérait d’un ton vif les chefs d’accusation retenus contre lui. Son visage était sombre et il restait silencieux, sauf lorsqu’on lui adressait la parole. Personne ne voulait entraîner davantage de Només dans cette affaire, aussi les témoignages des héros avaient-ils été présentés par écrit, et l’ensemble ne dura pas plus d’un quart d’heure. Le Chevalier Blanc exposa méthodiquement son argumentation, sans avancer d’accusation impossible à prouver. Pour justifier l’accusation d’« agression contre un allié » plutôt que celle d’« agression sans provocation contre un allié », il précisa que des héros s’étaient battus et que lui-même n’avait pas fait tout ce qu’il aurait pu pour empêcher la violence d’éclater.
Cela éviterait au Chevalier du Miroir des conséquences plus sévères, mais, tandis que je regardais le visage du Premier Prince se durcir subtilement, je décidai que Hanno avait commis une erreur stratégique. Admettre que les héros s’étaient battus entre eux ne faisait que les rendre moins fiables aux yeux de Hasenbach — et, hélas, à juste titre. Il était cruellement amusant de voir les miens paraître plus recommandables en comparaison, alors qu’ils étaient généralement bien pires. Mais ils étaient beaucoup plus doués pour cacher leurs méfaits. Le Chevalier du Miroir ne fut vraiment poussé dans ses retranchements que lorsque le Premier Prince l’interrogea sur les raisons de son comportement.
« Je voulais uniquement empêcher qu’on fasse d’un Élu un bouc émissaire et qu’on l’exécute, déclara Christophe d’une voix provocante. Je ne nie pas que la méthode choisie était mauvaise, mais je ne m’excuserai pas pour mon intention.
Cordelia le remercia chaleureusement pour sa franchise, avec un sourire qui le surprit et sembla le charmer. Je ne me laissai pas berner. Je connaissais cette lueur dans ses yeux, cousine de celle qui avait souvent brillé dans les miens. Le Premier Prince de Procer voyait un vainqueur choisi par les Cieux continuer à prétendre que son propre sens de la justice, aussi mal ficelé fût-il, devait primer sur les lois et les traités. Elle sentait l’indignation monter en elle. Je réprimai une grimace. Ces deux phrases avaient probablement fait autant de dégâts que le reste du procès réuni. Elle devait désormais se demander combien il existait de héros comme Christophe de Pavanie, pour un seul Chevalier Blanc.
Je ne pouvais qu’imaginer son horreur à la pensée qu’une telle force, alliée à une telle ignorance, vienne renforcer les rangs d’un tueur de l’Assemblée Suprême.
Une fois les accusations entièrement exposées et leur véracité guère plus contestable, Hanno demanda au tribunal s’il souhaitait délibérer. J’évaluais encore le risque de paraître outrepasser mes prérogatives si j’insistais, quand le Premier Prince vota pour. J’ajoutai aussitôt mon vote au décompte et le seigneur d’Alava vota à son tour, avec un retard qui trahissait davantage la curiosité que toute autre émotion. La majorité étant acquise, on fit sortir le Chevalier du Miroir pour le conduire dans une salle voisine, où il attendrait la fin des délibérations. Quelques instants après son départ, les mages de l’Arsenal posèrent une protection contre les oreilles indiscrètes. Cordelia engagea les hostilités sans détour, à mon grand plaisir.
« Avant que le Chevalier Blanc ne décide de la peine, j’ai des faits pertinents à soumettre au tribunal, déclara le Premier Prince.
— Selon notre règlement, ils ne peuvent pas constituer des chefs d’accusation, lui rappela Hanno.
— Ce n’en sont pas, Lord White, répondit-elle calmement. Puis-je ?
Le chevalier à la peau sombre hocha la tête.
« Christophe de Pavanie s’est impliqué auprès de la famille royale de Clèves, la Maison Langevin, reprit Cordelia. Il a pris pour maîtresse la fille du prince Gaspard Langevin et s’est associé aux complots de cette lignée, même si l’étendue exacte de sa connaissance de ces manigances n’a pas été établie.
Les Premiers-nés ne l’avaient pas vu participer au complot visant à les poignarder dans le dos, c’était vrai — si Sve Noc avait disposé d’un tel moyen de pression, elles me l’auraient fourni. Mais il ne s’y était pas opposé franchement non plus.
« Ni le fait de prendre une maîtresse ni les complots d’autrui ne sont des motifs pour lesquels le Chevalier du Miroir puisse être blâmé, répondit Hanno avec le même calme.
Ouais, personne n’irait loin en essayant de convaincre l’Épée du Jugement d’agrémenter une sentence selon les nécessités politiques. Autant demander à l’Archer de se ranger ou au Pèlerin de se livrer à la cruauté gratuite.
« Ne pas tenir compte de toutes les circonstances au moment de prononcer la sentence serait un manquement à notre devoir, dis-je à la place. Vous avez clairement établi par vos accusations que cet homme manquait de discernement. Son association avec des comploteurs notoires doit donc être prise en compte lorsqu’on décide des conséquences de ce manque de discernement.
— Bien dit, ajouta le Premier Prince de Procer. Rendre la justice sans se soucier des conséquences, ce n’est rien d’autre que de l’arithmétique juridique.
C’était un peu fort de la part d’une femme réputée pour son talent à retourner les règles de procédure de l’Assemblée Suprême contre ses rivaux, mais je n’allais pas trouer la voile alors que le vent soufflait dans le bon sens. Le visage de Yannu Marave s’était toutefois fermé ; je ne le remarquai que lorsqu’il se pencha en avant.
« Vous semblez tous deux convenir que Gaspard Langevin complote, dit le seigneur d’Alava. De quoi s’agit-il ?
Je jetai un regard à Cordelia, lui cédant silencieusement la parole. J’étais ce qui se rapprochait le plus d’une représentante des Premiers-nés dans cette salle, mais la Maison Langevin était son problème — et un petit geste de bonne volonté de temps en temps aidait aussi à huiler les rouages de notre relation.
« Des projets ont été conçus pour s’emparer de terres promises à l’Empire toujours ténébreux en échange de sa contribution à la guerre, répondit le Premier Prince. Les plans sont toutefois restés vagues et aucune mesure concrète n’a jamais été prise.
Si le visage du seigneur d’Alava avait été froid jusque-là, il était à présent glacial.
« Qu’un homme aussi dénué d’honneur soit encore en vie, et qui plus est toujours coiffé d’une couronne, est répugnant, déclara le seigneur Yannu avec une lenteur pénible. En complotant contre des alliés, il déshonore non seulement Procer, mais toute cette alliance.
Je ne répondis rien. J’étais peu disposée à prendre ce coup à la place de Procer alors que j’étais presque entièrement d’accord avec lui.
« Des mesures sont en cours, répondit Cordelia d’un ton égal.
— Alors, qu’elles soient prises bientôt, répliqua Yannu de la Lignée du Champion. Je ne mènerai pas mes capitaines au combat pour défendre un tel homme et ses terres, Premier Prince. Nous ne mourrons pas par centaines pour que vos princes affamés puissent planter leurs crocs dans de nouveaux territoires.
Il aurait été déplacé de siffler, mais la tentation était forte. Le seigneur d’Alava insistait lourdement, mais vu l’importance de l’honneur pour le Sang, il était peut-être sincèrement outré par ce qu’il venait d’apprendre. Ou, songeai-je en repensant aux paroles de Vivienne, Yannu le Prudent préparait peut-être tout simplement le terrain pour notre offensive commune au dîner de ce soir. Il portait aujourd’hui ses peintures faciales en entier, ce qui rendait son expression bien plus difficile à déchiffrer.
« Nous nous sommes éloignés de l’objet de cette délibération, déclara le Chevalier Blanc.
À cet appel à l’ordre, nous laissâmes tomber le sujet, qui ne serait pas oublié de sitôt. J’avais dit ce que je voulais, et le Premier Prince avait tenu parole en abordant réellement les problèmes liés aux Langevin. Aussi, quand la délibération prit fin, je ne m’y opposai pas. On fit revenir le Chevalier du Miroir et Hanno demanda au tribunal de formuler ses recommandations.
« Une flagellation publique et quatre doigts, déclara froidement le seigneur Yannu.
Le Chevalier du Miroir pâlit, mais ne dit rien.
« Je propose plutôt qu’il soit affecté au col du Crépuscule jusqu’à la fin de la guerre, sous les ordres d’un autre, suggéra le Premier Prince. Ses actes seront révélés à tous les Només et il passera un mois en cellule.
Il fit une grimace plus laide encore qu’à l’idée de perdre ses doigts, ce qui en disait long, je supposai, sur la réaction des autres héros à ses actes. Mais un mois était une durée assez précise à réclamer. Je soupçonnais que, par pur hasard, elle correspondait fort bien à une peine prévue par le droit proceran.
« Je soutiens l’affectation au col du Crépuscule et le fait qu’il soit placé sous les ordres d’un autre, dis-je. Pour le reste, je m’en remets à votre jugement.
Un mois en cellule serait du gâchis ; je ne le défendrais donc pas, mais je trouvais en réalité judicieux de faire savoir que Christophe avait tenté un coup d’État. Sa réputation s’effondrerait, tandis que la manière dont Hanno avait géré l’affaire ne ferait que rehausser la sienne. Vu le silence du Chœur du Jugement, rappeler de temps à autre que le Chevalier Blanc n’était pas un homme qu’on pouvait emmerder avait son utilité. Je ne voulais toutefois pas passer pour celle qui réclamait l’humiliation publique d’un adversaire ; mieux valait que Cordelia s’en charge. Je n’avais pas manqué non plus qu’elle tentait d’envoyer son héros natif encombrant dans les terres lycaonaises, où ses soutiens étaient les plus nombreux, et sous le commandement militaire du Prince Martin-pêcheur.
Je gardai pourtant les yeux sur le Chevalier Blanc, dont le visage serein me demeurait impénétrable.
« Les violations des Termes commises par Christophe de Pavanie seront portées à la connaissance de tous les Només, déclara Hanno. Il présentera ses excuses et offrira réparation à tous ceux que ses actes ont lésés. Ensuite, il deviendra l’apprenti du Pèlerin Gris pendant un an, afin de tirer les leçons de ses erreurs.
Je haussai un sourcil. C’était tout ? Je fus soulagée quand il reprit la parole.
« Au terme de cette année, le Pèlerin Gris donnera son avis sur la nécessité de prendre d’autres mesures, poursuivit Hanno. S’il l’estime nécessaire, ce tribunal se réunira de nouveau afin d’envisager les sanctions appropriées.
Je soufflai doucement. Bon sang, il s’était mis dans un sacré pétrin. Du coin de l’œil, je vis Hasenbach se redresser comme une lance ; qu’elle affiche aussi ouvertement sa colère signifiait qu’elle était furieuse. Du point de vue des Només, la sentence de Hanno était solide : Tariq, avec tous ses défauts, avait formé des dizaines de héros au fil des ans, et possédait un Aspect qui lui permettrait de discerner avec une perspicacité surnaturelle ce qu’il fallait corriger chez Christophe. Honnêtement, après un an auprès de Tariq, je m’attendais à ce que le Chevalier du Miroir en sorte meilleur homme. Mais le Pèlerin avait aussi massacré tout un village de civils procerans pour capturer Noir, avant la paix de Salie, et Hasenbach lui en voulait toujours. Et voilà qu’on envoyait une menace naissante à son autorité se former auprès de ce même Pèlerin. Ce n’était… pas très heureux.
« La sagesse a prévalu, commenta le seigneur Yannu.
Ouais, personne du Sang n’allait contester une sentence qui plaçait le Pèlerin à la tête d’un enfant difficile. Il savait s’y prendre avec eux. Mais est-ce que ça me suffisait ? Du coin de l’œil, je surveillai Cordelia et vis des nuages s’amonceler à l’horizon. Le moment était peut-être venu de lui jeter un os.
« Je ne m’y oppose pas, à condition que la Principauté soit elle aussi satisfaite, dis-je d’un ton conciliant.
Le Premier Prince me lança un regard et accepta le geste pour ce qu’il était : en grande partie symbolique, mais pas entièrement dénué de sens. Si elle voulait s’opposer à cette sentence, je lui prêterais main-forte. Dans la mesure du raisonnable. Un long silence s’installa. Plus il durait, plus le Chevalier du Miroir semblait mal à l’aise, jusqu’à ce que le Premier Prince prenne enfin la parole.
« J’accepterai cette sentence si le Pèlerin Gris envoie chaque mois aux hauts officiers un rapport sur cette “apprentissage”, déclara la princesse aux cheveux clairs.
Hanno y réfléchit un instant, puis hocha la tête.
« C’est raisonnable, répondit-il. Il en sera ainsi.
Ainsi s’acheva le procès du Chevalier du Miroir, qui n’avait pas même duré une demi-heure du début à la fin. Il ne fallut pas longtemps pour convenir ensuite que le procès de Hache Rouge aurait lieu le lendemain, mais tard dans la soirée.
Et pourtant, malgré le bon déroulement de l’affaire, je ne pouvais m’empêcher de sentir l’odeur d’un orage dans l’air.
C’était une nouveauté amusante que d’être plus à l’aise dans une situation diplomatique que Cordelia Hasenbach.
Quand le seigneur d’Alava avait annoncé qu’il organiserait notre dîner, je ne m’étais pas attendue à ce qu’il nous serve un véritable repas levantin. On avait dépouillé de ses décorations l’une des belles salles aménagées à la procerane, et accroché à leur place des boucliers peints. Les armoiries étaient exécutées avec talent, constatai-je. Ma Couronne et mon Épée, en noir et en argent, étaient représentées à la perfection, tandis que les tours d’or sur fond bleu de la Maison Hasenbach attiraient le regard par leur composition soignée. Les couleurs de la Lignée du Champion valeureux étaient le rouge et l’orange, mais, si j’avais bien compris, le motif changeait avec chaque dirigeant. Celui de Yannu Marave était simple, mais élégant : de larges traits orangés évoquaient un casque surmontant une fente souriante.
Le Premier Prince connaissait manifestement les coutumes levantines. Elle était donc venue vêtue d’une belle brigandine aux couleurs rhenianes, une épée à la ceinture et les cheveux tirés en une longue tresse à trois brins. J’avais choisi une simple tunique grise, portée avec des brassards et des grèves, et j’avais apporté une lame courte sur le conseil de Vivienne. Hasenbach fut la première à remettre son épée au fourreau au seigneur d’Alava lorsqu’il l’accueillit ; il la lui rendit aussitôt en signe de confiance. Elle ne s’empêtra pas dans la manipulation de l’arme, mais je remarquai qu’elle n’avait pas l’habitude de la porter à la ceinture en marchant. On me rendit ma propre lame avec la même formule — « votre honneur est connu sous ce toit » — qui, bien que surtout symbolique, était agréable à entendre.
Contrairement au dîner élaboré que le Premier Prince avait organisé pour moi, celui-ci devait être plus simple. Les coutumes levantines me rappelaient à certains égards celles des Taghreb : l’hospitalité y comptait énormément, et la courtoisie se témoignait en personne plutôt que par un protocole formel. Ainsi, le fait que nous ne soyons que trois à table, sans aucun serviteur pour verser à boire ou servir le repas, était un honneur. Le seigneur d’Alava s’en chargerait lui-même, témoignant bien plus de respect qu’en laissant un étranger le faire à sa place. Le repas était simple, mais savoureux : des tranches de jambon de porc séché, un mélange de haricots, de pois chiches et d’œufs assaisonnés d’épices et d’huile, ainsi que du bon pain blanc accompagné d’une sorte de concentré de tomates.
Le seigneur Yannu se montra généreux en vin, un rouge corsé du sud du Levant, qui contribua grandement à me faire apprécier le repas. La conversation resta légère un bon moment, le temps que nous attaquions nos assiettes.
« Vous savez vraiment vous servir de cette épée ? demandai-je enfin à Hasenbach en jetant un coup d’œil vers la sienne.
Elle avait continué à boire, comme le voulaient les règles de courtoisie. Je crus donc que ses joues rouges étaient tout à fait sincères.
« Je peux tenir un rempart, si nécessaire, répondit la princesse lycaonaise. Je suis une Hasenbach. Mais je suis une combattante médiocre. J’ai toujours été meilleure à l’arc.
Elle n’avait pourtant pas les callosités de quelqu’un qui tirait régulièrement, ne pus-je m’empêcher de remarquer. Elle n’en avait probablement pas le temps, avec ses responsabilités à Salie.
« Les bons archers sont toujours utiles, approuva le seigneur d’Alava. Dommage qu’ils le soient moins contre les morts-vivants que contre les vivants.
— Aux morts, les épées ; à la Peste, les flèches, cita Hasenbach. À chaque chose son usage.
Je soupçonnais que c’était la meilleure transition que nous obtiendrions, et je n’étais pas la seule à m’en être rendu compte.
« Certaines armes ont tout intérêt à rester au fourreau, dit le seigneur levantin. Et même au fourreau, certaines inspirent la méfiance aux sages.
Le Premier Prince n’était pas idiote, et ne cherchait pas à le faire croire. Au lieu d’éluder la remarque, elle s’essuya les lèvres avec sa serviette et avala une petite gorgée de vin pour faire passer le dernier morceau de porc. Ce ne fut qu’ensuite qu’elle répondit.
« J’imagine qu’il y a beaucoup de sages au Levant, dit-elle.
— J’ai pu constater que c’était vrai, répondit Yannu Marave, le visage affable, mais le regard froid.
Le Premier Prince me jeta un coup d’œil.
« Je ne prétends pas être sage, dis-je, mais la méfiance m’est aussi chère qu’une sœur.
— Cela me peine de voir mes alliés troublés, répondit tranquillement Hasenbach. Même si je me méfie, moi aussi, de tout ce qui pourrait inquiéter les princes qui me sont liés par serment.
— Vos princes, eux, m’inquiètent, répliqua le seigneur d’Alava, renonçant à feindre. J’ai partagé le pain de Gaspard Langevin sans savoir qu’il complotait contre un allié. Je ne partagerai plus jamais la table d’un membre de cette lignée.
Bon sang, pensai-je. J’étais presque certaine qu’il attisait un peu les flammes, mais l’étincelle à l’origine de sa colère me semblait sincère. Ses lèvres étaient un peu trop pincées pour qu’il en soit autrement.
« Vous avez exprimé des doutes quant à la fiabilité des Élus, dis-je, et peut-être avec raison. Vous pouvez donc comprendre nos inquiétudes à l’idée qu’un ealamal puisse tomber entre les mains d’éléments moins honorables au sein de Procer.
Je voyais bien qu’elle n’appréciait pas, mais elle ne pouvait pas se permettre de se mettre à dos les deux seuls alliés de Procer en nous éconduisant. Cela ne devait pas être agréable, songeai-je, de se retrouver pour une fois à l’écart. J’appréciais assez d’être celle qui avait des soutiens. Je pourrais m’y habituer.
« Alors, discutons, dit Cordelia Hasenbach, de la manière dont nous pourrions apaiser toutes nos inquiétudes.
Après cela, il ne resta plus qu’à négocier les conditions.