Chapitre 470
« Qui élève un tigre ne doit pas se plaindre de ses rayures. »
— Proverbe soninké
La bande du Couteau peint avait été l’une des premières que nous avions constituées, dès les premiers jours de la Trêve et des Accords.
J’avais estimé qu’un Héros devrait la diriger : même avec Hanno et le Pèlerin qui soutenaient les Accords, il y aurait eu des défections si un Vilain avait été chargé de veiller sur les précieux petits bâtards d’En Haut. Le Couteau peint, qui s’appelait Kallia, était une grande femme au visage orné d’un maquillage rouge élaboré ; Tariq l’avait personnellement recommandée pour cette mission. Une héroïne, mais pas issue de l’une des grandes lignées du Dominion, qui se sentait plus à l’aise en chasse que côte à côte avec ses camarades dans une ligne de boucliers. J’avais également glissé dans le groupe une vilain procerane que je préférais tenir à l’écart quelque temps : l’Empoisonneuse. Amnistiée ou non, elle avait tué quantité de nobles. C’était en outre une alchimiste compétente, ce qui pouvait s’avérer utile de bien des façons. Naturellement, pour la surveiller, les Héros avaient insisté pour qu’on ajoute à la bande un dur à cuire proceran connu sous le nom de Magistrat implacable.
L’homme était profondément désagréable avec quiconque à ses yeux était un criminel, mais il était obsédé par le respect de la lettre de la loi et possédait un talent d’enquêteur hors pair ; j’avais donc fini par m’y résoudre. Pour donner un peu de mordant au groupe, nous avions déniché la Fantassin aguerrie. Il avait toutefois fallu garnir généreusement sa caisse de retraite pour la convaincre. Et comme je ne comptais envoyer personne à la recherche de vieux secrets sans un mage attitré, j’avais cédé à contrecœur le Conjurateur royal. Le mage d’Héliké avait échappé à l’ascension de Kairos et possédait une remarquable polyvalence : il était tout à fait capable de se battre, mais aussi de manier des subtilités plus discrètes. Le voir partir avait donc été une vraie perte. Il aurait fait merveille à l’Arsenal, ou sur n’importe quel front, d’ailleurs, mais d’après mon expérience, envoyer une bande de cinq personnes fouiller de mystérieux vestiges antiques sans aucune forme de soutien magique se soldait généralement par un tas de cadavres.
Et pourtant, ils étaient revenus, enfin, et tous les cinq étaient en vie. Pas sans quelques morceaux en moins — je vis avec consternation que la Fantassin aguerrie avait perdu un doigt, et d’après ce que je me rappelais de son contrat, cela allait sérieusement entamer les économies de quelqu’un — mais leur façon de se tenir tandis qu’ils s’avançaient sur l’immense étendue de pierre attira mon attention. Méfiants, oui, mais leur méfiance était tournée vers l’extérieur. L’Empoisonneuse, une femme rondelette d’âge mûr qui souriait, se tenait près du Magistrat implacable, maigre et couvert d’une barbe de trois jours permanente. Le regard de celui-ci balayait les alentours, sans qu’il surveille le criminel qu’il avait autrefois si durement condamné. Le Conjurateur royal pouvait se tenir à l’arrière sans rendre personne nerveux, et la Fantassin aguerrie se tenait à côté du Couteau peint, plutôt qu’un peu derrière elle, là où elle aurait été la première à recevoir une flèche en cas d’embuscade.
Je connaissais cette expression, cette manière de se tenir ensemble. Comment aurais-je pu l’ignorer, alors que la seule présence de trois membres de Woe à mes côtés me faisait me sentir plus légère sur mes pieds que depuis des mois ? Tous les cinq étaient passés par le creuset et en étaient ressortis changés. Un lien intangible les unissait ; s’il ne les avait pas rendus plus proches, il leur avait inspiré confiance. À mes yeux, c’était bien plus précieux.
Après tout, j’aimais beaucoup de gens, mais je n’en faisais confiance qu’à une poignée.
Je ne fus pas la seule à le remarquer. Vivienne s’était retournée en même temps que moi, mais ce n’était pas elle qui laissa échapper un sifflement admiratif. Archère, toujours plus perspicace qu’elle n’en avait l’air, observait les cinq Porteurs de Noms, les yeux plissés.
« Ces cinq-là ont dû passer une année intéressante, j’imagine », murmura Indrani.
J’aurais pensé que le Conjurateur royal serait impatient de se voir confier une autre mission après tout ça, mais j’en doutais à présent. Il faudrait organiser un véritable débriefing, à un moment ou un autre, mais je préférais personnellement trouver une autre tâche importante à confier à une véritable bande de cinq plutôt que de les séparer. Au-delà des considérations pratiques, mon cœur se serra d’excitation. Une bande, une vraie bande, avec des Vilains dedans. C’était… Il y avait eu des précédents de trêves temporaires, voire de rares coopérations, mais jamais rien de pareil. Du moins à ma connaissance, et j’avais pris soin de me tenir informée.
« Un associé de Catherine se dirige par ici », fit remarquer Masego.
Je levai brièvement les yeux et l’aperçus en haut de l’escalier, ses yeux de verre brûlant fixés sur ce qui se trouvait au-delà des murs de l’Arsenal.
« Lequel ? » demandai-je.
« Celui d’Ashur qui est supportable, répondit l’Hiérophante, avant d’ajouter : Pour être clair, je ne parle pas de l’Artificière Bénie. »
Trois regards amusés se tournèrent vers Zeze. Sa querelle persistante avec Adanna of Smyrna, désormais débarrassée de ses dangereuses tensions sous-jacentes, avait retrouvé son caractère mesquin et divertissant. Il parlait probablement de Hanno, dont j’aurais dû m’attendre à voir apparaître dès l’arrivée de la bande du Couteau peint. Le Chevalier Blanc avait le don d’être au bon endroit au bon moment, plus encore que la plupart des Héros. Cela dit, la providence n’était pas infaillible. On pouvait la manipuler, à condition de connaître les bonnes ficelles. Je baissai les yeux vers les Porteurs de Noms rassemblés, qui discutaient avec les mages les ayant ramenés par téléportation, et grimaçai en comprenant qu’il serait impoli de ne pas aller les saluer en bas et de continuer plutôt à monter pour les y attendre. Ce qui signifiait que j’allais encore devoir gravir et descendre ces putains d’escaliers.
Oubliez le Roi Mort : si je ne pouvais pas fracasser ces… pierres tyranniques à coups de masse avant de mourir, j’allais peut-être devoir revenir sous la forme d’un spectre vengeur.
« ’Drani, va lui dire de se dépêcher, lançai-je. Vivienne, tu te souviens de leurs Noms ? »
Ses yeux bleu-gris se tournèrent vers moi et elle grimaça légèrement.
« De tous sauf un, avoua-t-elle. Celui qui sourit et ressemble au boulanger du village ? »
« L’Empoisonneuse, répondis-je, ravie de la voir grimacer. Une des miennes. »
« Je n’en doute pas », répliqua sèchement Vivienne.
À vrai dire, ce Nom n’était pas vraiment… propice à une interprétation nuancée. La
« Je n’en connais aucun », nous informa Masego.
Aucune de nous deux ne prit la peine de prétendre être surprise. Le Couteau peint et ses compagnons avaient commencé à traverser la salle, mais nous atteignîmes le bas de l’escalier avant eux. L’héroïne au visage peint en rouge me salua d’un poing contre la poitrine, geste dont je me souvenais vaguement comme d’une marque de respect chez les Levantins.
« Reine Noire, me salua le Couteau peint. Nous sommes de retour. »
« Et je m’en réjouis », répondis-je en lui adressant un signe de tête avant de tourner mon regard vers les autres. « Nous attendons avec impatience ce que vous avez découvert. »
D’autant qu’ils avaient refusé de nous le transmettre par scrutation ou par lettre, ce qui nous aurait permis d’en prendre connaissance des mois plus tôt.
« Ah, fit une voix au-dessus de nous. Je me demandais justement pourquoi j’étais là. »
Hanno avait l’air satisfait, mais pas tout à fait surpris, en descendant les marches. Indrani flânait à ses côtés et ne le quitta qu’en bas, pour passer un bras autour des épaules de l’Hiérophante, qui se laissa faire avec patience.
« Chevalier Blanc », salua le Couteau peint, d’un ton nettement plus chaleureux.
Le même salut, toutefois ; je décidai donc de ne pas me vexer. La Fantassin aguerrie se racla la gorge et libéra ses cheveux gris en retirant son casque.
« Tout ça, c’est très joli, mais après tout ce temps sur les routes, je poignarderais un ange pour un lit et un repas chaud », dit-elle de sa voix légère et agréable, teintée d’accent arlésite.
« La Contrition est ton Chœur, lui conseilla Archère. Évite quand même la Miséricorde, ils sont un peu… »
Je me raclai la gorge. La vieille soldate semblait surtout amusée, et Hanno lui pardonnait patiemment, mais le Couteau peint attendait de savoir si le Chœur du Pèlerin allait se faire insulter. Une Levantine irait-elle jusqu’au duel d’honneur pour défendre la réputation d’un Chœur angélique ? Cela en disait long sur le Dominion que je ne puisse pas répondre aussitôt et catégoriquement par la négative, pour être honnête.
« Nous allons vous installer, dis-je. Mais pour quelques heures tout au plus. Un conseil se tiendra au plus tard à la Cloche de l’Après-midi pour prendre connaissance de vos découvertes. »
Vu la tendance de la Première Princesse à remplir son emploi du temps encore plus que moi, je doutais qu’elle puisse libérer du temps pour un véritable débriefing avant cette échéance, de toute façon.
« Kallia parlera-t-elle en votre nom à tous, demanda Hanno, ou ferez-vous votre rapport en groupe ? »
« En groupe », répondit le Couteau peint. Tous les autres hochèrent la tête.
Je croisai le regard du Conjurateur royal et haussai un sourcil pour l’interroger, mais le vieil homme hâlé secoua discrètement la tête. Pas besoin d’une conversation à part avec lui, donc.
« Bien, cela simplifiera les choses, dis-je. Des messagers seront envoyés dans vos chambres pour vous informer de l’heure du conseil. »
Je marquai une pause.
« L’eau est rationnée dans l’Arsenal, mais n’hésitez pas à demander qu’on vous prépare un bain chaud malgré tout, dis-je. Sous mon autorité, si nécessaire. »
Des gémissements de plaisir anticipé me répondirent.
« Bien des tentations relèvent du Mal », déclara gravement le Magistrat implacable.
Son ton était sérieux, mais le léger pli de ses lèvres trahissait son amusement.
« Je vous assure, dit l’Empoisonneuse, le Mal payait bien mieux que la Grande Alliance. »
Pas faux, admis-je, tandis que la bande laissait échapper les petits rires que suscitait une plaisanterie affectueuse mais usée, répétée depuis des mois ou une année. Ils étaient épuisés, aussi ne nous attardâmes-nous pas à bavarder.
Au bout du compte, mon orgueil causa ma perte : je jugeai qu’il serait trop indigne de demander à Masego de me faire flotter au-dessus de ces putains d’escaliers.
J’avais soit surestimé le temps que Cordelia Hasenbach aurait à consacrer à son emploi du temps, soit sous-estimé l’impatience avec laquelle elle souhaitait entendre le rapport de la bande du Couteau peint : dès que la Cloche de Midi eut sonné depuis une heure, notre petit conseil prit place dans l’une des salles d’apparat de l’Arsenal.
Nous avions limité le nombre de participants, car nous ne voulions probablement pas que ce genre d’informations se répande, et les grands rassemblements étaient toujours fatals au secret. Trois sièges étaient naturellement occupés : le mien, celui de Hanno et celui de Hasenbach. Pour les autres, nous avions appliqué le principe de la nécessité absolue. Vivienne, bien que fatiguée et tout juste rentrée de ses propres voyages, était mon héritière désignée ; il allait de soi qu’elle soit là. Masego était également présent, en tant que conseiller en sorcellerie et en phénomènes occultes, et il n’avait même pas fallu le convaincre. L’Hiérophante ne s’intéressait pas à la politique, mais il avait toujours été comme une pie dès qu’il s’agissait de secrets. Hanno avait fait venir Roland et l’Artificière Bénie, dont la présence était difficile à contester. Le Sorcier renégat était un généraliste en matière de magie, tandis qu’Adanna of Smyrna comprenait la Lumière comme peu d’autres en étaient capables.
J’étais presque sûre que la seule raison pour laquelle elle et Masego ne cherchaient pas à se défier du regard était que l’Artificière savait qu’il ne clignait pas des yeux.
La Première Princesse avait fait venir Frederic, et je peinai d’abord à comprendre pourquoi. Le Prince de Brus était populaire et fidèle à Hasenbach, mais il ne prétendait pas vraiment au trône, même si elle y renonçait. Malanza était quasiment certaine d’obtenir le siège, si les choses en arrivaient là. J’aimais bien Frederic, malgré notre petite aventure, mais à ma connaissance, il n’avait pas grand-chose à apporter. À moins que… je compris au bout d’un moment : la sécurité. C’était un Porteur de Nom dont la Première Princesse savait qu’il serait de son côté si quelque chose tournait mal dans cette salle, où aucun garde ne serait admis. Et puisqu’il était prince, sa présence était difficile à contester, de toute manière. On pouvait aussi faire valoir que j’avais déjà placé ma confiance dans la… discrétion du Prince Martin-pêcheur. L’autre siège de Hasenbach avait été attribué à un homme d’âge mûr nommé Alvaro Corrales, présenté comme un érudit et l’un de ses secrétaires.
Il prendrait les notes officielles de la séance, tandis que Vivienne en prendrait également pour mon camp.
Comme le seigneur Yannu Marave n’était pas encore arrivé, le Dominion ne serait pas représenté aujourd’hui. Ce n’était pas idéal, mais, pour être honnête, il n’y avait tout simplement personne d’un rang assez élevé venu du Levant sur les lieux. N’importe qui d’autre — probablement l’un des rares capitaines — serait perdu au fil de la conversation et aurait besoin d’accéder à plusieurs autres secrets bien gardés pour comprendre la plupart des enjeux. Il n’en était pas question, Hasenbach et moi en avions convenu. Nous garderions le Couteau peint et sa bande auprès de nous assez longtemps pour que le Seigneur d’Alava puisse entendre le même rapport, un peu plus tard, et lui présenterions peut-être des excuses polies pour notre précipitation. Pas très sincères, cependant. Personne n’avait particulièrement envie d’attendre l’arrivée de Marave, vu l’importance potentielle du rapport et le temps que nous avions déjà passé à l’attendre. Nous échangeâmes quelques banalités par politesse pendant le bref instant où nous attendîmes les nouveaux Porteurs de Noms, mais nous en étions à peine aux salutations quand on fit entrer les cinq.
Quelques heures de repos leur avaient visiblement fait du bien, me dis-je. Une sieste ne pouvait pas effacer des mois passés sur les routes, mais elle avait au moins atténué leur fatigue et leur avait permis de se changer. Par habitude, mon regard chercha des armes et n’en trouva aucune, même si aucun Porteur de Nom ne pouvait jamais être tout à fait inoffensif. Après que les domestiques les eurent escortés jusqu’à la table inférieure — la nôtre était sur une estrade, pour la mise en scène —, le Couteau peint salua l’assemblée au nom de toute la bande. Hasenbach prit la parole, tandis que j’étudiais les cinq Porteurs de Noms. L’Empoisonneuse semblait mal à l’aise, ce qui n’avait rien d’étonnant puisqu’elle avait autrefois accepté une somme rondelette pour tuer la Première Princesse, même si elle avait finalement échoué. Mais le fait que le Magistrat implacable ait l’air tout aussi gêné attira mon attention.
Quoi qu’ils aient découvert, cela ne plaisait pas à l’homme.
« … si mes collègues hauts officiers n’y voient pas d’objection ? »
J’avais suivi la conversation d’une oreille, aussi ne fus-je pas prise au dépourvu. Cordelia cherchait à faire avancer les choses.
« Aucune », dis-je.
« D’accord », répondit Hanno.
Le Couteau peint expira, et je me demandai combien de nervosité son épais maquillage dissimulait. Les personnes réunies dans cette salle, celles auxquelles elle allait s’adresser, ne manquaient ni de pouvoir ni d’influence dans le vaste monde.
« Le mandat que nous ont confié le Chevalier Blanc et la Reine Noire était de découvrir la vérité sur ce qui s’est passé jadis dans un lieu appelé le Creux verdoyant, commença Kallia de la Lignée du Couteau. »
C’était Neshamah lui-même qui, lors de la conférence de Salia, avait suggéré de chercher un endroit où le premier Pèlerin Gris aurait « tué de nombreux hommes ». Ajoutée à l’insinuation selon laquelle nous devions la vie à Kairos Theodosian et que la Barde nous avait menés en bateau, cette piste méritait qu’on l’examine. Tariq lui-même connaissait l’existence de la vallée cachée, ce Creux verdoyant, et avait même négocié avec le Saint Seljun en notre nom pour accéder aux archives secrètes des Isbili, quand il s’était avéré que le Chevalier Blanc ne pouvait rien voir de ce qui s’était passé dans la vallée à travers son aspect. Après avoir consulté les archives, la bande de cinq s’était lancée sur la piste comme une meute de limiers, mais j’avais très peu entendu parler de leur manière de procéder.
« Nous avons d’abord essayé de nous rendre au Creux verdoyant et d’utiliser la sorcellerie pour invoquer une ombre de cette époque reculée, dit le Couteau peint. Sans succès. »
Elle jeta un regard au Conjurateur royal, qui se racla la gorge et demanda la permission de parler.
« Accordée », répondis-je.
« Les anciens champs de bataille et les lieux de massacre abritent généralement des esprits errants, même lorsque les ombres ont disparu, car les premiers se nourrissent souvent des secondes, expliqua le vieil homme avec un sourire bienveillant. Pourtant, il n’y avait trace ni des uns ni des autres, et mes tentatives pour invoquer les morts échouèrent d’une manière qu’on ne peut qualifier que d’absolue. »
À ma gauche, je vis Masego se pencher en avant sur son siège.
« Tabula rasa ? demanda l’Hiérophante.
Le vieux mage ridé hocha la tête.
« En effet, seigneur Hiérophante, répondit-il. J’en ai tiré la conclusion qui s’imposait. »
« Une intervention angélique », dit Roland d’une voix basse et troublée.
J’acquiesçai d’un air entendu, comme si je l’avais su depuis le début. Cela dit, cette histoire de tabula rasa me disait vaguement quelque chose. Akua m’avait un jour expliqué que le contact des anges avec la Création avait tendance à « renouveler » la trame du Motif, effaçant souvent les anciennes souillures. C’était pour cette raison que Callow, même après avoir subi plus d’un rituel, n’était pas constamment envahi de fées et de démons. Cela dit, ce n’était pas une grande révélation. Si le premier Pèlerin avait appelé un ange à la rescousse pour faire pencher la balance contre un Vilain, ce n’était pas sans précédent.
« Il était évident qu’il n’y aurait pas de raccourci ; nous avons donc suivi notre autre piste, dit Kallia de la Lignée du Couteau. Les archives de la Lignée du Pèlerin mentionnaient des survivants qui avaient fui vers le nord, dans les collines d’Alava, en emportant des blessés. Nous avons cherché des tombes le long de leur chemin, en ratissant la campagne. »
Un regard en biais vers la Fantassin aguerrie la vit saluer — Cordelia en particulier, notai-je — avant de prendre la parole d’un ton cadencé que je reconnaissais de mes propres années de campagne.
« Il n’y avait pas de tombes du Dominion, Votre Altesse, mais j’ai reconnu de vieux marqueurs selon la tradition des compagnies du Sud, dit-elle. C’étaient les miens qui avaient été massacrés dans cette vallée, et ils avaient enterré leurs morts du mieux qu’ils pouvaient en fuyant. »
Je n’aurais pas deviné que les victimes du premier Pèlerin avaient été des fantassins, mais qu’il s’agissait de Procerans allait de soi. Les fondateurs de la Lignée, immortalisés dans la poésie épique du Chant de Fumée, s’étaient révoltés contre l’occupation procerane.
« Nous avons essayé d’invoquer les esprits des tombes, mais une complication s’est présentée, dit le Couteau peint. »
« Quelqu’un nous avait devancés, dit le Conjurateur royal d’un ton amusé. On avait déjà pratiqué la nécromancie sur place, et récemment. »
« À quel point ? demanda Masego. Pour combien de cadavres ? »
« Un mois, cinq cadavres, répondit le vieux mage hélikéen. »
Zeze ricana, et je sifflai doucement.
« Ça, c’est une sacrée fuite de magie », dis-je.
Du coin de l’œil, je vis Roland se pencher vers la Première Princesse pour lui expliquer à voix basse ce que mes propres leçons d’Art m’avaient appris. D’ordinaire, le changement de lune dissipait les résidus magiques, si bien que ceux-ci aient été détectables un mois plus tard alors qu’il n’y avait eu que cinq cadavres à relever signifiait que le lanceur avait nettement dépassé les limites de son sort. C’était généralement la marque des incapables et des ignorants — conclusion évidente de Masego — ou bien de gens très puissants, mais peu doués pour maîtriser leur magie.
« Heureusement, le don dont l’un des nôtres avait été Bestowé nous a permis de suivre la trace des morts-vivants relevés, dit le Couteau peint. »
Le Magistrat implacable, qui, je ne pouvais m’empêcher de le remarquer, ne s’était toujours pas rasé, se leva pour nous adresser à tous un salut raide.
« Nous avons suivi la piste jusqu’à un village de pêcheurs au sud de Malaga, puis elle s’est refroidie, dit-il. Après enquête, Votre Altesse, Votre Majesté, il s’est avéré que tous les villages de la région comptaient quelques disparus. Les habitants se montraient peu enclins à répondre aux questions d’un magistrat proceran, mais le statut de dame Kallia au sein de la Lignée a comblé le fossé, et nous avons découvert que le point commun était l’accès à des bateaux. »
Je haussai un sourcil.
« De leur côté, le Conjurateur royal et votre humble servante ont découvert que des tombes étaient pillées dans la région, gloussa l’Empoisonneuse. Ce qui dressait un tableau accablant, n’est-ce pas ? »
Comme j’avais entendu dire que des choses empoisonnées avaient tendance à pousser autour des tumulus du Dominion, je décidai de ne pas demander précisément ce qu’ils avaient fait pour s’en apercevoir.
« Lorsqu’un autre jeune homme fut enlevé, nous l’avons suivi, dit le Couteau peint. Après avoir emprunté un bateau et traversé l’Étang, nous avons débarqué au sud du Brocélien. »
Si je me souvenais bien, c’était l’un des derniers endroits de Calernia à n’avoir presque pas été explorés, la plupart de ceux qui s’y aventuraient y trouvant une mort atroce. Cela dit, ces expéditions pouvaient être très lucratives, à condition de savoir se débrouiller : la région regorgeait de créatures magiques et de ressources rares. D’après sa seule géographie, Tartessos aurait dû être un trou perdu et misérable, mais le commerce des marchandises du Brocélien en avait fait l’une des grandes cités du Levant.
« On n’a même pas eu le temps de trouver notre chemin qu’on s’est fait attaquer par des morts-vivants, soupira la Fantassin aguerrie. Cela dit, c’était toujours mieux que cette maudite barque qui empestait le poisson. »
« Il était évident que nous suivions la bonne piste, puisque l’ennemi cherchait à nous faire obstacle », dit le Magistrat implacable avec un sourire où perçaient malice et satisfaction.
« Le Brocélien n’est pas une forêt où l’on s’aventure sans préparation, dit Hanno. Avez-vous cherché un guide ? »
« L’un des assaillants était un homme vivant, dit le Couteau peint. Terrifié par son “maître”, il a néanmoins accepté de nous servir de guide après quelques efforts de persuasion. »
L’Empoisonneuse gloussa, un sourire de jeune fille aux lèvres.
« Il est plus facile de négocier quand on détient le seul antidote disponible à mille lieues à la ronde », dit-elle.
Je me dis que son gloussement était impressionnant de sinistre. Cette femme avait du talent.
« Dix deniers que c’était un mort-vivant Porteur de Nom qui essayait de lever une armée en douce », marmonnai-je.
« Je prends, décida Masego. Personne qui laisse échapper autant de magie ne peut être assez compétent pour diriger une armée. »
Ah, le pigeon. Cela dit, il valait mieux que ça ne sorte pas du budget de l’Arsenal, sinon ce ne serait que ma propre monnaie qui tournait en rond.
« Vingt qu’il essayait de prendre le contrôle du Levant », proposa Vivienne à voix basse.
Le Chevalier Blanc nous lança un regard calme, et j’eus vaguement honte de m’être fait prendre en train de parier.
« Je prends le pari des vingt, dit doucement Hanno en se penchant vers nous. Et trente qu’il a Tertre dans son Nom. »
C’était probablement une forme d’hérésie que de jouer aux paris avec le Chevalier Blanc, pensai-je. Mais j’avais été l’Archihérétique de l’Est. Ils ne pouvaient raisonnablement pas s’attendre à ce que je ne m’y risque pas un peu.
« Je prends, ricanai-je. Nous avons déjà une Épée des Tertres ; les Dieux d’en Bas ne manqueraient pas autant d’imagination. »
« C’est le Levant, répliqua sèchement Hanno. Il y a toujours un tumulus dans l’histoire, d’une façon ou d’une autre. »
Quelques regards s’étaient tournés vers nous, à force de nous entendre chuchoter, alors je pris un air solennel. Nous avions eu une conversation sérieuse et professionnelle ; il n’y avait aucune raison de soupçonner le contraire.
« Nous avons poursuivi notre chemin dans les bois et rencontré peu de résistance, dit le Couteau peint. »
« Une centaine de zombies et la manticore la plus atroce qui soit, rectifia la Fantassin aguerrie. »
« Elle était particulièrement désagréable, même selon les critères des manticores », confirma le Conjurateur royal.
« Nous avons ensuite découvert une armée de morts en train de se rassembler dans les profondeurs du Brocélien : des milliers de cadavres qu’on armait à l’ombre des arbres, poursuivit le Couteau peint. »
Je haussai un sourcil à l’intention de Masego, qui semblait profondément mécontent de cette révélation. Dix deniers pour moi, donc.
« Nous avons assommé notre prisonnier et infiltré le camp, où nous avons appris que l’un des Bestowés rassemblait une armée, dit Kallia de la Lignée du Couteau. Bien qu’il soit mort depuis longtemps, il appartenait autrefois aux Tanja et voulait reprendre le pouvoir sur Malaga. Il soutenait que le seigneur Razin Tanja ne devait son titre qu’à une faille juridique et qu’il le renverserait de la même manière. »
Rien que l’idée de me référer aux lois de Praes me mettait un peu mal à l’aise, mais pour une fois, l’Empire de l’Effroi était peut-être à la pointe en la matière : ses lois interdisaient assez strictement aux morts-vivants d’hériter comme de porter des titres. Il n’avait fallu que trois guerres civiles pour en arriver là, ce qui, selon les critères praeis, équivalait à un accord unanime. Hanno jeta un regard à Vivienne, trop gênée pour jurer devant l’Épée du Jugement, mais qui en avait visiblement très envie. Après tout, Malaga ne représentait pas tout le Levant.
« Il s’était proclamé seigneur des morts, dit le Magistrat implacable, qui semblait outré par une telle prétention. »
« Elle », corrigea l’Empoisonneuse.
« Ils s’étaient donné le nom de Seigneur des Tertres, intervint le Couteau peint. »
Je jurai en kharsum, ce qui attira quelques regards. Dont celui de la Première Princesse. Vraiment, en Bas ? Voilà pourquoi le Bien l’emportait toujours : ils étaient si pénibles sur ces questions. À présent, c’était le Chevalier Blanc qui avait le plus gagné à cette digression blasphématoire. Que cela nous serve de leçon : En Haut l’emporterait toujours tant qu’En Bas ne se déciderait pas à investir dans des Noms convenables. Seigneur des Tertres, pensai-je avec mépris. Autant appeler le pauvre type « Noble des tombes », c’était tout aussi ingénieux à l’échelle du vaste monde. Tout le monde me regardait encore, alors je me raclai la gorge.
« Je déplore le sort du peuple du Levant », dis-je, ce qui, à strictement parler, n’était pas un mensonge.
« Je vous remercie de votre sollicitude, dit le Couteau peint, d’un ton surpris. Mais nous avons pu vaincre le vieux mort. Il refusait de reposer même après avoir été brisé, mais l’Empoisonneuse a trouvé un moyen de le détruire. »
« Le venin de manticore est un acide puissant lorsqu’on le mélange à du sang et du rhododendron », sourit l’Empoisonneuse.
Quelle image. Masego et Roland semblaient tous deux intéressés, mais ils eurent la présence d’esprit de ne pas céder à leur curiosité sur le moment.
« Et les cadavres que vous étiez venus chercher ? demanda calmement la Première Princesse. »
« Nous en avions détruit plusieurs sans le savoir, reconnut le Couteau peint, mais le cinquième s’est manifesté. »
« Il s’est proclamé nouveau Seigneur des Tertres, ricana la Fantassin aguerrie. Ce qui n’a pas plu à plusieurs autres morts-vivants, qui ont tenu à le contester. C’était vraiment très Ligue des Cités lib… »
La vieille femme blêmit.
« — La Ligue des Cités libres », se reprit-elle précipitamment, en jetant un regard en coin à la Première Princesse de Procer.
Je trouvai assez amusant qu’elle ne jette pas même un regard à Frederic, qui siégeait lui aussi à l’Assemblée.
« Vous avez capturé votre cadavre, si je comprends bien ? demanda Hanno. »
Un rire discret parcourut presque toute la bande.
« Je l’ai arrêté, déclara le Magistrat implacable avec défi. Pour usurpation de titre noble, un crime au regard de la loi procerane. »
Je m’étranglai devant une affirmation aussi audacieuse et ne fus pas la seule à en être surprise.
« Mort ou non, il était un sujet proceran, insista l’homme. »
Je fus un peu troublée de voir Cordelia Hasenbach le regarder d’un air rayonnant, ou du moins aussi rayonnant que son visage le lui permettait.
« Est-il vraiment illégal d’être mort-vivant selon la loi procerane ? demandai-je en haussant un sourcil. »
« Dans la plupart des cas, cela relèverait des lois contre l’hérésie, me répondit la Première Princesse. Dans les quatre principautés du Nord, toutefois, les morts-vivants sont considérés comme coupables de haute trahison et traités en conséquence. »
« La dernière version des Accords interdit aux morts-vivants d’effectuer des travaux manuels », fit remarquer Vivienne.
« Il va falloir vérifier que je ne tombe pas par inadvertance sous le coup de cette formulation, vu le nombre de fois où je suis morte », lui soufflai-je.
« Nous avons convaincu le mort antique de se soumettre à l’autorité du magistrat, dit le Couteau peint. Après quelques méthodes de persuasion musclées. Puis, après nous être enfuis avec lui attaché dans le dos de la Fantassin aguerrie, nous avons enfin obtenu nos réponses. »
Cette révélation capta l’attention de tous.
« Les compagnies de mercenaires étaient dirigées par le Chevalier Blanc de l’époque, une Procerane, dit Kallia de la Lignée du Couteau, et elles traquaient le Pèlerin Gris depuis quelque temps. Elles l’ont rattrapé, lui et ses compagnons rebelles, dans le Creux verdoyant. »
Attendez, il s’était battu contre une héroïne ? Je savais que la Principauté avait parfois envoyé des Héros s’en prendre à ses voisins, mais je ne m’attendais pas à ce qu’une maudite Chevalière Blanche serve de limier pour traquer des insurgés. À voir la mine de Hanno, il était loin d’être ravi de l’apprendre, sans être tout à fait surpris non plus. J’imagine qu’il avait vu trop de vies de ses prédécesseurs pour se faire des illusions sur leur infaillibilité.
« Le combat tournait à l’avantage du Pèlerin, dit le Couteau peint. Mais la Chevalière Blanche refusait de l’admettre. Quand la défaite sembla imminente, elle appela un Chœur à l’aide. »
Oh, merde. Je n’aimais pas du tout la tournure que cela prenait. Pas du tout.
« Lequel ? demanda calmement Hanno. »
« La Miséricorde, répondit doucement le Magistrat implacable. J’ai… entrevu la scène, et cela ne pouvait être que la Miséricorde. »
Vu la brutalité dont Tariq pouvait faire preuve au nom d’un bien supérieur, je pouvais tout à fait croire que l’ancienne Chevalière Blanche avait bénéficié du soutien des Ophanim dans sa quête. Écraser la rébellion, puis réformer de l’intérieur, peut-être ? C’était un refrain trop familier, et je projetais peut-être ma propre histoire sur une page blanche. Mais elle avait mené des fantassins plutôt que des soldats réguliers ; il était donc peut-être injuste de supposer qu’elle avait été aux côtés des princes rapaces qui occupaient alors le Levant.
« Et que s’est-il passé ensuite ? »
« Les anges sont venus, dit Kallia de la Lignée du Couteau. Mais une femme s’est interposée, et les anges sont partis. »