Chapitre 469
« Si tu veux que quelque chose soit bien fait, vole-le à quelqu’un qui l’a bien fait. »
– l’Empereur de l’Effroi Malevolent Ier, le Profané
Au fil des ans, j’avais malheureusement appris à reconnaître une certaine sensation, difficile à décrire, du moins en miezan inférieur.
C’était un mélange de soulagement et de grimace, celui qu’on éprouvait devant un fiasco en sachant qu’au moins, ce n’était pas une catastrophe. Comme quand on rentrait un soir et qu’on découvrait sa grange en feu, mais qu’au moins le bétail n’était pas dedans. J’avais raconté ça à Akua, un jour, après avoir vu une patrouille avancée presque anéantie — elle avait tout de même intercepté une reconnaissance de Keter avant qu’elle ne puisse causer de dégâts — une fois de trop. Amusée, elle m’avait répondu qu’il existait justement une expression en Mthethwa pour décrire ça : Kutofa ushidi, ce qui se traduisait plus ou moins par « victoire dans l’échec ». C’était un thème récurrent des pièces de Praes, en particulier des comédies, dont le protagoniste traditionnel était l’Empereur de l’Effroi Baneful — qui n’avait jamais été empereur, mais seulement l’un des prétendants au trône pendant la Guerre des Treize Tyrans et Un. Il était surtout connu pour avoir réussi, Dieu sait comment, à tenir presque jusqu’à la fin, avec pour seul palmarès une série de défaites atténuées.
Akua pouvait même réciter quelques passages de l’une des pièces les plus célèbres, La Longue Route vers Ater, et l’entendre glousser au sujet de Baneful, qui avait empoisonné son cousin par accident au lieu de son mari, avait été aussi charmant que surréaliste — jusqu’à ce que j’apprenne plus tard qu’elle s’apprêtait à me trahir. Akua m’avait expliqué avec jubilation que Baneful avait évité son propre assassinat, mais au prix d’une querelle avec son beau-frère sorcier, qui n’était pas du tout impressionné et ne tarda pas à le maudire. N’importe quelle pièce contenant autant de meurtres serait probablement devenue une tragédie à Callow. Sauf si les morts étaient des étrangers. C’est pourquoi j’éprouvais des sentiments mitigés devant le Chevalier Blanc mutilé et le corps ensanglanté du Chevalier du Miroir, inconscient. La Séparation avait regagné son fourreau et se trouvait maintenant entre les mains de Hanno, mais il lui manquait quelques doigts.
Il en avait perdu trois à la main droite, mais au moins, il lui restait le pouce et l’index. Il pourrait encore écrire en attendant qu’on lui fabrique une prothèse, même si je croyais qu’il était ambidextre, de toute façon.
« On pourrait dire ça », répondit le Chevalier Blanc avec sérénité.
Pas assez sereinement, toutefois, pour cacher qu’il évitait de trop appuyer sur ses genoux et déplaçait son poids avec précaution. Le sol de pierre fendu et l’absence d’entailles témoignaient d’une victoire écrasante de Hanno of Arwad, mais je soupçonnais que le combat avait été plus serré qu’il n’y paraissait. Combien d’os avait-il brisés rien qu’en frappant l’autre homme ? Si le Chevalier du Miroir n’avait pas perdu connaissance, l’Épée du Jugement aurait commencé à dégringoler : je savais que ses soins étaient médiocres et non sans effets secondaires. Cela dit, songeai-je en tirant sur ma pipe et en examinant le nez manifestement cassé de Christophe de Pavanie, il avait quand même gagné. Et sans utiliser de lame, à en juger par les apparences, ce qui était impressionnant. Tu voulais faire passer un message, pensai-je en le dévisageant sans me cacher. Montrer que tu pouvais t’occuper de lui tout seul et qu’il n’était donc pas nécessaire que quelqu’un intervienne.
Il avait trois doigts de retard pour ça.
Indrani, qui se tenait derrière moi depuis le début, siffla doucement.
« Belle bagarre, dit-elle pour le féliciter. Mais tu as oublié un détail. »
Le geste de son doigt qui traçait une ligne sur sa gorge tandis qu’elle regardait le Chevalier du Miroir rendait son intention limpide. Je ne la corrigeai pas, et ne dis rien du tout ; je me contentai d’observer Hanno. Il aurait été gravement imprudent de ma part de tremper, même de la manière la plus indirecte, dans la mort de Christophe de Pavanie. La moindre apparence d’implication dans le meurtre d’un adversaire héroïque me serait retombée dessus comme une caisse de pétards. En revanche, si le Chevalier Blanc lui tranchait la tête, c’était une tout autre histoire. On pouvait faire valoir que le Chevalier du Miroir était un Nomé trop utile et trop puissant pour être exécuté, mais cette perspective ne m’enthousiasmait guère. Il représentait une menace très directe pour moi, certes, mais il venait aussi de taillader ce putain de représentant des Héros dans le cadre des Accords.
Le Chevalier Blanc n’avait rien dit, mais après avoir passé des jours au chevet de Hakram, je connaissais trop bien l’aspect des blessures causées par la Séparation.
« Le Chevalier du Miroir a enfreint les Accords, dit Hanno, ignorant complètement Indrani et me regardant droit dans les yeux. Mais il a été maîtrisé sans subir de séquelles. Je vais à présent le placer en détention, si vous n’y voyez pas d’objection. »
Je soufflai un nuage de fumée, le regardant tournoyer et se tordre devant moi. Je ne voulais pas — et ne pouvais pas me permettre — de mettre la main dans cette affaire, mais je rechignais à laisser le Chevalier du Miroir dans une cellule sans autre surveillance que celle que Hanno jugerait bon d’assurer. D’un autre côté, quelles étaient mes solutions ? Je ne pouvais pas lui assigner mes propres gardes sans donner l’impression qu’un Vilain avait fait prisonnier un Héros, et je n’allais certainement pas le laisser en liberté dans l’Arsenal. En outre, le Chevalier Blanc m’avait demandé si j’avais des objections, mais il n’allait pas simplement faire tout ce que je lui demanderais. Il écouterait mes griefs et tenterait d’y remédier, mais Hanno ne se laisserait pas marcher sur les pieds dans une affaire pareille, et je n’avais guère envie de chercher querelle. Je tapotai tout de même le côté de ma main, là où le héros à la peau sombre avait perdu des doigts.
« Il faut qu’il y ait des conséquences, le prévins-je. Et ne vous attendez pas à ce que je fasse preuve de beaucoup de clémence. »
Pas plus que Hasenbach, d’ailleurs, songeai-je. Jusqu’ici, la Première Princesse aurait davantage considéré comme une victoire le fait de rallier le Chevalier du Miroir à sa cause que de le mater, mais cet épisode allait changer la donne. Le fardeau qu’il apporterait avec lui en se plaçant sous son aile commencerait à dépasser son utilité aux yeux d’une princesse aussi avisée : tout ce qu’il ferait après être devenu son allié lui retomberait dessus, et sa position était trop fragile pour qu’elle puisse se permettre beaucoup de faux pas. Comme je parlais au nom de Callow aussi bien que des gens du Dessous, et que le Dominion n’avait guère de raisons d’apprécier le Chevalier du Miroir, la situation s’annonçait mal pour lui. Au bout du compte, ce serait Hanno qui prononcerait la sentence, mais le Chevalier Blanc n’agissait pas plus dans le vide que moi.
Hanno ne cilla pas sous mon regard et resta impassible.
« Les Accords seront respectés, répondit le Chevalier Blanc. Je ne laisserai pas les intentions excuser les actes. »
Mais, songeai-je. Car si ses yeux restaient calmes, ils s’étaient durcis.
« Mais ne vous y trompez pas, Catherine, poursuivit l’Épée du Jugement. Je ne sacrifierai pas un homme de bien par commodité. Les Accords imposent des limites, mais ils protègent aussi. »
« À trois doigts par idiot auquel on donne sa chance, il ne vous en restera bientôt plus assez pour vous en inquiéter », lança l’Archer avec un sarcasme mordant.
Eh bien, elle n’avait pas tort. J’inspirai une bouffée de feuille d’éveil, savourant la brûlure à laquelle je m’étais privée de m’abandonner par politesse, quand je partageais une pièce avec la Première Princesse. À travers les lumières vacillantes, les rangées de soldats des deux côtés qui n’attendaient que mon ordre pour dégainer, j’observai le Chevalier Blanc. Même sans armure, même si aucune de ses deux épées n’avait quitté son fourreau, il dégageait une impression de danger. Pas comme une lame contre ma gorge, car sa posture ne trahissait pas la moindre hostilité, mais comme une pierre acérée sous l’eau. Elle n’avait pas l’air bien méchante jusqu’à ce qu’on essaie de marcher dessus ; et quand on ressentait la douleur, il était déjà trop tard. Je décidai que je pouvais lui faire confiance, au moins pour cette nuit. Il ne m’avait pas encore déçue, et je n’allais pas rompre cette série en provoquant une querelle inutile. J’espérais ne jamais en arriver là. Mais si cela devait se produire, je choisirais mieux le terrain.
Je recrachai la fumée et pris ma décision.
« Je ne ferai pas la guerre à ce qui pourrait arriver, dis-je. Emmenez-le, Hanno. Mais n’oubliez pas non plus que tous les regards sont tournés vers vous. »
Il inclina légèrement la tête, non en signe de concession, mais pour accuser réception.
« Faites en sorte que la Séparation soit de retour dans sa salle avant la fin de la nuit, ajoutai-je. Ce n’est pas une suggestion. »
Sur ces mots, je le laissai avec son idiot sanguinolent et ensanglanté ; l’Archer lui souhaita une bonne nuit d’une voix chantante, presque moqueuse, puis je regagnai les rangs de mes légionnaires en boitant. Ils se refermèrent derrière moi sans un bruit. Je pris le commandant à part juste assez longtemps pour lui ordonner d’envoyer une ligne de soldats escorter le Chevalier Blanc tandis qu’il conduirait l’autre Nomé à sa cellule. Je remarquai que quelques soldats procerans manquaient à l’appel.
Cordelia ne tarderait pas à recevoir un rapport, et le lendemain apporterait son lot de conséquences pour tout le monde.
Je me réveillai à peu près à l’heure où l’aube aurait dû se lever, si nous avions encore été dans la Création.
Malgré le poids des événements de la veille — mes conversations avec la Première Princesse autant que la correction et l’emprisonnement du Chevalier du Miroir —, je trouvai relativement peu de choses à faire en me levant. Je pris rapidement mon petit déjeuner, puis me retirai dans la chambre de Hakram, à l’infirmerie, pour régler les rares affaires qui m’attendaient. Je rédigeai une recommandation à l’intention de l’état-major de la Première Armée, afin que le Lieutenant Inger soit promue capitaine pour son service exemplaire lors du combat contre un démon ; je savais que le document finirait probablement sur le bureau de Juniper. La Première Armée avait été saignée pour répondre à toutes sortes de besoins : tenir garnison à l’Arsenal, organiser des camps d’entraînement, escorter les convois de ravitaillement. Mon maréchal n’en était pas ravie. C’était pourtant le choix qui s’imposait, avait-elle reconnu, puisque Juniper ne pouvait toujours pas travailler plus de quelques heures par jour sans avoir… des crises.
Malicia avait beaucoup de comptes à rendre. Tariq s’était occupé personnellement de mon ancienne amie et m’avait assuré que les dégâts causés à son esprit par les mécanismes de contrôle implantés par l’Impératrice finiraient par se résorber, mais que cela prendrait du temps. Le Limier infernal faisait toujours davantage en un fragment de journée que la plupart des gens en une journée entière, et avait violemment rejeté l’idée de se reposer davantage, alors même que cela aurait accéléré son rétablissement. Mais, ces derniers temps, elle était contrainte de trop s’appuyer sur son état-major pour que la Première puisse mener des opérations de campagne efficacement. J’aurais pu nommer quelqu’un d’autre pour servir de général à ses côtés et commander sur le terrain, mais à quoi bon l’insulter alors que j’avais besoin de soldats pour toutes sortes de missions détachées ? À ce stade, même si elle guérissait dès le lendemain, ses soldats seraient toujours plus utiles à leurs affectations actuelles, donc rien ne changerait. Cela dit, si nous devions attaquer le nord du Hainaut cet été, je voudrais qu’elle participe à la planification ; elle devrait donc peut-être se passer de son état-major pendant quelque temps. Aisha serait poliment furieuse de me voir l’obliger à voyager, mais je n’y pouvais rien.
Je m’occupai ensuite de quelques menues correspondances, le genre de paperasse qui semblait s’accumuler comme la poussière partout où je restais plus d’une journée, puis rédigeai une demande officielle pour que l’Arsenal commence à fabriquer des prothèses pour l’Adjoint. J’étais déjà allée voir directement les Només et avais constaté que le Fabricant Aveugle comme le Magicien traqué étaient très disposés à m’aider — le second surtout, puisqu’il voulait regagner mes bonnes grâces à force de services. Mais il serait plus facile d’obtenir des matériaux rares si la demande était officielle. En tant que Reine de Callow, je n’avais aucun problème à financer tout cela sur mon trésor, mais une grande partie des matériaux les plus précieux de l’Arsenal avait été achetée par l’Alliance du Grand Est, et non par les agents privés de qui que ce soit. Il était à peu près une demi-heure après la Cloche du Matin quand l’Archer entra pour m’annoncer la première arrivée du jour, que j’attendais depuis un moment : Vivienne allait enfin débarquer.
À ma grande surprise, Masego s’était lui aussi levé pour l’accueillir en personne. Nous partîmes tous les trois ensemble, attirant suffisamment de regards en traversant les couloirs. Les Woe avaient une certaine réputation.
« Je suis contente que tu aies trouvé le temps de venir, dis-je à Zeze. Ça fait un moment que tu ne l’as pas vue, non ? »
« Nous avons fait un sortilège de scrutation il y a quinze jours », rectifia Masego.
Il avait, je supposais, techniquement raison. C’était souvent le cas, surtout quand cela agaçait tout le monde.
« En personne, je veux dire », précisai-je.
Je n’avais pas vu Vivienne en personne depuis… un peu plus d’un an, maintenant ? Il y avait eu cette conférence dans les terres centrales brabantines, l’hiver dernier, quand j’étais descendue en personne pour accélérer les négociations sur l’installation des réfugiés — le nouveau prince de Lyonis voulait imposer la conscription à tous ceux qui étaient en âge de combattre, ce qui aurait été une catastrophe —, après qu’elle m’eut prévenue que le processus était au point mort. Pour être honnête, les Procerans n’avaient même pas été les plus obstructifs de cette conférence. Cet honneur revenait aux délégués du Dominion, qui tentaient de faire valoir que les masses de déplacés relevaient uniquement de la Principauté et ne méritaient pas que l’Alliance du Grand Est en discute.
Nous avions séjourné dans la même petite ville, Malben, pendant environ une semaine, avant que je ne reparte vers le nord pour préparer l’offensive. Nous avions passé quelques heures ensemble plusieurs soirs de suite, en plus du temps que le devoir nous obligeait à passer côte à côte, mais, à vrai dire, nous étions tout simplement trop occupées par ce putain de travail pour nous voir souvent. Elle autant que moi, ce que bien peu de gens pouvaient prétendre. J’avais, dans les faits, confié toutes les affaires callowanes et la diplomatie étrangère à Vivienne. Elle s’était remarquablement bien acquittée des deux tâches, mais en temps plus calme, chacune aurait justifié à elle seule une nomination distincte, tant elles représentaient de travail. Voilà pourquoi son personnel avait été multiplié par plus d’une douzaine ; et je n’avais jamais rechigné à approuver les dépenses que cela impliquait.
« Dans ces conditions, cela fait dix-sept mois, répondit le Hiérophante. Depuis sa visite officielle à l’Arsenal. »
« Elle aime vraiment l’endroit, contrairement à certains », dit Indrani en me lançant un regard de biais. « Cela dit, c’est peut-être juste la Voleuse en elle qui salive devant tout ce bric-à-brac génial rassemblé au même endroit. »
« Vivienne ne volerait pas à l’Arsenal », affirma fermement Masego.
Oh, songeai-je en le regardant avec tendresse. Cette confiance avait quelque chose d’un peu touchant.
« Avec l’autorité que Catherine lui a accordée, cela ne compterait que comme un réquisitionnement », nous fit remarquer le Hiérophante.
C’était un peu moins touchant, je l’admettais. Indrani ricana.
« Les Procerans n’ont-ils pas un dicton sur les voleurs et les couronnes ? » demanda-t-elle.
« Les petits voleurs sont pendus, les grands portent la couronne », citai-je en chantant.
L’Archer me sourit de toutes ses dents.
« Donne-nous quelques années, dit-elle, et nous prouverons que c’est vrai. »
Je reniflai, quelque peu amusée. Je n’avais jamais caché mon intention d’abdiquer en faveur de Vivienne après la guerre, du moins pas aux Woe — même si, à ce jour, ce n’était pas de notoriété publique en dehors du groupe. J’avais découvert avec un mélange de plaisir et d’agacement que presque personne parmi eux ne s’en souciait vraiment. L’Archer se désintéressait largement des couronnes, et je soupçonnais qu’elle comptait continuer à envoyer ses factures au palais royal même après qu’il serait devenu celui de Viv. Quant à Masego, il avait été carrément ravi. Cela me donnerait plus de temps pour l’aider sur quelques projets, m’avait-il expliqué, tout content. Nous n’avions jamais étudié le Cauchemar comme il se devait et, puisque je n’aurais plus besoin de tout le pouvoir que je maîtrisais, il avait quelques travaux qui pourraient s’en servir… Au moins n’avais-je pas eu trop de mal à le convaincre d’installer son atelier à Cardinal, une fois la ville construite ; cela garantissait aussi à Indrani un point d’ancrage permanent, où que le vent finisse par l’emporter.
« Je suis quand même contente que tu aies trouvé le temps, dis-je à Zeze. Contrairement à certains ici, tu as vraiment du travail. »
« Ne sois pas si dure avec toi-même, Cat, dit nonchalamment Indrani. Je suis sûre que toute cette histoire de reine finira par payer. »
« C’est toi qui en profites, vilaine boudeuse, grognai-je. Même si je commence à me demander si c’était une bonne idée. »
« Je n’ai jamais acheté une seule goutte d’alcool avec l’or de l’Alliance du Grand Est », m’assura-t-elle avec indignation.
Je haussai un sourcil. Elle croyait vraiment que j’allais avaler ça ?
« Et l’argent, alors ? » demandai-je d’un ton appuyé.
Un battement de cœur de silence passa.
« Zeze n’est là que parce qu’il a cassé ses sphères en embêtant des elfes, dit l’Archer, le vendant sans la moindre honte ni la moindre hésitation. »
Je lui fis comprendre d’un mouvement des lèvres qu’elle n’était pas encore tirée d’affaire, puis haussai un sourcil interrogateur vers Masego.
« J’ai fabriqué les sphères, m’expliqua le Hiérophante avec un soupçon de suffisance. Et le sort qui les a brisées. Donc, d’une certaine manière, j’ai bien trouvé le temps. »
Hein. Bon sang, il m’en bouchait un coin. Comparée à ses habituelles ruses, celle-là était carrément retorse. J’étais tentée d’en rendre Roland responsable. Le Sorcier renégat était un sacré rusé, pour un homme qui se promenait en manteau de cuir en lançant des boules de feu sur les gens.
« Tu passes trop de temps avec les Alamans, lui dis-je.
« La seule chose pour laquelle tu devrais les écouter, c’est les baisers », approuva Indrani.
Je lui lançai un regard amusé. Ayant récemment goûté au luxe des démonstrations d’affection de sa partenaire, elle ne semblait pas prête à renoncer de sitôt à ses privilèges. Le mage aux tresses pencha la tête sur le côté.
« Pourtant, c’est auprès de vous deux que j’ai appris à dissimuler », dit Masego, l’air perplexe.
J’avalai un bruit de surprise, aussi horrifié qu’amusé, car il était parfaitement sérieux. C’était vraiment sa magie la plus dangereuse, pensai-je : cette fichue sincérité désarmante.
« Catherine a une mauvaise influence, lui dit Indrani. Le Pèlerin Gris l’a dit, une fois, et c’est à peu près comme si les anges l’avaient dit. »
« Tu as entendu ça ? » dis-je, avant de laisser passer un instant de silence. « Voilà le bruit que font tes fonds discrétionnaires quand on les passe au crible, Archer. »
Bien entendu, elle me traita de tyran sanguinaire, et tous les trois continuèrent à se chamailler jusqu’à la place où Vivienne devait apparaître. Dieux, que c’était bon d’être chez soi. Ce n’était pas pareil avec Indrani ou Hakram seulement, même s’ils faisaient de leur mieux. Nous avions traversé trop d’épreuves, tous les cinq, pour que le groupe puisse jamais sembler vraiment complet sans tous les Woe. Non pas qu’il le serait, même après l’arrivée de Vivienne. L’Adjoint ne s’était toujours pas réveillé. Cette pensée vint assombrir l’humeur qui commençait à monter en moi, et je me retrouvai à boiter le long du même foutu escalier, pour ce qui me semblait être la centième fois. Il n’y avait pas un autre accès, avec moins de marches ?
« Il ne devrait y avoir que des pentes », marmonnai-je. « De jolies pentes douces. »
Les meurtrières, les engins de siège et les soldats bien armés pouvaient rester, cela dit. De mon expérience, c’était toujours un bon investissement. Indrani fit semblant de ne pas m’entendre, dissimulant son sourire dans son écharpe, et nous nous installâmes tous les trois en bas pour attendre Vivienne. Il aurait été pratique qu’elle arrive tout de suite, mais l’attente s’éternisa tant que nous finîmes par jouer aux dés par terre pour passer le temps. Masego trichait grâce à la sorcellerie d’un des bibelots d’argent dans ses tresses, mais ce n’était pas grave : les dés appartenaient à Indrani, ils étaient donc pipés, et je n’avais encore jamais réussi un lancer sans tisser au préalable une illusion qui garantissait les résultats que je voulais.
Lady Vivienne Dartwick, héritière désignée de la couronne du Royaume de Callow, arriva alors que l’Archer menaçait — spectacle hélas pas si rare — de se rebeller si je ne cessais pas d’abuser de mes pouvoirs pour lui faire obtenir des serpents. Elle en obtint une nouvelle paire, car Masego trouvait manifestement sa colère très amusante et n’hésitait pas à utiliser un aspect pour s’offrir ce petit plaisir.
« C’est un bien de l’Alliance du Grand Est, bande de vagabonds crasseux et joueurs ! lança Vivienne. Je vais vous faire expulser. »
Les quatre mages qui l’avaient accompagnée dans son transfert paraissaient terrifiés, du moins jusqu’à ce que j’éclate de rire.
« Elle triche aussi, se plaignit Indrani. Quelle triste journée pour la Maison Foundling, dont la cheffe en est réduite à une trahison aussi sordide. »
« Nous trichions tous, dit gaiement Masego. Tu étais simplement la moins douée. »
Un cri indigné lui répondit. Je les laissai à leurs affaires et me tournai plutôt vers mon amie pour mieux la regarder. Une fois de plus, je fus frappée par le peu de ressemblance qu’elle avait désormais avec la femme que j’avais rencontrée à Summerholm, toutes ces années auparavant. En théorie, peu de choses avaient changé : ses cheveux étaient toujours brun foncé, ses yeux avaient cette agréable nuance de bleu-gris et sa silhouette élancée n’avait pas pris un gramme. Ses cheveux étaient même plus longs que lors de notre dernière rencontre ; comme à son habitude, elle les avait tressés en nattes de laitière, ce qui évoquait une couronne. Mais c’étaient les menus détails qui faisaient toute la différence. Elle avait vieilli, pas beaucoup, mais assez pour que son visage gagne en maturité. Et malgré la fatigue visible, même dans sa robe d’équitation bleue et son pantalon, elle dégageait une légèreté qui s’opposait de façon saisissante à la colère qui l’accompagnait partout quand elle était la Voleuse.
Perdre son Nom lui avait fait beaucoup de bien.
Je m’approchai d’elle en boitant, appuyée sur mon bâton, et elle vint à ma rencontre. Je l’attirai contre moi pour l’étreindre, heureuse qu’elle fût l’une des rares personnes assez proches de ma taille pour que la différence entre nous soit minime. Elle me rendit mon étreinte avec fermeté, et je constatai avec approbation qu’elle avait gardé la forme. Ce n’était pas parce qu’elle avait troqué la forme respectable du vol qu’était le cambriolage sur les toits contre sa forme organisée, la perception des impôts depuis un palais, qu’elle devait se laisser aller. Cela dit, Vivienne avait toujours eu une silhouette sèche, due autant à sa naissance qu’à ses escapades nocturnes dans les ruelles.
« Catherine, dit-elle en souriant après s’être reculée. Ça me fait plaisir de te voir. »
Voilà un moment que je n’avais plus ressenti d’attirance pour Vivienne, mais parfois, quand elle souriait ainsi, je me rappelais pourquoi j’avais éprouvé ces sentiments. C’était du passé, mais il n’y avait rien de désagréable à y repenser, même si tout avait été à sens unique.
« Moi aussi, répondis-je. Si seulement tu avais pu venir plus tôt. J’ai entendu parler de pluies ? »
Elle acquiesça.
« Elles ont inondé les routes, répondit Vivienne. Il y avait des digues, mais elles ont cédé. Rien de prémédité, elles n’avaient simplement pas été réparées depuis trop longtemps. »
Je grimaçai. Je doutais que ce fût le seul endroit où une telle chose s’était produite. Vu le sombre tableau que Hasenbach et Frederic m’avaient brossé de l’état de la Principauté, je soupçonnais qu’une quantité proprement ahurissante de travaux d’entretien avait été négligée, parce qu’il y avait des besoins plus urgents à satisfaire.
« Nous aurons de toute façon notre lot d’intrigues ici, je crois, soupirai-je. Les choses ont avancé si vite que je doute même que tu sois au courant de tout. »
Les Jacks avaient naturellement des agents dans l’Arsenal, tout comme le Cercle des Épines. Le Dominion n’avait pas d’espions attitrés, mais plutôt des capitaines qui envoyaient régulièrement des rapports. Ce n’était peut-être pas si surprenant : le Dominion était beaucoup moins centralisé que Callow ou Procer. Et si j’avais appris quelque chose sur l’espionnage depuis que j’étais devenue reine, c’était que ça coûtait un paquet de foutus deniers. Beaucoup plus que ce qu’un des grands seigneurs levantins pourrait consacrer à une telle entreprise sans prendre du retard sur ses voisins en matière de levée de troupes. L’ancien royaume n’avait pas été très différent, même si les Fairfax n’étaient pas des dirigeants largement symboliques, comme l’étaient encore les Isbili. De nos jours, nous pouvions nous permettre de financer les Jacks en partie parce que la noblesse n’était plus là pour vider les caisses, pour ainsi dire. Callow ne s’était pas beaucoup enrichi, mais une bien plus grande part de son or finissait au trésor royal qu’autrefois.
« Je n’ai aucun mal à le croire, répondit gravement Vivienne. »
Nous venions juste de nous séparer quand Indrani se glissa entre nous et passa les bras autour de nos épaules.
« Vivi, lança-t-elle avec un grand sourire. Ça fait un bail. »
L’ancienne voleuse renifla.
« La dernière fois que tu m’as souri comme ça, tu venais de vider mon bar, dit Vivienne. Même si je reconnais que remplir les bouteilles d’eau était une jolie attention. »
« C’était plus difficile que tu ne le crois, répondit joyeusement l’Archer. Surtout si l’on considère à quel point j’étais ivre après avoir bu tout ton alcool. »
Les longs doigts de Masego se posèrent sur les épaules d’Indrani et il la déplaça doucement, libérant Vivienne au prix de me laisser coincée avec une Archer boudeuse. Le Hiérophante lui adressa un sourire puis, sous le regard plein d’attente de Drani et moi, se pencha pour embrasser Vivienne sur les deux joues. Elle se figea et ne répondit même pas quand Masego lui souhaita la bienvenue à l’Arsenal. Je jugeai que l’air ébahi de ma compatriote valait bien l’attente. Elle lança à Indrani un regard confus, presque implorant, auquel l’Archer répondit par son habituel sourire de faux jeton. Elle se tourna ensuite vers moi, s’attendant peut-être à recevoir un peu plus d’aide.
« Zeze a fréquenté les Alamans, dis-je avec sagesse. »
Cela expliquait les baisers, au moins ; l’initiative était entièrement venue de lui.
« Vous répétez sans cesse des variantes de cette phrase, dit Masego d’un ton contrarié. Comme s’il s’agissait d’une sorte de panacée conversationnelle. Dois-je me procurer un coude et le transporter partout avec moi, afin de pouvoir me comporter de manière extravagante sans avoir à répondre à des questions ? »
« Il doit bien en rester quelques-uns au Cimetière, réfléchit Indrani. Ça ne doit pas être si difficile de mettre la main dessus. »
« Je vois que, sur certains points, bien peu de choses ont remarquablement changé », dit Vivienne avec un humour sec en croisant mon regard.
Je haussai les épaules et lui adressai un petit sourire. Si ses journées ressemblaient aux miennes — et c’était très probablement le cas —, cette légèreté devait lui faire du bien. Après des heures à décider de la vie ou de la mort de milliers de gens, à faire d’horribles compromis et à fermer les yeux sur de petits maux, rien ne valait les taquineries et les bavardages avec les gens qu’on aimait pour se rappeler qu’on était en vie. Qu’on était aussi une personne, et pas seulement un ensemble de décisions nécessaires doté d’une enveloppe charnelle. Les quatre mages qui avaient accompagné Vivienne dans son transfert nous avaient laissés tranquilles, devinant à juste titre que les retrouvailles de quatre membres des Woe n’étaient pas un spectacle auquel on pouvait assister sans façon. Elle s’éloigna cependant un instant pour les remercier et leur demander de la prévenir quand ses affaires personnelles arriveraient. Elle avait apparemment apporté plusieurs chariots, et ne les avait devancés, elle et son escorte, qu’au moment de franchir l’entrée de l’Arsenal. Zeze et Indrani prirent la tête dans l’escalier, nous laissant derrière eux pour une conversation qui ne les intéresserait probablement pas beaucoup.
« Nous avons beaucoup de choses qui nous attendent au tournant, lui dis-je tandis que nous commencions à monter. Et elles vont nous tomber dessus rapidement. »
« Les procès, pour commencer, approuva Vivienne. »
Elle était au courant pour deux d’entre eux, Hache Rouge et le Magicien traqué, mais un troisième pourrait se profiler à l’horizon sans qu’elle en ait entendu parler. J’ignorais si le Chevalier du Miroir comparaîtrait devant un tribunal, mais je le soupçonnais. Hanno voudrait que l’Alliance du Grand Est ait l’occasion de s’exprimer, sinon de prononcer la sentence.
« Il y aura aussi le conseil de guerre, qui commencera à l’arrivée du Seigneur Marave, dis-je. »
Elle acquiesça.
« Je suppose que la Première Princesse t’a aussi parlé des problèmes avec Mercantis ? demanda mon héritière. »
« Oui. Leurs envoyés devraient arriver dans quelques jours. Hasenbach et moi devons les éblouir et les effrayer pour qu’ils continuent à cracher au bassinet, répondis-je. Tu as entendu parler des Gigantes ? »
« L’Arsenal semblait être l’endroit tout indiqué pour recevoir leur émissaire, ce Ykines, confirma-t-elle. Puisqu’ils ont expressément demandé le Chevalier Blanc, il était presque certain que la rencontre aurait lieu maintenant, avant que vous ne repartiez tous les deux au front. »
« Je n’en attends pas grand-chose, mais même leurs miettes nous seraient diablement utiles, dis-je. J’en ai parlé avec le Chevalier Blanc, il a de bonnes intuitions. Difficile de savoir quand ils arriveront, mais je parierais sur après les procès. »
« Ça fait plusieurs semaines, dit Vivienne d’un ton sec. Et dire qu’autrefois, nous avions parfois un mois de repos, sans incendie particulièrement urgent à éteindre. »
« Nous avons plus de terrain à couvrir, ces temps-ci, méditai-je, et davantage d’incendies avec. Il y a aussi une dernière chose, maintenant que j’y pense, qui devrait arriver bientôt… »
Derrière nous, la sorcellerie se mit à tourbillonner : un autre transfert vers l’Arsenal commençait. Ah, bien sûr, il fallait que la Création daigne m’exaucer maintenant. Un instant plus tard, le Couteau peint et son groupe de cinq franchirent la porte, apportant avec eux un secret que le Roi Mort croyait capable de nous glacer le sang.
Eh bien, me dis-je, voilà de quoi parler à l’heure du déjeuner.