Chapitre 466
« Trente-sept : voler au service du Très-Haut n’est pas un péché. Cela reste toutefois un crime. Faites preuve de discrétion. »
– « Deux cents axiomes héroïques », auteur inconnu
« Et si nous commencions par le moins épineux des sujets à aborder ? »
Son Altesse Sérénissime Cordelia Hasenbach, Première Princesse de Procer, Gardienne de l’Ouest et Protectrice des Royaumes des Hommes, me parut plutôt prudente, en cet instant. Craignait-elle de me mettre en colère ? C’était possible, selon ce qu’elle estimait être le moins épineux parmi les sujets dont nous devions parler. Tout était relatif, avec ce genre de choses : le moins meurtrier des trois Hauts Seigneurs avait tout de même généralement un nombre déplorable de meurtres à son actif. Je pris une longue gorgée de vin, laissant son agréable saveur, mon préféré, s’attarder sur mon palais.
« Je vous écoute », répondis-je.
« D’après les rapports que j’ai reçus au sujet de l’incident survenu à l’Arsenal, deux Damnés devront répondre de leurs actes, dit la Première Princesse. La Concocteuse et le Magicien traqué, précisément. »
J’étouffai une grimace devant le jeu de mots, que je lui ferais généreusement crédit de ne pas avoir voulu faire.
« Tous les autres vilains impliqués sont morts », acquiesçai-je.
Voilà donc pourquoi elle se montrait prudente. En fin de compte, c’était à moi qu’incombait la responsabilité légale des vilains. Le Magicien traqué comparaîtrait devant un tribunal, puisqu’il avait activement contribué à l’invasion de l’Arsenal, lequel relevait des intérêts de tous les États signataires de la Grande Alliance. Mais le tribunal lui-même ne pouvait pas le condamner. Seule, j’en avais le pouvoir, en tant que représentante des siens en vertu des Termes. Du moins en théorie. En pratique, si je faisais fi des recommandations d’un tribunal composé du Chevalier Blanc et de représentants de Procer et du Levant, je m’exposerais à une sacrée tempête diplomatique.
Hanno se trouverait dans la même situation concernant Hache Rouge. Je siégerais moi aussi à son tribunal, en tant que représentante de Callow et des gens du dessous, mais je n’aurais pas plus le droit de la condamner que la Première Princesse ou la personne que le Dominion finirait par envoyer. Il y avait de bonnes raisons à cela. Dans mon cas, par exemple, si j’avais eu le pouvoir de condamner des Héros, plusieurs se seraient rebellés avant la fin de la journée. Hanno d’Arwad était considéré comme un arbitre digne de confiance, et lui seul. Et s’il avait le même droit de rejeter d’office tout ce que le reste du tribunal pourrait dire, il aurait, au bout du compte, les mêmes considérations que moi à prendre en compte.
Hasenbach avançait avec précaution parce qu’après avoir insisté pour que Hache Rouge soit jugée par Procer et non selon les Termes, elle ne voulait pas que je prenne ses questions sur mes intentions quant au châtiment de mes protégés pour une nouvelle tentative de s’arroger l’autorité sur les Termes.
« Puis-je parler franchement ? » demandai-je.
Une lueur amusée passa dans ses yeux bleus.
« Ne l’avez-vous pas fait jusqu’ici ? » demanda la Première Princesse de Procer.
Tiens donc, pensai-je, les lèvres frémissantes. Avec quelques verres de plus, elle pourrait même devenir amusante.
« Je ne crois pas que vous cherchiez à mettre la main sur les Termes, dis-je sans détour. Seul un imbécile essaierait de faire de tant de Porteurs de Noms son armée personnelle, et même quand négocier avec vous me poussait régulièrement à hurler, je ne vous ai jamais crue assez bête pour ça. Inutile de marcher sur des œufs par peur de m’offenser. Si j’estime que vous dépassez les bornes, je vous le dirai, mais je ne cherche pas à me vexer. »
Ses yeux bleus m’évaluèrent, soupesant la sincérité de mes paroles, puis elle hocha la tête.
« Un procès interminable pour le Magicien traqué serait préjudiciable, dit Cordelia. Et vos intentions à l’égard de la Concocteuse restent floues. Je voudrais savoir au plus vite ce que vous comptez faire, afin que l’affaire soit rapidement réglée au moment des délibérations. »
« Vous ne serez pas seule à ce tribunal, lui fis-je remarquer. Et maintenant que j’y pense, y siégerez-vous en personne ou enverrez-vous un représentant ? »
« J’aurais pu nommer la princesse Rozala si nous avions pu nous permettre de la retirer du front, mais dans les circonstances actuelles, je représenterai moi-même la Principauté, dit-elle. Et si je ne prétends pas savoir ce que pense le Chevalier Blanc, les intérêts du seigneur Yannu Marave me sont bien connus. »
Ah, c’était donc l’ancien ennemi de Juniper, de la Lignée du Champion, que le Dominion avait envoyé. Comme le front de Cleves était censé tenir bon pour l’instant, c’était sans doute le choix le plus évident. Mes deux Levantins représentaient peut-être un bloc de poids au sein du Dominion, maintenant qu’ils étaient fiancés, mais ils étaient encore un peu jeunes pour ce genre de manœuvres. Le seigneur d’Alava avait une réputation plus solide qu’eux et comprenait probablement mieux comment défendre les intérêts du Levant.
« Qu’est-ce que le Levant veut exactement ? » demandai-je, sincèrement curieuse.
« Que les coupables soient punis, répondit la Première Princesse, et éviter à tout prix le moindre précédent qui pourrait les contraindre à anoblir l’un de leurs Damnés. »
Oui, ça me paraissait logique. À part le Pèlerin Gris, dont les préoccupations dépassaient souvent de loin les frontières du Dominion, les Sang se souciaient rarement, d’après mon expérience, de ce qui se passait au-delà de leurs terres. Tant qu’on ne cherchait pas activement à les mettre en colère, ils étaient peu susceptibles de prendre position.
« Aucun de ces deux points ne devrait poser problème, dis-je. Pour le Magicien traqué, étant donné sa collaboration avec la Barde errante, il va de soi qu’il perdra le droit de refuser les missions jusqu’à la fin des Termes. »
« Pourtant, vu la nature de ses talents, il serait toujours plus utile à l’Arsenal », fit remarquer Cordelia avec scepticisme.
Autrement dit, à ses yeux, c’était une punition de façade, puisqu’il ne partirait pas et ne perdrait rien.
« Ce serait la conséquence normale de sa collaboration avec l’ennemi, pas sa punition, répliquai-je. Pour ça, je penche actuellement pour une amende. D’ici trois jours, nous devrions avoir une estimation du coût des réparations à l’Arsenal. Il devra s’acquitter d’une amende de ce montant. »
Je marquai une pause.
« Une fois pour chaque nation signataire de la Grande Alliance, ajoutai-je. En outre, il devra rembourser personnellement les pensions versées par nos nations aux familles des soldats morts pendant l’attaque. »
La Première Princesse haussa très légèrement les sourcils.
« La somme serait considérable, dit-elle. »
Plus qu’un homme ne pourrait rembourser en une vie, même si certains vilains gagnaient parfois davantage. Avec une dette pareille sur le dos, le Magicien aurait bien plus de chances de filer vers les Villes Libres après la guerre que de rester pour la rembourser. J’y avais bien sûr réfléchi. Tout était dans la manière de la régler.
« Les nations décideront elles-mêmes de la forme que prendra le remboursement, dis-je. Le royaume de Callow, en revanche, acceptera qu’il s’en acquitte en fabriquant et en enchantant des artefacts. »
Ce qui signifiait que Vivienne disposerait, dès le début de son règne, d’une fortune en heures de travail fournies par l’un des meilleurs mages du continent, déjà payée d’avance. La princesse rheniane me considéra un instant, gardant le silence tandis que son esprit affûté en examinait toutes les implications.
« Bien qu’il soit lourdement endetté, pour une somme comparable au trésor d’un prince, voire supérieure, le Magicien sera également directement lié aux dirigeants de trois grandes nations, dit doucement Cordelia. Dans le monde des Accords, c’est le genre de protection pour laquelle l’un des Damnés pourrait bien tuer. »
Et c’était vrai. Tant que trois couronnes auraient encore une fortune de travail précieux et difficile à obtenir à tirer du Magicien traqué, aucune ne laisserait un héros trop zélé lui trancher la tête, ni ne lui claquerait la porte au nez. Je le réduisais tout de même à la mendicité pour au moins une décennie, le forçant à vivre pour l’essentiel de la générosité de ses employeurs. Ce n’était pas comme si je le laissais s’en tirer à bon compte. Mais c’était le genre de punition qui me vaudrait des points auprès des plus avisés de mon espèce, sans pour autant pousser le Magicien à me tourner complètement le dos.
« La Concocteuse mérite une peine moins lourde, dis-je, et je ne compte pas convoquer de tribunal pour cela. Elle perdra le droit de refuser les missions, comme le Magicien, mais je veux seulement qu’elle prépare elle-même des potions adaptées à chaque soldat de l’Arsenal blessé de façon permanente, ou à la famille de chaque mort. Bien entendu, les ingrédients seront à ses frais. »
Un présent princier, en ce sens que rares étaient ceux qui, sans être princes, auraient pu se permettre de faire préparer des potions par la Concocteuse en personne. Je devais une faveur à cette femme pour avoir sauvé la vie de Hakram ; je comptais donc lui proposer discrètement un prêt sur mes fonds personnels pour payer les ingrédients. Si jamais j’oubliais de réclamer des intérêts ou de fixer une échéance, eh bien, tant pis. Hakram valait bien plus à mes yeux que l’argent, et cela serait encore une bonne affaire si le prix était cent fois supérieur.
« C’est un prix sévère, compte tenu de sa faible implication, dit Cordelia, mais cela vous vaudra l’estime du seigneur Yannu. Vous ne prévoyez aucune complication ? »
« Aucune », répondis-je.
« Je m’attendais à devoir réclamer des peines plus sévères, admit la Première Princesse. Je vous ai sous-estimée : vous avez trouvé un équilibre admirable entre fermeté et tolérance. »
Je ricanai.
« J’ai de flagrantes faiblesses en tant que reine, mais je suis cheffe de guerre et meneuse de Porteurs de Noms depuis mes dix-sept ans. Pour ce qui est de ça, vous pouvez compter sur moi pour garder la tête froide. »
Prononcer une sentence en tant que reine, ce n’était pas la même chose qu’en prononcer une comme cheffe de bande. Aucun souverain au monde n’avait une autorité absolue, c’était vrai, mais celle qu’on exerçait sur des Porteurs de Noms était encore plus précaire. Trop laxiste, et ils faisaient ce qu’ils voulaient ; trop sévère, et ils partaient. Plus jeune, j’avais cru que mon père régnait en seigneur sur les Calamités, puis j’avais à moitié pris pour un défaut le fait de comprendre qu’il n’en était rien. Mais devenir la représentante des siens en vertu des Termes m’avait obligée à saisir à quel point il avait dû trouver un équilibre délicat pour diriger cette bande. J’avais fait cela pour bien plus de Porteurs de Noms que Noir n’en avait jamais menés, mais je ne le faisais que depuis à peine deux ans, avec la Mort en personne qui frappait à la porte, au nord. Lui, en revanche, avait gardé les Calamités à peu près sains d’esprit et en sécurité pendant plusieurs décennies, même avec peu de menaces extérieures pour les maintenir unis.
« Le talent se distribue sans égard pour les titres ou la naissance, dit Cordelia. »
Je pris cela pour le compliment à double tranchant que c’était. Je doutais que Hasenbach et moi soyons jamais d’accord sur bien des choses — difficile de l’être quand elle ferait toujours passer Procer avant tout et moi Callow —, mais cela n’avait pas empêché un certain respect de naître à mesure que notre relation de travail devenait moins venimeuse. Je n’oublierais pas de sitôt combien de mes soldats étaient morts dans une guerre que je n’avais pas voulu mener, ni la colère brûlante que m’inspirait la paix qu’on m’avait refusée encore et encore. Mais j’avais désormais moins de griefs à ajouter à la liste. Ces deux dernières années, elle s’était révélée bien trop utile pour que je ne voie plus en elle que ma vieille rancœur.
« De la flatterie, dis-je. Ce qui me laisse penser que nous arrivons aux sujets plus épineux. Quel poison choisirez-vous, Votre Altesse : l’imbécile à l’épée tueuse de dieux ou le cauchemar juridictionnel à trois têtes ? »
La blonde Lycaonaise but une gorgée d’hydromel, la plus grosse que je l’aie vue prendre jusqu’ici. Dans une taverne callowane, on se serait moqué d’elle pour sa faible résistance à l’alcool, me dis-je. Mais elle ne me semblait pas être le genre de femme à mettre les pieds dans une taverne.
« Le Chevalier du Miroir m’inquiète, comme le prince Frederic vous l’a fait savoir, dit Cordelia. Je comprends que vous ayez vous aussi vos réserves. »
J’aurais aimé pouvoir déverser mon fiel sur Christophe de Pavanie, mais je ne buvais pas avec Indrani. Me montrer boudeuse ne m’avancerait à rien, mieux valait donc rester concise.
« L’ampleur de mes inquiétudes dépendra de ses actes au cours des prochains jours, dis-je. Il a formulé des exigences qui dépassent largement son autorité — un pardon complet pour Hache Rouge — et le simple fait qu’il ait formulé des exigences est inquiétant, mais pour l’instant, ce ne sont que des paroles. Tant que cela n’ira pas plus loin, je suis prête à passer l’éponge sur beaucoup de choses. »
Le Chevalier du Miroir avait transformé ce qui aurait été une mort certaine pour Hakram en quelque chose de moins immédiatement fatal. Sans la Concocteuse, qui était déjà en route, l’Adjoint serait néanmoins mort. Je lui devais beaucoup moins qu’au Concocteur, mais je lui devais tout de même quelque chose. J’avalerais donc ma colère et laisserais le passé derrière nous, tant qu’il se tenait tranquille. Le regard de Hasenbach se fit perçant.
« Vous ne pensez pas qu’il se soumettra forcément au Chevalier Blanc, déclara la Première Princesse. »
Ce n’était pas une question, et aucune de nous ne fit semblant du contraire.
« J’ai du mal à déterminer à quel point cela pourrait dégénérer, admis-je. Mais s’ils sont en désaccord, le Chevalier du Miroir ne capitulera pas sans plus. »
« Un coup d’État, même feutré, serait inacceptable pour la Principauté, dit froidement Cordelia. Les Termes tels qu’ils ont été signés ne prévoient pas le remplacement du Chevalier Blanc, sauf en cas de décès. »
« Ce ne sont pas les questions juridiques qui arrêteront ça, dis-je. Pas avec les Héros, Hasenbach. On peut intimider ou soudoyer les vilains, mais ça ne marche pas avec les gens du Très-Haut. Ils s’en tiendront à faire ce qui est juste, même si cela leur pèse comme une ancre au cou — ou à celui de tout le monde, d’ailleurs. »
Elle ne répondit pas pendant un long moment, et je me mordis la langue. Ma remarque était sortie avec un peu trop de fiel pour paraître tout à fait objective, ce que je regrettais déjà. Cette colère ne me ferait pas gagner de points auprès d’elle, même si elle la jugeait justifiée.
« Vous opposeriez-vous à ce que j’intervienne dans cette affaire en tant que Première Princesse ? demanda-t-elle. Bien qu’on ne puisse pas la qualifier d’affaire entièrement procerane, étant donné les personnes concernées, on ne saurait nier que mes sujets en sont au cœur. »
« Si vous arrivez à le désarmer avec des mots, je vous applaudirai, dis-je. Mais cela pourrait vite se retourner contre vous. Si l’on vous voit intervenir en ma faveur, cela vous éclaboussera par association, et peut-être de façon irréparable. »
Il ne fallait pas oublier que le Chevalier du Miroir serait son problème bien plus longtemps que le mien, à supposer que nous survivions tous à la guerre. C’était un puissant héros proceran, lié à une maison royale ; il n’allait pas disparaître dans l’anonymat des campagnes.
« Je tiendrai compte de votre avertissement », répondit doucement la Première Princesse.
Autrement dit, j’essayais d’apprendre à un chevalier à monter à cheval, mais elle me le faisait comprendre avec beaucoup de tact. Soit.
« La Séparation demeure le problème le plus pressant le concernant, poursuivit-elle. »
Je plissai les yeux.
« Et quelle est la position de Procer à ce sujet ? » demandai-je.
« Étant donné qu’elle a été forgée avec des matériaux fournis par le royaume de Callow sur le site de l’Arsenal, dans le cadre d’un projet de l’Arsenal, l’artefact doit être considéré comme un bien de guerre de la Grande Alliance », répondit la Première Princesse, avec une aisance qui ne devait rien au hasard.
La formule avait sans doute été préparée, elle aussi. Callow pouvait prétendre avoir le meilleur droit sur l’épée, puisque je lui avais fourni son matériau de départ — même s’il ne fallait pas oublier qu’il s’agissait d’un aspect arraché à une femme qui, en théorie du moins, était une sujette de Procer. Quant à mon intérêt à la récupérer pour le royaume après la guerre, il était tout au plus tiède. La position de la Première Princesse était suffisamment nuancée pour que je ne renonce pas carrément à une revendication qui m’importait peu, tout en l’affaiblissant. Mais elle avait l’avantage de faire de la Séparation un bien de guerre de la Grande Alliance. Nous pouvions donc la confisquer et la réattribuer comme bon nous semblait, tant que les trois nations signataires ne se retrouvaient pas dans une impasse.
« Ces conditions me conviennent », dis-je.
Elle eut un temps de retard à masquer sa surprise. Ses yeux la trahirent. Elle ne s’attendait pas à ce que je lui cède si vite, hein ? Si nous avions eu chez nous un Porteur de Nom à qui cette épée aurait convenu, j’aurais peut-être défendu notre position plus âprement. Mais il n’y en avait tout simplement pas.
« Nous sommes donc d’accord, dit Cordelia avec un pâle sourire. Il se trouve que je pense que le seigneur Yannu partagera cet avis. »
Je ricanai. Oui, j’avais entendu dire que le Chevalier du Miroir n’était pas particulièrement populaire auprès des Levantins. Ils étaient susceptibles, surtout quand il était question de leur histoire avec la Principauté, et Christophe de Pavanie avait le malheur d’être proceran et de se montrer prompt à offenser.
« Le peu que j’ai entendu du Chevalier Blanc allait en partie dans ce sens, remarquai-je. Il a toutefois dit qu’il considérait le Chevalier du Miroir comme le meilleur choix pour l’épée lorsqu’elle serait attribuée. »
« Ce serait rendre un mauvais service aux autres Élus que de ne même pas envisager leur candidature, répondit diplomatiquement la princesse aux yeux bleus. »
Autrement dit, elle n’avait vraiment pas envie de laisser l’épée au bon vieux Christophe. Une musique à mes oreilles. De son point de vue, cela revenait à confier une arme puissante et un symbole fort à un héros déjà lié à une puissance rivale au sein de ses frontières, et ça finirait forcément par lui retomber dessus. Cela dit, cette fichue arme était une épée faite pour être utilisée ; la politique ne pouvait pas tout expliquer.
« Quand viendra le moment d’attaquer Keter, s’il est vraiment le meilleur choix, j’avalerai ma langue et ferai ce qui doit être fait, admis-je. D’ici là, je préférerais le tenir aussi loin de cette lame que possible. »
« Il est plus important d’établir le précédent selon lequel la Grande Alliance peut confisquer l’épée et la réattribuer que de décider à qui elle revient pour l’instant, dit la Première Princesse. Je ne nierai pas non plus que lui retirer ce symbole sera utile, étant donné qu’il semble, comme vous l’avez dit, vouloir obtenir un pardon pour Hache Rouge. »
Nous en arrivions enfin au nœud le plus épineux.
« J’imagine que votre position à ce sujet n’a pas changé depuis qu’on me l’a communiquée », dis-je.
Autrement dit, elle voulait que Hache Rouge soit jugée selon les lois de Procer pour avoir tenté d’assassiner Frederic Goethal, indépendamment de toute autre revendication sur la vie de l’héroïne.
« Pour l’essentiel, non, répondit calmement Cordelia. Je suis certaine que, en tant que souveraine, vous comprenez combien il est difficile de ne pas pouvoir juger la tentative d’assassinat de l’un de mes princes. Une tentative qui a eu lieu devant plus d’une cinquantaine de témoins, qui plus est. »
« Elle a tué l’Enchanteur maléfique devant plus du double, fis-je remarquer. »
Ce n’était pas le problème, je le savais, même en pinaillant sur le détail. Ce qui la gênait, c’était que la Première Princesse de Procer ne puisse ni punir ni même emprisonner quelqu’un qui avait tenté de tuer un membre en exercice de la Haute Assemblée. Il y avait de quoi être furieuse, à vrai dire.
« Je ne nie pas que sa violation des Termes mérite elle aussi une punition, dit-elle. Je dis simplement que ses actes contre la Principauté priment. »
« On ne peut pas juger un cadavre, dis-je sans détour. C’est ce que vous obtiendriez, mais je ne sais pas quel genre d’exécution est prévu à Brus pour une tentative de régicide. »
« L’ébouillanter dans l’huile », répondit la Première Princesse sans ciller.
C’était atroce, mais guère pire que l’écartèlement qu’on aurait infligé à Callow — et même cette pratique sanglante était bien loin de l’antique atrocité appelée pendaison rouge, à laquelle je préférais éviter de trop penser.
« Charmant, dis-je d’un ton sec. Ça risque de compliquer un peu l’interrogatoire, à mon avis, mais au moins le procès sera rapide. »
« Si j’acceptais qu’un procès ait lieu selon les Termes avant que soit appliquée la peine prévue par la Principauté, cela lèverait-il vos objections ? demanda la princesse blonde. »
Ce serait déjà mieux pour l’affaire dans son ensemble, mais ce n’était qu’une apparence. En substance, nous établirions toujours la compétence des lois de Procer sur les Porteurs de Noms servant en vertu des Termes.
« Quel genre de procès organiseriez-vous, au juste ? demandai-je, les sourcils froncés. Je connais les Grâces de Salienta, mais il me semble qu’il existe une exception pour les cas de trahison, ce qui explique que vous ayez deux sortes de magistrats. »
« La trahison, l’hérésie et les redevances royales relèvent de l’autorité des couronnes, et non des droits du peuple de Procer, précisa Hasenbach. Comme il est impossible aux princes de rendre personnellement de tels jugements sur l’ensemble de leurs possessions, ils peuvent nommer des magistrats royaux pour le faire à leur place. Dans ce cas précis, toutefois, le prince Frederic aurait le droit, en vertu de sa prérogative royale, de rendre lui-même son jugement. »
Ce qui pourrait en fait bien se passer avec les vilains, pensai-je. Une situation chaotique de Héros, réglée par une lame héroïque. Je devrais faire un peu de cinéma et réclamer justice au nom de l’Enchanteur maléfique, mais le Prince Martin-pêcheur décapitant Hache Rouge réglerait l’affaire à la satisfaction de tout le monde. D’où ma frustration d’autant plus grande qu’il n’allait pas le faire. La façon délicieuse dont il remuait les hanches ne suffisait pas à excuser les maux de tête qu’il me causait.
« Pourtant, il ne le fera pas, marmonnai-je sans cacher mon mécontentement. Alors, qu’est-ce qui se passe ensuite ? »
« Un procès en bonne et due forme devant la Haute Assemblée, répondit Cordelia. Ce qui, je l’admets, pourrait… servir à régler d’autres problèmes. »
Il me fallut un instant pour assembler les pièces du puzzle, car je n’avais pas l’habitude de me mettre à la place de la Première Princesse. Ah, elle pouvait profiter de toute cette affaire pour serrer la vis au prince Gaspard Langevin. S’il votait pour faire tuer Hache Rouge, il mettrait à mal ses relations avec le Chevalier du Miroir, puisque le héros voulait qu’elle soit graciée. Mais cela resterait préférable à l’alternative. S’il votait pour l’acquittement, ou même pour une peine plus légère, il se brouillerait avec tous les princes et princesses de Procer. Personne, après tout, ne niait que Hache Rouge avait tenté de tuer Frederic. Et comme le prince de Brus était très populaire dans le nord, même s’il se contentait de s’abstenir, il nuirait considérablement à sa réputation dans la région.
Je pouvais admirer l’astuce de cette manœuvre, et j’étais ravie que Hasenbach prenne au sérieux le problème Langevin, mais mes objections à cette affaire n’avaient pas changé.
« Je comprends pourquoi vous voulez ce procès, je le comprends vraiment, admis-je. À votre place, j’insisterais moi aussi pour l’obtenir. »
« Mais vous n’êtes pas à ma place, dit la femme aux yeux bleus avec un mince sourire. »
« Non, en effet, dis-je. Je parle en tant que représentante des champions du monde d’en bas. Et Procer n’inspire tout simplement pas assez confiance pour qu’ils acceptent de lui confier le pouvoir de les pendre. »
Hasenbach était généralement tenue en haute estime par les plus intellectuels des miens. Sa maîtrise des manœuvres juridiques et de la diplomatie lui avait permis d’accomplir des prouesses avec relativement peu de guerre à la clé. Mais même ses plus grands admirateurs ne voudraient pas que la Haute Assemblée ait la moindre autorité sur eux. De l’autre côté de la barrière, les gens de Hanno n’auraient probablement pas une meilleure opinion de cette mesure. Les Héros voyaient souvent les lois et les couronnes comme des obstacles, quand ils n’étaient pas ceux qui les imposaient, et les dirigeants de Procer avaient toujours eu une réputation désastreuse à l’étranger, pour la plupart.
« Cette réticence n’est pas sans fondement, dit Cordelia, mais elle doit, elle aussi, avoir ses limites. Je ne m’opposerai pas à laisser les Termes traiter les délits mineurs, comme le vol ou les voies de fait, de la même façon qu’une armée en campagne relève de la justice militaire et non de celle d’un prince. Mais je ne peux pas laisser une tentative de régicide sur le sol de Procer sans la soumettre à la justice procerane. Cela saperait la paix de tout le royaume et montrerait à tous que les Élus et les Damnés ne sont pas soumis aux mêmes lois que le reste de la population. »
Et cela passerait bien plus mal dans la Principauté qu’au pays, où des siècles de Bons Rois et de Mages de l’Ouest avaient associé les Noms à l’autorité, ou même qu’à Praes, où l’attrait d’un Nom résidait pour moitié dans le fait d’appartenir à son propre monde, intouchable pour ses inférieurs. À Procer, le peuple s’attendait à ce que la loi s’applique même aux dirigeants, même si elle ne le faisait peut-être pas tout à fait de la même manière. Alors voir Hache Rouge échapper au filet ne manquerait pas de susciter du ressentiment. Cela restait préférable à l’alternative, à mon avis.
« Ils vivent sous des lois différentes jusqu’à la fin de la guerre, dis-je franchement. Elles s’appellent les Termes. Elles sont injustes, distinguent leurs membres de tous les autres et accordent même l’amnistie à des monstres, mais c’est aussi grâce à elles que nous avons pu rassembler plus de soixante-dix Porteurs de Noms pour défendre Procer. Faire appel à une aide de ce genre a un prix, surtout quand la plupart des partis concernés ne se font pas confiance. Revenir maintenant sur la nature des Termes entraînera des défections. “Vous serez protégés par les Termes” ne sonne plus tout à fait pareil si l’on ajoute “sauf si cela devient politiquement gênant”. »
Les Héros accepteraient sans doute mieux cette entorse que les vilains, qui verraient là Procer préparer le terrain à des purges après la chute de Keter. Mais je doutais que leur tolérance dure longtemps. Les héros du Dominion qui ne rechigneraient pas immédiatement à être soumis aux lois proceranes — alors que les fondateurs du Levant avaient activement fait la guerre contre cela ! — finiraient par s’en offusquer dès qu’ils se retrouveraient dans une situation où ils devraient accepter de plein gré la punition d’un prince. Le contingent des Villes Libres ne serait pas aussi outré, mais ses membres se serreraient probablement les coudes pour se protéger. Tout partirait en enfer si les dirigeants de Procer se mettaient à attirer les héros du cru dans leur orbite personnelle.
« Je ne suis pas étrangère à la tyrannie de la commodité, Catherine Foundling, dit doucement Cordelia Hasenbach, mais cette lame a toujours tranché des deux côtés. Vous craignez les défections ? Moi, je crains les émeutes. Vous craignez l’effondrement des fronts ? Moi, je crains l’effondrement de tout ce qui se trouve derrière. »
« Les armées ne suffiront pas à franchir les murs de Keter, Cordelia Hasenbach, répondis-je à voix basse. Il vous faudra des Porteurs de Noms, des bandes de cinq capables de triompher contre toute attente, et les meilleurs tueurs de Calernia pour en finir avec le Roi Mort. Ne gâchez pas vos chances de gagner cette guerre par peur de l’avoir déjà perdue. »
Je soutins son regard sans ciller. Elle n’avait pas tort, pensai-je, pas vraiment. Mais moi non plus. Et derrière les tensions du présent, j’entrevis quelque chose de plus profond : l’héritage que cette fille du nord aux cheveux d’or souhaitait laisser, une nation de lois, de commerce et de paix qui pourrait enfin prospérer sans chercher à dévorer tout ce qu’elle voyait. Ses contours risquaient de frotter contre ceux de l’héritage dont je rêvais, si nous n’y prenions garde. Je voulais imposer l’ordre à la vieille guerre, la première guerre, celle qui avait commencé avec la Création : le Très-Haut et les gens d’en bas, les deux faces de la pièce du pari divin. Je voulais établir des règles pour ces champions surnaturels du noir et du blanc, des règles qui dépasseraient les frontières et les trônes. Mais même mes intentions les plus nobles devraient partager le monde avec ces mêmes trônes qu’elles cherchaient à dépasser.
Je ne détestais pas ce que Cordelia Hasenbach voulait bâtir, mais je ne dépouillerais pas mon propre rêve pour dorer le sien.
« Cela faisait longtemps, finit par dire la Première Princesse, que quelqu’un ne m’avait pas opposé un refus aussi catégorique. »
Elle ne s’était pas attendue à ce que je cède ce soir, mais elle n’avait pas non plus pensé que je ne bougerais pas d’un pouce. Cela ne m’étonnait pas, vu la faveur qu’elle m’avait proposée si je me rangeais à son avis : accepter les Accords de Liesse tels qu’ils étaient, sans nouvelle contestation. J’aurais été prête à payer très cher pour cela, et je pourrais encore le faire. Mais au bout du compte, je n’étais pas plus disposée à affaiblir les fondations des Accords avant même leur signature qu’elle ne l’avait été à laisser le Chœur du Jugement prononcer une sentence au beau milieu de la Haute Assemblée.
« Cela ne me fait aucun plaisir de vous repousser, dis-je sincèrement. Mais certains jours, certains choix, il ne reste qu’à choisir la nuance de noirceur qui nous attend. »
La Première Princesse de Procer vida profondément sa coupe. Son visage calme ressemblait à un masque trop étroit, que l’épuisement commençait à déborder sur les bords. Quand elle tourna les yeux vers moi, je crus voir la même chose sur mon propre visage. Le poids de trop nombreuses nuits écourtées, de trop de décisions difficiles, de trop de victoires qui ressemblaient à des défaites et de défaites qui ressemblaient à des blessures. Parfois, j’avais l’impression que je n’étais acérée que parce que le monde avait usé tout le reste. Avec un sourire las, elle leva sa coupe à demi vers moi ; je lui rendis son geste. Nous bûmes : que pouvions-nous faire d’autre ? Les verres furent reposés bien trop tôt.
« Est-ce plus facile, demanda doucement Cordelia, quand on n’est pas née pour cela ? »
Née pour la couronne, pour l’épée, pour le pouvoir. Je baissai les yeux vers le vin pâle qui restait dans ma coupe. Je pensai aux amis que j’avais enterrés, aux décisions qui me hantaient encore parfois dans l’obscurité de la nuit. Il y en avait plus que je ne l’aurais voulu, des uns comme des autres.
« Non, répondis-je à voix basse. À moins que vous ne soyez encore plus dure que je ne le pensais. »
Le silence s’étira entre nous, un long moment. Il n’était pas tout à fait confortable, mais pas désagréable non plus. Je levai les yeux vers le plafond peint et laissai échapper un long souffle.
« Mais si ce n’est pas nous, alors qui ? » demandai-je avec un sourire en coin.
Je baissai les yeux et la trouvai en train de m’observer attentivement, le visage grave.
« Vous pourriez bien devenir mon ennemie, dit la Première Princesse. »
C’était vrai, alors je ne le nia pas. En fin de compte, il y avait la paix, et puis il y avait la paix. Nous n’avions pas encore décidé laquelle nous connaîtrions quand la poussière retomberait après la chute de Keter.
« Et pourtant, je trouve toujours plus facile de vous faire confiance qu’à bien des gens que je considérerais comme des alliés, poursuivit Cordelia. Voilà qui est étrange. »
Je faillis rire, car je savais exactement ce qu’elle voulait dire. Même si un jour nous devenions alliées sans qu’une catastrophe marche vers le nord pour sceller notre pacte, je la considérerais tout autant comme une adversaire. Une rivale, peut-être, d’une manière des plus étranges. Le ciel n’était pas assez vaste pour accueillir toute l’étendue de nos ambitions à toutes deux, et aucune de nous ne reculait devant une petite bousculade.
« J’imagine que, certaines nuits, dis-je avec un demi-sourire, quand nous étions des fillettes, nous avons levé les yeux vers les mêmes étoiles depuis des contrées différentes, sans le savoir. »
Elle inclina la tête d’un rien, et nous n’en dîmes pas davantage.
Pourtant, quand le silence retomba, un murmure s’éleva à mon oreille, satisfait mais indistinct. Comme une volute de fumée. Et l’espace d’un instant, je sentis un souffle chaud contre ma nuque. Un jeu de lumière avait assombri les coins de la salle, et j’eus l’impression, le temps d’un battement de cœur, d’y distinguer la silhouette d’une immense bête, dessinée par les ombres.
Ah, pensai-je avec un sourire secret. Tu es de retour, vieil ami ?
Mon Nom ne répondit pas.
Pas encore.