Chapitre 465
« Que les prêtres accordent le pardon avant la pendaison ; une reine, elle, ne peut se le permettre qu’après. »
— Reine Yolanda de Callow, la Mauvaise (connue sous le nom de « la Sévère » dans les ouvrages historiques de l’époque)
Je découvris, à ma légère surprise, qu’il n’y avait pas une, mais trois salles à manger privées dans l’Alcazar. J’ignorais même qu’il en existât, mais, à la réflexion, cela avait du sens : cette partie de l’Arsenal était destinée à accueillir les hôtes importants, autrement dit, elle faisait office de quartier diplomatique. D’après mon expérience, on menait bien plus de tractations diplomatiques autour d’un repas et de quelques verres que lors des grandes conférences officielles que j’avais imaginées quand j’étais petite. Le Premier Prince de Procer me reçut dans l’une des deux salles les plus modestes, après avoir fait venir ses cuisiniers personnels pour préparer le repas dans les cuisines de l’Arsenal. Je lui sus gré de s’être abstenue de choisir la salle des banquets, assez vaste pour que tout repas pris là-bas s’accompagne d’un apparat épuisant.
Nous nous installâmes plutôt dans une élégante salle à manger confortable, dont les murs étaient recouverts de panneaux de bois peint que je me souvenais vaguement avoir été offerts par la princesse de Cantal, récemment montée sur le trône. Un joli travail, empreint d’une certaine chaleur. Un changement bienvenu par rapport à la pierre nue omniprésente dans l’Arsenal. Quant au repas, il était à la hauteur de ce que j’avais appris à attendre des cuisiniers personnels de Cordelia Hasenbach : délicieux et presque inutilement élaboré. Quatre services, chacun accompagné d’une coupe de vin — je remarquai qu’elle ne faisait que tremper les lèvres dans la sienne —, allant d’une sorte de potage préparé avec des ingrédients issus d’un jardin planté par le fondateur de la Principauté à un oiseau rôti qui ne se nourrissait que de graines enchantées et dont la consommation était interdite à tous, sauf à la famille royale, dans la majeure partie de Procer.
Contrairement à moi, Hasenbach semblait avoir un faible pour les douceurs. Elle avait mangé avec une grâce mesurée tout au long du repas, mais s’attaqua au quatrième et dernier service — une tarte à la crème pâtissière garnie de fraises et saupoudrée de lamelles de massepain — avec un enthousiasme discret. Je mangeai assez de la mienne pour rester polie, mais je m’intéressai bien davantage à la bouteille de vin qu’on m’avait servie : du vin d’été de Vale. Légèrement rafraîchi dans une glacière, comme le voulait la coutume de ce côté des Caps blancs, il constitua une agréable façon de conclure le meilleur repas que j’eusse fait depuis longtemps.
« Je suppose qu’il serait antipatriotique de ma part d’admettre que je commence à apprécier la cuisine procerane », méditai-je.
« Je m’abstiendrai de le répandre », répondit sèchement le Premier Prince.
Pour une fois, j’avais mis une robe, puisque les combats de ce soir avaient peu de chances de se régler à l’épée. L’un des inconvénients à être connue comme une reine-soldat, c’était qu’on s’attendait à me voir partout en tenue de bataille, ce qui s’accordait rarement avec les robes d’été en coton que j’aimais toujours porter. Hélas, je ne pouvais pas non plus en enfiler une pour rencontrer quelqu’un comme Cordelia Hasenbach. L’Arsenal était de toute façon trop froid. J’avais donc choisi une robe à manches longues en velours noir, discrètement brodée de mes armoiries au fil d’argent sur les côtés. Je n’avais pas pris la peine de mettre des bijoux, à l’exception d’une paire de bracelets d’argent ouvragés, sertis d’agates grises, que Hasenbach m’avait offerts en cadeau diplomatique un an ou deux plus tôt.
Mes modestes préparatifs ne faisaient naturellement pas le poids face au spectacle qu’offrait le Premier Prince de Procer en recevant une souveraine étrangère. Il avait fallu aider Cordelia à enfiler sa robe de brocart aux motifs complexes, or et ivoire — trop ajustée pour ne pas être lacée dans le dos —, dont la longue jupe avait la même ampleur que la cape légère bordée d’hermine qu’elle portait par-dessus, dans les mêmes teintes. Un long collier d’or fin serti de saphirs descendait bien au-dessous de sa gorge et recouvrait la cape, attirant par contraste l’attention sur la finesse de sa taille. Un habile effet de perspective, renforcé par la façon dont la jupe s’évasait rapidement. Elle paraissait ainsi plus menue, au lieu d’avoir l’allure de la guerrière lycaonaise qu’elle était. J’avais également remarqué que la cape dissimulait ses larges épaules ; c’était récurrent chez elle.
Malgré tout, avec ces couches finement ouvragées et ses longues boucles dorées, qu’on avait pour une fois laissé cascader dans son dos — dans une imitation très étudiée et artistique du négligé —, j’eus l’impression qu’on aurait pu en caser deux comme moi dans sa robe.
« Je vous en suis reconnaissante », dis-je d’un ton traînant. « Alors, si la question n’est pas trop indiscrète, comment avez-vous appris quel était mon vin préféré ? Je ne peux m’empêcher de trouver très amusante l’idée que le célèbre Cercle des Épines ait fouillé les caves pour le découvrir. »
« Je l’ai appris par hasard, durant la Rébellion de Liesse », répondit distraitement le Premier Prince en achevant son dessert. « Un certain Hasan Qara a eu recours à des contrebandiers liés au Cercle pour se procurer une quantité suffisante de ce cru afin que cela suscite des questions. »
J’expirai lentement, surprise par la soudaineté du chagrin qui me saisit. Cela faisait un moment que je n’avais pas pensé à Ratface. Il m’avait fait confiance et m’avait suivie, avant de mourir sous la lame d’un assassin, la nuit où Malicia avait fait en sorte que l’affaire ne puisse se terminer qu’avec l’un de nous deux mort.
« Il me semble vous avoir offensée », dit doucement Cordelia. « Je vous prie de m’excuser. »
Je repris contenance et balayai ses paroles d’un geste.
« C’était un bon ami, dis-je. Il est mort pendant la Nuit des Couteaux, et il me manque encore. »
Le Premier Prince hocha lentement la tête.
« Sans la prévoyance d’Agnes et la protection qu’elle nous assure, les assassins de la Tour m’auraient pris une bonne partie de ma famille au fil des ans, dit la Lycaonaise aux cheveux clairs. Je ne peux que vous offrir mes condoléances. »
Je ne savais pas si elle avait simplement un tel talent oratoire ou si elle le pensait vraiment, mais cela ne changeait rien. Ratface avait eu droit à des funérailles de légionnaire, à Laure, et un jour, je réglerais ses dernières dettes en son nom. Je ne pouvais rien faire de plus, même si cela restait bien peu au regard de tout ce qu’il avait donné de son plein gré.
« Nous en perdrons d’autres avant que tout soit terminé, dis-je simplement. Mieux vaut garder ses larmes pour le retour des épées au fourreau. »
« Mon peuple partage ce sentiment plus que de raison », dit Cordelia avec un léger regret.
Notre conversation fut interrompue par l’arrivée d’une servante venue débarrasser son assiette vide ; une autre apporta une élégante théière en porcelaine pour la remplacer. Le Premier Prince fit signe à la femme de servir, et celle-ci remplit une tasse d’un thé sombre, assez parfumé pour que j’en sente l’odeur depuis mon siège — il était nettement amer, comme Hasenbach semblait préférer ses infusions. Les servantes se retirèrent après que l’une d’elles eut rempli de nouveau mon verre à moitié vide, laissant la bouteille derrière elle. En quelques instants, nous nous retrouvâmes seules dans la pièce et la tension commença à monter. Après le repas et les bavardages qui l’avaient accompagné, nous allions enfin aborder le véritable motif de cette rencontre.
« Nous avons beaucoup de choses à discuter, Reine Catherine, dit le Premier Prince. C’était déjà vrai avant mon départ de Salia, et les circonstances ont depuis ajouté leur lot de problèmes à venir. »
« Le Prince de Brus m’a fait part de vos opinions et de votre proposition, dis-je avec prudence. Mais je voudrais consulter Lady Dartwick avant d’en dire davantage à ce sujet. »
Hasenbach but une petite gorgée de thé sans faire le moindre bruit.
« La question de la juridiction sur Hache Rouge en est une, dit-elle. Le Chevalier du Miroir et ses liens avec la Maison Langevin en est une autre. Mais, plus loin encore, nous ne sommes pas à l’abri des mauvaises nouvelles. »
Je fronçai les sourcils.
« Mercantis ? demandai-je. »
Vivienne m’avait récemment avertie que la situation y était mauvaise et allait empirer, en ajoutant que nous en parlerions davantage de vive voix, mais je n’avais pas cru que cela en était déjà au point de constituer une « mauvaise nouvelle ». Le Secrétariat m’avait également alertée plus tôt sur ce qui s’y passait, par l’intermédiaire du Secrétaire Nestor, mais ses informations étaient vagues, et je n’avais pas l’habitude de tressaillir devant des ombres. J’étais restée sceptique alors, et je le demeurais. La Cité des Marchandés avait peut-être acquis un certain poids sur la Grande Alliance, ses seigneurs marchands et ses banques étant devenus les principaux bailleurs de fonds de l’effort de guerre, mais ils devaient bien savoir qu’il y avait des limites à ce qu’ils pouvaient exiger. Comme la plupart des armées mercenaires qu’ils employaient pour se protéger étaient aujourd’hui soit six pieds sous terre, soit sous contrat, ils étaient aussi assez vulnérables à une manifestation directe de mécontentement.
Autrement dit, à la violence.
« Je ne peux vous transmettre qu’un nombre limité de documents à ce sujet, dit Cordelia avec une franchise surprenante, car ils contiennent des renseignements confidentiels sur les capacités de production et le commerce de la Principauté. Je vous ferai néanmoins porter ceux que je peux vous communiquer dans vos appartements, et je peux aussi vous exposer moi-même les conclusions de mes conseillers, si vous n’y voyez pas d’objection. »
Je dissimulai ma surprise. La situation était bien plus grave que je ne l’avais imaginé.
« Je vous en prie. »
« En résumé, des charges sans précédent et l’interruption de presque toutes nos routes commerciales habituelles ont, dans les faits, mis fin à la capacité de Procer à subvenir seule à ses besoins, dit Cordelia Hasenbach. La conscription et les ponctions antérieures sur nos trésors transforment une crise qui aurait déjà été terrible en un risque d’effondrement pur et simple. »
Entendre cela de la bouche de la dirigeante du pays le plus puissant de Calernia, du moins en surface, était saisissant.
« Vous devriez quand même pouvoir commercer avec Callow et le Levant, fis-je remarquer. »
Je ne doutais pas d’elle ; j’étais plutôt surprise. J’avais étudié avec assiduité les rapports financiers de la Grande Alliance et, malgré quelques baisses, celles-ci n’avaient jamais duré. Je croyais que nous tenions bon, même si c’était de justesse.
« Les profits qu’on peut y réaliser sont moindres que ceux auxquels nos marchands sont habitués », répondit délicatement le Premier Prince.
Autrement dit, le Royaume de Callow et le Dominion du Levant, les deux alliés qui n’avaient pas fermé leurs portes aux marchands procerans, étaient tout simplement trop pauvres pour que leurs échanges suffisent à soutenir Procer. À bien y réfléchir, cela semblait juste. J’avais été frappée par la richesse des villes les plus modestes au cœur de la Principauté pour une bonne raison.
« Et le commerce se dégrade à l’intérieur même de vos frontières, dis-je en haussant un sourcil. »
« Les prix ont augmenté pour presque tous les biens, répondit Cordelia. Pour protéger leurs propres marchands et empêcher les autres principautés d’épuiser leurs réserves, les princes ont imposé des droits de douane de plus en plus élevés. »
Ce qui était assez raisonnable, pensais-je, mais, à l’échelle de la Principauté tout entière, cela devait être un véritable handicap. Peut-être que Procer, à son apogée, aurait pu supporter que chaque principauté fasse cavalier seul et rompe ses liens commerciaux, mais elle n’était pas à son apogée. De vastes régions avaient été ravagées par la marche malheureuse de Noir, le nord était devenu une succession de fronts dévastés et les terres centrales devaient prendre en charge des masses de réfugiés déplacés. Procer ne pourrait tout simplement pas supporter toutes ces charges si ses principautés se repliaient sur elles-mêmes et cherchaient à survivre plutôt qu’à prospérer.
« Le Prince Frederic a parlé de confiscations, quand nous avons évoqué en passant la situation de Procer, dis-je lentement. À quel point est-ce grave, au juste ? »
« Elles sont désormais courantes même au sud de Lange, répondit la princesse aux yeux bleus. Si les princes tentaient de respecter leurs quotas de guerre sans y recourir, près des deux tiers de la Principauté seraient au bord de la faillite. »
Oh putain. Ça… Par les Enfers, nous nous en sortions de justesse, au prix d’efforts considérables et avec un mince espoir à l’horizon, mais nous pouvions compter sur tout le poids de la Principauté de Procer. Si elle s’effondrait derrière nous, le Roi Mort n’aurait même pas besoin de percer nos lignes de défense : nous ne serions tout simplement plus en mesure de lever et de nourrir des armées assez nombreuses pour le contenir. Nous serions alors forcés de battre en retraite ; sinon, nous ne ferions que lui fournir des cadavres bien armés à envoyer vers le sud.
« Mais les prêts de Mercantis vous permettent de tenir, dis-je. »
« Ce n’est pas viable à long terme, répondit le Premier Prince. Nous aurons besoin d’emprunts de plus en plus importants pour tenir bon aussi longtemps que la situation perdurera. Mais vous avez raison : pour l’instant, l’argent de Mercantis nous a permis d’éviter la spirale descendante. »
Je bus une longue gorgée, sans même apprécier le goût de mon vin préféré.
« Ils en sont conscients ? demandai-je. »
Je voulais dire : savaient-ils que ce levier considérable, quoique non négligeable, expliquait pourquoi ils nous mettaient la pression aujourd’hui ?
« Je l’ignore, répondit Cordelia. Toutefois, vu le succès malheureux des Yeux de l’Empire à infiltrer la Principauté, je crois que, de son côté, l’Impératrice de l’Effroi Malicia, elle, en est consciente. »
Évidemment que cette saleté le savait. Ce n’était pas le genre d’information qu’elle allait garder pour elle. Comme elle ne pouvait guère se permettre de mobiliser des forces militaires pour semer le trouble en ce moment, s’attaquer aux finances de la Grande Alliance à l’aide de ses armes de prédilection — les couteaux et l’influence — était le genre d’occasion qu’elle allait saisir avec délectation.
« Pour une femme en pleine guerre civile, elle reste désagréablement active à l’étranger, grondai-je. »
Le Premier Prince but une gorgée de thé.
« Lady Dartwick m’a informée que notre… amie de l’est avait averti que la Tour agirait bientôt à Mercantis, dit Cordelia. »
Oui, elle m’en avait parlé aussi. Notre amie de l’est, hein. Mes lèvres tressaillirent. Un joli euphémisme pour désigner l’Impératrice de l’Effroi Sepulcrale. À l’époque, je l’avais connue sous le nom de Haute Dame Abreha Mirembe d’Aksum, même si nous n’avions entretenu que des rapports assez distants : je l’avais contrainte à soutenir la création du Conseil dirigeant de Callow en me servant de son neveu comme moyen de pression, mais nous ne nous étions guère recroisées depuis. Elle avait gagné en importance dans les années qui avaient suivi, surtout parce qu’elle dirigeait l’un des rares Hauts Sièges dont les terres avaient été épargnées par la guerre civile et les incursions étrangères. Elle n’avait pas réussi à profiter de la vague de mécontentement contre Malicia, née après la destruction de Thalassina, pour s’emparer de la Tour, mais, contre toute attente, sa rébellion avait fini par échapper à l’anéantissement brutal des légions loyalistes.
Les deux impératrices d’au-delà du Wasaliti se disputaient toujours le pouvoir, et, même si Malicia était en position de force, Sepulcrale ne risquait pas de s’effondrer dans l’immédiat.
« Je considérerais cela comme une bonne information, dis-je. Les victoires que Malicia remporterait contre ses ennemis à l’étranger renforceraient sa position auprès des nobles ; Sepulcrale a donc tout intérêt à la voir échouer. »
« Vous avez eu affaire à Sepulcrale lorsqu’elle était encore Haute Dame d’Aksum, si j’ai bien compris, dit le Premier Prince. Vous êtes-vous fait une opinion d’elle ? »
« C’est surtout avec son neveu que j’ai eu des contacts, et il suivait la Diaboliste, tout en s’éloignant peu à peu de sa tante, précisai-je. Mais Abreha Mirembe… »
Noir l’avait considérée comme l’une des nobles les plus dangereuses de l’Empire, vu la quantité de sang qu’elle avait versée pour s’emparer d’Aksum, mais ce n’était pas l’avis de mon père qu’on me demandait.
« À bien des égards, elle est représentative de la haute noblesse des Terres désolées dans son ensemble, finis-je par dire. Rusée, voire brillante à certains égards, mais aussi d’une cruauté épouvantable. Abreha Mirembe n’a pas d’idéaux — ou peut-être serait-il plus juste de dire que son idéal est d’acquérir le pouvoir, quel qu’en soit le prix. »
« Le Cercle la jugeait dure et opportuniste, même selon les critères praesiens, me confia Cordelia. »
« Dans ce cercle raréfié de la noblesse praesienne, on attend des nobles qu’ils exaltent la cruauté, tout comme vos princes sont censés afficher leur piété, dis-je sans détour. Qu’elle ait non seulement survécu, mais prospéré dans un tel milieu devrait vous en apprendre beaucoup sur elle. On peut compter sur elle pour planter un couteau dans le dos de Malicia chaque fois qu’elle en aura l’occasion, mais guère sur autre chose. »
Nous nous étions éloignées de notre sujet initial, Mercantis, aussi ramenai-je subtilement la conversation à ce dernier.
« Mercantis, dis-je. Je doute que vous m’en auriez parlé sans avoir une solution en tête. »
Le Premier Prince prit son temps pour boire, puis reposa sa tasse avec tant de délicatesse que j’entendis à peine le tintement de la porcelaine contre la porcelaine.
« La diplomatie ne suffira pas à régler cette affaire, dit Cordelia Hasenbach. C’est regrettable, mais cela n’en est pas moins vrai. »
Je haussai un sourcil. Eh bien, voilà qui était audacieux. Et bien loin de ses méthodes habituelles.
« Je ne peux pas engager les troupes encore présentes à Callow dans une attaque contre la ville, prévins-je. Même si je pouvais me permettre la vulnérabilité que cela créerait face à Praes, seul un imbécile tenterait d’assiéger Mercantis sans disposer d’une flotte digne de ce nom. »
Ce que le Royaume de Callow n’avait pas. En théorie, on aurait peut-être pu réquisitionner des barges fluviales et des bateaux de pêche sur la Hwaerte, jusqu’à réunir assez d’embarcations pour tenter la traversée, mais, sachant que Mercantis possédait une petite flotte professionnelle de navires de guerre, tenter cela aurait simplement envoyé une armée se faire engloutir au fond du Grand Lac.
« Rien d’aussi important ne sera nécessaire, répondit la princesse aux cheveux clairs. Quelques Élus et Damnés suffiraient toutefois à faire passer le message. »
Je grimaçai. Il serait sans doute moins pénible de convaincre quelques-uns d’entre eux de venir que de déplacer des troupes, mais cela resterait pénible. Le véritable problème, c’était qu’au moins l’un de ces Porteurs de Nom devait avoir la réputation de représenter une menace réelle pour une cité-État de cette taille, s’il devait servir d’avertissement crédible contre tout excès. Nous avions peu de Porteurs de Nom de cette envergure, et ils étaient mieux employés sur les fronts du nord. En retirer un pour ce que les personnes qui n’en comprendraient pas les nuances pourraient prendre pour de mesquines manœuvres politiques ne serait pas populaire, sans même parler des considérations militaires liées au retrait d’un tel atout de guerre.
« Je pourrais contacter le Royaume d’En dessous, proposai-je. »
Mercantis était sous sa protection, et les nains avaient tout intérêt à ce que la Grande Alliance continue d’affaiblir les forces du Roi Mort.
« Si le Roi sous la Montagne peut être convaincu d’intervenir, cela aura un effet considérable, approuva Cordelia. Mais les nains ont toujours été réticents à s’impliquer dans ce genre d’affaires. »
C’était probablement la raison pour laquelle elle n’avait pas commencé par me demander d’essayer : elle ne croyait pas que le Royaume d’En dessous bougerait, même si on le lui demandait. Elle n’avait peut-être pas tort. Les nains étaient plutôt mercenaires et ne me devaient pas vraiment de faveurs, pour l’instant. Celles-ci avaient été dépensées pour nourrir les drows durant leur exode, entre autres choses. Autant vérifier, cela ne coûtait pas grand-chose de demander.
« Je rédigerai une lettre, dis-je en tapotant la table du bout des doigts. »
« Merci », sourit-elle. « Je vous demanderais de réfléchir aux modalités pratiques d’un envoi d’Élus à Mercantis, mais une telle mesure ne serait pas pour tout de suite. J’ai organisé une conférence avec des représentants du Consortium, ici même, dans l’Arsenal. J’aimerais que vous y assistiez. »
Impressionner les marchands en leur faisant découvrir l’Arsenal, hein ? Une tactique toute simple, mais qui devait quand même avoir un certain effet, vu l’aspect surnaturel et grandiose que pouvait prendre cet endroit. De toute façon, l’Arsenal allait devenir un carrefour diplomatique majeur pendant un mois ou deux ; autant en tirer parti comme il se devait.
« J’y serai, approuvai-je. Faites transmettre les détails à mes gens. »
Je laissai passer un instant.
« Pour être sûre, dis-je lentement, vous voulez que je sois dans cette salle pour les effrayer, c’est bien ça ? »
Le Premier Prince de Procer était trop maîtresse d’elle-même pour laisser paraître son embarras devant ma franchise, mais je doutais que ce fût une coïncidence si elle choisit précisément ce moment pour boire une gorgée de thé.
« Votre réputation pèse lourd, Reine Catherine, répondit prudemment la princesse aux yeux bleus. Il ne serait pas judicieux de s’attirer votre courroux. »
Autrement dit, ces représentants seraient beaucoup moins enclins à mettre la Grande Alliance à l’épreuve si je leur faisais comprendre qu’une telle erreur me conduirait à ouvrir un portail, un soir, avec quelques milliers de drows, pour leur témoigner mon courroux. Ça se défendait. J’aurais davantage hésité à jouer le chien enragé de cette pièce s’il risquait d’y avoir des conséquences diplomatiques à long terme pour Callow, mais mon abdication devrait éviter le pire. D’ailleurs, d’ici là, mon pays devrait bien moins redouter le mécontentement de Mercantis : si le commerce avec Praes et Procer reprenait, l’utilité du Consortium comme intermédiaire diminuerait considérablement.
« Je suis sûre qu’ils comprendront que si leur cupidité finit par livrer Calernia à Keter, je conduirai personnellement mes armées pour raser Mercantis et semer du sel sur ses cendres avant la fin », dis-je d’un ton égal.
« Voilà le genre de propos qui pourrait freiner les ambitieux, admit délicatement Cordelia. L’imprudence qu’il y a à dépendre autant du Consortium est désormais évidente, mais il faut donc prendre d’autres mesures. Ramener la paix dans ne serait-ce qu’une partie des Cités libres permettrait de reprendre le commerce et d’alléger ainsi le fardeau des principautés du sud. »
« Sur le principe, j’y suis tout à fait favorable, dis-je. Je ne vois simplement pas de moyen concret d’instaurer la paix dans la région dans un avenir proche. »
Les guerres de la Ligue des Cités libres étaient plus ou moins dans une impasse. Basileus Leo Trakas dirigeait toujours la ville de Nicae, mais il avait perdu la campagne au profit de Stratège Zenobia, et aucun des deux n’avait les moyens de déloger l’autre. Les armées de Penthes avaient été écrasées sur le champ de bataille par la Générale Basilia, qui avait réussi à mettre Héliké au pas, mais, après les pertes de la campagne procerane et le départ de la moitié de son armée pour servir la Grande Alliance, elle n’avait ni le matériel de siège ni les mages nécessaires pour prendre Penthes. On disait que son Exarque Prodocius, si détesté, était soutenu directement par Malicia. Stygia alimentait discrètement les flammes, dans l’espoir de s’étendre une fois que tout le monde serait à bout, tandis qu’Atalante et Bellerophon ne semblaient pas disposées à intervenir.
Delos était la seule à garder un œil sur la situation, mais, si le Secrétariat m’avait déjà transmis des informations par le passé, il répugnait aussi beaucoup à renoncer à sa neutralité actuelle. Les askretis n’avaient aucune envie de faire la guerre après la tournure qu’avait prise la dernière.
« Il y aura des difficultés, certes, dit Cordelia Hasenbach, mais si les signataires de la Grande Alliance mettaient leur influence en commun, le changement ne serait pas impossible. »
Je l’observai en buvant, sans prendre position. La Grande Alliance avait de bonnes raisons d’hésiter à s’impliquer dans les guerres de la Ligue, et, même si ce que j’avais appris sur l’assombrissement de Procer changeait un peu la donne, j’étais toujours d’avis de rester prudente. Les ressources que nous dépenserions à tenter de colmater cette brèche dans une coque qui prenait l’eau pourraient bien être perdues, sans rien à montrer en retour, et nous laisser dans une situation encore pire qu’avant.
« Une reconnaissance commune de Stratège Zenobia comme dirigeante légitime de Nicae, par exemple, renforcerait son soutien », suggéra-t-elle.
« Pas assez pour renverser Leo Trakas, fis-je remarquer. »
À mes yeux, cela rendrait le geste parfaitement inutile.
« Peut-être, si cette reconnaissance s’accompagnait d’une rupture de tous les liens avec les territoires soumis au Basileus », dit Cordelia.
Cela exercerait une pression, mais pas énorme : le commerce maritime dans le golfe de Samite étant pratiquement mort, Nicae ne subirait aucune perte réelle. Elle deviendrait tout de même persona non grata aux yeux d’une vaste coalition, ce qui pourrait pousser certains nobles de la ville à se retourner contre le Basileus, par peur que les sanctions ne soient maintenues une fois la situation apaisée. Mais cette mesure risquait aussi de provoquer un retour de flamme spectaculaire si les habitants de Nicae se mettaient en colère à cause de l’ingérence étrangère dans leurs affaires. Le Premier Prince le savait forcément, ce qui signifiait qu’il y avait un autre angle à exploiter.
« Sous quel prétexte ? demandai-je. »
« Je voudrais que la Grande Alliance déclare Leo Trakas ami du Roi Mort, et donc ennemi de tous les vivants, dit le Premier Prince. »
Mes mains se crispèrent. Je les forçai à se détendre, puis bus une nouvelle gorgée tandis que je rassemblais mes pensées. Le refus m’était venu aussitôt aux lèvres, mais il tenait davantage de l’instinct que de la réflexion. Toute cette proposition me rappelait la Maison de la Lumière me proclamant archihérétique de l’Est, mais en encore plus éhonté et politique. Basileus Leo Trakas nous gênait, et les circonstances l’avaient peut-être contraint à conclure une certaine alliance avec la Tour, mais le déclarer allié du Roi Mort allait trop loin. Je reposai calmement ma tasse.
« Je n’aime pas le précédent que cela créerait, dis-je. Nous sommes une alliance, pas les seigneurs qui gouvernent Calernia. Et si beaucoup de gens risquent de prendre une telle dénonciation au pied de la lettre, vu la guerre que nous menons, nous savons toutes les deux que Leo Trakas essaie surtout de rester en vie, pour l’instant. Je n’ai guère de pitié à lui accorder, mais je ne suis pas à l’aise à l’idée d’utiliser des titres comme “ami du Roi Mort” pour faire pression sur lui. »
C’était le genre de chose qui poussait un homme au désespoir, et un Basileus qui n’avait plus rien à perdre, avec des amis serviables dans les Terres désolées, constituait une recette idéale pour le désastre.
« Je comprends vos hésitations, dit le Premier Prince. Je n’ai aucun plaisir à devoir recourir à une telle méthode. Mes conseillers m’ont suggéré d’utiliser la même manœuvre pour faire pression sur Penthes, en vérité, mais je m’y suis opposée. Ce serait aller trop loin. »
Ainsi, l’Exarque Prodocius, qui était sans doute de loin le pire des deux pour avoir aidé Malicia à mettre en place l’usage de l’Eau immobile, échapperait à la même épithète. Parce que Cordelia cherchait à faire de la moitié occidentale de la Ligue un bloc commercial relativement stable pour la Principauté, et non de l’est. Cette vérité toute crue, révélée par ce qu’elle devait considérer comme une preuve de retenue, ne fit que m’inquiéter davantage. Une partie de mon malaise avait dû se lire sur mon visage, car elle poursuivit aussitôt :
« Comme vous l’avez vous-même fait remarquer, nous n’avons autrement aucun moyen d’influer réellement sur la situation dans les Cités libres, dit la princesse aux cheveux clairs. »
« Je pense toujours qu’en éteignant l’incendie à Nicae, vous risquez de poser les fondations d’un brasier encore pire par la suite, dis-je. En avez-vous parlé au Levant ? »
« Saint Seljun était disposé à donner son accord, répondit-elle. Mais seulement après un vote formel des membres signataires, et à condition que ce vote soit unanime. »
Ah, Wazim Isbili était donc plus malin que ne le laissait penser sa réputation. Ainsi, le lointain neveu de Tariq pouvait me laisser refuser à la place de Procer, au lieu de faire lui-même le sale boulot. Cette subtilité procédurale me révélait toutefois qu’il s’agissait d’une petite nation habituée à vivre dans l’ombre de Procer et méfiante à l’idée de l’aider à gagner trop d’influence, même en pleine crise. Les crises finissaient toujours par passer, après tout, tandis que l’influence acquise en leur sein persistait beaucoup plus longtemps. Bien sûr, si j’avais pu comprendre tout cela, Hasenbach le pouvait aussi. Je lui adressai un haussement de sourcil silencieux.
« Comme je l’ai dit, répéta le Premier Prince de Procer, je comprends vos hésitations. Peut-être qu’une approche plus prudente conviendrait mieux ? Nous pourrions procéder à un vote officieux et, s’il était unanime, envoyer à Leo Trakas une lettre d’avertissement lui exposant les conséquences à venir. »
Je n’aimais pas que mon sceau d’approbation, même de pure forme, soit associé à cette affaire, mais elle avait malheureusement raison : nous n’avions pas beaucoup de moyens de régler le chaos dans la Ligue. Il se pouvait que je ne puisse pas éviter de me salir les mains. Et je peux toujours changer mon vote au moment de passer aux actes.
« Vous vous servez de lui pour faire pression, dis-je, donnant tacitement mon accord. Mais dans quel but ? »
« Pour qu’il ouvre les portes de Nicae à Stratège Zenobia, qui est, selon la loi, la dirigeante principale de la cité-État, répondit Cordelia. Bien entendu, sa sécurité et celle de ses partisans seraient garanties. J’ai correspondu avec Zenobia et elle accepte ces conditions. »
Je ne pus m’empêcher de remarquer qu’elle n’avait pas mentionné la Générale Basilia, qui avait pourtant hissé Zenobia au pouvoir. En grande partie pour empêcher Nicae de lui tomber sur le dos pendant qu’elle s’attaquait à Penthes, mais on ne pouvait nier que les deux femmes étaient alliées, Basilia étant de loin la plus puissante des deux.
« Je peux faire accepter ces conditions à Héliké, dis-je, si Zenobia est prête à se retourner contre Penthes. »
Le regard du Premier Prince se fit plus aigu tandis qu’elle m’observait attentivement.
« Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle. La ville aura peu de forces à déployer après cela. »
« Elle aura des navires, dis-je. L’absence de flotte est l’une des raisons pour lesquelles Basilia ne peut pas assiéger correctement les forteresses côtières. »
Si elle pouvait les couper de la mer, la générale hélikéenne aurait peut-être les moyens de les affamer, même sans parvenir à prendre les murs. Ou du moins de menacer assez sérieusement de le faire pour contraindre l’armée de Prodocius à livrer bataille, sous peine de perdre toutes ses positions hors des murs de Penthes. Basilia semblait bien plus intéressée à gagner ses guerres qu’à asseoir son influence sur Nicae ; je soupçonnais qu’elle préférerait recevoir le soutien naval de Nicae plutôt que d’obtenir la tête de Leo Trakas au bout d’une pique. De toute façon, il n’avait pas été un rival bien impressionnant.
« Je devrai contacter la Stratège, dit Cordelia, mais je soupçonne qu’elle acceptera ces conditions. »
Je soupçonnais que Hasenbach ferait pression pour qu’elle les accepte, qu’elles lui plaisent ou non. Du point de vue de Procer, cela revenait à additionner les gains : avec une flotte à ses côtés, Basilia pourrait devenir un véritable problème pour un autre allié de la Tour. Plus important encore, elle mènerait cette guerre dans les territoires orientaux de la Ligue, loin de tout ce qui intéressait Hasenbach pour le moment. Même si j’étais la principale protectrice d’Héliké, que dirigeait Basilia, la Principauté entretenait avec elle des rapports beaucoup plus houleux ; tenir la générale occupée à l’est pouvait donc passer pour un avantage supplémentaire. Je hochai sèchement la tête.
« Stygia va poser problème, dis-je. Même si elle ne porte pas la Tour dans son cœur, elle ne laissera pas les alliances se consolider dans l’ouest de la Ligue sans prendre de mesures. »
« Je suis d’accord, dit la princesse lycaonaise. Et justement, j’ai quelques idées pour les contenir. »
Nous dûmes parler au moins une heure de plus après cela, ne faisant qu’une courte pause pour demander des cartes — j’essayais de lui démontrer qu’une flotte de soutien niceane doublerait presque les effectifs que Basilia pouvait déployer, rien que grâce à la ligne de ravitaillement qu’elle représentait —, puis lorsque Hasenbach s’excusa pour se rendre aux latrines. La soirée se révélait extrêmement productive et, si la suggestion de parrainer des pactes défensifs entre les cités contre Stygia en particulier ne pourrait aboutir sans rallier Atalante ou Delos, c’était une idée solide que nous pouvions continuer à défendre sans y consacrer beaucoup de ressources.
Avec le temps, nous épuisâmes le sujet, du moins dans la mesure où nous ne pouvions plus en discuter sans avoir toutes les deux cherché des réponses ailleurs et étudié des rapports. J’en étais alors à ma troisième coupe de vin d’été de Vale, que j’avais mise du temps à boire ; j’étais donc largement sobre, tout en me sentant revigorée par tout ce que nous avions accompli. Pour tenir compte de ma consommation, Hasenbach avait fait apporter une coupe d’hydromel qu’elle sirotait depuis qu’elle avait fini son thé. C’est celle-là qu’elle posa quand la conversation marqua une pause.
« Je crois que nous avons suffisamment épuisé le sujet pour ce soir, dit le Premier Prince. »
« D’accord. »
Je soupirai et m’adossai à mon siège.
« Parlons donc des problèmes plus proches de chez nous. »