Chapitre 460
« Quand on se sert de tigres, on n’a pas le temps de jubiler ; avec des rats, on risque de manquer de jubilation avant la fin : le véritable équilibre se trouve dans une fosse remplie de tapirs modestes mangeurs d’hommes, des bêtes qui ne m’ont jamais fait défaut. »
— Impératrice de l’Effroi Atrocious, plus tard dévorée par des tapirs mangeurs d’hommes
Je me réveillai avec le dos raide et une jambe douloureuse.
Je n’avais pas arrangé les choses en dormant sur une chaise plutôt que dans un lit, mais je n’avais pas eu le courage de regagner mes appartements. En grognant, je chassai les derniers relents de sommeil et tâtonnai le long de ma jambe palpitante — cette journée n’allait pas être des meilleures, je le sentais déjà — puis retirai ma main pour remettre un peu d’ordre dans mes cheveux en bataille. La lueur pâle des lampes magiques de la chambre privée de l’aile des soins m’agressait les yeux ; elle paraissait étrangement crue et froide, comparée à la lumière du jour. L’Arsenal ne me plaisait décidément pas : ses interminables couloirs nus et son air poussiéreux me rendaient plus fébrile que l’Everdark, à l’époque. Sous terre, à parcourir des grottes et des tunnels, j’avais au moins l’impression d’avoir les pieds sur terre. Ici, tout me semblait faux. Contre nature.
Je réprimai un bâillement, m’étirai, puis me forçai enfin à regarder l’homme allongé sur le lit près de la chaise. Le torse nu d’Hakram se soulevait et s’abaissait au rythme régulier de sa respiration ; la sorcellerie tissée sur sa bouche et son nez en assurait la cadence. Une sphère d’air ensorcelé, épaissie par la nature du sort au point d’en devenir presque translucide, veillait à ce qu’il continue de respirer régulièrement, même si son corps venait à lâcher, comme cela s’était déjà produit plusieurs fois. Dieux, mon cœur se serrait encore chaque fois que je le regardais. Je ne voyais ni sa jambe ni le morceau de hanche — os compris — qu’il avait perdu, dissimulés sous la couverture, mais impossible de cacher son flanc tailladé et le moignon de son bras. Les prêtres, les mages et même Masego étaient tous d’accord : la majeure partie de ces blessures ne pouvait être guérie.
Avec le temps, la chair recouvrirait ses côtes à nu et les moignons cesseraient d’être des croûtes violacées, mais il était hors de question de lui greffer une autre jambe, même si nous parvenions à en trouver une chez un orque, ou à en faire pousser une par sorcellerie. Ni la sorcellerie ni la Lumière ne pouvaient réparer complètement les blessures infligées par la Séparation. J’avais déjà demandé au Hiérophante de se mettre à fabriquer des prothèses, mais les os de sa hanche et de sa jambe avaient été tranchés… Les jours de combat d’Hakram étaient probablement terminés. Après des mois de repos au lit et avec les meilleures prothèses que l’Arsenal puisse créer, il pourrait peut-être se déplacer sans aide. Peut-être. Mais il ne serait plus apte à se battre, cela ne faisait aucun doute. Je ne me rendis compte que je me mordillais la lèvre en le regardant qu’au moment où la porte s’entrouvrit et où je la relâchai.
J’avais les lèvres sèches et les dents acérées ; je sentis le goût d’une goutte de sang contre mon palais en me tournant vers l’intrus.
« Cat ? demanda doucement Archer en passant la tête par l’entrebâillement. Ah, parfait, tu es réveillée. »
Elle ouvrit davantage la porte du pied et entra avec un plateau en bois. Une odeur de pâtisseries s’en dégageait : des sortes de petits chaussons procerans fourrés au fromage et aux herbes.
« Le petit-déjeuner, annonça-t-elle.
— Merci, répondis-je avec un sourire las en lui faisant signe d’entrer.
Je remarquai une tasse fumante près des pâtisseries, remplie d’un liquide sombre. Indrani traversa la pièce, la porte se refermant derrière elle, et me tendit le plateau avant de s’asseoir sur l’un des sièges à côté du mien. À peine mes mains furent-elles occupées à le tenir qu’elle s’empara préventivement d’une pâtisserie, ce qui me fit tressaillir des lèvres. Je posai le plateau sur mes genoux et la remerciai d’un signe de tête. Je humai la tasse et haussai les sourcils en reconnaissant l’odeur caractéristique des herbes que Masego me donnait autrefois contre la douleur.
« Cocky en avait quelques-unes », expliqua Indrani en haussant les épaules lorsque je la regardai.
Comme elle, pensai-je avec tendresse, de mentionner ça dans une tentative transparente de détourner l’attention du geste — m’avoir apporté la tasse. Ou du fait qu’elle se souvenait encore de cette recette précise, des années plus tard. Elle prenait rarement la peine de ce genre de petites attentions ; d’habitude, quand quelqu’un m’apportait à manger, c’était… Cette pensée m’assombrit et j’expirai doucement. Je me forçai à mordre dans l’une des pâtisseries restantes ; la croûte s’effrita dans ma bouche, et le fromage chaud étouffa le goût des herbes. C’était plutôt bon et nourrissant ; j’en dévorai deux avant de m’arrêter pour reprendre mon souffle.
« Merci, dis-je à Archer. Je ne m’étais pas rendu compte que j’avais aussi faim. Quelle heure est-il ?
— Une heure avant la Cloche du Matin. »
Donc, après l’aube. C’était la plus longue nuit de sommeil que j’avais connue depuis la conclusion des intrigues de la Barde, à l’Arsenal ; je n’avais dormi que quatre nuits depuis. Je remarquai qu’Indrani n’avait pas pris la peine d’essuyer les miettes qu’elle avait semées en mangeant sa propre pâtisserie. Je dissimulai un sourire un peu sec devant cette vue et bus une gorgée de la décoction. Son goût était aussi douteux que dans mon souvenir, mais elle soulagerait grandement ma jambe sans que j’aie besoin de puiser dans la Nuit.
« Tu n’as pas l’habitude de me réveiller, encore moins de m’apporter le petit-déjeuner, dis-je d’un ton qui l’invitait à s’expliquer.
— Ça m’est arrivé dans l’Everdark, parfois, se défendit-elle.
— Comme si on ne faisait pas cuisiner Akua dès qu’on en avait l’occasion, ricanai-je.
En vérité, Indrani cuisinait bien mieux qu’Akua ou moi, mais elle n’était pas non plus du genre à renoncer à une sieste et à laisser quelqu’un d’autre s’en charger après une longue journée de marche.
« Faire préparer le ragoût par la seule empoisonneuse connue de notre groupe, dit Archer avec un humour pince-sans-rire. Oui, ça ressemble bien à notre petite escapade dans l’Everdark.
Je ricanai. Toute cette affaire avait été un exercice d’inconscience, c’était vrai, même si, au bout du compte, les choses s’étaient plutôt bien terminées. Je ne répondis pas tout de suite ; je savourai plutôt le silence en sirotant ma tasse. Elle était probablement venue pour une raison, mais je n’étais pas pressée de la lui demander.
« Parfois, je me demande comment ça se serait passé là-dessous, s’il était venu avec nous, comme il le voulait, dit Indrani, le regard tourné vers notre ami inconscient.
Même Masego ne pouvait pas nous dire quand il se réveillerait. Il n’existait pas vraiment de précédent auquel se référer pour une souillure démoniaque suivie d’une blessure causée par la Séparation.
« On s’en serait mieux sortis, dis-je. Et Callow serait parti en morceaux.
Elle fredonna, sans vraiment approuver, mais sans me contredire non plus.
« J’ai toujours trouvé que tu avais été bien plus dure avec Vivienne et le Limier infernal qu’avec lui, pour le désastre qu’on a découvert à Iserre, dit soudain Indrani. Il y avait autant contribué, mais tu l’as réprimandé en privé.
— Juniper et Vivienne avaient des titres, lui n’en avait pas, répondis-je. Et je n’aurais pas été aussi brutale avec elles si elles ne m’avaient pas si mal « accueillie ». Après ça, je ne pouvais pas me le permettre.
— C’est aussi lui que tu préfères, dit franchement Indrani.
Je tressaillis, sincèrement surprise, et lui lançai un regard de côté.
« Ça va, fit-elle d’un geste de la main. Je ne suis pas en train de devenir jalouse, Cat. Et ce n’est pas comme si tu avais vraiment tes favoris dans Woe. Hakram est avec toi depuis le début, plus longtemps que n’importe lequel d’entre nous ; vous avez donc toujours été les plus proches, d’une certaine façon.
Je ne pris pas la peine de protester que je ne couchais pas avec Hakram, puisque nous savions toutes deux que c’était autre chose. Son partenariat flou, mais indéniablement réel, avec Masego n’impliquait pas la moindre activité au lit, à ma connaissance ; cela ne diminuait en rien l’importance qu’il avait pour l’un comme pour l’autre.
« Parfois, je me dis que j’ai peut-être peur de devenir Noir, si nous passons tous la prochaine décennie, avouai-je.
Elle ne répondit pas tout de suite, et je profitai de ce moment pour rassembler mes pensées en buvant.
« Que vous partiez tous vivre vos vies chacun de votre côté, comme les Calamités l’ont fait avec lui, poursuivis-je. Je n’ai jamais eu à m’en inquiéter avec Hakram. Je savais qu’il resterait avec moi jusqu’à Cardinal et aux Accords.
Nous n’en avions jamais parlé ouvertement, mais nous avions plus d’une fois échafaudé des projets communs pour le jour où la ville serait élevée. Cela me semblait lointain, maintenant que je le regardais respirer dans ce lit. Je ricanai.
« Il veut construire des citernes dans les montagnes, tu sais, dis-je. Avec des canaux qui amèneraient l’eau jusqu’à la ville, parce que l’approvisionnement deviendra un problème si elle grandit trop.
— Ça vaudrait le coup d’y assister, dit doucement Indrani.
— C’est absurde, dis-je en souriant. On devrait plutôt vider l’un des lacs là-haut et l’acheminer par portail. Ce serait bien plus pratique.
Combien de fois avions-nous eu cette discussion ? Au moins une douzaine, sans doute ; je connaissais par cœur tous les arguments pour et contre. Elle était devenue lassante, à force de ressasser les mêmes idées, mais j’aurais tout de même donné la rançon d’une reine pour la reprendre une dernière fois avec lui, maintenant. J’expirai en détournant le regard.
« Tu sais que tu vas devoir le laisser ici, n’est-ce pas ? dit doucement Indrani.
Je me retournai si vite que je faillis lâcher le plateau.
« Pardon ? dis-je d’un ton plat.
— Il n’est pas en état d’être transporté, dit Archer sans se laisser le moins du monde intimider par mon regard noir. Et même s’il l’était, l’Arsenal est le meilleur endroit pour qu’il se rétablisse. On pourra lui ajuster ses prothèses ici, au fur et à mesure qu’elles seront fabriquées, et il n’y a aucun endroit sur le continent où l’on trouve autant de guérisseurs, et de types aussi variés. Si tu l’emmènes avec toi, Cat, ce ne sera pas pour son bien. Ce sera pour le tien.
— Je ne peux pas le laisser pourrir ici, sifflai-je.
— Masego veillera sur lui, dit Indrani.
— Masego se souviendra de veiller sur lui entre deux choses plus importantes, lâchai-je sèchement.
Un instant de silence passa. Archer ne dit rien.
« Ce n’est pas ce que je voulais dire, finis-je par dire.
C’était injuste envers lui. Masego était parfois distrait, mais jamais quand il s’agissait de prendre soin de l’un d’entre nous.
« Je sais, dit Indrani. Tout comme tu sais que tu ne pourras pas rester à son chevet éternellement. La guerre continue au-dehors, et elle a besoin de toi.
— Certains jours, je me le demande, dis-je sombrement. On a réussi à repousser l’Intercesseuse, ‘Drani, mais qu’est-ce qu’on a d’autre à montrer pour ça ? Des secteurs entiers de l’Arsenal saccagés ou souillés, un tas de soldats et de Nommés morts, un sac de nœuds politique qui vient de s’emmêler encore davantage. Le Chevalier du Miroir a la foutue épée, et il ne la rendra pas, même si on le lui demande gentiment.
« Vous avez repoussé une créature qui fait même trembler l’Horreur Cachée, dit Archer. S’il ne restait pas derrière vous un champ de ruines en flammes, Cat, je serais bien plus inquiète.
Je pris ma tasse et tendis la main pour poser le plateau de côté, réprimant un sifflement quand le mouvement tira sur ma jambe. Indrani se pencha et le posa à terre à ma place. Je la remerciai d’un geste, qu’elle balaya d’un mouvement désinvolte.
« Et les manœuvres politiques du Chevalier du Miroir ne mèneront à rien, poursuivit Archer. La plupart des gens du Dominion ne peuvent pas le supporter, et ce n’est pas parce qu’il a une vraie épée qui coupe qu’il va impressionner Hasenbach ou Malanza. Et si toutes les deux lui disent de s’asseoir et de la fermer, je me fiche de la fille qu’il se tape : personne, à Procer, ne contestera leur décision.
— C’est une épée faite pour tuer le Roi Mort, Indrani, dis-je. Et nous n’en avons qu’une. Ça lui donne du poids, que ça me plaise ou non.
— Des clous ! dit Archer. Je me fiche du nombre de Chevaliers du Miroir qu’on envoie à Keter, ça ne servira à rien. Tu crois que c’est la première fois que l’Abomination originelle voit un héros teigneux, doté d’aspects puissants et d’une épée rutilante, frapper à sa porte ? Il va plier ce garçon sur son foutu genou, Cat. La Sainte y est peut-être arrivée parce qu’elle était dure, rusée et devenue sauvage à la manière des Cieux, mais le Chevalier du Miroir ? Ce n’est qu’un con. Pas le pire que j’aie vu, et il fait des efforts, d’accord, mais au bout du compte, ce n’est qu’un crétin avec une épée.
— S’il n’était que ça, je l’aurais déjà maîtrisé, dis-je.
— D’après ce que tu m’as raconté, tu l’as traité comme Noir et l’Impératrice t’ont traitée à l’époque, dit Indrani. Ça ne pouvait pas marcher.
— D’habitude, ça marche, dis-je entre mes dents.
Et Christophe de Pavanie n’était pas idiot : je lui avais montré comment je m’y prenais, puis expliqué pourquoi il fallait procéder ainsi. J’avais même cru que ça marchait, malgré la méfiance que j’éprouvais à son égard, que je ne dissimulais probablement pas tout à fait. Je ne savais toujours pas vraiment ce qui l’avait fait sortir de ses gonds à la fin, mais il était indéniable que j’avais mal géré sa petite crise.
« Oui, mais tu es la Reine Noire, dit Archer. Si tu es gentille avec lui, c’est sûrement un complot. Si tu es méchante avec lui, c’est sûrement un complot. Si tu ne lui témoignes rien du tout, c’est sûrement un complot. Il y a une raison pour laquelle c’est Bottes brillantes qui commande les Héros, et pas toi, Catherine. La plupart d’entre eux pensent encore que tu cherches à leur nuire.
Elle avait peut-être raison, mais je n’en étais pas convaincue. Cela dit, impossible de nier que continuer à imposer ma volonté ne ferait désormais que plus de mal que de bien. Pour l’instant, je ne pouvais que laisser les chiens qui dormaient tranquilles — tout en gardant un œil sur eux, au cas où.
« Bottes brillantes ne tardera pas à arriver, au moins, grognai-je. Demain, vers midi.
— Le Couteau peint et sa bande arriveront le lendemain, dit Indrani, puis Vivienne et Hasenbach le jour d’après. Ça va s’animer, par ici.
Je ne répondis pas et repris ma décoction, gardant Hakram dans un coin de l’œil. Le silence s’étira de nouveau, presque paisible.
« Je veux être là quand il se réveillera, dis-je. J’ai l’impression que c’est le moins que je puisse faire, ‘Drani.
— La conférence ne se terminera pas en un jour, répondit Archer.
Mais elle ne durerait pas éternellement non plus, je le savais. Et si elle prenait fin sans qu’Hakram se soit réveillé… Dieux, comment pouvait-il être plus difficile de le laisser ici que d’envoyer des soldats au combat en sachant que beaucoup d’entre eux y mourraient ?
« Oui, finis-je par dire. Elle ne se terminera pas en un jour.
C’était la solution de facilité, celle des lâches, mais j’espérais tout de même ne pas avoir à prendre cette décision. Ma tasse était presque vide ; j’avalai le fond de la décoction amère et la posai.
« Alors, pourquoi es-tu venue me réveiller ? demandai-je.
— Le Prince Charmant est sur pied, le Médecin a fini par le laisser sortir, dit Indrani. Il voulait te parler quand tu aurais un moment.
Je gémis et commençai à me lever.
« Autant y aller, dis-je en attrapant mon bâton. J’ai besoin de me dégourdir un peu les jambes.
— Voilà qui est mieux, dit Archer avec un grand sourire. Je veillerai sur Hakram ; va donc respirer un air un peu plus frais.
Je me lavai et me changeai d’abord. Avec une cuvette et un linge, pas un bain : l’Arsenal n’avait pas de source d’eau, et il fallait donc l’apporter de la Création par tonneaux. Les limites pratiques de ce système imposaient un rationnement permanent ; même si j’aurais probablement pu passer outre, je n’en voyais pas l’intérêt. Je sortis un pourpoint de chasse en cuir — dont je ne m’étais jamais servi pour chasser — et un pantalon noir ample que je pouvais rentrer dans mes bottes. Je tressai mes cheveux mouillés et desserrai ma cape autour de mon cou. Ce n’était pas vraiment une tenue de cour, encore moins une tenue de reine, mais ma patience était limitée pour l’une comme pour l’autre ; je ne porterais une tenue royale procerane complète que si l’on habillait mon cadavre. Cordelia parvenait à la porter avec naturel, mais tout ce qui impliquait autant de rubans et de nœuds m’inspirait une méfiance profonde et instinctive.
J’avais demandé aux serviteurs de se renseigner sur l’endroit où se trouvait le Prince Frederic avant de regagner mes quartiers ; la réponse m’attendait donc à ma sortie. Elle me fit aussi hausser un sourcil, car je m’étais attendue à ce que notre conversation ait lieu dans un salon privé ou dans les appartements de l’un de nous. Or, le Prince de Brus prenait son petit-déjeuner dans la salle à manger où j’avais trouvé Archer le jour de mon arrivée. Sauf qu’elle s’y était installée alors qu’elle était vide ; à cette heure-ci, plusieurs tables seraient sûrement occupées. Au moins, mes cheveux auraient le temps de sécher un peu en chemin. Je commençais à connaître l’Arsenal, à force d’y avoir tant traîné, et je n’eus donc pas besoin de guide pour trouver la salle.
Le trajet fut assez court — les architectes qui avaient conçu les lieux savaient manifestement que l’Alcazar accueillerait ceux qui les payaient, et l’avaient donc placé à un endroit très pratique — et je le parcourus d’un bon pas. La décoction avait enfin fait assez d’effet pour que je puisse donner un peu d’élan à ma démarche boiteuse sans grimacer à chaque pas. La salle à manger était un peu plus qu’à moitié pleine, comme je m’y attendais. Des hommes et des femmes d’une vingtaine d’années jusqu’à un âge vénérable portaient trois couleurs de robes. J’aurais cru qu’ils seraient davantage regroupés par clans, mais même ceux qui se mélangeaient le moins, les prêtres en robe blanche, ne formaient que quelques îlots pâles, tandis que la plupart étaient dispersés dans la salle. Les mages et les érudits, en rouge et en bronze, étaient assis sans sembler se soucier de leur appartenance.
Les tables des Nommés étaient ce qui ressemblait le plus à des clans ; tous les autres les évitaient. Au fond, près d’un angle, la Lame de la Miséricorde et l’Artificière Bénie mangeaient ensemble en discutant à voix basse. Plus près de moi, je vis le Prince Martin-pêcheur rire à une remarque de Roland ; la Sorcière Suppliciée les observait avec méfiance, tout en ayant l’air un peu charmée. Plusieurs regards se tournèrent vers moi lorsque j’entrai en boitant, et le silence tomba sur la salle. Je ne dis rien, me contentai de rejoindre la table du Prince Frederic et posai une main sur l’épaule de Roland pour le remercier lorsqu’il me fit un peu de place à ses côtés.
« Votre Majesté », me salua la Sorcière Suppliciée.
— Bonjour, répondis-je avant de hocher la tête aux autres. À vous deux aussi.
— Ma matinée n’en est que plus belle grâce à votre compagnie, reine Catherine, dit Frederic Goethal avec un sourire.
— Oui, dit sèchement le Sorcier renégat. Ça.
Mon regard glissa vers le côté du cou pâle du Prince Martin-pêcheur, où une fine ligne rouge l’encerclait avec une régularité si nette qu’elle en était presque agréable à regarder. Bon sang, si je n’avais pas su, j’aurais cru à un tatouage. Plutôt élégant, d’ailleurs.
« C’est profondément injuste, me plaignis-je. Comment une cicatrice peut-elle te rendre plus beau ? Les miennes me donnent juste l’air d’avoir été mise en pièces.
Je vis les yeux de Frederic Goethal s’écarquiller de surprise et le Prince de Brus tousser poliment dans son poing, tandis que Roland s’étranglait bruyamment. Je jetai un regard à la Sorcière des Bois en haussant un sourcil ; elle m’accorda à contrecœur un signe de tête approbateur. *Vous voyez ? Je ne suis pas la seule à le penser.*
« Je vous remercie du compliment, Votre Majesté, parvint à dire le Prince Martin-pêcheur.
— Catherine, marmonna Roland, horrifié. On ne peut pas draguer un prince de sang au beau milieu de la salle à manger.
— Je ne fais que dire la vérité, protestai-je. Regardez Aspasie, elle n’est pas en train de me contredire, n’est-ce pas ?
— J’ai terminé mon repas, dit précipitamment la Sorcière Suppliciée, et je vais donc prendre congé, si vous le permettez.
Avant que je puisse lui accorder ou lui refuser sa permission, elle s’inclina à la hâte et s’éclipsa. Une tacticienne plus avisée que je ne l’aurais cru.
« Regarde ce que tu as fait, me reprocha Roland.
— La guerre fait de nous tous des bêtes, déclarai-je solennellement.
Cette fois, ce fut le Prince de Brus qui s’étrangla, mais d’amusement. Ayant repris contenance, il me versa une tasse de ce qui ressemblait à du lait chaud — avec du miel et autre chose, peut-être des clous de girofle, à en juger par l’odeur ? — et me l’offrit, ce qui aiguisa mon regard. L’endroit était plutôt informel, mais il m’avait tout de même servi. Pour un Alamant — et celui-ci l’était, même s’il avait passé les dernières années à être le chouchou des Lycaonais —, ce geste impliquait soit une certaine intimité, soit une reconnaissance d’infériorité sociale qu’un prince de Procer n’aurait, à proprement parler, pas eu à m’accorder. Au fil des ans, les Premiers Princes avaient souvent tenté de faire passer la royauté de Callow pour un rang de noblesse inférieur à leur propre charge, équivalent à celui des petites royautés de l’ouest.
Cordelia Hasenbach n’avait jamais essayé de faire ça avec moi : même quand elle m’appelait Votre Grâce plutôt que Votre Majesté, elle sous-entendait qu’une reine de Callow véritablement digne de ce nom aurait mérité cette dernière appellation.
« Merci, dis-je lentement en penchant la tête sur le côté.
Son geste était une déclaration en soi, et il avait choisi de le faire devant plus de cinquante personnes, dont plusieurs Nommés. Le seul Nommé parmi les têtes couronnées de Procer venait de manifester publiquement, mais avec subtilité, de l’intimité et de la confiance à mon égard ; un geste qui ne serait pas sans conséquence. Je bus une gorgée, et, même si c’était trop sucré à mon goût, je me forçai à l’avaler. Frederic Goethal avait été élevé au sein des remous du pouvoir à l’époque de ce que les Procerans appelaient encore la Grande Guerre ; je ne doutais donc pas qu’il savait parfaitement ce qu’il venait de faire. Cela expliquait aussi pourquoi nous nous rencontrions ici. Et cela me laissait quelque peu redevable envers lui, même si je n’avais pas sollicité ce geste — ce qui, j’en doutais, n’était pas une coïncidence.
« Comment va l’Adjoint, si je peux me permettre de demander ? dit doucement Roland.
Je lui racontai, et la conversation dériva vers ce sujet, puis vers des banalités sur l’état de l’Arsenal — il faudrait inspecter de près les parties souillées avant que le Premier Prince puisse y mettre les pieds — jusqu’à ce que ma tasse et leurs assiettes soient vides. Le Sorcier renégat prit alors congé avec adresse, me laissant seule avec le Prince de Brus.
« Je dois avouer que je suis assez impatient, maintenant qu’on m’a laissé sortir de l’infirmerie, dit distraitement le Prince Martin-pêcheur.
— Je comprends, répondis-je.
Durant mes premières années en tant qu’Écuyer, j’avais passé beaucoup de temps à aller d’une aile des soins à l’autre.
« Peut-être accepteriez-vous de m’accompagner jusqu’à la fosse de combat du quartier des Plaisirs, Votre Majesté, suggéra le Prince Frederic. Si je ne fais pas un peu travailler mon bras, je vais finir par devenir fou.
Hum. Une demande sincère, ou simplement un prétexte pour que nous puissions parler dans un endroit plus privé ? Dans les deux cas, je n’avais guère de raison de refuser.
« Une petite marche ne me ferait pas de mal, acceptai-je.
Nous discutâmes de choses et d’autres, sans rien de particulier, pendant tout le trajet jusqu’au quartier des Plaisirs, désert à cette heure de la journée.
Il faut dire que passer devant un bordel en compagnie d’un véritable prince proceran avait quelque chose d’étrangement nouveau ; impossible qu’il ne l’ait pas remarqué, même s’il était trop poli pour le commenter. La fosse de combat était tout aussi déserte que le reste du quartier ; les gradins étaient vides et le sable intact, bien qu’à en juger par les deux épées d’entraînement laissées au bord des gradins, un serviteur ait dû passer par là. Je haussai un sourcil en voyant qu’il y avait deux épées : à moins que le Prince Martin-pêcheur ait cessé de se servir d’un bouclier, il comptait donc faire travailler son bras contre quelqu’un. Sans se presser, le blond descendit les marches et défit les sangles qui maintenaient les épées émoussées en place.
« Le Premier Prince arrivera demain, avec votre dame Dartwick, m’apprit Frederic Goethal. On m’a envoyé un message dans la nuit.
Plus tôt que prévu. Ils arriveraient le même jour que le Chevalier Blanc, alors.
« C’est bon à savoir, répondis-je avec prudence. Nous avons beaucoup à nous dire.
L’homme à la peau pâle prit l’une des épées et en testa d’abord le poids en saisissant la poignée, puis en lui faisant décrire une série de mouvements rapides.
« Vous et moi aussi, Votre Majesté, dit gravement Frederic Goethal.
Il me lança l’épée, comme je m’y attendais à moitié. Son lancer était bien exécuté ; je la rattrapai sans peine. L’équilibre ne me convenait pas tout à fait — je préférais un pommeau plus lourd et une lame plus longue —, mais j’étais de toute façon rouillée. Ça ne ferait guère de différence.
« Ça fait un moment que je n’en ai pas manié une, le prévins-je.
— C’est ce qu’on m’a dit, répondit le Prince de Brus en me détaillant sans détour, mais vos réflexes seront toujours là, et vous êtes en assez bonne forme pour vous en servir.
Dans d’autres circonstances, je n’aurais peut-être pas été tout à fait contre le fait que Frederic Goethal me dévisage de la tête aux pieds, mais ce n’était pas ce genre de regard : il évaluait mes callosités et mes muscles, pas la façon dont mes vêtements m’allaient.
« Des épées et une petite conversation, hein ? dis-je. Très bien. Ça me va.
Je descendis les marches en m’appuyant sur mon bâton ; après avoir engourdi ma mauvaise jambe d’un bref contact avec la Nuit, je bondis pour atterrir accroupie dans le sable, mon Manteau de Woe flottant autour de moi. Les bottes du Prince Frederic touchèrent le sol de la fosse un instant plus tard, avec la grâce d’un chat. Sa chemise blanche à manches longues — avec ces manches bouffantes alamannes — et son pantalon de soie lui auraient donné l’air d’un petit seigneur égaré par accident, sans la manière assurée dont il tenait sa lame émoussée. Je fis distraitement tourner ma propre épée pour délier mon poignet, réfléchissant à la meilleure approche. Il serait plus lourd et plus rapide sur ses pieds, mais cela avait été vrai de beaucoup de mes adversaires au fil des ans. Difficile de choisir comment attaquer quand je n’avais qu’une vague idée de son niveau.
« Les épées sont dégainées, mais de quoi sommes-nous censés parler ? demandai-je.
— Nous avons des ennuis en perspective, dit le Prince de Brus, et pas des plus commodes.
Toujours léger sur ses pieds, il s’approcha. Je testai sa garde d’un coup de lame qu’il laissa toucher la sienne sans y prêter davantage attention. Le blond commença à tourner autour de moi vers la droite ; je fis de même en sens inverse.
« Il va falloir être plus précis, dis-je. Ça a été un sacré mois.
Le prince fondit sur moi, son épée partant de côté dans ce que je compris trop tard être une feinte. Mais lorsqu’il frappa selon un angle aigu qui aurait dû atteindre le poignet de ma main armée, un coup sec de mon bâton le força à reculer.
« Peu chevaleresque, dit Frederic Goethal avec un sourire juvénile.
— Je ne me souviens pas avoir accepté de me battre à l’épée seulement, répondis-je avec désinvolture.
Il rit, et nous recommençâmes à tourner l’un autour de l’autre.
« J’ai décidé de ne pas porter plainte contre Hache Rouge au titre des Conditions, dit le Prince Martin-pêcheur, et je plissai les yeux, même si je n’ignore pas que cela ne signifie pas grand-chose, en fin de compte.
— Si vous comptiez vous ranger du côté du Chevalier du Miroir, cette petite scène dans la salle à manger était inutile, remarquai-je.
— C’est une décision personnelle, pas politique, admit-il. J’ai connu la haine, et je sais comme elle peut vous déformer. Hache Rouge a subi de terribles injustices, et la haine profonde qui en est née rend bien insignifiantes les souffrances que j’ai pu endurer. Je ne lui pardonne pas son attaque et je ne l’oublie pas, mais je ne voudrais pas non plus la voir mourir en mon nom.
Je fis un pas de côté, balayai le sol de mon bâton et appâtai l’attaque qui, je le savais, suivrait. Il était trop rapide pour résister à une telle ouverture ; il esquiva mon balayage d’un pas dansant et lança une estocade vers mon épaule. Je changeai ma prise, saisis le bord de ma cape de mes doigts libérés et détournai son coup dans le tissu, manquant de peu de lui arracher l’épée des mains. Mais il était agile : il se retira hors de ma portée avant que je puisse tenter de le coincer. Le rusé bâtard.
« Ça ne change rien au fait qu’elle a tué l’Enchanteur maléfique, dis-je.
— Ni au fait qu’elle a tenté de m’ouvrir la gorge, que je porte plainte ou non, reconnut Frederic de Brus. Hélas, c’est peut-être ce dernier point qui nous causera le plus d’ennuis. Je fais partie des Élus, mais je suis aussi un prince de sang et le souverain sacré de Brus. Le Premier Prince estime — et je regrette de ne pouvoir le contredire — que la personne qui a tenté de me tuer doit être jugée selon les lois proceranes.
— À n’importe quel tribunal raisonnable, elle sera condamnée à la… Je faillis dire « hache du bourreau », mais ce serait à la fois sinistre et un jeu de mots… à la corde pour le meurtre de l’Enchanteur, ce qui nous permettrait de contourner entièrement le problème.
Ce n’était pas que je ne comprenais pas le point de vue de Cordelia. L’un des Héros venait de planter une épée dans le cou d’un membre de la noblesse dirigeante de son empire ; si elle n’agissait pas, elle légitimerait le droit des Héros à faire ce genre de choses dans les années à venir. D’un autre côté, du point de vue de la Trêve et des Conditions, nous risquions de voir plus d’un déserter s’il s’avérait que nous étions tous soumis aux lois proceranes. Les gens ne faisaient tout simplement pas assez confiance à la Principauté ; et, au vu de ce que les Sœurs m’avaient montré des intrigues de Cleves, ce n’était pas sans raison. Jusqu’ici, le conflit d’autorité tacite entre les officiers des Conditions et les souverains couronnés de la Grande Alliance avait été soigneusement maintenu à l’écart de toute confrontation ouverte ; mais ce genre de désastre semblait tout indiqué pour le transformer en affrontement parfaitement explicite.
« Si les événements de l’Arsenal s’étaient déroulés autrement, cela aurait pu être une solution élégante, reconnut le Prince Martin-pêcheur. Malheureusement, le Chevalier du Miroir manie désormais la Séparation et il est lié aux Langevin de Cleves. Leur loyauté s’est émoussée tandis que leurs ambitions grandissaient.
Le Prince de Brus leva haut son épée, ses yeux bleus froids.
« Si l’on ne punit pas les Élus qui s’en prennent aux souverains, dit gravement le Prince Frederic, nous croyons que mon cou aura peut-être juste eu le temps de guérir du premier coup porté dans la prochaine guerre civile de la Principauté.