Chapitre 457
« La loyauté envers un prince indigne est une trahison envers les Dieux d’en Haut, car elle place ce prince au-dessus des enseignements des Cieux eux-mêmes. »
— Extrait de « La Foi des Couronnes », de Sœur Salienta
Quatre Nommés, trois mages et quarante légionnaires.
Ce n’était pas une troupe bien nombreuse pour partir chasser des démons, mais, dans les couloirs et les pièces étroites, être trop nombreux aurait de toute façon été un désavantage. Mieux valait pouvoir se déplacer vite sans se gêner les uns les autres que d’avoir quarante hommes de plus à jeter dans la gueule de l’ennemi. J’aurais pris davantage de mages si j’en avais eu sous la main, mais ils ne poussaient pas dans les arbres. J’avais envoyé des messagers rassembler des renforts au plus vite et les diriger vers nous, mais je doutais qu’ils arrivent à temps pour changer quoi que ce soit : que les démons aient ou non le champ libre, l’issue serait probablement déjà décidée quand la deuxième vague parviendrait jusqu’au combat.
Nous partîmes d’un bon pas tandis que je disposais nos rangs de manière à éviter qu’ils ne s’effondrent aussitôt si l’un des démons nous prenait par surprise. Une formation en mur de boucliers ne servirait à rien ; je plaçai donc en tête un dixième de réguliers, en ordre dispersé. Derrière eux se tenait l’unique dixième de lourds, leurs grands boucliers devant faire gagner du temps aux soldats postés en retrait : les arbalétriers, espacés à la fois pour pouvoir tirer sous plusieurs angles et pour laisser les Nommés se faufiler entre eux. Puis venaient ces mêmes Nommés, Hiérophante plus près de l’arrière, là où se tenaient les trois Doués dont il utiliserait les dons, et, derrière eux, notre arrière-garde de dix réguliers.
Le jeune lieutenant se trouvait à l’arrière, afin que nous ayons toujours un officier, même si le lieutenant Inger tombait au front, où elle se tenait avec l’autre dixième de réguliers.
« Pour nous quatre, dis-je aux autres Nommés, les tactiques sont assez simples. Je ne vous demanderai pas de détailler tout votre arsenal ni ne vous dirai comment vous battre, mais je veux que nous définissions nos priorités avant de trouver l’ennemi. »
Ou que l’ennemi nous trouve, ajoutai-je en silence.
« Vous êtes la commandante de bataille la plus expérimentée parmi nous, dit le Magister Repentant, et vous avez déjà affronté des démons. Votre parole ne sera pas contestée. »
Je jetai un regard à la Lame de la Miséricorde, qui hocha silencieusement la tête, et considérai que tout risque de lutte pour le pouvoir était écarté. Masego connaissait assez bien notre tâche pour ne pas discuter, mais je lui enfonçai tout de même le coude dans les côtes pour vérifier qu’il écoutait vraiment.
« Si nous avons de la chance, les démons nous attaqueront de front, dis-je. La plupart sont agressifs, d’un point de vue tactique, et c’est là qu’interviennent nos trois premières lignes : mes légionnaires les ralentiront autant que possible. »
Mes doigts se crispèrent, sachant parfaitement que ce ralentissement se ferait au prix de cadavres et de la corruption des survivants.
« C’est là que nous intervenons, repris-je. Après les tirs des arbalétriers, Lady Eliade et moi utiliserons les moyens à notre disposition pour tenter d’immobiliser le démon. Même si nous y parvenons, ce ne sera que temporaire ; Hiérophante essaiera alors de le lier. »
La Lame de la Miséricorde trépigna, comme s’il craignait qu’on l’ait oublié.
« Rien ne garantit que cela fonctionnera, poursuivis-je. Et même si c’est le cas, nous ne pouvons pas simplement laisser le démon là : il nous faut lui porter le coup fatal, et c’est la Lame de la Miséricorde qui s’en chargera. »
Tout le monde acquiesça, jusqu’à ce que le Magister Repentant penche la tête sur le côté.
« Je crois, Votre Majesté, que vous n’avez pas l’intention d’essayer d’abattre tous ces démons. »
Ce n’était pas le cas : jouer aux dés huit fois de suite contre des abominations surnaturelles était un plan de merde. C’était gentil à elle de me rassurer indirectement sur le fait qu’elle ne me prenait pas pour une idiote, cela dit.
« Non, répondis-je. Nous allons essayer de nous frayer un chemin jusqu’à la salle où se trouvait la Séparation. Hiérophante, tu veux bien expliquer pourquoi ? »
Je me penchai un peu vers lui.
« Simplement, si possible, murmurai-je. »
« Il devrait encore y avoir des fondations de protections magiques, là-bas, dit Masego. Je pourrai m’en servir pour enfermer les démons à l’intérieur avant de refermer la porte. »
Il me lança un regard irrité.
« Salle des épées bien, démons dedans », ajouta-t-il d’un ton boudeur. « Tout le monde content. C’était assez simple, Catherine ? »
« “Tout le monde content” compte cinq syllabes, répliquai-je sans hésiter. Un effort bien médiocre, tout au plus. »
« Parfois, quand tu te bats contre d’autres gens, je souhaite que tu prennes un coup », m’avoua-t-il.
« C’est de la trahison, tu sais », lui dis-je avec gravité.
« Non, répondit-il triomphalement. Tu n’arrêtais pas de dire ça à propos de toutes sortes de choses, alors j’ai mis la main sur un codex de lois callowanes. Ce n’est pas de la trahison de dire que tu ronfles non plus, contrairement à ce que tu as prétendu à Indrani. »
J’entendis le Magister Repentant tousser poliment dans sa main pour étouffer un rire, tandis que la Lame de la Miséricorde détournait le regard, les épaules légèrement secouées.
« Fais attention, lui dis-je, ou j’augmenterai les impôts sur les tours de mages. »
« Je la rendrai invisible, répliqua-t-il avec défi. Tu ne peux pas percevoir d’impôts sur une tour invisible. »
« Ne crois pas que je n’irai pas sous-traiter ça aux fées, s’il le faut, le prévins-je. »
Il me fixa du coin de l’œil, avant de hocher la tête à contrecœur.
« T’accuser de ronfler, c’est de la trahison, proposa-t-il. »
Ah, vendre Indrani au lieu d’admettre qu’il avait tort. L’une des stratégies de retraite classiques de Woe, avec le fait d’attribuer à Akua tout ce qui allait de la pluie aux erreurs de prononciation.
« Lancer des sculptures en bois sur mon mage de cour, aussi, lui accordai-je, magnanime dans ma tyrannie victorieuse. »
Il s’éclaira, mais, pour une raison ou une autre, Nephele rougit. Avait-elle lancé quelque chose à la tête de Masego ? J’étais curieuse, mais ce n’était vraiment pas le moment de poser la question. Je m’étais prêtée à ces plaisanteries en partie pour détourner notre attention à tous les quatre — et celle des soldats qui faisaient de leur mieux pour prétendre ne pas écouter — de ce qui nous attendait, pour alléger un peu l’atmosphère. Mais nous étions déjà bien avancés dans le Dépôt, et la prudence s’imposait désormais. Nous traversâmes une sorte de convergence de couloirs, comme un Petit Nœud, où les traces de combats entre Nommés et fées étaient manifestes. Nephele me le confirma quand je le lui demandai : sa bande s’était battue ici. Elle ajouta qu’il ne semblait manquer aucun corps.
Dieux, merci, putain.
Hakram s’était battu ici, je le devinais à la façon dont certaines grandes fées rocheuses avaient été tuées, mais je chassai cette pensée avant qu’elle ne s’assombrisse trop. J’avais fait tout ce que je pouvais en veillant à ce que le Concocteur soit là, afin que l’Archer puisse l’envoyer en renfort. Hormis le Médecin sinistre lui-même, elle était probablement la meilleure guérisseuse de l’Arsenal. Nous nous pressâmes, accélérant jusqu’à presque courir, et nous venions de dépasser le cadavre d’une autre fée quand un cri glaçant retentit au loin, devant nous. Je le sentis traverser mes soldats, mes alliés et mes propres os. Il avait sonné comme une voix humaine, ou du moins comme un cri arraché à une gorge humaine, mais quelque chose n’allait pas.
« On dirait qu’il y en a au moins un qui s’est échappé, dis-je en m’efforçant de garder une voix égale. Avancez prudemment, épées au clair. »
J’offris mon calme, et ceux qui en avaient besoin s’en emparèrent. Inutile de nous haranguer : une simple assurance ferait mieux l’affaire. Du coin de l’œil, je surpris Nephele en train d’observer la nuque de mes soldats, et haussai un sourcil. C’était un homme, à en juger par son teint pâle et ses joues rouges.
« Lady Eliade ? » demandai-je.
« Veuillez faire halte », me pria-t-elle à voix basse.
Je m’exécutai. Un instant plus tard, le Magister Repentant se trouvait aux côtés du légionnaire et lui demandait la permission de lancer un sortilège exploratoire. La lueur qui brillait au bout des doigts de l’enchanteresse était à peine visible, et elle ne prononça aucune incantation. Mais, un instant plus tard, elle retira sa main, le visage grave.
« Nous avons affaire à un Briseur d’Hôte, Nephele Eliade annonça-t-elle. »
Je regardai Masego, dans l’attente d’explications.
« Démon de la Terreur, dit Hiérophante. Je connais mal leur espèce ; peu de gens à Praes en ont jamais invoqué. »
Mes doigts se crispèrent à ces mots.
« Ils sont si dangereux que ça ? » demandai-je en baissant la voix.
Si l’Empire les jugeait trop risqués pour être utilisés, notre petite troupe était mal partie.
« Non, répondit Masego. Mais on sait que les Démons de l’Excès peuvent les absorber, ce qui en faisait un choix très impopulaire parmi les diabolistes. »
Sans doute la noblesse des Terres désolées considérait-elle cela comme une faute de goût, à l’instar d’un bracelet criard ou d’un poison floral utilisé pendant la cour d’hiver. Nephele semblait fascinée et écœurée par ce qu’elle venait d’entendre, mais elle se concentra sur les dangers qui nous attendaient.
« Je les connais, Votre Majesté, me dit le Magister Repentant. Le Magistère stygien les a utilisés à la guerre, autrefois. »
J’acquiesçai avec reconnaissance et fis signe à la Lame de la Miséricorde de cesser de se tenir à l’écart de la conversation et de s’approcher pour bien entendre.
« À quoi devons-nous nous attendre ? demandai-je.
— À la peur, essentiellement, répondit Nephele. Elle peut se transmettre par le son ou la vue, mais, comme chez tous ceux de son espèce, le contact direct a l’effet le plus puissant. »
« Ça a l’air dangereux et potentiellement mortel, mais pas terrifiant, dis-je. Ce qui, vu mes expériences passées avec les démons, me laisse penser que quelque chose m’échappe. »
« La contamination est permanente, Catherine, me rappela Masego. »
Je clignai des yeux, puis compris enfin. Il voulait dire que la peur ne disparaîtrait jamais, et que la contamination — la peur — ne ferait qu’empirer à chaque cri, chaque aperçu, chaque contact. Oui, voilà qui ressemblait davantage à la saloperie ignoble à laquelle je m’attendais.
« Voilà qui explique tout, marmonnai-je sombrement. À quelle vitesse la peur s’intensifie-t-elle ? »
« Mon peuple dit qu’elle progresse en trois étapes, répondit le Magister Repentant. La peur, qui peut encore être traitée par la Lumière et l’alchimie. L’effroi, qui pousse les hommes à fuir sans qu’ils puissent jamais s’arrêter. Et la terreur, qui brise l’esprit et ne prend fin qu’à la mort. »
Charmant. Et ce combat commençait à ressembler à un sacré casse-tête.
« Donc, on ne peut même pas le regarder, dis-je lentement. »
« Il existe des enchantements qui protégeraient les gens de ses effets, du moins pas longtemps et pas contre un contact direct, répondit-elle, avant de se mordre la lèvre. Mais je ne suis pas en état de les lancer, pas sur autant de monde. J’ai bien un artefact dont l’effet est similaire, mais je ne l’ai pas conçu pour affronter des démons et il ne protégera pas près de cinquante personnes plus de quelques instants. Il n’en a pas la puissance. »
« Tracez la formule de l’enchantement dans les airs, dit Masego. »
La magister se tourna vers moi et j’acquiesçai. Ses doigts fins laissèrent dans l’air des traces cuivrées que Hiérophante étudia un instant avant d’acquiescer vivement.
« Maintenant, votre artefact », ordonna-t-il.
Nephele, qui avait surmonté son hésitation, présenta une bague en métal pâle et argenté, sertie de pierres translucides dont l’éclat n’avait rien de naturel.
« Ah, je vois, marmonna Masego. Un sortilège de torture à l’origine, n’est-ce pas ? Pour empêcher l’esprit de céder sous la douleur. Les traces de la formule sont encore là. »
Le Magister Repentant, le visage devenu livide, acquiesça en silence.
« C’est faisable, décida Hiérophante. Donnez-moi un instant. »
Sans cérémonie, il tendit la main vers l’un des mages procerans et s’empara de sa magie d’un brusque mouvement de volonté, puis il extraya avec bien plus de précaution la sorcellerie de l’artefact de l’enchanteresse. Des lumières s’élevèrent en tournoyant et prirent la forme de runes — plusieurs se frayèrent un chemin hors de mes pensées, ce qui sentait la Haute Arcane — puis se réarrangèrent sous les doigts dansants et la langue claquante de Masego, qui finit par laisser échapper un petit bruit de satisfaction. Les runes se replièrent sur elles-mêmes et formèrent une série de petits points lumineux qui replongèrent dans la bague.
« Voilà, dit Hiérophante. Elle protégera cinquante personnes pendant un quart d’heure, mais le contact avec un démon annulera définitivement cette protection. Elle se brisera aussi après usage, Catherine, alors ne la gaspille pas. »
Le Magister Repentant le regardait comme s’il venait de renverser un château en soufflant dessus, partagée entre l’incrédulité et l’admiration. J’oubliais parfois à quel point Masego était brillant, exceptionnel même parmi un peuple dont le talent pour la sorcellerie était légendaire. Je le remerciai et transmis ce que nous avions appris aux deux lieutenants, qui se chargèrent à leur tour d’en informer leurs soldats. Nous reprîmes notre avance et je boitais, la bague serrée entre mes doigts. Nous tournâmes deux fois avant qu’un autre cri retentisse ; avant même qu’il ne s’achève, je brisai l’artefact. Le démon semblait assez proche pour que cela se justifie. Une pulsation de lumière et de chaleur me traversa, puis une sensation comme de la laine dans mon esprit.
« Le quart d’heure commence ! criai-je. On en finit vite. »
Le troisième tournant que nous prîmes, quelques battements de cœur plus tard, nous révéla l’abomination qui nous attendait. Elle était loin — savait-elle que la distance jouait en sa faveur ? — et pour l’instant immobile, du moins autant qu’une chose pareille pouvait l’être. La Corruption avait déformé la chair de façon répugnante, mais cette créature était d’une autre nature. En son cœur se trouvait un corps noir et délavé qui évoquait un serpent ou une limace, mais l’essentiel de sa masse était composé de voiles noirs translucides qui s’étendaient comme des traînées, des queues et des ailes, toujours en mouvement. Cinq yeux ronds comme des lunes, deux inclinés de chaque côté et un plus grand au sommet, nous fixaient comme le faisceau d’un phare dans le brouillard. Derrière elle, j’aperçus au sol de délicates traînées semblables à de la fumée liquéfiée. Du sang venu d’une blessure, ou des sécrétions ?
« Ne marchez pas sur les traînées, prévins-je. »
Mes soldats n’eurent probablement pas le temps d’entendre la suite de mon avertissement : avant que j’aie fini de parler, certaines couches de voiles du démon formèrent une bouche triangulaire entre ses yeux, puis il se mit à hurler. Je sentis l’enchantement protecteur qui m’entourait commencer à s’effriter, comme un parchemin picoré par un essaim d’insectes. Le cri ne s’interrompait pas : le démon n’avait pas besoin de respirer. Et notre combat commença. Je tendis la main vers la Nuit tandis que Masego arrachait coup sur coup leur pouvoir à nos mages, mais le premier sang fut versé par mes arbalétriers. Sans hésiter, ils levèrent leurs armes et tirèrent une salve ordonnée : sept des dix carreaux atteignirent l’ennemi.
Quatre traversèrent les voiles, dont un qui passa par la « bouche », mais ils les traversèrent comme s’il s’agissait de fumée et finirent leur course en claquant contre la pierre, plus loin. Les trois derniers, en revanche, s’enfoncèrent dans la chair sombre au cœur du monstre et y restèrent fichés. Le démon n’avait sans doute pas été blessé, mais il réagit tout de même, tandis que de la fumée liquide suintait de sa chair autour des carreaux. Des couches et des couches de ténèbres translucides se déployèrent, se divisant en ailes, en membres et en crochets, tandis que le démon rampait sur le mur jusqu’au plafond avec une légèreté contre nature.
« Kytima, lança le Magister Repentant, une fine baguette de fer à la main. »
La tige de métal frémit et cracha une salve de sorcellerie transparente qui frappa le corps du démon tandis que je commençais à façonner la Nuit accumulée et que Masego entonnait une incantation en langue des mages. Le Briseur d’Hôte fut projeté du plafond ; il glissa et chuta, mais atterrit en contrebas avec l’agilité d’un insecte. Il hurlait toujours. Quand une autre salve de carreaux fut tirée sur lui, au lieu de chercher à l’éviter, le démon se contenta de convulser. Les quatre carreaux qui avaient goûté à sa chair furent éjectés. J’abandonnai précipitamment la cage de Nuit que je façonnais pour former plutôt une grande faux qui dévierait les projectiles. Mais lorsque la Nuit tourbillonnante toucha le premier carreau ensanglanté, elle s’évanouit.
Sve Noc l’avait arrachée de force à mon emprise avant qu’elle ne puisse entrer en contact avec lui.
Ô Dieux sans Merci, compris-je. Ils sont la Nuit, ou quelque chose d’assez proche. Ils craignent donc qu’elle ne soit contaminée et ce que cela entraînerait lorsqu’elle leur reviendrait. Cette crainte n’était pas dénuée de raison, je le savais, mais cette pensée m’apparaissait creuse et amère tandis que je regardais les quatre carreaux se diriger vers des cibles inquiétantes. L’un ricocha sur un bouclier levé juste à temps, mais les autres s’enfoncèrent dans la chair — cou, coude ou genou, les points faibles de l’armure que la force brute pouvait traverser.
Mes soldats hurlèrent si fort que même les cris incessants du démon ne parvinrent pas à les couvrir.
J’aperçus leurs yeux se révulser, la panique absolue qui les saisissait tandis que l’écume leur montait aux lèvres et que leurs propres cris propageaient l’infection du démon. Réprimant un grondement de rage amère, je projetai la Nuit et fis exploser une grosse masse dans les airs, près de l’oreille du soldat le plus proche. Je ne saurais dire si l’onde de choc le tua ou le plongea dans l’inconscience, mais, avant que je puisse en neutraliser un deuxième, les carreaux qui avaient atteint le démon plus tôt trouvèrent de la chair et mes doigts se crispèrent de consternation.
« Arrêtez de tirer ! hurlai-je, mais la cacophonie couvrit ma voix. »
Hiérophante se tenait parfaitement immobile derrière moi, seuls ses lèvres remuant.
« Kytima ! » cria de nouveau le Magister Repentant, repoussant encore le démon.
Je mis un autre soldat à terre d’une détonation, mais le troisième contaminé avait pris la fuite. Quand les lourds lui barrèrent le passage, il se mit à les frapper à l’aveuglette, toujours hurlant à pleins poumons. Le démon avait atterri presque à plat ventre après avoir été repoussé par Nephele et, au lieu de se redresser de toute sa hauteur, il resta au sol et se mit à ramper vers nous, mer de queues et de tentacules glissant sur la pierre. Dieux, cette vision, rien que… Un battement de cœur plus tard, ses voiles s’ouvrirent comme la queue d’un paon, et les carreaux qu’il venait de recevoir repartirent dans notre direction. Cette fois, j’étais prête : des orbes de Nuit suspendus dans les airs explosèrent l’un après l’autre et dévièrent les projectiles contre les murs.
Je ne compris que trop tard que la menace principale m’avait échappé : l’un des lourds venait d’abattre le dernier soldat contaminé, et son sang jaillit, semblable à de la fumée liquide. Le soldat en armure se mit à hurler à son tour, agrippant le cadavre et convulsant, projetant ainsi du sang-fumée partout. Je perdis quatre lourds en un battement de cœur, mais ce qui m’inquiéta bien davantage fut la goutte qui atterrit sur la joue d’un arbalétrier. Je le tuai sans hésiter, les dents serrées au point de me mettre la bouche en sang, puis je vis la Lame de la Miséricorde passer près de moi en courant et jurai avec colère.
« Il faut y aller maintenant ! cria le garçon en chargeant, son espadon traînant derrière lui. »
Mais le démon n’avait cessé de bouger et avait profité du chaos pour avancer. Porté par ses membres voilés, il se faufila entre les derniers réguliers de l’avant et franchit la brèche hurlante dans les rangs des lourds. La Lame de la Miséricorde abattit son épée sur lui, brillante de Lumière et aveuglante de rapidité, mais elle ne trancha que des couches translucides tandis que le corps du démon roulait parmi les arbalétriers. Un, deux, trois, quatre… Je tissai sept orbes de Nuit et les fis exploser en un cercle perpétuel, que je reformais dès qu’il se brisait afin de maintenir l’abomination prisonnière. Mais des tentacules jaillirent et la Nuit se dispersa de nouveau, tandis que Sve Noc fuyait la souillure démoniaque. Mon pouvoir était celui d’une voleuse, pas d’une soldate, et mes légionnaires en payaient désormais le prix.
La créature, toujours hurlante, se rua sur Masego, qui continuait de murmurer, mais le Magister Repentant la repoussa — du moins en partie, car elle s’y attendait et ne fit que tourner sur elle-même, étant composée en grande partie de matière translucide. Je fis tourbillonner la Nuit derrière elle pour l’aspirer à reculons, mais un battement d’ailes la maintint en place, et le Magister Repentant dut repousser une autre main tendue, en hurlant le même mot de pouvoir d’une voix rauque. La Lame de la Miséricorde se retourna, tailladant au passage un régulier contaminé, puis frappa le démon dans le dos. Mais la Lumière, dont l’éclat s’intensifiait, dévora mon propre sortilège : le démon tomba au sol et un long membre jaillit, transperçant le torse du Magister Repentant.
Nephele se mit à hurler, le visage déformé par une terreur absolue, une vision qui me hanterait jusqu’à ma mort, et le coup de la Lame de la Miséricorde fléchit en entendant son cri. La Lumière trembla, le démon fut de nouveau tiré en arrière par le vortex, dont je n’avais pas interrompu l’action, et son membre se déploya en une douzaine d’ailes noires translucides qui s’agrippèrent aux flancs d’Antoine de Lange avant d’être arrachées. Était-il… Non. Son armure, me dis-je, son armure avait dû être assez épaisse pour empêcher le sang de couler.
« Fleuves asséchés et montagnes brisées, dit Hiérophante d’une voix calme qui fendit le chaos comme une lame. Chars dispersés et soleil ravi : je t’ordonne de rester immobile. »
Le démon se figea. Immédiatement et totalement, comme si la Création elle-même venait de le décréter.
« Maintenant, hurlai-je par-dessus les cris, maintenant, Antoine ! »
« Brûle, créature maudite ! siffla la Lame de la Miséricorde, et son épée brilla de nouveau tandis qu’il l’abattait. »
Le démon de la Terreur était aveuglant à regarder tandis que la lame le traversait. Les voiles s’évaporèrent, la chair noire frémit et bouillonna avant de partir en fumée tandis que la colère des Dieux d’en Haut s’abattait sur l’abomination et l’éradiquait par l’entremise de leur champion élu. Comme un soleil à son zénith, la Lumière engloutit tout le couloir et chassa ma Nuit. Quand elle s’effaça, il ne restait du démon que les conséquences de son passage : des soldats hurlants, que j’assommai aussi doucement que possible à l’aide d’orbes tourbillonnants, et une victime de plus. Nephele Eliade s’était affaissée au sol et saignait, mais son sang s’assombrissait. Bientôt, pensai-je, il ressemblerait à de la fumée liquide.
Elle se mordit la lèvre jusqu’au sang pour étouffer le cri, puis tourna vers moi un regard implorant. Je savais ce qu’elle me demandait.
« Je suis désolée, murmurai-je en levant mon bâton. »
Je fis vite, assez vite pour qu’elle ne souffre pas. C’était le moins que je puisse faire.
« Occupe-toi de la contamination, dis-je à Masego sans me retourner. Je t’en prie. »
Je le sentis acquiescer sans me retourner et le laissai s’en charger, tandis que les flammes rugissaient et que je fermais les yeux. C’était une faiblesse, mais je me l’autoriserais. Juste cette fois. J’aurais seulement voulu que, même les yeux clos, la seule chose que je voie ne soit pas l’expression de soulagement reconnaissant dans les yeux de Nephele Eliade tandis que je la tuais. Je ne m’accordai cependant que quelques instants. Ce n’était pas le moment de m’apitoyer. Nos pertes avaient été… cruelles. Le Magister Repentant était morte, et nous avions aussi réduit en cendres six de nos dix lourds, deux de nos dix arbalétriers et huit réguliers. Près de la moitié de notre troupe avait péri à son premier engagement.
Contre un démon, on ne pouvait même pas parler d’un mauvais coup de dés.
Avant que les cendres ne refroidissent, nous repartîmes, en évitant soigneusement les traînées de contamination que le démon avait laissées derrière lui. Cela ralentissait notre progression, mais nous approchions de la partie du Dépôt où nous attendait la Séparation. Nous nous autorisâmes un léger détour en empruntant, à un carrefour où nous étions tombés, le couloir qu’avait pris le démon de la Terreur, afin de ne pas avoir à enjamber sans cesse la mort et pire encore en nous pressant. Je restai sur mes gardes tout du long, mais ce ne fut pas un démon que nous rencontrâmes. C’était une femme aux yeux violets saisissants, les cheveux noirs tirés en chignon. Je ne la connaissais pas de vue, mais on m’avait décrit le Concocteur et son apparence était assez singulière. Ce qu’elle traînait derrière elle me noua la gorge.
Une civière de fortune sur laquelle reposait un orque.
Il me fallut un instant pour reconnaître Hakram : il n’était plus qu’une plaie à vif, sanglante. Sa chair avait été tranchée avec une précision et une brutalité contre nature, de la cuisse jusqu’au côté, où ses côtes désormais visibles apparaissaient, puis jusqu’au moignon de l’épaule, celui du bras qu’il s’était autrefois mutilé pour Vivienne. Il semblait à moitié mort, la peau pâle et blême, la sueur couvrant son corps dépouillé de son armure. Ses blessures ne saignaient pas, me sembla-t-il, mais il n’était pas non plus le moins du monde guéri.
« Dieux d’en Haut, souffla la Lame de la Miséricorde. »
« Hiérophante, commençai-je, mais Masego était déjà en mouvement. »
Il dépassa le Concocteur, dont le visage n’exprimait que le soulagement de nous voir arriver, et je dus m’entretenir avec elle pendant qu’il s’occupait de notre ami.
« Il va survivre ? lui demandai-je, même si ce n’était pas la question la plus urgente. »
« Pendant une heure, répondit le Concocteur. Si je l’amène au Médecin sinistre avant, il s’en sortira. »
J’expirai. Au moins, il y avait ça.
« Lieutenant Inger, appelai-je. Nos lourds vont aider le Concocteur à transporter le seigneur Adjoint à l’infirmerie du Nœud. »
« Bien, madame », salua sobrement l’orque avant de transmettre les ordres.
« Et le Chevalier du Miroir ? demandai-je à la vilaine. »
« Il fait de son mieux pour contenir la situation, grimaça le Concocteur. Quand je suis partie, la Lance Vagabonde était toujours en vie et elle a insisté pour rester après avoir pris une potion. »
J’acquiesçai.
« Combien de démons ? insistai-je.
— Je n’ai pas pu le déterminer, admit le Concocteur. Ils ont atteint les fées, c’était… »
Elle frissonna au souvenir.
« Je ne serais pas restée, même si on me l’avait demandé, reprit l’alchimiste aux yeux violets. Ils ne nous ont pas poursuivis ; au moins l’un d’eux doit donc encore être en vie. »
Je crispai les doigts, puis les détendis. Ce n’était pas forcément de bon augure, mais c’était mieux que rien. Il faudrait s’en contenter.
« Tout ce qu’il vous faut pour le garder en vie, dis-je en m’efforçant de ne pas regarder Hakram, de peur que ma voix ne tremble, vous l’aurez. Utilisez mon nom s’il le faut. »
Elle inclina la tête en signe de reconnaissance.
« Concocteur, ajoutai-je d’une voix basse, je vous suis redevable. Je ne l’oublierai pas. »
Elle me dévisagea, l’air songeur.
« Moi non plus, Votre Majesté, répondit-elle. »
Masego revint vers moi au moment où le Concocteur et son escorte de quatre lourds — dont deux portaient la civière — s’éloignaient.
« Il a été frappé par un démon, mais je ne saurais dire lequel, m’expliqua Hiérophante. La Séparation a servi à découper sa chair, probablement pour arrêter la propagation de la souillure. Il survivra si on le soigne comme il faut, mais ses membres ne pourront pas être rattachés. »
J’expirai. Hakram vivrait. Masego lui-même me l’avait dit, et je ne doutais pas de sa parole. Nous nous occuperions du reste une fois l’horreur renvoyée dans le trou d’où elle avait rampé. Nous poursuivîmes notre route, notre troupe encore réduite, jusqu’au seuil de la folie. Je m’étais attendue à trouver deux Nommés au bord de l’anéantissement, ou peut-être un Chevalier du Miroir combattant désespérément, dévoré par le chagrin après la perte de sa compagne. Mais ce qui nous attendait était tout autre.
À l’approche de ce qui avait été le lieu de repos de la Séparation, nous pénétrâmes dans un charnier.
Les cadavres les plus proches étaient ceux de fées, ou du moins l’avaient été. Plusieurs corps avaient été tailladés, certains déformés par ce que je reconnus comme la Corruption ; même les fées mortes avant d’être englouties par la souillure démoniaque offraient un spectacle sinistre. Tranchées de la tête à l’entrejambe ou à travers le torse, elles répandaient du sang ou une demi-douzaine d’autres substances, tandis que leurs visages restaient figés en de hideuses grimaces de surprise ou de colère. Mes bottes pataugeaient dans le sang tandis que j’avançais, mais aussi dans d’autres choses : des feuilles rouges, nées autant de l’automne que de la mort, collaient à leurs semelles. Des pierres précieuses et des hampes de bois brisées, de la soie et des armures oniriques fracassées jonchaient le sol. La Cour d’Automne était venue en force pour affronter le Chevalier du Miroir, et il l’avait massacrée.
Plus loin reposait une chose qui ressemblait à un placenta difforme, tailladé et brûlé jusqu’à ne plus représenter une menace. Les restes d’un démon, pensai-je tandis que nous avancions tous parmi les morts. Un autre avait été enfoncé dans un trou creusé dans le mur ; la pierre et le cadavre avaient été tellement calcinés qu’on ne distinguait plus de quelle sorte de démon il s’agissait. Au-delà, quelques marches menaient à des grilles d’acier ouvertes et aux derniers soubresauts de folie qui se déchaînaient derrière. Aux grilles, où le Chevalier du Miroir et la Lance Vagabonde avaient dû tenir bon, les restes noircis et éparpillés de deux autres démons étaient visibles. Les combats faisaient encore rage plus loin, au-delà des trois traînées de chair brûlée dont la vue me remuait le cœur, et du… trou auquel penser faisait mal à l’esprit. C’est là que je trouvai d’abord la Lance Vagabonde, l’héroïne levantine appelée Sidonia, toujours pieds nus et tenant sa longue lance, d’où elle lançait de temps à autre une petite décharge de Lumière pour empêcher le dernier démon de s’enfuir.
Le visage de Christophe de Pavanie était calme, mais son regard dur. De la tête aux pieds, il était vêtu d’une armure d’argent poli qui le rendait difficile à suivre des yeux : il était rapide, plus rapide qu’un homme portant une armure aussi lourde aurait dû l’être, et les plaques miroitantes brouillaient ses mouvements, même pour un regard attentif. Son bouclier était éblouissant, reflétant parfaitement tout ce qu’il contemplait, mais c’était l’épée dans sa main qui me fit dresser les cheveux sur la tête. Elle sifflait doucement en fendant l’air même quand elle ne bougeait pas ; la Séparation trancha une forme tordue de mercure mouvant comme du beurre. Le démon hurla et tenta de fuir en contournant le héros, mais la Lance Vagabonde le repoussa d’un éclat de Lumière. Une fois, deux fois, trois fois, le Chevalier du Miroir frappa, son armure brûlant de radiance tandis que le démon se consumait jusqu’à n’être plus qu’un amas de restes en fusion sous l’éclat du reflet.
Je n’avais apparemment plus à craindre que la folie n’engloutisse tout l’Arsenal, ce qui était un soulagement.
Moins réjouissant, le nouveau péril que cette journée avait déposé à ma porte : si j’affrontais le Chevalier du Miroir, maintenant, je croyais bien que je pourrais perdre.