Chapitre 456
« Livrer bataille, c’est comme être forcé d’épouser l’une de deux sœurs laides : même si l’on obtient la moins repoussante des deux, l’affaire reste désastreuse du début à la fin. »
— Princesse Clothilde d’Arans, la Prudente
C’était subtil, mais dès lors qu’on le cherchait, le changement sautait aux yeux. Le lieu avait désormais un certain poids qui lui avait jusque-là fait défaut, une résistance à la puissance qui s’était auparavant relâchée. Je trébuchai et Masego se tourna à moitié vers moi, comme s’il allait me poser une question, mais ses yeux de verre ne faisaient en réalité que me fixer à travers sa propre tête.
« Je crois que les protections viennent d’être rétablies, dis-je.
— Possible, reconnut le Hiérophante. Puis-je ? »
Je hochai la tête en réprimant une grimace, et l’air frémit sous la puissance de son aspect. Le Hiérophante usa de sa volonté pourarracherla Nuit à mon emprise, comme il l’avait fait plus tôt lorsque nous avions piégé l’Intercesseuse, et je lui opposai une résistance de façade avant de le laisser l’emporter. Nous avions découvert que les choses fonctionnaient mieux lorsqu’il prenait le contrôle en remportant un conflit, même si la résistance était pour l’essentiel cérémonielle. Je n’aimais guère sentir mon pouvoir m’être arraché, ni perdre, d’ailleurs : je n’avais jamais aimé la défaite, même lorsque la véritable victoire consistait à perdre le combat. Masego façonna la Nuit en minuscules pointes, recueillant avec une finesse que je ne parvenais pas à imiter, malgré tous mes efforts, de petites gouttelettes semblables à de la rosée, puis les fit exploser l’une après l’autre. Il faisait varier la taille des pointes selon quelque calcul ésotérique, observant attentivement les détonations ; ce ne fut qu’une fois la dernière évanouie qu’il hocha lentement la tête.
« Quelqu’un a activé les protections d’urgence, m’annonça le Hiérophante. Réparer les véritables réseaux prendra du temps et nécessitera des cabales de mages, mais celles-ci suffiront à empêcher de nouvelles incursions d’entités extradimensionnelles. »
« Ça les empêchera de sortir ? demandai-je.
— Tant qu’elles ne forcent pas l’un des passages désignés, oui, répondit Masego. Je ne peux toutefois pas parler avec certitude : des fées suffisamment puissantes peuvent enfoncer ce genre de protections par la force brute, et les démons requièrent généralement des protections conçues spécialement pour eux. »
« Il y a peut-être huit démons en liberté, Zeze, jurai-je. Il faut les contenir, et vite. »
Le grand mage m’adressa un sourire rassurant.
« Ne vous inquiétez pas, ils ne s’échapperont pas dans la Création, dit-il. Dans presque tous les cas observés, ils dévorent d’abord toute la dimension de poche avant d’essayer d’en sortir. »
« Et, repris-je lentement, juste pour être sûre, par “dimension de poche”, tu entends l’Arsenal, dans le cas présent ? »
« Oui », répondit-il avec un sourire, visiblement ravi que j’aie compris.
« L’Arsenal, où nous nous trouvons, avec tous ces gens et ces artefacts inestimables ? » poursuivis-je.
« Oui, confirma encore Masego. Alors ne vous inquiétez pas : si les démons parviennent à entrer dans la Création, nous serons morts depuis longtemps — ou du moins, nous n’aurons plus vraiment conscience de nous-mêmes, devenus des vecteurs vivants de l’infection démoniaque. »
Il avait encore du chemin à faire avant de devenir vraiment rassurant, songeai-je, mais au moins, il avait bon cœur.
« Eh bien, voilà qui est… intéressant, marmonnai-je. Ça t’ennuierait de me rendre la Nuit ? »
« Bien sûr », acquiesça le Hiérophante.
Il obéissait aussitôt quand je le lui demandais, mais je trouvais révélateur qu’il gardât toujours la Nuit jusqu’à cet instant précis. Indrani m’avait dit qu’il avait bien supporté la perte de sa magie et, d’après ce que j’avais pu observer, j’avais tendance à partager son avis. Mais personne ne subissait une perte aussi brutale sans en garder des cicatrices. Personne n’aimait perdre son pouvoir, surtout lorsqu’on avait été doué pour s’en servir, et peu de mages avaient été plus talentueux que Masego.
« Allons-y, dis-je. Plus tôt nous arriverons au Nœud, mieux ce sera.
— Je ne sais toujours pas pourquoi nous y allons, me rappela Masego. »
Il se mit néanmoins en route ; je me traînai à sa suite. Ça ferait l’affaire.
« Le Médecin sinistre s’y trouve, dis-je.
J’avais pris soin de l’y affecter aux soins des blessés, au carrefour de l’Arsenal, avant de disparaître.
— Il a déjà soigné votre blessure, fit remarquer le Hiérophante. »
Ma main faillit se porter à la marque encore sanglante sur mon cou, là où le couteau du Moine Déchu s’était enfoncé dans ma chair. La surprise avait été particulièrement désagréable. Je n’étais pas idiote : je m’étais doutée qu’un traître s’en prendrait à moi, mais les pièges métaphysiques de Nuit que j’avais disposés dans l’escalier après la montée du Poète et du Moine ne m’avaient pas avertie du coup de poignard dans le dos. J’avais perdu toute emprise sur la Nuit, peut-être à cause d’un aspect du Moine, et elle avait jailli de moi en une mer de flammes noires. Elle avait contourné le Moine Déchu — j’avais senti qu’il essayait en vain d’en prendre le contrôle — mais la chaleur l’avait tout de même un peu brûlé. En revanche, elle avait tué toutes les fées qui se trouvaient au pied du Beffroi. Cela avait suffi à le faire fuir, grâce aux Corbeaux ; car s’il était resté…
Après le coup, j’avais été incapable de contrôler la Nuit pendant un bon moment, et j’avais frôlé la mort par hémorragie de plus près que je ne voulais l’admettre. Même après avoir recouvré ma maîtrise, le mieux que j’avais pu faire avait été d’empêcher les veines tranchées de me tuer en gelant la circulation de mon sang, puis de boiter jusqu’au guérisseur le plus proche : le Médecin sinistre. Roland aurait peut-être pu m’aider, mais tant qu’il restait des fées là-haut et que d’autres traîtres pouvaient rôder, c’était risqué. Plus simple de feindre ma propre mort et de glisser le couteau du Moine dans le cadavre qui me ressemblait le plus parmi ceux à ma portée. Je m’étais dit que cela avertirait l’Archer lorsqu’elle viendrait me chercher, et je ne m’étais pas trompée : elle avait compris mes intentions sans que nous échangions un mot.
« Catherine ? dit doucement Masego.
Je secouai la tête. Mes pensées vagabondaient, autant à cause de la perte de sang que de l’épuisement.
« Je l’y ai envoyé comme une sorte de phare, expliquai-je à Zeze. C’est un guérisseur, installé à un endroit connu et facile d’accès. Tous les Nommés impliqués dans mes conflits indirects avec l’Intercesseuse… »
« Ces escarmouches, dit prudemment le Hiérophante, comme s’il essayait le mot.
— J’essayais de protéger des choses, ou des gens, et elle cherchait à les détruire, confirmai-je. Si quelqu’un a été gravement blessé sans mourir, il se dirigera vers le Nœud et le Médecin sinistre : il est là, bien en vue, et manifestement prêt à aider. »
« Un phare pour rassembler les gens, dit Masego en fronçant les sourcils, ses yeux roulant tandis qu’il réfléchissait. En nous y rendant, nous apprendrons donc ce qui s’est passé pendant vos “escarmouches”. »
« J’en ai une vague idée, dis-je. Si les cartes disaient vrai, du moins. Mais ça devrait me donner rapidement des informations détaillées, oui. Et il y a autre chose. »
Il se tourna à moitié vers moi sans rien dire ; son invitation était muette.
« Il y aura des mages et des soldats, ainsi que des Nommés, dis-je. Si nous voulons contenir les démons et les fées avant que la situation empire, nous aurons besoin d’eux tous. »
Je n’avais aucune envie de me frotter à nouveau aux démons. J’espérais qu’Hakram ne serait pas trop grièvement blessé par ce que le Barde avait manigancé pour lui faire subir, songeai-je en crispant les doigts. Une jambe perdue, un bras, peut-être un œil ? Bon sang, pourquoi fallait-il toujours que ce soit lui qui paie de sa chair pour nos erreurs ? Le Chevalier du Miroir aurait pris l’épée ; avec un peu de chance, il aurait donc abattu une partie de nos adversaires avant notre arrivée. Avec moins de chance… Eh bien, mieux valait se préparer à devoir tuer un Christophe de Pavanie corrompu, armé d’une épée forgée pour tuer un dieu mineur. Dans la mesure où l’on pouvait se préparer à ce genre de chose. Ces sombres pensées ne me quittèrent pas tandis que nous traversions des couloirs de pierre presque identiques, pressés autant que possible sans courir.
Le Nœud était en pleine effervescence lorsque nous y débouchâmes depuis l’un des couloirs supérieurs. Le Médecin sinistre avait organisé, avec les fournitures de l’Arsenal, ce qui ressemblait à une impressionnante infirmerie de campagne. La moitié des lits de camp étaient occupés par des soldats ; seuls les moins gravement blessés restaient éveillés, les autres étant placés sous un sort de sommeil. Des prêtres et des mages s’agitaient partout, mais le Médecin sinistre lui-même s’occupait de deux lits à l’écart des autres, et l’un de l’autre. À plus d’un titre, songeai-je, car l’une des personnes alitées était attachée par des sangles de cuir et une demi-douzaine d’arbalétriers la tenaient en joue en permanence. Mauvais signe. Les guérisseurs usant de sorts et de Lumière s’écartèrent pour nous laisser passer, nous lançant des paroles auxquelles je ne prêtai qu’une attention distraite tandis que nous nous dirigions vers le Médecin. Ma crainte se confirma.
« Merde, marmonnai-je.
L’un des deux blessés était Frederic Goethal, le Prince de Brus. Le Prince Martin-pêcheur aussi, mais c’était son autre titre princier qui risquait de nous causer des ennuis dans les jours à venir.
« Votre Majesté, me salua le Médecin sinistre. Je suis heureux de vous voir en bonne santé.
— Moi aussi, répondis-je. Ai-je raison de supposer que la femme attachée est Hache Rouge ? »
« Oui », répondit Masego avant que l’autre Vilain ait pu le faire.
Le Médecin lança au Hiérophante un regard légèrement irrité, mais hocha la tête.
« Ses particularités imposaient naturellement que les premiers soins soient prodigués par des prêtres, m’expliqua-t-il. Mais j’ai poursuivi le traitement à l’aide d’alchimie, qui ne semble pas avoir d’effet sur elle.
— À quel point est-ce grave ? demandai-je.
— Le prince Frederic gardera une cicatrice sur le côté du cou, mais rien de plus, répondit-il. L’intervention stabilisatrice du Magister y a contribué, mais une autre forme d’intervention semble aussi avoir joué. Il a été frappé avec sa propre épée, dont l’acier semble imprégné d’une sorcellerie qui la rend réticente — sinon incapable — à tuer son porteur. Le coup était profond, mais n’a pas atteint la jugulaire. »
Je jetai un regard à Masego, qui hocha la tête.
« La Forgeronne amère — je ne parle pas de Helmgard, mais de son frère — en serait capable, dit le Hiérophante. Il possède le Don, et sait s’en servir. »
Dieux merci. J’aimais plutôt bien le Prince de Brus et, indépendamment de cela, sa mort aurait provoqué un désastre politique d’une ampleur légendaire.
« Et Hache Rouge ? demandai-je.
— Elle oscille entre la vie et la mort, répondit sans détour l’homme à la peau jaunâtre. Elle a reçu vingt-trois carreaux d’arbalète, dont un lui a transpercé le foie et deux les poumons. Si l’un d’eux avait dévié d’un peu plus d’un centimètre, il lui aurait traversé le cœur et elle serait morte avant d’arriver ici. »
Mon regard se posa sur la femme en question, étendue sur son lit. Elle n’avait rien d’impressionnant — mais personne ne le paraissait après avoir perdu autant de sang. Des cheveux bruns, la peau hâlée, des bras musclés. Elle n’était pas grande non plus ; même allongée, cela se voyait. Beaucoup d’ennuis pour un si petit gabarit. Lorsque je détournai les yeux, je trouvai le Médecin sinistre en train de m’observer attentivement.
« Malgré tous mes efforts et ceux des prêtres, dit-il d’un ton mesuré, il est bien sûr possible qu’elle meure. Ce sont des choses qui arrivent, Votre Majesté. »
C’était une proposition, même formulée de manière détournée.
Si j’avais été une meilleure femme, je l’aurais refusée sans hésiter. Au lieu de cela, j’en pesai les termes. Si l’héroïne mourait dans son lit, criblée de flèches par des soldats, je n’aurais pas à la faire exécuter ni à subir l’indignation des gens d’En Haut. Cela étoufferait aussi dans l’œuf les complications qu’entraînerait la tentative d’assassinat d’un prince régnant de Procer par une Nommée, et le fait que Cordelia Hasenbach ne pourrait tout simplement pas laisser passer ça. Ce serait un meurtre, évidemment. Certes, le Médecin en serait l’exécutant, mais l’ordre viendrait de moi. J’en porterais le poids. Mais qu’était une vie de plus, de nos jours, une éclaboussure de sang supplémentaire sur la pierre ? Combien en avais-je tués de ma main ou par mes paroles ?
J’avais un peu passé l’âge des scrupules, non ?
Mais si on le découvrait, ce serait un désastre. Je violerais la Trêve et les Termes et, vu ma place dans cet arrangement, j’en ébranlerais les fondations mêmes. Tant que les Sœurs seraient à mes côtés, toutefois, aucune vérité ne pourrait m’être arrachée, même si les Héros avaient des soupçons. C’est un secret, et l’Arsenal est un lieu de rassemblement des Nommés. Pourtant, ce n’était pas une règle absolue, une certitude. Des actes sombres, s’ils étaient accomplis avec ruse et soigneusement dissimulés, pouvaient rester secrets. Je crispai puis décrispai les doigts, reportant les yeux sur Hache Rouge tandis que le silence s’éternisait. J’aurais dû avoir pitié d’elle, songeai-je, ou peut-être éprouver de la compassion : comme la plupart des Nommés, elle avait été forgée dans la douleur, et cela avait poussé un être ancien et impitoyable à se servir d’elle. Pourtant, je n’éprouvais rien de tel. Je ne voyais que les conséquences de ses actes, jusqu’à Keter engloutissant tout ce continent. Cette vision ne laissait aucune place à la pitié.
Pourtant, j’avais établi des règles, non ? Des règles pour encadrer ces conflits entre Héros et Vilains, entre Nommés et lois. J’avais largement contribué à instaurer la Trêve et les Termes, et j’en avais conçu les principes dès le début. Au bout du compte, ils représentaient le premier pas vers la concrétisation des Accords de Liesse, au lieu de les laisser à l’état d’encre sur du papier. Si je enfreignais ces règles, si je n’y croyais pas, alors qui y croirait ? Qui devrait y croire ? Comment pouvais-je demander aux autres de les respecter si je les bafouais à ma guise dès que je jugeais cela préférable ? Terribilis II, l’un des Vieux Tyrans, avait un jour écrit qu’il ne fallait jamais promulguer une loi sans avoir l’intention de la faire respecter, car tolérer qu’on l’enfreigne affaiblissait toutes les autres.
Si je faisais ça, je détruirais une partie de tout ce que j’avais bâti. Même si je m’en tirais.
« Il vaudrait mieux, finis-je par dire, qu’elle s’en sorte.
— Je suis certain qu’elle s’en sortira, Votre Majesté, répondit le Médecin sinistre, tout aussi calmement qu’il avait proposé de la tuer. Je vais reprendre mon service, si vous n’avez pas d’autres questions. »
« Je vous en prie », répondis-je.
Je le regardai s’éloigner, le Hiérophante à mes côtés.
« Il vient de proposer de tuer Hache Rouge ? me demanda Zeze à voix basse, l’air perplexe.
— Chut, murmurai-je en hochant la tête.
— Il aurait pu être plus clair sur ce qu’il voulait dire, marmonna Masego avec humeur. »
La perspective de ce meurtre ne le troublait pas tant, pas plus que le fait que je l’aie sérieusement envisagé. Mais, même si sa famille l’avait rendu pratiquement intouchable, le Hiérophante avait passé une grande partie de son enfance et de son adolescence à Praes. Là-bas, les gens s’entretuaient pour des places de théâtre. La politique y faisait couler assez de sang pour rivaliser avec les fleuves. Je me rendis compte un instant plus tard qu’il me restait une question à poser au Médecin, même si un officier pourrait tout aussi bien y répondre. Le Vilain avait mentionné que la sorcellerie de Nephele avait maintenu le Prince Martin-pêcheur en vie assez longtemps pour qu’on l’amène auprès d’un guérisseur dont la gourde métaphorique n’était pas à sec, mais je n’avais jamais appris où elle était partie ensuite.
Un regard plus lent et plus attentif m’apprit que les forces à rassembler ici étaient moins nombreuses que je ne l’aurais voulu. Une trentaine de soldats, dont quelques-uns des miens et davantage du Dominion. Une douzaine de prêtres s’occupaient des blessés, avec moitié moins de mages — la plupart procerans, à en juger par leur allure, donc à peine bons comme mages de guerre — et je ne pouvais pas les retirer de l’infirmerie sans mettre en danger les patients. Les blessés légers s’en sortiraient, mais ceux qui avaient perdu un membre ou pire courraient un risque. Nous serons tous en danger si les démons dévorent cet endroit, me rappelai-je, et aucun des soldats ici présents ne changera grand-chose si un Duc de l’Automne découvre les lieux.
Je cherchais déjà quel officier aborder — le plus haut gradé semblait être un capitaine levantin, mais j’avais plutôt tendance à vouloir rassembler quelques sergents de l’Armée de Callow et faire mettre mes hommes en rang — quand la réponse à la première question que j’aurais posée se présenta d’elle-même. Le Magister Repentant déboucha d’un couloir latéral, escortée par une bonne quarantaine de soldats — deux rangs entiers de l’Armée de Callow — et la Lame de la Miséricorde. Elle croisa mon regard et je la saluai d’un signe de tête, puis la regardai remercier le lieutenant le plus haut gradé avec courtoisie avant de venir droit vers moi. Nous, me rappela la présence de Masego, qui s’était glissé silencieusement à mes côtés.
« Elle est sur le point de s’épuiser, me dit le Hiérophante. Et elle n’a presque plus de bibelots.
Je hochai la tête, puis baissai la voix.
« Si tu lui arrachais sa sorcellerie, lui demandai-je à voix basse, risquerait-elle encore de s’épuiser lorsque tu t’en servirais ? »
« Je n’en suis pas certain, admit-il après un instant. La nature de la Nuit et votre affinité exceptionnelle avec elle font de vous un bien mauvais sujet pour établir une théorie. »
« Tu n’as pas expérimenté avec ton aspect ? demandai-je, sincèrement surprise.
C’était lui qui m’avait poussée avec le plus d’insistance à tester les limites de mon manteau, à l’époque où j’étais la Souveraine de la Nuit sans Lune.
« Pas d’une manière qui pourrait mutiler ou tuer quelqu’un si je commettais une erreur, me reprocha Masego. Il reste bien des choses à étudier avant que ces mystères ne soient les seuls qui subsistent. »
Soit, songeai-je. Le Magister Repentant nous avait rejoints, et la conversation prit fin. En d’autres circonstances, j’aurais été mécontente de voir la Lame de la Miséricorde sur ses talons, mais aujourd’hui, j’étais même contente de le voir, lui.
« Votre Majesté, me salua Nephele en s’inclinant. Seigneur Hiérophante.
— Nephele, répondit Masego.
— Dame Eliade, répondis-je. Lame de la Miséricorde. »
Le garçon hésita, mais la sorcière lui adressa un regard presque réprobateur.
« Reine Catherine, dit le Héros en s’inclinant à son tour, avec raideur.
Il ne salua pas Masego, mais Zeze s’en moquait complètement. À la lueur de son regard derrière son bandeau, il observait en réalité autre chose tout en faisant semblant d’écouter.
« Je vous dois, semble-t-il, la vie du Prince Martin-pêcheur, dame Eliade, dis-je.
— Je ne peux pas prétendre l’avoir sauvé ; je n’ai fait que le maintenir en vie jusqu’à ce que d’autres lui portent secours, répondit le Magister Repentant. Mais je vous remercie tout de même de votre reconnaissance. »
« C’est donc vrai, dit la Lame de la Miséricorde. C’est vous qui avez envoyé le prince Frederic protéger Hache Rouge. »
Il se montrait assez grossier, mais je pouvais tolérer un peu d’impolitesse. Ce n’était pas le moment de faire une crise à cause des bonnes manières.
« Hache Rouge a été utilisée pour briser la Trêve et les Termes par un ennemi qui tue au moyen de complots : l’antique créature qu’on appelle le Barde errant, répondis-je. J’essaie de mettre les gens en garde contre elle depuis des années, mais votre camp s’est… opposé à ce qu’on la déclare ennemie. Nous payons tous aujourd’hui le prix de ces hésitations. »
Le Pèlerin Gris ne pourrait plus s’opposer à ma volonté de faire déclarer le Barde entité étrangère et hostile, avec laquelle traiter serait considéré comme une trahison, après ce qui s’était passé la nuit et la journée précédentes. Cela ne voulait pas dire que je ne lui ferais pas payer son tribut de sang et d’orgueil, ni que je ne ternirais pas autant que possible le nom de l’Intercesseuse auprès de tous ceux qui voudraient bien m’écouter.
« Votre réputation a donc été ternie sans raison, et je vous prie de m’en excuser, dit la Lame de la Miséricorde avec raideur. On croyait que vous cherchiez à faire des Élus vos vassaux, en vous servant des actes de Hache Rouge comme prétexte pour étendre votre influence. »
Ce n’était pas comme s’il s’était soudain mis à me croire bonne ou à me considérer comme une alliée, songeai-je en l’observant. Il était plutôt tout à fait disposé à croire qu’un autre Mal sévissait et avait utilisé Hache Rouge pour ourdir ses propres machinations. Je parierais mes rubis contre des porcelets qu’il imaginait déjà le Barde en Vilain.
« Il faut du caractère pour reconnaître ses erreurs, répondis-je en hochant la tête, sans rien ajouter. Mais si nous pouvions laisser de côté les paroles en l’air : nous devons faire face à un péril. J’ai des raisons de croire que des démons rôdent dans l’Arsenal. »
« Dieux bienveillants, souffla Nephele d’une voix rauque. Des démons, au pluriel ? »
Je hochai la tête, appréciant qu’elle ait conscience de la gravité de la situation. Je n’en attendais pas moins d’elle. Venant de Stygie, et qui plus est du Magistère stygien, dont les rangs comptaient les meilleurs diabolistes des Cités libres, elle devait savoir à quel point un seul démon pouvait être redoutable.
« Où ? demanda sèchement la Lame de la Miséricorde.
— Près de la Sévérité, répondis-je. Il pourrait y en avoir jusqu’à huit.
— Les protections ne les retiendront pas éternellement, même s’ils ont été libérés à l’intérieur, ce dont nous ne sommes pas certains, avertit le Hiérophante, qui avait de nouveau prêté attention à la conversation. Les ancrages sont à l’intérieur, car le dispositif était principalement conçu pour résister aux assauts venus de l’extérieur. À terme, ils corrompront ou détruiront les ancrages, et les protections s’effondreront. »
« Nous devons les contenir avant d’en arriver là, dis-je sans détour. Lame, êtes-vous capable de détruire ces créatures ? »
J’avais appris que tous les Héros n’en étaient pas capables, mais le garçon maîtrisait la Lumière, et en grande quantité. Il avait de bonnes chances d’en faire partie.
« Oui, en principe, répondit la Lame de la Miséricorde. Je n’en ai jamais rencontré auparavant.
Bon sang, j’avais un mal de crâne des plus étranges. Est-ce que j’oubliais quelque chose ? Peu importe.
« Alors, nous ferons tout notre possible pour organiser leur mise à mort, dis-je. Ma priorité, c’est de les contenir afin que nous puissions rassembler suffisamment de soldats et de Nommés pour les éliminer plus sûrement, mais nous ne pouvons en laisser aucun rôder librement. »
« Il vous faudra des protections pour ça, dit sérieusement Nephele. Et si les circonstances étaient différentes, je pourrais peut-être en fournir… »
« Vous êtes près de l’épuisement, l’interrompit le Hiérophante. Nous le savons. Aucun des mages qui nous entourent ici n’a été formé par moi, donc aucun ne devrait être capable d’accomplir le travail nécessaire, mais Catherine… »
« Je réquisitionnerai la moitié d’entre eux pour que tu puisses emprunter leur pouvoir, acquiesçai-je.
Ou du moins le nombre de ceux qui n’étaient pas eux-mêmes au bord de l’épuisement, parmi les six. Les prêtres auraient dû pouvoir soigner la plupart des blessures, donc ça ne devrait pas être le cas, mais les mages d’une infirmerie ne se contentaient pas de lancer des sorts de guérison. La façon dont tant d’hommes grièvement blessés avaient été plongés dans le sommeil le montrait assez clairement.
« Je les choisirai moi-même, dit le Hiérophante.
— Utilise mon nom s’il le faut, dis-je en haussant les épaules. Dame Eliade, pourriez-vous l’accompagner ? »
La présence d’une main plus douce ne ferait pas de mal lorsqu’il s’agirait de recruter quelques volontaires réquisitionnés.
« Ce sera un plaisir, répondit l’héroïne avec un sourire. »
Bien. Elle avait compris pourquoi je l’envoyais avec lui. Je jetai un regard à la Lame de la Miséricorde et remarquai son hésitation. Il voulait rester aux côtés du Magister Repentant, mais ne trouvait aucune raison de le faire. Dieux, quel âge avait-il ? Vingt ans tout au plus. Il était si facile de détester son rictus et ses accusations, trop facile d’oublier que j’avais en réalité affaire à un gamin.
« Avec moi, dis-je. Nous allons réquisitionner quelques soldats. »
Le garçon hocha sèchement la tête et vint marcher à mes côtés.
« Quel âge as-tu, Antoine de Lange ? demandai-je.
Le garçon m’adressa un regard revêche.
« Dix-neuf ans, répondit-il tout de même. Inutile d’employer mon nom, Lame suffira. »
Un mensonge, décidai-je, ou du moins une exagération. Il devait être plus jeune ; il était rare qu’on mente en prétendant être plus vieux.
« J’avais dix-sept ans la première fois que j’ai combattu un démon, dis-je à voix basse. J’avais déjà affronté des diables et des Nommés d’une certaine puissance, alors je croyais savoir à quoi m’attendre. »
Pour la première fois, j’eus toute son attention. Ses yeux s’écarquillèrent et se figèrent.
« Le combat lui-même fut terrifiant, comme peu de choses avant ou depuis, dis-je, mais c’est l’après-coup qui m’a écorchée à vif. Le démon avait semé des graines de Corruption chez certains de mes soldats. Des hommes et des femmes courageux, qui n’avaient fait que leur devoir. »
« Qu’est-il arrivé ? demanda doucement la Lame de la Miséricorde.
— Nous avons tué tous ceux qui avaient été corrompus, répondis-je. Aussi doucement que possible, mais cela ne les rendait pas moins morts. »
Le garçon déglutit.
« Pourquoi me raconter ça ? demanda Antoine.
— Le Chevalier du Miroir est votre ami, si j’ai bien compris, dis-je. Alors je vous préviens tant que vous pouvez encore vous préparer. Il se peut que vous perdiez le Chevalier, Lame de la Miséricorde. La Corruption n’épargne personne ; une seule goutte suffit. »
« Il est fort, insista le garçon.
— Alors priez pour qu’ils n’aient pas fait de lui quelque chose de difforme, dis-je. Sinon, sa force se retournera contre nous. »
Je le laissai méditer là-dessus et boitai jusqu’aux deux rangs qui avaient escorté Nephele. J’en reconnus un de soldats réguliers, et l’autre était composé d’un mélange de troupes : une dizaine d’arbalétriers, un autre groupe de fantassins lourds. Le lieutenant le plus haut gradé était une orque ; elle se présenta fièrement lorsque je m’approchai.
« Lieutenant Inger, madame. C’est un honneur. »
Une femme, donc. Je m’étais trompée.
« Lieutenant, répondis-je avec un signe de tête amical. J’ai une mission pour vous et vos soldats.
— Je suis à votre service, répondit-elle en dévoilant avidement ses crocs.
— Avant que j’oublie, repris-je, où escortiez-vous dame Eliade ? »
« Elle comptait se rendre à la Chancellerie pour faire réparer les protections, m’expliqua la lieutenante. Mais elle a senti qu’elles se rétablissaient en chemin, alors nous avons fait demi-tour. »
Je laissai échapper un son approbateur. Nephele avait pris de bonnes décisions sur les deux fronts : elle avait mis son expertise à profit malgré son épuisement, puis elle avait su renoncer sans tergiverser dès lors que ses efforts n’étaient plus nécessaires. Du coin de l’œil, je vis la Lame de la Miséricorde s’approcher ; le garçon resta toutefois assez loin pour qu’on ne puisse pas dire qu’il était à mes côtés, mais plutôt dans mon voisinage immédiat.
« Il n’y aura que des volontaires, lieutenant Inger, lui dis-je. M’autorisez-vous à m’adresser à vos hommes ? »
« Vous ne verrez personne traîner des pieds parmi nous, Seigneur de guerre, m’assura l’orque. Mais ce serait un privilège de vous entendre. »
Masego et le Magister semblaient presque avoir terminé ; deux mages les suivaient déjà. Je n’avais donc pas beaucoup de temps si je ne voulais pas en perdre dans une situation où il était précieux. Mais je devais à mes soldats, vu ce que j’allais leur demander, toute l’honnêteté dont j’étais capable. Le lieutenant Inger aboya un ordre et mes légionnaires se mirent en rang avec célérité, me saluant chaleureusement tandis que je boitais devant eux. Des rangées de visages impatients et enthousiastes attendaient un discours galvanisant que je ne pouvais pas leur offrir. Je ne les insulterais pas en donnant à cette mission l’apparence d’une glorieuse aventure, alors qu’elle n’avait rien de tel.
« Je serai brève, leur dis-je, et franche. Le chaos règne ici, et la situation va empirer : des démons ont été libérés, et nous ne savons ni combien ils sont ni dans quelle mesure ils sont contenus. »
Ils dégrisèrent bien vite, quoique pas autant qu’ils l’auraient dû. J’ai remporté trop de victoires inattendues, songeai-je. Cette capacité à arracher la victoire aux mâchoires de la défaite était le fondement de mon règne, mais elle était devenue une légende à la hauteur de laquelle je n’étais pas toujours. Aucun plan astucieux ne les empêcherait de fondre comme de la cire sous l’effet des démons ; aucun retournement de situation ne surgirait au dernier moment. Je voyais à leurs yeux qu’ils pensaient le contraire, qu’une fois encore la Reine Noire trouverait une issue, quel que soit l’ennemi. Et cette idée avait un goût de cendre dans ma bouche.
« Je partirai avec le seigneur Masego, les deux Héros que vous avez escortés et trois mages, leur dis-je. Nous allons tenter de contenir cette folie jusqu’à ce qu’on puisse réunir suffisamment de forces pour l’anéantir. »
En d’autres circonstances, je me serais contentée de les ligoter et de les enfermer dans un trou très profond, mais si nous avions les moyens d’anéantir quelques démons, je saisirais l’occasion sans me plaindre.
« Il y aura des fées et des Nommés, dont certains sont peut-être déjà corrompus, poursuivis-je. Comme nous ignorons le visage et la nature de nos ennemis, rien ne garantit que nos méthodes suffiront à les contenir. Je vous demande donc de nous accompagner dans les ténèbres… »
Un rugissement d’approbation s’éleva ; les lames frappèrent les boucliers. Mais je levai la main pour les calmer. Je les emmènerais, car ils seraient utiles — nécessaires —, mais je ne les laisserais pas faire semblant qu’il s’agissait d’une aventure glorieuse.
« Je n’emmènerai que des volontaires, dis-je. » Je levai de nouveau la main pour couper court au tumulte qui allait éclater. « Mais laissez-moi être parfaitement claire sur ce que je vous demande. Aucun d’entre vous ne peut tuer un démon. Les épées et les flèches n’y suffiront pas. Je vous demande de vous interposer entre les mages et les horreurs, pour leur faire gagner ces précieuses minutes qui changeront tout. »
Je leur avais demandé le silence, et ils me l’accordèrent.
« Même ceux d’entre vous qui survivront en sortiront probablement diminués, poursuivis-je. C’est la cruelle vérité sur les combats contre les démons : il ne peut jamais y avoir de véritable victoire. Il n’y a aucune honte à éviter ce combat ; moi, je le ferais si je le pouvais. »
Je croisai leurs regards et expirai.
« Mais je ne le peux pas. Je vous demande donc des volontaires », dis-je simplement.
Je voyais leur peur, à présent, et je savais que c’était moi qui l’avais fait naître. Je me demandai un instant si je n’avais pas été trop franche, mais je regrettai presque aussitôt cette pensée. Je pouvais dépenser la vie de mes hommes, ceux qui m’avaient prêté serment, et je l’avais fait ; mais je ne le ferais pas en leur mentant en face. Certains me qualifiaient de reine-soldat et, au fond de moi, je savais que ce sobriquet avait un fond de vérité.
Si j’étais la reine de quoi que ce soit, c’était de soldats comme ceux qui se tenaient devant moi.
« Vous irez, n’est-ce pas ? demanda le lieutenant Inger, sa voix rocailleuse tranchant le silence.
— Oui, répondis-je.
— Vous y allez toujours, dit l’orque, les yeux durs, les poings serrés. Alors nous vous suivons. Je me porte volontaire. »
Et ils partirent, l’un après l’autre, malgré tous mes avertissements.
Quarante soldats, et je me demandai comment l’orgueil pouvait parfois ressembler au deuil.