Chapitre 454
« Les vallées, nous les avons tenues avec vaillance
Et nous avons balayé le Wasaliti
Mais le printemps ramène l’ennemi
Tandis que nous vieillissons en armure. »
— Duncan Threefingers, poète calloway
Catherine Foundling se renversa dans son siège, le cou encore ensanglanté, mais le sourire acéré toujours inébranlable. Une couronne, conquise dans le sang, reposait sur son front et elle portait un manteau tissé de mille malheurs. En face d’elle, étalée sur son siège comme un chat indolent, la Barde Vagabonde battait un jeu de cartes usé. Ses doigts de friponne dansaient sous ses yeux bleu pâle et son sourire, qui avait vu plus d’un royaume tomber en poussière. À ses côtés attendait un luth mal accordé, tandis qu’une flasque d’argent ouverte reposait devant elle. Les deux femmes souriaient comme sourient ceux qui aiguisent des couteaux dans leur dos.
« Alors, qu’est-ce qu’on boit ? » demanda Catherine en jetant un regard à la flasque.
La Barde Vagabonde, qui s’appelait désormais Marguerite, gloussa et posa les cartes. Elle prit un verre délicat sur le côté et s’empara de sa flasque, avant de verser un doigt d’alcool à l’autre femme.
« Du haralm ashuran, répondit la Barde d’un ton fantasque. Certains le considèrent comme l’élixir de vie. »
« Bien vu, reconnut Catherine. Mais, comme tu le sais peut-être, je me suis récemment fait poignarder. »
« Il se peut que j’aie entendu parler de cette fâcheuse mésaventure, dit la Barde. Tu veux dire que tu ne boiras pas, finalement ? »
La Reine Noire ricana.
« Que les Corbeaux m’emportent, non, dit-elle. Ça veut dire, sers-m’en un double. J’ai encore mal au cou, tu n’imagines pas. »
« Voilà qui est parlé », sourit la Barde Vagabonde en resservant.
La reine hâlée prit son verre et fit tourner l’alcool fort à l’intérieur, comme si elle en appréciait le bouquet d’un grand cru plutôt que de jouer avec de la piquette de bord.
« Alors, les cartes, hein, dit Catherine. Je ne t’aurais pas imaginée du genre. »
« J’apprécie les vérités sous-jacentes du jeu », répondit la Barde avec réserve.
« Éclaire-moi, je t’en prie », l’invita la Reine Noire en sirotant son verre.
Contrairement à la dernière fois qu’elles avaient partagé cette boisson, elle ne s’étrangla pas. Marguerite de Baillons se remit habilement à battre les cartes, les faisant passer d’une main à l’autre dans un mouvement fluide et apaisant.
« Les cartes sont injustes, dit l’Intercesseuse. Elles parlent de chance et de mensonges, et parfois, il n’y a tout simplement aucun moyen de gagner. »
« Ça veut généralement dire que tu ne joues pas au bon jeu », répliqua l’apprenti du Seigneur Charogne.
« C’est ton cas ? » sourit la Barde Vagabonde.
Catherine but ; l’alcool lui réchauffa les entrailles.
« Difficile à dire avant la fin, répondit-elle. À quoi pensais-tu ? »
« Comme c’est aimable, méditait la Barde, d’un ton sceptique, de me laisser choisir sans contester. »
« Impossible de gagner s’il n’y a pas de jeu », grinça la Reine Noire, toutes dents dehors et pleine de malveillance.
« Impossible de tricher sans règles, c’est ça ? » lui rendit son sourire la Barde Vagabonde en tendant la main vers sa flasque. « Soit. Tu as déjà joué aux escarmouches, Catherine ? »
« Ce jeu d’ivrognes ? » fit la reine aux yeux sombres, les sourcils levés.
L’Intercesseuse jeta un regard au verre désormais vide au quart, puis leva sa flasque en un toast silencieux.
« C’est médicinal, protesta Catherine Foundling, signifiant par là : touché. »
« Autrefois, c’était un rituel de pacification dans les terres qui sont devenues Lange et Salia, confia la Barde tout en battant les cartes. C’est ta Reine des Lames qui l’a apporté à l’est, après s’être attelée à tailler un empire à travers les Whitecaps. »
C’était un jeu assez simple, auquel on pouvait jouer avec les arcanes majeurs de n’importe quel jeu de tarot. Le premier joueur posait une carte de sa main pour ouvrir une « escarmouche » ; les joueurs pouvaient ensuite poser des cartes à tour de rôle, et la somme des valeurs des cartes parmi les vingt et un arcanes majeurs ainsi jouées déterminait le vainqueur de l’escarmouche. Gagner une escarmouche rapportait un point. Le truc, c’était qu’il pouvait y avoir jusqu’à cinq escarmouches sur la table — ou plus ou moins, selon les variantes — et qu’un joueur pouvait déclarer forfait et mettre fin à l’escarmouche en cédant le point. En échange, il obtenait le droit de reprendre l’une des cartes qu’il y avait posées.
« De nos jours, c’est un jeu de taverne pour ceux qui sont trop saouls pour en jouer à des plus compliqués », ricana Catherine.
« Les Langeni utilisaient des tablettes d’argile plutôt que des cartes, lui apprit la Barde. Chacune représentait une vie vouée à la résolution du conflit. »
« C’est juste une bataille sans acier, dit la Reine Noire. Ni plus ni moins. »
L’Intercesseuse but à sa flasque et ne la contredit pas.
« Puisqu’on a cette agréable petite conversation, d’une amie à une autre, reprit Catherine, j’ai une question à te poser. »
« J’adore donner des réponses », répliqua la Barde.
« Voilà, j’ai une chanson dans la tête depuis ce matin, dit la reine orpheline. Je me demandais si tu en savais quelque chose. »
« Ça a l’air inquiétant, dit l’Intercesseuse, une lueur triomphante dans les yeux. Mais tu as de la chance : je m’y connais assez bien en chansons. Laquelle te hante ? »
La Reine Noire fredonna les premières mesures de « La Fille qui gravit la Tour » et vit la lueur s’éteindre ; cette vue la fit sourire.
« Ah, fit Catherine Foundling. Voilà donc. N’y pense plus, Marguerite, je retire ma question. »
Elles se dévisagèrent en silence, un instant s’écoulant.
« Sept cartes chacune, dit la Barde Vagabonde. Pioche si tu passes, cinq escarmouches. »
« Je n’attends que ton bon vouloir, répondit Catherine Foundling. Bon sang, tu peux même ouvrir la partie. »
« Ta bonté est sans limites », la loua la Barde.
De doigts légers, elle commença à distribuer. Une carte chacune, à tour de rôle.
« La bonté ? dit la Reine Noire. Non. Je reconnais simplement que tu as versé le premier sang, voilà tout. »
La dernière carte n’avait pas touché la table qu’elles avaient déjà pris leur main. Chacune observa la sienne, constatant une fois de plus que la Création avait soigné les détails, puis la Barde Vagabonde posa sa première carte d’un geste ample, avant d’en piocher une dans le même mouvement. Elle révéla une femme aux cheveux clairs maîtrisant un lion : la Force. L’ancien nom de cette carte, et celui qui convenait mieux aujourd’hui, était la Vaillance.
« Le Chevalier du Miroir, dit l’Intercesseuse. Perdu, furieux, sentant tout lui échapper. Il saisira l’épée parce qu’elle corrige tout ce qu’il déteste en lui-même. »
Une carte vint aussitôt se poser dessus : un homme à la peau sombre, couronné, assis sur un trône désertique. L’Empereur.
« L’Adjoint, dit la Reine Noire. Une foi au regard froid, une patience sans hésitation. Il les éloignera tous des récifs, parce qu’il est dans sa nature de réparer ce qui est brisé. »
Le Prince des Feuilles tombées avait perdu patience, constata Christophe de Pavanie.
Marteler les protections n’avait rien donné — les portes de fer enchantées restaient closes —, alors il avait déchaîné toute sa fureur contre la pierre qui les entourait. Une âme avisée avait veillé à ce que cela ne résolve rien : même à présent, alors que la pourriture avait dépouillé de ses protections le cube de roche ceint d’eau qui contenait la Séparation, une barrière invisible empêchait toujours les fées d’entrer dans la pièce. Pourtant, le prince du Peuple féerique s’était montré impitoyable dans sa quête d’un passage. Il avait capturé des soldats de l’Arsenal pour en faire des marionnettes, avant de les jeter à travers la frontière invisible. Les pauvres soldats forçaient peu à peu les portes enchantées à s’ouvrir de l’intérieur, se servant de leurs lames comme de leviers tandis qu’elles grinçaient en signe de protestation.
« En avant ! » beugla le Chevalier du Miroir, l’épée levée.
La Lance Vagabonde poussa un cri de guerre et accéléra l’allure pour prendre la tête. Le prince féerique envoya sa horde d’auxiliaires à l’assaut des trois Nommés ; seigneurs et dames taillés dans des rêves frénétiques, aux pouvoirs extravagants. Mais le Chevalier du Miroir et l’Adjoint se dressèrent comme de hautes pierres tandis que la marée déferlait autour d’eux. Nulle stratégie, nulle ruse n’était possible : il n’y avait qu’un défilé de visages moqueurs et de lames que Christophe devait affronter, frappant dès qu’il le pouvait et encaissant les coups comme s’il ne s’agissait que d’une pluie d’été. Pourtant, sa lame mordait trop peu la chair des fées, l’Adjoint s’épuisait et Sidonia était toujours à moitié aveugle. La Lance Vagabonde reçut la première blessure, une profonde entaille au visage qui ajouta du rouge aux peintures féroces dont il était couvert, mais l’orc ne tarda pas à se faire transpercer le flanc de la jambe par une lance barbelée. Sur les côtés, dans tous les couloirs menant à cet endroit maudit, les fées affluaient. Les guides retrouvaient leur chemin, répondant à l’appel de leur seigneur et prince. Christophe de Pavanie le savait : bientôt, il se tiendrait seul, entouré de cadavres.
Encore. Trop lent, trop faible, trop stupide, encore.
« Franchissez les protections ! » rugit Hakram Main-Morte.
Nul ne savait si elles les laisseraient passer, car le Magister Repentant n’était pas là pour le leur dire — et qui donc l’avait envoyée au loin ? Christophe de Pavanie, encore une fois fossoyeur des âmes les plus nobles. Mais quel choix avaient-ils ? L’Adjoint fut le premier à atteindre l’endroit où la pierre s’était autrefois dressée, avant de se désagréger en cailloux et en poussière ; après avoir résisté un battement de cœur, les protections le laissèrent passer. Sans hésiter, l’orc se dirigea en boitant vers les soldats enchantés, la hache levée. Sidonia était à mi-chemin de la sécurité lorsqu’une fée à l’allure sauvage lui transperça le flanc de sa fine rapière en os. Christophe bouillonna de colère, hurla et se fraya un chemin à travers le Peuple féerique pour la rejoindre. Les fées s’écartaient comme de la brume partout où il frappait ; leurs coups effleuraient ses flancs et son bouclier sans qu’il ait à faire le moindre effort, et pourtant le Chevalier du Miroir ne s’était jamais senti aussi impuissant qu’à cet instant.
Quand il la rejoignit, Sidonia avait enfoncé un couteau dans le creux du menton de la fée, tandis que le guerrier retournait sa prise et lui transperçait le poumon. Le Chevalier du Miroir abattit son bouclier sur l’animal, la fureur bouillonnant en lui, puis lâcha son épée pour ramasser la Lance Vagabonde tandis que les fées s’abattaient sur lui comme des mouches. Pas à pas, gardant Sidonia à l’abri sous son bouclier, il battit en retraite vers les protections, harcelé par le Peuple féerique. Il posa le pied sur la pierre humide, une amie blessée serrée contre lui, et que les dieux lui pardonnent, il avait renvoyé leur seule guérisseuse. Il aurait voulu pleurer, mais à quoi bon ? Sidonia pouvait encore s’en sortir, s’il dispersait les fées et trouvait de l’aide. Mais pouvait-il abandonner la Séparation au sort probable qui l’attendait pour sauver une seule âme ?
Non, songea-t-il en la déposant, il ne le pouvait pas.
À côté, l’Adjoint tua le troisième soldat qui se débattait d’un coup net à la gorge, mais il était arrivé trop tard. Les portes s’étaient ouvertes d’un doigt seulement, et le craquement du métal avait eu quelque chose d’inexorable.
« Je ne pensais pas que tu enverrais Main-Morte avec ces braves gens dès le début, reconnut la Barde. D’habitude, tu le gardes en réserve plus longtemps. »
« C’était le seul qui pouvait le faire, répondit Catherine en haussant les épaules. Tu imagines si j’avais envoyé l’Archère avec eux ? »
L’Intercesseuse gloussa.
« Ça aurait été mon escarmouche en un rien de temps, c’est vrai, dit-elle. Ton homme est solide, je ne le contesterai pas. Mais il ne peut pas tirer de l’or de la paille, Catherine. Le Chevalier du Miroir a été laissé à pourrir trop longtemps ; la maladie lui a rongé les os. »
« Je ne parlerai pas de Christophe de Pavanie, dit la Reine Noire. Il n’est pas des miens et je le connais peu. Mais j’ai souvent accordé ma foi à Hakram Main-Morte quand les jours s’assombrissaient, et il ne m’a jamais déçue. »
« La fille de ton père, assurément », dit la Barde Vagabonde. Ce n’était un compliment pour aucune des deux. « Je le lui ai dit à l’époque, et je te le dis aujourd’hui : l’amour finit toujours par te baiser. »
« Si tu veux avoir le droit de me faire la leçon, répondit Catherine Foundling sans se troubler, gagne. »
Comme si ces mots l’y avaient poussée, la Barde posa sa deuxième carte. Une flèche noire de pierre qui perçait les nuages tandis qu’un éclair pâle la frappait : la Tour.
« La ruine s’abat sur ta Trêve et tes Termes, dit l’Intercesseuse. Hache Rouge tuée dans une vengeance aveugle ; héros et vilains à la gorge les uns des autres, au-delà de toute réconciliation. »
L’autre femme répondit sans ciller, déposant sa carte sur la précédente avec une nonchalance insolente. Elle représentait un prince élégant chevauchant un char tiré par des chevaux noirs et blancs : le Chariot.
« Le Prince Martin-pêcheur, dit la Reine Noire. De l’acier alaman forgé dans une forge lycaonienne, l’audace tenue en bride par le devoir. Autorité et confiance, couronnes terrestres et célestes. »
À mi-voix, sans même s’en apercevoir, elle fredonna l’air d’une chanson familière qui parlait de renards et de rois.
« Il semblerait que nous ayons un petit problème, mon ami », déclara avec bonhomie le Prince Frederic de Brus.
Des soldats encombraient les deux bouts du couloir, peut-être une soixantaine en tout ? Ce n’était pas rien, sachant que la garnison de l’Arsenal ne devait pas dépasser trois cents hommes. À en juger par leur apparence, il s’agissait d’un mélange de Levantins barbus et de la dernière fournée de moisissure enfouie au cœur de Callow, qui continuait de produire des soldats bourrus d’âge mûr au regard dur. Aucun Nommé ni aucune créature, apparemment, mais Frederic n’avait pas la vue assez perçante pour s’y fier aveuglément.
« Lâche-moi, grogna Hache Rouge. Je m’en sortirai toute seule. »
C’était douteux, puisqu’elle était actuellement privée de l’arme qui lui avait valu l’Élection ; cela dit, il était parfois judicieux de miser sur les Élus quand les chances étaient maigres. Quoi qu’il en soit, il était tout bonnement hors de question de laisser une femme désarmée, pieds nus et enchaînée se faire capturer par une bande de soldats. Le déshonneur d’une telle chose l’obligerait à abdiquer, à se raser les cheveux en signe de contrition et à ne plus jamais boire un vin de plus d’un an.
Le Prince de Brus devrait peut-être même boire du vin de Callow en guise de pénitence, un sort tout simplement trop horrible à envisager.
« Ce n’est pas nécessaire, assura Frederic. J’ai un peu de sang royal dans les veines, ce qui s’avère parfois utile. Je devrais pouvoir nous tirer de là en discutant. »
Du coin de l’œil, il aperçut une demi-compagnie d’arbalétriers qui approchait. Il sembla que les soldats alentour les attendaient, car un instant plus tard, un capitaine en armure et maquillage du Dominion les héla.
« Vous êtes encerclés et pris sur le fait alors que vous aidiez une prisonnière à s’évader, dit le guerrier du Dominion. Rendez-vous ou vous goûterez à l’épée. »
Quel que fût l’instigateur de cette affaire, songea Frederic, il avait pris ses précautions. Pas un seul soldat proceran dans les rangs, personne qui aurait pu faire confiance à un prince de sang ou s’en remettre à lui ; au contraire, tenter ce genre de chose avec ces gens-là risquait fort de les pousser à faire usage de leurs arbalètes. Les Callowans, en particulier, se souvenaient encore de leur guerre contre la Principauté et étaient réputés susceptibles avec les étrangers. Non sans raison, mais dans les circonstances présentes, c’était plutôt malheureux.
Au moins, cela dissipait l’idée qu’il avait pu se faire d’une trahison de la part de la Reine Noire. Cordelia lui avait un jour confié que la Reine Catherine avait de l’affection pour les soldats et les gens du peuple, parfois au détriment des familles de haute naissance, ce qui, compte tenu des tendances diplomatiques de la Première Princesse, signifiait sans doute que la Reine Noire ferait une tarte entière avec des ducs pour nourrir un gamin des rues, sans sourciller. Ce n’était pas le genre de femme à sacrifier ses propres compatriotes, ses propres soldats, pour mener à bien un plan aussi mesquin.
Selon toute vraisemblance, songea Frederic, cela faisait partie du piège. Un prince proceran, le seul Élu parmi eux, massacrant des soldats callowans pour aider une meurtrière à échapper à la justice : même si la Reine Catherine le soutenait, ce qui serait… délicat, la simple apparence de la situation suffirait à faire bouillir l’Armée de Callow. Quelqu’un, songea Frederic Goethal, cherchait à semer la discorde au sein de la Grande Alliance, à un moment où l’unité était l’une des rares choses qui les séparaient encore de l’anéantissement.
Quelqu’un allait devoir mourir, de toute évidence.
« Je comprends que vous ayez un devoir à remplir, lança le Prince Martin-pêcheur. Mais j’en ai un, moi aussi, et j’ai de bonnes raisons de croire que la vie de cette femme est en danger. C’est pourquoi je l’ai fait sortir de sa cellule. »
« Je me fous que vous ayez un devoir ou la chaude-pisse, petit prince, dit le capitaine du Dominion. Posez votre épée et mettez-vous à genoux, tout de suite. »
« Je le ferai, sur mon honneur, répondit le Prince de Brus, si vous pouvez m’assurer que je serai placé dans la même cellule que Hache Rouge et que mon épée me sera rendue une fois à l’intérieur. »
Frederic pourrait peut-être se frayer un chemin à travers leurs rangs, mais rien n’était moins sûr. Les fantassins du Dominion étaient robustes et aguerris par des années de raids, tandis que les Callowans étaient des vétérans d’une demi-douzaine de guerres d’une brutalité insensée. Ce serait un massacre. Face à un tel nombre, toute tentative autre que de se donner à fond relèverait de la vanité. Cela signifiait porter des coups mortels et déchaîner toute la puissance de son Élection.
« Je n’ai pas dû être assez clair, cria le capitaine du Dominion : ce n’est pas une négociation, petit prince. C’est ton dernier avertissement, alors lâche cette putain d’épée. »
S’il devait en venir aux mains, songea Frederic Goethal, il avait déjà perdu, d’une certaine façon. De quoi pouvait-il bien se servir pour négocier ? Devait-il simplement se rendre, puis plaider sa cause depuis une position de faiblesse manifeste et rassurante ?
« Tu n’aurais pas dû venir, murmura Hache Rouge. Ça va empirer les choses. Recule et fais l’idiot, je dirai que j’ai utilisé ma Donation pour t’y contraindre. »
« Je ne crois pas que je pourrais jamais apprécier les vins rouges de Dormer, avoua Frederic, alors je vais devoir refuser. »
« Halte ! appela une autre voix. Qu’est-ce qui se passe, ici ? »
C’était un lieutenant callowan qui avait pris la parole, un orc trapu au visage balafré et à l’air méfiant.
« Ne te mêle pas de ça, Inger, dit le capitaine du Dominion. Tu es sous mes ordres. »
Ah, quelle gêne — à propos d’elle, rectifia silencieusement le prince.
« Sous tes ordres, mon cul, Hassar, gronda l’orc. Je ne tirerai pas sur un putain de héros de guerre sans au moins demander pourquoi. »
Voilà, décida le Prince Martin-pêcheur, qui pourrait bien renverser la situation.
« Agnes continue de m’en vouloir, à ce que je vois, dit la Barde Vagabonde. Elle devrait savoir depuis le temps qu’elle ferait mieux de ne pas se mêler de tout ça. Ça n’arrange jamais rien. »
« C’est un vieux jeu éculé, dit Catherine Foundling. Cette prétention que tu sais mieux que nous, que tu es la maîtresse naturelle de tous nos destins et que nous t’offensons en tirant nous-mêmes les ficelles. Je m’opposerais à toi pour cette seule raison, même si tu étais tout ce que tu prétends être. »
« Tu t’opposes à moi parce qu’aucune part de toi ne peut supporter d’être utilisée plutôt que d’utiliser, répondit l’Intercesseuse. Tout le reste n’est qu’une justification qui cherche à se faire passer pour juste. »
« Tu t’es déjà fait battre deux fois dans le même siècle ? songea la Reine Noire. Bon sang, deux fois dans la même décennie ? Le Tyran de l’Augure, et peut-être bientôt un troisième. Ça doit faire mal, de sentir ton emprise se relâcher après toutes ces années. »
L’Intercesseuse éclata de rire.
« Comme tu aimerais que je sois ton ennemie, dit-elle, presque admirative. Que je sois malveillante, déterminée à te nuire. Comme si je ne faisais pas qu’éteindre des incendies avant qu’ils ne dévorent trop de choses, et que tu n’en avais pas allumé un bon nombre. »
« Tu te nourris de la liberté d’agir, Intercesseuse, dit la Reine Noire d’un ton glacial. Tu es une parasite qui suce le sang de tout ce qu’elle touche. Ce que tu as pu être autrefois, tu ne l’es plus : aujourd’hui, tu es folle comme n’importe quel Tyran et tu utilises sans scrupule le monde entier pour mener ta guerre contre Keter. »
« Tu es en déroute, Catherine, dit l’Intercesseuse. J’ai observé pendant deux ans. J’ai attendu. Et qu’as-tu à montrer pour tout ça ? Tu as arraché quelques tours de son sac et enterré l’équivalent d’un royaume en morts, voilà le prix. Tu joues dans une cour trop grande pour toi. Tu échoues. »
« Tu mens aussi facilement que tu respires, répondit la Reine Noire. Ces plans se préparent depuis des années ; tu n’as pas attendu un seul instant. Tu ne supportes simplement pas que cette guerre puisse se mener autrement qu’avec toi à la barre. »
« Où sont les diables, Catherine ? dit l’Intercesseuse. Où sont les armées qui obscurcissent le ciel, et les démons qu’il a tenus en laisse pendant des siècles ? Où sont les rituels qui empoisonnent la terre et les sorcelleries jamais vues auparavant ? Je vais te dire la vérité. »
Elle se pencha en avant, les yeux mi-clos.
« Ton alliance ne représente pas une menace assez grande pour justifier l’emploi de tout cela, dit l’Intercesseuse. Tu ne l’inquiètes pas. »
« Tu dois bien savoir, au fond de toi, que ta véritable nature est indigeste pour quiconque la comprend, dit la Reine Noire, le regard dur. Pourquoi rester à demi cachée, à tirer les ficelles, plutôt que de servir de conseillère aux grands de notre époque ? Tu parles du Roi Mort encore et encore, comme si l’horreur qu’il incarne excusait d’une quelconque manière ce que toi, tu es. »
« Comme à ton habitude, tu parles de… »
« Bon sang, j’en aiassez de ça, gronda la jeune orpheline. De cette insistance à prétendre que nous ne comprenons pas quand tu n’expliques rien, que nous sommes ignorants quand tu ne nous apprends rien, que nous sommes aveugles quand tu nous laisses dans le noir. Tu n’es pas au-dessus de nous, sangsue. Tu n’es pas trop importante, trop grande pour être jugée — pas quand tu dépenses nos vies comme de la menue monnaie. Être vieille et difficile à tuer ne t’exempte pas des conséquences, et même si c’est la dernière chose que je fais, je graverai cette vérité dans ton putain de crâne. »
« Combien de fois me suis-je assise à cette place, cible de cette même indignation exprimée par une autre voix ? dit l’Intercesseuse. Et sais-tu pourquoi je me retrouve à subir une nouvelle leçon ? »
Elle sourit sans joie.
« Parce que je fais quand même ce qui est nécessaire, dit la Barde Vagabonde. »
« Tu combats peut-être un monstre, dit la Reine Noire, mais alors ? Nous autres, nous en combattons deux. »
L’autre femme eut un petit rire.
« Une sangsue et une charognarde, méditait la Barde Vagabonde. Ma foi, quel duo nous formons. Alors, mon amie, d’une vermine de fond à une autre : décidons donc qui, de nous deux, occupe le premier rang parmi les êtres vils et affamés. »
Une carte fut posée sur la table, avec fluidité mais sans douceur. Un homme hâlé, vêtu de gris, portant une lanterne et un bâton : l’Ermite.
« Peur et trahison, complot, dit l’Intercesseuse. Ta canne à pêche à couronnes intacte, mais le pêcheur noyé par la marée malgré tout. Le Hiérophante, tué. »
Avec précaution, presque délicatement, une carte vint recouvrir la précédente. Deux silhouettes couronnées de roses se tenaient par la main, un soleil radieux au-dessus d’elles : les Amoureux.
« L’Archère, dit Catherine Foundling d’une voix limpide comme un étang gelé, sa fureur glacée. L’amour comme la cupidité, des pas inflexibles : que les dieux aient pitié de celle que tu as envoyée contre lui, parce qu’elle en fera de la viande. »
Il avait fallu plus de temps à Indrani pour comprendre qu’elle devait aller chercher Masego que pour découvrir où il se trouvait réellement.
Cat ne lui avait été d’aucune aide : elle avait disparu dès qu’elle avait entendu ce qu’il y avait à dire. Mais l’Archère avait fini par assembler les pièces. Elle s’était rendue au Beffroi en pensant y trouver Catherine, et elle avait eu raison, mais pour une bonne raison : Cat était venue empêcher les sales pattes de l’Automne de tripoter les affaires dans les quartiers de Masego. Cette histoire de dette dont parlaient les fées, c’était une façon de détruire les objets les plus prometteurs de l’Arsenal. La Barde, pour une raison sans doute abominable, devait vouloir les voir disparaître. Sauf que les fées envoyées contre les Quatre Saisons avaient été massacrées, et que deux traîtres étaient probablement morts dans cet échec : le Poète et le Moine, tous deux éliminés. La situation semblait tourner au désastre pour le camp de la Barde, mais qui savait, avec cette femme ? Elle ne faisait que zigzaguer et se mordre la queue.
Au bout du compte, envoyer une bande de fées contre l’une des pièces les mieux protégées de tout l’Arsenal avait été un plan franchement merdique. Indrani se disait que même si l’Artificière n’avait pas piégé les fées près des niveaux inférieurs du Beffroi, elles seraient restées à marteler cette porte pendant au moins une heure, voire plus. Les fées étaient notoirement nulles avec les seuils et, si le théorème d’Olowe laissait entendre qu’un royaume bâtard comme l’Arsenal ne pouvait qu’abriter des versions affaiblies des lois de la Création, affaiblies ne voulait pas dire absentes. Pour une soi-disant tisseuse d’intrigues comme la Barde Vagabonde, c’était un effort médiocre. Il avait tout de même immobilisé un bon nombre de Nommés. Et lorsqu’Indrani avait examiné les Quatre Saisons d’un œil froid, en se demandant comment elle aurait fait pour saborder ce navire, la réponse avait été évidente : le Hiérophante.
Les objets matériels pouvaient être reconstruits, mais si Masego mourait, le projet serait mort dans l’œuf. Tout reposait sur ses théories, ses rituels, ses méthodes, du début à la fin. Même si ses notes étaient transmises à quelqu’un d’autre, il était douteux que cette personne puisse poursuivre les travaux. Il n’y avait tout simplement pas tant de mages aussi talentueux en Calernia. Voilà donc le plan : frapper bruyamment à la porte d’entrée, puis s’infiltrer par l’arrière pour planter le couteau. Zeze n’était pas sans défense, mais il n’était pas exactement invincible non plus. Plus inquiétant encore, il avait des faiblesses assez dangereuses, pour qui savait où regarder.
Ensuite, il n’avait plus été question que de découvrir où il se trouvait, puisqu’il n’était manifestement pas dans ses quartiers. L’Archère avait failli se donner une tape derrière la tête en comprenant qu’elle compliquait beaucoup trop les choses : les protections extérieures de l’Arsenal avaient été percées par l’Automne, et le Hiérophante était l’un des mages qui en avaient posé les fondations. Il ne serait pas retranché dans ses quartiers ni en quête d’un combat, à présent ; il réparerait ces protections et veillerait à ce que l’Arsenal ne se mette pas à se scinder entre plusieurs couches de la Trame. Ce qui, euh, serait… assez désagréable pour quiconque se trouverait dans l’un des morceaux au moment de la séparation. L’Archère n’avait pas besoin de quatre Nommés pour veiller sur Masego, et il y aurait d’autres incendies à éteindre. Elle envoya donc Roland et Cocky là où elle pensait qu’ils seraient le plus utiles, puis poursuivit sa route avec pour seule compagne l’Artificière Bénie.
Adanna of Smyrna était épuisée, de mauvaise humeur et presque à court de bibelots de Lumière, mais elle avait tout de même apporté une contribution capitale : elle était l’une des rares personnes à connaître les protections qui entouraient le Chancel, la partie de l’Arsenal où se trouvait le réseau central de défense.
Elles empruntèrent les tunnels de l’Alcazar, déserts et plus rapides, et franchirent sans difficulté le premier poste de contrôle. Il avait été vidé de ses gardes, ce qui n’augurait rien de bon, mais pouvait très bien avoir une explication banale, étant donné que l’Arsenal était actuellement attaqué. Les deux femmes passèrent devant les réserves interdites ; Indrani sentait sur sa peau le bourdonnement de ces épaisses protections. Puis elles traversèrent la grande salle appelée le Mirage. Mais avant d’arriver en bas des escaliers menant au deuxième des trois postes de contrôle qui protégeaient le réseau central, l’Archère reconnut une odeur familière. Du sang. Quelqu’un avait saigné tout près, et récemment. Elle leva la main pour faire signe à l’Artificière Bénie de s’arrêter. L’autre femme s’immobilisa après un instant.
« Nous ne sommes pas seules, murmura l’Archère. Considère qu’il s’agit d’un ennemi : il y a du sang. »
« Tu crois que le Hiérophante est blessé ? lui répondit l’Artificière Bénie à voix basse. »
« Il y aurait bien plus de trous partout si quelqu’un l’avait touché, conclut Indrani. Mais c’est peut-être là que les gardes sont partis. »
Elle fit signe à l’Artificière Bénie de la suivre, aussi silencieusement que possible, et elles rebroussèrent un peu chemin. L’odeur semblait venir des bureaux du trésor de l’Arsenal, près de là, jugea Indrani ; cela valait donc la peine d’aller voir.
L’Archère aperçut le reflet des lumières magiques sur l’acier juste avant que la lame ne lui transperce les côtes.
Catherine Foundling vida son verre et se pencha en avant. Les mains dissimulées sous un manteau chargé de mille victoires, les yeux froids, elle se fit craquer le cou comme à l’époque où elle se battait encore pour des deniers dans la Fosse.
« Je dirais qu’il est temps de s’y mettre sérieusement, non ? » dit la Reine Noire en souriant comme une femme qui aurait renversé un plateau de shatranj avant d’arriver.
Les mains distraitement occupées à pincer les cordes du luth mal accordé posé sur ses genoux, la Barde Vagabonde fredonna. Ses doigts étaient bien trop agiles pour les sons maladroits qu’ils produisaient, et ses yeux se posaient sur des endroits qui n’existaient pas dans cette pièce.
« Je ne saurais être plus d’accord, dit l’Intercesseuse en souriant comme quelqu’un qui aurait une demi-douzaine de jeux de cartes dans ses manches. »