Chapitre 448
« Sachez reconnaître la miséricorde pour ce qu’elle est : la supplique de la fourmi au pied de la botte. »
– Reine Elizabeth Alban de Callow
Ils étaient magnifiques, d’une manière terriblement étrangère qui était la marque des faës.
Sept membres du Peuple féerique attaquèrent sous une pluie battante et dans le tonnerre, chacun d’eux incarnant dans sa chair le rêve débridé d’un peintre. L’avant-garde était un duo assorti, à la démarche vive et au charme saisissant : leur peau avait la couleur du miel, leurs yeux étaient d’un gris pâle, et ils portaient des cuirasses et des brassards de cuivre si parfaitement lustrés qu’ils évoquaient la surface d’un étang immobile. Par-dessus, une longue robe à pans, tissée d’herbes mortes grises et jaunes, reprenait exactement les teintes de leurs cheveux longs et flottants. Chacun portait une longue lame, forgée d’une seule pièce dans ce qui semblait être un unique brin d’herbe morte. Le tranchant droit des épées chantait au contact du vent, comme si elles étaient si affûtées que la tempête elle-même se faisait tailler par leur passage. Ils étaient titrés, tous deux. Je le sentais. Pourtant, ils n’étaient pas parmi les grands de la Cour qui les avait envoyés, mais au service de puissances supérieures.
L’une de ces puissances se tenait derrière eux. Grand et élancé, le faë était un spectacle splendide : une armure et une tunique de laiton tissé et de flammes rouge vif, étincelantes de rubis, lui descendaient jusqu’aux cuisses ; elles étaient amples et à manches longues. En dessous, de longues jupes en résille d’or garnie de laiton, mais aussi souples que du tissu, flottaient au-dessus de pieds nus à la peau noire. La moindre parcelle de peau laissée à découvert par son heaume étroit de laiton et de charbon incandescent — dont les longues joues sculptées dans l’opale rouge descendaient jusqu’à un col rond d’or piqué de braises vacillantes — était tout aussi sombre. Comme si les deux yeux rouges brûlants de son visage élégant avaient carbonisé le faë tout entier, songeai-je. Dans sa main droite, il tenait un bouclier en cerf-volant aux bords arrondis, tissé de flammes rouge vif figées ; dans sa gauche, une épée bâtarde à la garde d’or et de rubis, dont la lame était noire comme le goudron et fumante.
J’aperçus les quatre derniers avant que la tempête ne me submerge, mais seulement par éclairs. Une grande femme coiffée d’un heaume à ramures — ou peut-être de bois de cerf —, le visage peint de traînées rouge sang et blanc os, brandissait une lance en os torsadé. Une petite silhouette presque enfantine, drapée de longues mèches de paille comme d’une robe ou d’une cape, se déplaçait avec une légèreté furtive. Un homme au visage calme arborait un sourire étrangement nostalgique, tandis que des pousses vertes s’enroulaient autour de lui comme une bandoulière et un carquois. Et, derrière eux tous, une femme aux yeux ambrés affichait un sourire grimaçant ; ses cheveux en bataille voltigeaient dans le vent, tandis que des éclairs crépitaient le long de son corps et qu’elle guidait la tempête. C’était la plus puissante du groupe, je le sentais ; si elle n’était pas au moins duchesse, je mangerais ma propre main. Mais je n’eus pas le temps d’y réfléchir davantage : le vent, la pluie et les éclairs me frappèrent comme si quelqu’un venait de me jeter un fichu mur à la figure.
Je reculai d’un demi-pas en jurant et dus déplacer mon poids pour ne pas être carrément emportée. Mon manteau claquait derrière moi comme une bannière ; je plaquai ma couronne sur mon front pour l’empêcher de s’envoler. Ça n’allait pas. Je n’y voyais pas un foutre morceau avec ce vent et cette pluie et…
« Bordel de merde, » jurai-je en chantant, me jetant sur le côté au moment même où la foudre frappait.
Elle me roussit tout de même le bord du visage, et je grimaçai sous la brûlure de ma peau. Mes cheveux auraient bien pu prendre feu sans la pluie. Je roulai sur moi-même pour me relever à genoux et puisai profondément dans la Nuit en levant mon bâton, avant de le fracasser contre la pierre. Le problème avec la Nuit, c’était qu’en dépit de sa merveilleuse souplesse, elle s’en sortait assez mal dans les affrontements directs contre d’autres puissances. La Lumière, surtout, mais la sorcellerie avait aussi tendance à l’emporter, et je soupçonnais le pouvoir des faës de se comporter de la même façon. La Nuit était le pouvoir d’un voleur, pas d’un soldat ; elle brillait toujours mieux quand il n’y avait pas de lutte à mener. Aussi, même si j’avais probablement autant de puissance brute à déchaîner que mon adversaire du moment, voire davantage, je n’essayai pas de défaire la tempête. À la place, une bulle d’obscurité éclata et se répandit, créant une oasis de calme en son sein avant de s’évanouir, tout en maintenant sa frontière. Je me relevai prudemment.
« Allons, dis-je. Si je sais une seule chose sur les gens de votre espèce, c’est que vous ne pouvez littéralement pas refuser une invitation pareille. Ne soyez pas si timides, mes seigneurs et mes dames. »
Un rire chaleureux me répondit tandis que le faë à la peau sombre, vêtu de flammes comme d’un tissu, sortait de la tempête devant moi. Ses pieds nus ne produisaient pas le moindre bruit sur la pierre. Son épée pointait toujours vers le sol, son bouclier reposant négligemment dans sa main.
« C’est un honneur de faire votre connaissance, Reine des Objets perdus et trouvés, dit le faë aux yeux brûlants. Votre profanation cavalière des tombes de l’Hiver est légendaire parmi les nôtres. »
Une diversion, songeai-je. Autant lui faire graver ça sur le front : les jumeaux allaient soit me prendre à revers, soit profiter déjà de la tempête pour surgir et foncer vers les quartiers de Masego. Si c’était la deuxième option, je ne pouvais que me fier aux talents de Roland et de l’Artificière Bénie.
« Et à qui ai-je l’honneur ? » répliquai-je en claquant la langue. « Quelle Cour se vante d’avoir d’aussi mauvaises manières ? »
Herbe morte, feu, moisson, chasse et tempête. Même si l’éventail des domaines représentés était vaste, une saison m’évoquait plus que les autres. Mieux valait toutefois en avoir la confirmation de la bouche d’un faë.
« Mille excuses, Votre Majesté », dit le faë en s’inclinant. « Je suis le Comte de la Flamme vorace, à votre service pour l’heure et toujours au service de mon maître, le Prince des Feuilles tombées. »
Putain, pensai-je. Ils étaient donc vraiment là pour prouver que le surnom du Magicien traqué était mérité. Pourtant, sous le désarroi perçait quelque chose qui ressemblait à du triomphe : Masego, ce glorieux salaud, avait encore eu raison. Quelque part, le manteau souverain de la Cour d’Automne existait toujours. De toute évidence, il lui restait bien plus de pouvoir que nous ne l’avions cru, puisqu’il y avait assez de nobles pour lancer un assaut contre l’Arsenal. Mais le principe des Saisons divisées avait été juste depuis le début, même si nous n’avions pas réussi à le prouver.
« Vous m’avez fait un cadeau plus précieux que vous ne le pensez, Comte », lui lançai-je avec un sourire. « Alors, en retour, je vous offre ceci : si vous fuyez maintenant, je ne vous poursuivrai pas. »
À ma surprise, le noble s’inclina.
« Votre arrogance capricieuse était tout ce que j’espérais, répondit le Comte de la Flamme vorace. Ne vous croyez redevable de rien, Reine des Objets perdus et trouvés : tout ce que j’aurais pu vous offrir par hasard m’a été rendu au centuple. »
Dès qu’il se mit à parler, je sus où tout cela nous mènerait : au dernier mot de sa réponse superficiellement amicale, je fis brusquement un pas en arrière et évitai de me faire embrocher par deux lames chantantes qui transpercèrent l’endroit où je me tenais un battement de cœur plus tôt. Vu leur hauteur, les coups m’auraient glissé entre deux côtes et perforé la gorge. J’en fus presque admirative : les faës étaient rarement aussi précis dans leurs tentatives de meurtre, ou aussi parfaitement synchronisés. Pas au point, toutefois, de ne pas punir aussitôt cette prévisible inclination au théâtral. Le faë de cuivre et d’herbe, à droite des jumeaux, reçut mon bâton en pleine nuque, ce qui l’envoya tituber sur son partenaire. Tous deux pivotèrent pour s’éloigner vers le Comte, se rétablissant avec souplesse ; je lançai donc une poignée de flammes noires sur la jupe d’herbe du faë de gauche et regardai le feu prendre avec satisfaction. Il dévora le tissu végétal avant que les flammes ne se propagent, mais j’assemblais déjà la Nuit, et notre petite escarmouche avait connu des développements plus pressants. Le Comte de la Flamme vorace entrait dans la mêlée.
« Une étincelle, une naissance », chanta le Comte d’une voix apaisante, comme le crépitement chaleureux d’un feu de joie.
En avançant, il semait des étincelles. J’aurais interrompu ce qu’il préparait si le jumeau de droite ne m’avait tenue occupée : ses ailes jaillirent dans un éclat, et il s’en servit pour se propulser à reculons, ce qui l’aurait placé derrière moi, lame prête à frapper, si je n’avais pas tracé une traînée de flammes noires sur sa trajectoire. Ses ailes battirent de nouveau, interrompant son bond, mais j’avais déjà placé mon bâton dessous et libérai une décharge concentrée de Nuit. Je ne touchai que son épaule, mais je la lui arrachai de part en part. Le faë hurla de douleur, mais le Comte de la Flamme vorace avait eu juste assez de temps pour poursuivre son incantation sans être dérangé.
« Une faim, une montée », chanta le Comte, sa voix prenant le ton des flammes. « Je t’ordonne, feu qui décline, héraut de l’abondance à venir : dévore tout ce que tu vois, voracement. »
Les étincelles avaient grossi, s’étaient changées en flammes, puis avaient été emportées par l’orage qui nous entourait. Mais au lieu de s’éteindre sous la pluie, le feu s’était propagé, comme si le vent lui-même était de l’huile, et un brasier hurlant nous enveloppa tandis que le Comte d’Automne aux yeux de braise riait.
« Périssez, me dit-il, si complètement qu’il ne reste rien de vous à perdre ou à retrouver. »
Merde, pensai-je, malgré mon admiration. C’était une sacrée bonne réplique pour me tuer, s’il parvenait à ses fins. La Nuit circulait déjà dans mes veines et, tandis que le Comte de la Flamme vorace levait haut sa lame noire, que la chaleur et les flammes tourbillonnaient autour d’elle sous son commandement, je commençai à façonner ma réponse.
« La main avide ne peut que serrer du sable,
Même la passion sublime, la marque de l’amant
N’est qu’une armée vaine marchant à la déroute :
L’ardeur s’épuise, la flamme s’éteint. »
Le poème fut récité en chantant, à peine plus fort qu’un murmure face au rugissement des flammes, et pourtant il se faufila dans la tempête ardente comme un serpent. Je connaissais la voix qui l’avait déclamé, ce timbre profond et vibrant, d’une séduction décadente ; la sorcellerie dont il était imprégné rongeait les flammes rassemblées comme une moisissure qui se répand. Tandis que le Comte de la Flamme vorace s’efforçait de les maîtriser, les vers du Poète Exalté s’attaquaient à son œuvre comme un éteignoir divin. Une ouverture, pensai-je avec un sourire de loup, et j’abandonnai les fils tourbillonnants que je m’apprêtais à tisser dans la Nuit pour quelque chose d’un peu plus mordant. Cette fois, quand les deux faës vinrent à ma rencontre, leurs lames d’herbe au poing, j’étais prête et rien ne me distrayait.
L’un attaqua d’en haut, son bond aidé par ses ailes tandis que sa lame sifflait vers mon crâne ; l’autre arriva par le bas : les genoux fléchis bien plus bas que ne l’aurait permis un corps humain, son épée jaillit en visant l’artère fémorale de ma jambe gauche. Ce fut juste, mais je fis tourner mon bâton : sa partie inférieure remonta et dévia le coup qui allait m’entailler le crâne, tandis que la partie supérieure descendait et déviait l’autre attaque, qui passa sans danger entre mes jambes. Le risque en valait la peine : les deux faës, trop engagés dans leurs coups, ne purent esquiver ma riposte. Deux petits tentacules de Nuit jaillirent de mon bâton et transpercèrent la peau des faës près de la gorge. Je déversai toute la puissance accumulée au bon endroit, et j’eus peut-être deux battements de cœur avant qu’ils ne reculent assez pour rompre les tentacules.
« Vous pouvez remercier le Puissant Urulan, autrefois de Grand Lotow, pour cette fin. »
Je n’avais jamais vu quelqu’un fondre de l’intérieur, mais vu la quantité d’acide que j’avais injectée dans leurs veines, il n’était pas étonnant qu’en quelques instants les deux faës se mettent à saigner et s’effondrent, brisés, à l’état de cadavres ambulants, en essayant de ramper loin de moi. Comme je l’avais pensé, c’était une sacrée saloperie à subir quand on n’était pas entièrement fait de fumée et de miroirs.
« Dieux du ciel, » dit d’une voix rauque le Moine Déchu, l’air écœuré.
Le tour du Poète Exalté — était-ce un aspect, ou était-il peut-être plus utile que je ne le pensais ? — avait tué les flammes, et avec elles la tempête, me rendant une meilleure visibilité. Le Moine Déchu, qui semblait passablement roussi et saignait de vilaines blessures à l’épaule et au ventre, lança une outre à vin sur la trajectoire d’une flèche vert tendre décochée par le faë couvert de lianes que j’avais aperçu plus tôt. La flèche se mit à pousser sauvagement quand le vin rouge se répandit au sol ; un jeune arbre s’abattit sur la pierre et tressauta quelques fois avant de se flétrir à toute allure. Voilà qui expliquait ses blessures, songeai-je. Le Moine avait été assez rapide pour arracher les flèches avant que ça ne se produise à l’intérieur de son corps. Bien joué : Nommés ou pas, ces racines lui auraient déchiqueté les muscles. Le Poète Exalté, lui, était contusionné et meurtri, mais il avait pu s’adonner à ses tours pour une bonne raison : il n’avait actuellement aucun adversaire.
Vu l’absence de cadavres et les deux faës manquants — la silhouette enfantine vêtue de paille et la chasseresse à ramures, de sang et d’os —, j’aurais parié qu’ils l’avaient mis à terre sans façon avant de filer vers les étages supérieurs. Les bruits caractéristiques d’une sorcellerie de combat, plus haut, le confirmaient presque ; Roland semblait déployer des efforts héroïques pour les repousser. Mais la véritable menace était le faë resté à l’arrière. Celle aux yeux ambrés et au sourire grimaçant, qui avait lancé le bal en nous jetant un orage entier à la figure. Elle était toujours là, son sourire plus large que jamais, à nous regarder lutter. Tu es la plus puissante de cette bande, pensai-je, tu dois donc être au moins duchesse. Un Comte ne se serait pas effacé devant elle, sinon. Alors pourquoi ces adversaires me semblaient-ils si… faibles ? Peut-être était-ce simplement que je n’étais plus écuyère ou duchesse bâtarde pour mon propre compte, et que j’avais affronté de plus grands monstres depuis. Mais je venais de précipiter un baron d’Automne dans le vide et de le tuer sans grand effort.
Quelque chose clochait.
Mes bottes s’enfonçaient dans les restes liquéfiés des jumeaux faës tandis que j’avançais ; je roulai l’épaule pour l’assouplir.
« Poète, dis-je, aide le Moine. Je vais m’occuper de notre ami le Comte, et de la gentille dame là-bas si elle veut bien se présenter. »
Un mensonge : je n’avais aucune intention de les laisser combattre l’un de ces trois-là pour le moment, si je pouvais l’éviter. Mais c’était un mensonge utile, tant que le faë au sourire grimaçant l’entendait.
« Vous présumez beaucoup, mortelle, me reprit le Comte de la Flamme vorace. »
Sa longue lame se leva, ainsi que son bouclier. Je jetai un coup d’œil au Poète Exalté et obtins un signe de tête qui confirma qu’il avait compris. Bien, je pouvais donc accorder presque toute mon attention aux deux derniers.
« Où est passé tout ce joli discours sur les reines, Comte ? » Je souris. « Enfin, si vous continuez à parler à la place de votre dame, je vais devoir supposer qu’elle est muette — ou que vous avez le droit de choisir ses mots pour elle. »
Le Comte sembla se ratatiner. De la peur, jugeai-je. Une peur viscérale, à l’idée même que le faë derrière lui puisse s’offenser de son comportement. Voilà qui confirmait au moins la hiérarchie. Le Prince des Feuilles tombées était peut-être son maître suprême, mais là où il y avait un capitaine, il y avait aussi un lieutenant.
« Mon cher Aedon n’est coupable que de trop d’empressement à me servir, rit le faë aux yeux ambrés. Mais j’entends votre remarque, Reine des Objets perdus et trouvés. Vous vous trouvez devant la Duchesse de la Tempête impétueuse. »
« Charmant nom, souris-je, l’air tout à fait aimable, avec juste un peu trop de dents. Accepteriez-vous d’ordonner à vos serviteurs de cesser de tenter de tuer les miens pendant que nous parlons ? C’est d’une incivilité folle. »
« Hélas, un serment a été prononcé, répondit la Duchesse en haussant les épaules. Je ne peux rappeler ceux que j’ai envoyés. »
« Mais notre ami en vert, ici… » suggérai-je en désignant le faë archer qui faisait face au Poète et au Moine.
« Cette faveur, je peux vous l’accorder, sourit la Duchesse de la Tempête impétueuse, mais à un prix. »
Ah, nous en arrivions au marchandage. Si je pouvais la faire parler et garder les deux faës qui l’accompagnaient en bas avec nous, je pourrais peut-être envoyer mes deux compagnons aider Roland et l’Artificière avant que nous ne revenions tous affronter ces trois-là ensemble. Pour garder la main, il fallait proposer des conditions avant qu’elle ne formule ses exigences : laisser les faës choisir leurs mots avec soin était le meilleur moyen de se faire poignarder.
« Je vous offre les derniers mots d’un roi, dis-je, et le rêve d’une défaite remportée au terme d’un rude combat, il y a moins de dix ans. »
La Duchesse se figea. Ouais, j’ai déjà eu affaire à votre espèce, pensai-je avec un amusement sombre, tandis qu’une lueur de convoitise s’emparait de ses yeux ambrés. Je sais ce qui vous fait envie.
« Une offre généreuse, dit la Duchesse de la Tempête impétueuse. Peut-être trop généreuse. »
Alors elle voulait éviter de m’être redevable si elle estimait que j’avais trop payé, hein ? D’accord.
« Nous serons quittes, compte tenu de la puissance de vos serviteurs et de la faiblesse des miens, répondis-je. »
J’entendis le Moine Déchu étouffer un rire, et le Poète Exalté pousser un cri indigné. Peu après, celui-ci reçut une flèche dans la cuisse et je fus curieuse de le voir sortir un morceau de parchemin en déclamant un vers dans ce qui me semblait être du césois. La flèche germée ravagea sa chair, mais au moment où il acheva son vers, elle s’était changée en poussière et la blessure du Poète s’était refermée, même si elle restait couverte de profondes cicatrices.
« À ces conditions, je passe un marché avec vous, Reine des Objets perdus et trouvés, déclara la Duchesse de la Tempête impétueuse. »
« Marché conclu, acquiesçai-je. Vous deux, dépêchez-vous d’aller aider le Sorcier renégat et l’Artificière avec… »
Un éclair de lumière aveuglant — ou peut-être de Lumière — jaillit, suivi d’un bruit de tonnerre fracassant, puis d’un cri inhumain.
« Ça, achevai-je. Aidez-les avec ça. »
« À votre service, maîtresse, dit le Moine Déchu, l’air profondément amusé. »
« Êtes-vous certaine que vous ne voudriez pas que je reste pour consigner… » commença le Poète. Je lui jetai un regard noir. « … votre sagesse me touche, Reine Noire, et je m’empresse donc d’y obéir. »
Ils partirent, et je les chassai pour le moment de mon esprit.
« Amusant, dit la Duchesse de la Tempête impétueuse. Pourtant, vous tardez à honorer notre marché. »
« Jamais, souris-je, avant d’ajouter en crépusculaire : J’abdique ma couronne et laisse le plus digne d’entre vous la porter. »
Larat avait bien été roi un instant, après tout, même si son premier et dernier décret avait été son abdication.
« Je ne connais pas cette langue, siffla la Duchesse. »
« Vous auriez dû marchander avec plus de précision, la réprimandai-je. Mais peut-être ceci vous conviendra-t-il davantage ? »
Je tissai soigneusement une bulle de Nuit, en utilisant des bribes de la vision que Sve Noc m’avait donnée du combat entre le Roi Mort et l’emblème de Vesena, la Lance Vagabonde, puis la lui envoyai. Je n’avais absolument pas l’intention de lui donner un seul de mes souvenirs, même si elle avait pu comprendre ma phrase ainsi. La déception passa dans ses yeux, mais la faim l’emporta rapidement. Les lèvres de la Duchesse de la Tempête impétueuse s’entrouvrirent en un soupir lorsque la bulle atterrit dans sa paume, et elle posa ses doigts délicats sur la Nuit.
La bulle éclata.
Je lui avais offert le rêve, pas le droit de le voir ; et si elle n’avait pas su le conserver une fois qu’il lui avait été donné, ce n’était pas ma faute, si ? La Duchesse tourna vers moi ses yeux ambrés, le visage figé par la haine.
« Quelle créature astucieuse vous faites, dit-elle. »
« Bof, répliquai-je, vous n’êtes simplement pas aussi douée que vous le pensez. »
« Vous non plus, je le crains, répondit la Duchesse. »
La corde de l’arc vibra et une flèche verte siffla vers moi ; je dus esquiver à la hâte. Ah, c’est vrai. Nous avions convenu que ses serviteurs cesseraient de combattre les miens, mais nous n’avions jamais parlé de moi. Le Comte de la Flamme vorace bondit, ses pieds nus d’une rapidité indécente, et son épée surnaturelle ainsi que son bouclier foncèrent sur moi.
« Hé, Duchesse, lançai-je avec un sourire, tout en rassemblant la Nuit. Ça vous dit un pari ? »
« Pourquoi le ferais-je, alors que vous avez prouvé que vous étiez une débitrice si peu fiable ? » répondit le faë aux yeux ambrés.
Le Comte fut sur moi avant que je puisse répondre, l’épée abaissée dans ma direction, son bouclier crépitant de flammes. Au dernier moment, il déplaça son pied d’un pas et demi vers la droite, révélant la flèche verte dont le crépitement devait masquer le sifflement, puis frappa de taille. J’avalai un juron : c’était bien joué. Mais, de ma main libre, je saisis le bord du Manteau de Woe et le rabattis autour de moi. Il arrêta la flèche, mais ma tentative précipitée de repousser le coup avec un revers de bâton me fit perdre l’échange. Je fus projetée deux pas en arrière. Je roulai au sol et me relevai juste devant une autre flèche, parfaitement dirigée vers ma gorge. Un fouet de Nuit jaillit de ma main et la réduisit en cendres, mais le Comte de la Flamme vorace me percuta de nouveau sur le côté. Un bâton n’était pas une épée, avec sa garde et sa prise adaptée ; même si je parai encore le coup, la force de celui-ci fit glisser la lame du Comte jusqu’à mordre la chair de ma main. Je faillis perdre un doigt et sentis quelque chose de déplaisant se faufiler dans mon sang depuis la plaie.
« Dehors ! » grondai-je, et la Nuit inonda mes veines.
Elle chassa le poison, me traversant comme une coulée de glace. Je frappai le sol de mon bâton ; la Nuit se déploya en vague, balayant la flèche qui m’était destinée tandis que le Comte de la Flamme vorace reculait hors de portée d’un bond en arrière, aidé par ses ailes. Je m’imposai le calme, tandis que le sang ruisselait sur mes phalanges.
« Je comprends, dis-je à la Duchesse de la Tempête impétueuse. Vous ne pensez pas pouvoir l’emporter sur moi si nous faisons un pari. Je compatis ; c’est une affliction regrettablement courante. »
« Vous essayez de me provoquer, dit le faë aux yeux ambrés. »
« J’y arrive, rectifiai-je avec un sourire déplaisant. Pour citer une créature astucieuse de ma connaissance : un piège bien conçu ne repose pas sur la surprise, mais sur la nature de l’adversaire. »
Elle devait accepter un pari, si je le lui proposais et qu’elle semblait susceptible de gagner. Parce qu’elle était meilleure que moi, plus puissante et plus rusée, et qu’elle devait toujours avoir le dernier mot face à nous, pauvres mortels.
« Quelle petite chose spirituelle, rit la Duchesse. Que pourriez-vous donc offrir comme enjeu digne de mon temps ? »
« Un duel contre le Comte de la Flamme vorace, dis-je, où je serai considérée comme perdante si je le tue avec la Nuit ou mon bâton. »
« Espèce d’insecte insolente ! » gronda le Comte.
« C’est tout ce que vous avez, dit la Duchesse de la Tempête impétueuse, avant de prendre l’air de quelqu’un qui venait d’avaler un citron. J’accepte, idiote. »
Comme cela devait être désagréable, de voir la forme du piège et d’être poussée par sa nature à s’y jeter malgré tout.
« Si je gagne, je veux que vous répondiez à cinq questions, entièrement et sans mentir, dis-je. »
« Si vous perdez, je prendrai votre nom, que vous me donnerez de votre plein gré, répondit la Duchesse. »
Ambitieux, mais si on en arrivait là, il y avait plus de chances que je meure.
« Marché conclu, dis-je. »
« Marché conclu, répéta-t-elle. Mon Comte des Pommes Vertes, veuillez monter. »
Comte des Pommes Vertes ? Non, ce n’était pas le même. Celui que nous avions affronté à Dormer, toutes ces années auparavant, était le Duc des Vergers Verts. Pourtant, quand je trouvai le faë en question du regard, il m’adressa un sourire rusé avant que ses ailes ne jaillissent dans son dos. Son visage… Cela faisait longtemps que je n’avais pas repensé à l’adversaire de cette nuit-là, la créature qui avait massacré mes Gallowborne et réduit Nauk à l’ombre de lui-même par le feu. Mais j’étais presque certaine qu’il y avait une ressemblance. C’était inquiétant, vu que j’avais pris grand soin de tuer ce Duc et que le Hiérophante lui-même avait pulvérisé ce qui restait de sa dépouille. Je n’eus toutefois pas le temps d’y réfléchir davantage : à l’instant où le marché fut conclu, mon duel contre le Comte commença. J’expirai et me composai.
Un duel, hein.
« Dieux, murmurai-je, ça faisait longtemps, pas vrai ? »
Le Comte de la Flamme vorace s’avança dans toute sa splendeur, son armure étincelant dans la lumière étrange du Beffroi ; un mouvement de sa longue épée fit naître des flammes rouge vif le long de la lame. J’étais tentée de regarder ses pieds, car face à toutes sortes d’adversaires, leurs appuis révélaient les intentions plus fidèlement que la garde. Mais face aux faës, cela ne servait presque à rien. Leur corps ne fonctionnait pas tout à fait comme celui des mortels, et leurs ailes leur permettaient de dépasser encore ce que même les Nommés pouvaient accomplir. Ma main droite était glissante de sang, mais le même engourdissement qui m’avait empêchée de boiter avait étouffé la douleur lancinante. J’élargis ma posture et reculai un pied, empoignant mon long bâton d’if comme une lance sans pointe. Bien au-dessus de nous, la sorcellerie crépitait et des voix humaines et inhumaines se mêlaient en cris de guerre.
« Brûlez », siffla le Comte de la Flamme vorace.
Il balança son épée et une vague de flammes le dissimula à mes yeux. Mais j’avais déjà vu cette tactique. Je l’avais même utilisée, à l’époque où je pouvais encore lancer de la glace. La Nuit s’amassa au bout de mon bâton, formant un cercle entier qui flottait juste au-delà du bois. Lorsque le Comte surgit de sa propre vague de flammes, l’épée à moitié levée et les ailes rouge vif déployées dans son dos, il reçut en plein ventre une décharge de Nuit pure qui le repoussa violemment. À moi. Je me glissai dans l’ouverture de la flamme, le Manteau de Woe flottant derrière moi, et, tandis que la Nuit s’accumulait à l’extrémité du bâton, je frappai la poitrine du Comte. Il se rétablit à temps : son bouclier le couvrit et la petite décharge de pouvoir qui suivit l’impact glissa sans lui faire de mal. Il leva son bouclier et abattit la pointe de mon bâton, mais je me retirai avec adresse et glissai un coup juste au-dessus du bord de son bouclier qui retombait.
Il le repoussa du plat de sa lame, puis pivota avec grâce pour transformer sa parade en revers dirigé droit vers mon cou. Je m’accroupis et son coup passa au-dessus de ma tête, mais il punit mon équilibre précaire d’un coup de pied rapide qui me frappa la poitrine et me fit tomber à la renverse. J’abandonnai mon bâton pour amortir ma chute avec les mains, tissant la Nuit et le laissant tomber au sol dans un fracas, tandis que le Comte aux yeux rouges ajustait sa position et se préparait à me transpercer la gorge.
« Je t’ai eu », souris-je en tirant sur les fils ténus de Nuit qui reliaient mes mains au bâton.
Le bâton d’if heurta l’arrière des pieds du Comte et le fit tomber. Quand il eut amorti sa chute avec ses ailes, le bâton était déjà dans mes mains, pointé vers sa tête. Une fine flèche de Nuit, pas puissante mais rapide et perçante, traversa le col rond d’or et pénétra dans sa chair. Le Comte la dévia d’un coup de bouclier avant qu’elle ne lui transperce la gorge, mais c’était l’ouverture que j’attendais. En frappant, il avait exposé le bras qui tenait son bouclier. La flèche libérée, je frappai son coude à découvert avec mon bâton, puis libérai une petite décharge de Nuit. Pas assez pour faire mal, juste assez pour prolonger l’élan du mouvement. Il continua de pivoter, son bras armé se levant pour retrouver l’équilibre. Je frappai encore : la flèche perçante de Nuit traversa son poignet comme un harpon ; je le tirai en rotation, et l’épée que ses doigts tenaient s’envola.
Sans hésiter, je lui abattis mon bâton sur les genoux, empêchant sa tentative de se retourner. Un, deux, trois pas boiteux sur le côté ; et tandis que la Nuit coulait dans mes veines et m’offrait une précision surnaturelle, le Comte de la Flamme vorace pivota, juste à temps pour voir mes doigts se refermer sur la poignée de son épée. Ses yeux brûlants s’écarquillèrent de peur lorsque je me redressai dans un grognement et transformai cette prise en une estocade descendante. Le bouclier se leva — ou l’aurait fait si ma main libre n’avait pas tiré sur les fils du bâton pour en abattre la longueur sur le poignet du faë. Sa défense fut ralentie juste assez pour que mon coup s’enfonce profondément entre ces beaux yeux rouges, où il trouva un fourreau mortel. Le silence s’installa dans mon sillage tandis que je tournai le poignet et arrachai l’épée au cadavre.
« Bon sang, ça m’avait manqué », avouai-je dans un soupir.
L’ennemi et moi dans la fosse, à nous battre à mort, sans les ombres et les subtilités sans fin qui peuplaient ma vie, ces jours-ci. Juste de l’acier, de la ruse et le besoin désespéré de survivre. Mon regard se posa sur la Duchesse aux yeux ambrés, furieuse.
« Vous me devez cinq réponses, dis-je. »
« Posez vos questions, gronda la Duchesse de la Tempête impétueuse. »
« Qui règne sur la Cour d’Automne ? » demandai-je.
« Personne. »
Ce qui signifiait que le manteau attendait qu’on le prenne, si seulement nous pouvions le trouver. Mon sang battait d’excitation. C’était possible. La deuxième partie de la théorie de Masego, celle qui faisait de la couronne une arme, était possible. Nous pourrions peut-être tuer un dieu, ou faire quelque chose de bien pire.
« Pourquoi êtes-vous venue ici ? » demandai-je.
« Pour recouvrer une dette impayée, répondit la Duchesse. »
J’attendis patiemment.
« Et pour rembourser celle que nous devons, ajouta-t-elle. »
Elle espérait que je pose la question suivante avant qu’elle ait fini de répondre, hein ? Ce n’était pas la première fois que j’interrogeais des gens de son espèce ; je ne tomberais pas dans le piège.
« À qui devez-vous cette dette ? » insistai-je.
« À celle qui nous a révélé où se trouvait le Magicien traqué, dit-elle en grimaçant. La Barde errante. »
Putain, enfin, pensai-je, la satisfaction montant en moi. Je l’avais tiré de la bouche de faës, des entités littéralement incapables de mentir : l’Intercesseuse avait attaqué un Vilain protégé par les Termes. Même le Pèlerin Gris devrait maintenant s’incliner. Tous les Nommés de la Grande Alliance seraient avertis que la Barde était une entité hostile et dangereuse. Un avertissement appuyé par les Héros les plus éminents de l’époque ainsi que par ma propre réputation, qui n’était pas négligeable. Qu’elle essaie donc de s’en sortir avec des paroles.
« De quelle manière devez-vous rembourser cette dette ? » demandai-je.
« Nous devons détruire le contenu d’une certaine pièce, répondit la Duchesse de la Tempête impétueuse, et briser une épée. »
Merde, ils s’en prennent aussi à la Séparation, compris-je. Avais-je vu juste ? L’Intercesseuse essayait-elle vraiment de nous arracher toutes les voies hors des profondeurs où nous nagions, à l’exception de celle qu’elle laisserait Hasenbach trouver ? Si oui, nos ennuis ne faisaient que commencer.
« Avez-vous des alliés dans l’Arsenal qui ne soient pas des faës ? » demandai-je.
« Oui, répondit la Duchesse. Je ne connais toutefois pas leur identité ; je sais seulement qu’ils peuvent se faire connaître de nous à l’aide d’une certaine phrase. »
Je supposai qu’il était naturel de garder les faës dans l’ignorance concernant le Nommé traître, vu le nombre de mages présents capables de leur arracher cette information.
« La victoire est éphémère », dit le Moine Déchu en me plantant une dague dans la jugulaire.