Chapitre 447
« Rebrousse chemin, Empereur, car si tu t’aventures plus à l’ouest, le seul lopin de terre que tu auras de ma part fera six pieds de long sur trois de profondeur. »
— Le roi Jehan le Sage, avant la célèbre bataille des Moineaux
Je tapotai le flanc de ma pipe, y fis naître une flamme et tirai une longue bouffée de feuille d’éveil.
C’était une bonne manœuvre, décidai-je tandis que l’Arsenal tremblait de nouveau. Il tremblait comme un mur sous les tirs d’un trébuchet, comme une porte au contact du bélier : quelqu’un, quelque chose, tentait de s’introduire de force. Une menace extérieure manifeste attirerait le Chevalier du Miroir et sa bande comme un papillon vers la flamme ; dans le chaos qui s’ensuivrait, on pourrait agir contre Archer ou le Prince Martin-pêcheur. Bon sang, si le désordre prenait assez d’ampleur, une intrigante impitoyable comme l’Intercesseuse pouvait tout simplement chercher à régler tous ses comptes en faisant des victimes. Mes possibilités de riposte étaient limitées, et chacune représentait une occasion que je ne pouvais pas facilement écarter. Combattre aux côtés du Chevalier du Miroir maintenant pourrait m’attirer la confiance dont j’aurais besoin par la suite, mais intercepter une attaque visant Archer ou le Prince Frederic rapporterait davantage, et plus vite. J’expirai la fumée, puis adressai un regard calme aux Nommés rassemblés autour de moi avant de me tourner sur le côté.
« Médecin sinistre, appelai-je.
L’homme avait refermé son livre et s’était levé dès que la première secousse avait parcouru la pierre autour de nous, mais, à part une légère révérence à mon adresse, il n’avait montré aucun intérêt à prendre part à la situation.
« Ma reine, répondit le vilain en se tournant vers moi, le regard indifférent. Comment puis-je vous servir ?
— Rends-toi au Nœud et prépare-toi à accueillir les blessés, ordonnai-je. Installe une infirmerie provisoire. Tu as carte blanche pour réquisitionner tout ce dont tu pourrais avoir besoin. »
Une lueur d’intérêt s’alluma dans ses yeux, mais elle n’était pas très vive. Malgré tout, aussi déplaisant fût-il, il saurait s’occuper de cela sans difficulté. Le Nœud était le centre de l’Arsenal, un dédale de couloirs sinueux, mais il avait l’avantage d’être accessible quel que soit le point d’où l’ennemi frapperait, et de se trouver à bonne distance des combats : il me semblait que c’était le meilleur endroit pour installer nos guérisseurs.
« Ce sera fait, déclara le Médecin sinistre. Puis-je prendre congé ?
— Fais donc, répondis-je. Quant à vous autres, nous allons ailleurs. »
Alors, la porte d’entrée ou celle de derrière ? me demandai-je. Dans les deux cas, je prendrais un risque. Bon sang, vu l’adversaire que j’affrontais, il se pouvait tout simplement qu’aucune bonne décision ne s’offre à moi. Peut-être devrais-je plutôt cesser de chercher à éviter les erreurs et choisir celle dont je pourrais gérer les conséquences le plus habilement. Non, c’était encore jouer au jeu de la Barde. Me laisser enfermer dans une histoire, camper sur mes positions. Face à un adversaire qui connaissait mieux le terrain que moi, une posture défensive finirait inévitablement par causer ma perte. J’avais déjà envoyé Archer et le Prince Martin-pêcheur ; je devais à présent me fier à leurs talents. Où pouvais-je attaquer ?
« Il faut organiser la défense, déclara gravement l’Artificière Bénie.
« Catherine ? demanda Roland en croisant mon regard.
Il avait toujours eu l’esprit vif. Il devait se douter que nous combattions sur plusieurs fronts et que j’avais réuni ces cinq-là autant pour les garder à portée de vue que pour tirer parti de leurs compétences. Ce qui veut dire que foncer au combat n’est pas forcément la meilleure option, pensai-je, avant d’inspirer brusquement. Si, me repris-je, c’est absolument la meilleure option. Certes, comme groupe de combat, nous serions au mieux très mal assortis : le Poète Exalté comme le Moine Déchu seraient plus efficaces contre des hommes que contre les créatures auxquelles nous risquions d’avoir affaire, et l’Artificière Bénie n’était pas une Nommée de première ligne. De plus, le Sorcier renégat et moi-même étions des forces avec lesquelles il fallait compter, mais ni l’un ni l’autre n’avions l’habitude de nous jeter dans la mêlée, ces derniers temps. Nous avions pris l’habitude de compter sur des Noms martiaux pour tenir la première ligne. Mais cela n’avait d’importance que si l’objectif du combat était de gagner, or ce ne serait pas le cas ici.
Si l’une de ces personnes avait servi ou servait l’Intercesseuse comme agent, vu les histoires qui se déroulaient, il serait sans doute très difficile de la tuer, même lorsque le bon sens aurait exigé qu’elle soit morte trois fois et enterrée. La Création ferait pencher les choses en sa faveur, afin qu’au dernier acte de la pièce, les héros triomphants puissent la démasquer. Le moyen le plus rapide de tirer cela au clair, me dis-je, serait en fait d’entraîner cette bande dans un combat bien au-delà des capacités de ces cinq-là, volontairement mal assortis. Parfait, songeai-je en inspirant une bouffée de feuille d’éveil et en souriant : je pourrais attaquer et défendre d’un seul coup. Je recrachai la fumée, que Roland chassa d’un geste pour l’empêcher de s’attarder près de son visage.
« Ceci n’est qu’une diversion, dis-je. Nous devons intercepter l’ennemi avant qu’il n’obtienne ce qu’il est venu chercher. Roland, selon toi, laquelle de nos ressources militaires potentielles risque le plus d’être détruite ?
Il grimaça.
« La Séparation ou cet exercice théorique, répondit le Sorcier renégat après un instant. J’ajouterai que la première est nettement mieux défendue. »
Donc, soit l’arme qui pourrait bien mettre fin au Roi Mort, soit les premières étapes des Saisons divisées. L’aspect que j’avais arraché au cadavre de la Sainte des Épées, puis fait forger en épée, était unique et donc irremplaçable s’il venait à être perdu. L’autre était en théorie récupérable : perdre l’installation de Masego ici, dans l’Arsenal, nous retarderait de quelques mois, mais l’essentiel du projet résidait dans les artefacts de relevé que nous avions disséminés à travers plusieurs royaumes. Il serait pénible de rétablir les liens avec ceux-ci, mais loin d’être impossible. À mon avis, seul le résultat final des Saisons divisées pourrait vraiment blesser l’Intercesseuse, mais cela ne signifiait pas nécessairement que c’était ce qu’elle viserait. Lors de la conférence de Salia, le Roi Mort avait laissé entendre qu’un aspect des plans de l’Intercesseuse dépendait de l’utilisation du cadavre de Jugement que les Procerans avaient exhumé.
Je connaissais assez Hasenbach pour savoir qu’elle ne déclencherait pas ce mécanisme avant d’être à court de toute autre option ; je devais donc me demander si tel était le jeu de la Barde : éliminer toutes les autres possibilités, jusqu’à ce qu’il ne reste que la voie de l’anéantissement et un doigt sur la gâchette.
« L’épée se trouve dans le Répertoire, dis-je. L’autre chose est…
— Au Beffroi, dit Roland.
Les quartiers de Masego se trouvaient donc dans cette partie de l’Arsenal. Il n’avait jamais vraiment compris pourquoi quiconque voudrait séparer sa vie de son travail ; à ses yeux, il y avait peu de différence entre les deux.
« Et pour ceux d’entre nous qui ont l’esprit moins vif, demanda joyeusement le Moine Déchu, pourrait-on nous expliquer ?
Le Poète Exalté s’éclaircit la gorge en signe d’approbation.
« S’il vous plaît, ajouta-t-il poliment.
— Ce n’est pas évident ? soupira l’Artificière Bénie. Ils pensent que quelqu’un s’en prend aux projets les plus dangereux de l’Arsenal : la Sévérité et les recherches personnelles de l’Hiérophante. »
Attendez, avait-elle appelé l’épée la Sévérité ? D’après ce que Roland avait dit, je croyais qu’il s’agissait de la Séparation. Peu importait, décidai-je. D’autant moins que je voyais bien ce qu’elle essayait de faire.
« Ces recherches sont secrètes sur ordre de plus de couronnes que vous ne pourriez vous permettre de défier, dis-je d’un ton conciliant. Prenez garde à ne pas parler trop librement, Artificière.
— La Lumière purifie tout, répliqua l’Artificière Bénie sans se laisser intimider. Ceux qui n’ont rien à cacher n’ont rien à craindre.
— Je me suis peut-être mal exprimée, dis-je avec patience : si vous reparlez de ce sujet, d’ici une heure j’aurai un ordre signé par tous les hauts dignitaires de la Grande Alliance, vous condamnant à mort sans procès ni appel. Vous n’avez absolument aucune idée de ce avec quoi vous jouez, et votre arrogance ignorante constitue une menace existentielle pour ce continent. Félicitations, Artificière Bénie. Peu de gens encore en vie ont vu l’apocalypse figurer parmi les conséquences possibles de leur aveugle arrogance. »
Adanna of Smyrna recula comme si je l’avais giflée, ce qui, à vrai dire, était pratiquement le cas. Je ne le regrettais pas : ces derniers temps, ma patience envers ceux qui se donnaient une importance qu’ils n’avaient pas méritée était plutôt limitée. Surtout quand il s’agissait de héros.
« Je… Je ne voulais pas… balbutia-t-elle.
— Réfléchir ? répliquai-je froidement. Consacrer le moindre soupçon de bon sens à la question ? À l’évidence, non. »
J’avais beau m’être montrée dure, elle aurait pu s’y prendre autrement que de mener son enquête en douce, puis de tenter de me forcer la main en abordant le sujet en public. Si elle avait fait part de ses inquiétudes au Chevalier Blanc plus tôt, ou même, bon sang, au Premier Prince, tout aurait pu être réglé par les mécanismes que nous avions mis en place précisément à cette fin. Au lieu de cela, elle avait foncé tête baissée, héroïne jusqu’au bout des ongles, et était devenue un ingrédient de plus dans le breuvage empoisonné que la Barde essayait de me faire avaler. Mon regard balaya les autres Nommés rassemblés.
« J’espère ne pas avoir à me répéter, ajoutai-je.
— Déjà oublié, dit le Moine Déchu en levant son outre.
— Mon Chantant laisse à désirer, même dans les meilleures circonstances, dit le Poète Exalté.
Roland ne dit rien et se contenta d’incliner la tête. Il ne connaissait pas les détails des recherches de Masego, puisqu’il n’avait pas besoin de les connaître, mais il avait été averti dès le début que si l’Hiérophante avait besoin de temps pour travailler aux Saisons divisées plutôt qu’à ses autres tâches, il fallait toujours lui accorder ce qu’il demandait.
« Bien, dis-je. Maintenant, en route. Dès que nous saurons où la brèche va se produire, nous… »
Il y a des limites, Barde, pensai-je tandis que l’Arsenal tremblait encore et qu’un craquement monumental retentissait au moment où les protections cédaient, à l’humour noir. Mes sens n’étaient pas assez aiguisés pour m’indiquer où la brèche avait eu lieu, mais je me trouvais loin des Corbeaux et entourée de protections. Quelqu’un qui avait participé à leur mise en place, en revanche, aurait une meilleure idée.
« Roland ? demandai-je.
— À l’ouest, répondit le Sorcier renégat. Près du Beffroi et de l’Atelier.
À l’opposé de notre position, malheureusement.
« Alors, au Beffroi, ordonnai-je. Préparez-vous, mes amis. Ça risque de devenir intéressant. »
Je laissai Roland s’occuper de l’Artificière froissée tandis que nous nous mettions en marche ; tous deux prirent la tête et nous filâmes dans les couloirs aussi vite que possible. Je tissai la Nuit autour de ma jambe pour en engourdir la douleur et ne pas trop nous ralentir, mais malgré cela, je dus rester derrière avec le Moine Déchu et le Poète Exalté. Cela ne me dérangeait pas ; c’était une aussi bonne occasion que n’importe quelle autre de les faire parler.
« J’ai entendu dire que tu avais tué l’un des Saints, lançai-je au Moine. Et d’une manière assez atroce, en plus.
Le vilain éclata de rire. La remarque n’avait provoqué aucune émotion profonde chez lui, du moins pas sur son visage, et son poids rendait son langage corporel plus difficile à déchiffrer. Surtout sous ces robes épaisses, chez un homme que je connaissais mal.
« Tu parles de ma première victime, mais pas de la dernière, dit-il avec affection ; son accent arlésite s’épaissit légèrement. J’en ai eu trois sous la main avant que la Sainte des Épées ne commence à apparaître dans la région et que je doive fuir. Je me suis faufilé dans le Dominion par la forêt de Brocéliande, et j’étais arrivé jusqu’à Levante quand la guerre a éclaté au nord.
Ah, songeai-je. Voilà comment il avait pu survivre en tant que vilain à l’ouest des Caps blancs, à la même époque que la Sainte et le Pèlerin Gris. Je savais que la Maison de la Lumière, en Procer, possédait des archives sur eux deux ; il avait peut-être commencé par les surveiller.
« J’ai entendu des rumeurs, dit le Poète Exalté d’un ton un peu trop désinvolte pour être naturel, selon lesquelles plusieurs loges de Lanternes auraient disparu après s’être aventurées dans la forêt de Brocéliande, à cette époque.
Le Moine Déchu sourit, aussi affable qu’un frère bien-aimé, mais quelque chose chez lui… Son poids n’avait alors rien de comique ; ni sa carrure ni sa démarche pesante. C’était comme regarder un prédateur devenu grand et lent à force de dévorer, se nourrissant encore et encore jusqu’à ce que son poids finisse par l’alourdir.
« Le Livre de Toutes Choses ne prêche-t-il pas que les justes doivent répondre à la bonté par la bonté, et à la méchanceté par la colère ? demanda aimablement le Moine.
Le Poète se raidit.
« C’est un blasphème, siffla-t-il.
— Citer le Livre de Toutes Choses ? ricana le Moine. Quelles pratiques intéressantes le Dominion entretient, si c’est bien vrai.
C’était toujours agréable, songeai-je, de voir des Nommés se lier d’amitié. Dommage que ce soit si putain de rare.
« Difficile de vous jeter la pierre, remarquai-je. On m’a proclamée abomination pendant quelques années, et archihérétique de l’Est pendant un peu moins longtemps. Qu’est-ce qu’ils avaient fait pour te mettre en rogne, au juste ?
— Ils se disaient saints, répondit le Moine Déchu. Tout bien considéré, c’était plus que suffisant.
— Un prêtre proceran reste un Proceran, après tout, concéda le Poète Exalté.
En un sens, ne railler le Principat était-il pas le fondement de la diplomatie internationale ? En tout cas, cela ne m’avait jamais fait défaut, pas même avec de véritables Procerans.
« Je ne peux pas contester ça, ricanai-je. Cela dit, Hasenbach semble faire le ménage là-bas.
Elle avait nommé grand inquisiteur un frère lai qui faisait en quelque sorte office d’espion, prenant pour prétexte la tentative de coup d’État, puis l’avait utilisé pour arracher les crocs de la Maison dans le Principat, à en croire les Valets. Elle avait même procédé avec assez de doigté pour qu’ils n’aient eu d’autre choix que de se laisser faire, ce qui était sacrément impressionnant, vu l’influence que la Maison de la Lumière conservait en Procer, même après que ses dirigeants eurent été pris en flagrant délit de soutien à un coup d’État.
« Une porcherie nettoyée ne devient pas un temple pour autant, haussa les épaules le Moine Déchu. Cela dit, arracher quelques bijoux aux cochons est une noble entreprise, j’imagine.
Bon sang, pensai-je, malgré moi impressionnée. Celui-là s’entendrait à merveille avec la Maison Insurgée s’ils venaient à se rencontrer.
« Les Lanternes savent mieux se tenir, dit fièrement le Poète Exalté. Elles ont une seule loge à Levante, qui ne se mêle pas de politique.
Et si tu crois ça, j’ai une maison à Hannoven à te vendre, pensai-je. Depuis la fondation du Levant, les Lanternes avaient échappé à l’emprise de tous les souverains ; cela ne se faisait pas en gardant les mains parfaitement propres.
« D’accord, dis-je en veillant à ne pas laisser paraître mon scepticisme. Tu as vécu là-bas, n’est-ce pas ? Parmi les Poètes Cachés.
L’homme parut surpris que je sache même cela, mais je ne devais peut-être pas m’en étonner à mon tour. Nous ne nous étions jamais rencontrés en personne avant aujourd’hui, et, comme il venait de rejoindre notre groupe et ne brillait pas par ses talents martiaux, je lui avais accordé bien peu d’attention.
« C’est exact, dit-il. Mais je n’en suis plus un : j’ai quitté le Vieux Palais et accepté un travail rémunéré.
— J’ai entendu dire que les Poètes Cachés s’étaient réservé toute une rue de maisons closes, pour une journée et une nuit entières, quand j’étais là-bas, dit malicieusement le Moine Déchu. Mais ce n’était sans doute qu’une infâme calomnie.
— Non, l’assura le Poète Exalté, c’est tout à fait vrai. Cela arrive chaque printemps, dans le cadre de la Fête des Nombreux Soupirs.
Pourquoi tous ces pays du Sud semblaient-ils avoir de ces charmantes coutumes qui impliquaient une foule de beaux gens nus, quand tout ce que Callow pouvait leur opposer, c’étaient des fêtes des moissons où tout le monde se soûlait et prenait de mauvaises décisions ? C’était un peu injuste, à mon avis. Quoi qu’il en soit, le Moine avait tenté de le taquiner en comptant sur une pudeur culturelle qui, en matière de telles affaires, était d’abord très procerane. Les Levantins, eux, se montraient remarquablement francs sur le sexe, même selon mes critères callowans.
« Qu’est-ce qui t’a poussé à quitter le Vieux Palais ? demandai-je. Ça avait l’air d’une vie plutôt agréable.
— Il aurait été honteux d’y rester en tant que Favorisé, répondit le Poète Exalté, après l’appel à la guerre lancé par le saint Seljun. En outre, je songe à composer ma propre épopée.
Audacieux. Si j’avais bien compris ses paroles, il faisait référence au Chant de Fumée : l’épopée fondatrice du Dominion du Levant, dont les vers racontaient la rébellion légendaire menée par des héros, qui avait chassé Procer et fondé la nation toujours debout aujourd’hui. Mhm. Cette petite conversation ne m’avait malheureusement pas aidée à déterminer si ces deux-là étaient ou non des pions de l’Intercesseuse. La haine assez ouverte du Moine Déchu envers la Maison de la Lumière procerane ne faisait pas nécessairement de lui un allié : il ne serait pas impossible d’utiliser le Roi Mort pour la détruire sans entraîner la Calernie entière dans sa chute. À condition d’avoir le bon allié, bien sûr. Il ne craignait manifestement pas de se salir les mains, ni même de tuer pour faire passer un message, mais il n’était pas des hommes de Hanno. Les miens avaient rarement les mains propres.
Quant au Poète, il restait opaque à mes yeux. Le goût prononcé du Dominion pour l’honneur et les dettes offrait à l’Intercesseuse des leviers évidents sur ses Nommés, mais il ne semblait pas aussi prisonnier de cette logique que la plupart de ses compatriotes : lorsque j’avais poussé la bande du Chevalier du Miroir dans ses retranchements, juste après son arrivée inattendue, il avait cédé au lieu de s’entêter. En un sens, cela ne faisait que le rendre plus difficile à cerner et, vu le franc-parler habituel des Nommés du Dominion, je m’en méfiais davantage. Je savais assez bien jauger les gens ; c’était un talent qui m’avait sauvé la vie plus d’une fois, mais j’avais trop peu d’éléments ici. Pour l’un comme pour l’autre. Tant que je n’aurais pas compris ce qui les animait, la méfiance était de mise.
Rien de nouveau, malheureusement.
Le Beffroi était l’une des parties les plus singulières de l’Arsenal, en ce sens que son existence n’était possible que grâce aux particularités du lieu. D’un côté, il ressemblait exactement à ce qui lui avait donné son nom : un clocher, comme on en trouvait dans la plupart des temples de la Maison de la Lumière, quoique particulièrement imposant. Mais il n’existait aucun moyen de voir l’extérieur depuis l’Arsenal, puisqu’il n’y avait pas d’extérieur. La dimension de poche dans laquelle ce lieu avait été construit avait été conçue avec une précision extrême pour répondre aux besoins, et tout ajout aurait été un gaspillage de ressources. Pour faire simple, toute l’installation avait été creusée à l’intérieur d’une unique montagne d’Arcadie volée, à partir des grottes existantes, qui formaient désormais le Nœud. Cela expliquait la structure étrange et tentaculaire, mais stratifiée, de l’Arsenal, conçu d’une façon qui aurait été absurde en un lieu dépourvu de pierre tout autour.
Nous étions arrivés depuis quelque temps à la base presque carrée du Beffroi, et la première vue de l’Arsenal que je jugeais vraiment digne d’une histoire s’offrit à nous : là où le clocher d’un temple aurait abrité une cloche et sa corde, pendait une longue stalactite sculptée, faite d’une matière qui avait peut-être jadis été de la pierre, mais qui était désormais tout autre. La sorcellerie dont on l’avait imprégnée avait rendu la matière translucide, presque cristalline ; elle diffusait une douce lueur que je reconnus comme celle de certaines lampes magiques de l’Arsenal. Quatorze étages d’une immense bibliothèque s’élevaient autour de l’ancienne stalactite, qui pendait à présent comme un lustre. C’était le plus grand dépôt de livres de tout l’Arsenal, mais les rayonnages étaient aussi ponctués de bureaux d’écriture, de recoins pour étudier et même d’endroits où dormir. Quelques couloirs discrets, à différents niveaux, menaient à des quartiers privés creusés dans la roche, dont l’un était celui de Masego. À chaque étage, les balustrades de pierre s’écartaient pour laisser passer une voie de pierre menant à la stalactite suspendue de cristal ; celle-ci avait été évidée et pouvait servir à la fois d’escalier vers les niveaux supérieurs et de passerelle.
Mais le plus beau, c’étaient les lumières et les paysages qui se reflétaient dans la pierre translucide. Ils ne provenaient pas d’ici. Bien que le sommet du Beffroi atteignît la cime de la montagne dans laquelle l’Arsenal avait été creusé, il n’y aurait tout simplement rien eu à voir par les fenêtres. Rien qu’un vide infini, décrit comme sinistrement désert, mais oppressant malgré tout, tel un plafond trop proche du visage. C’était le genre de chose qui sapait la raison si l’on s’y attardait trop longtemps ; aussi les « fenêtres » de l’anneau supérieur du Beffroi montraient-elles autre chose : de grands miroirs d’observation argentés qui donnaient sur les magnifiques paysages d’Arcadie et des Voies du Crépuscule, sur les mers et le ciel de la Création. De plus petits miroirs, à des étages inférieurs, offraient les mêmes vues, tous orientés de manière à ce que leurs images se reflètent dans la stalactite centrale.
Le spectacle était véritablement merveilleux, et je ne pus m’empêcher d’y jeter plusieurs regards fascinés tandis que nous traversions le premier étage pour atteindre le deuxième. Les quartiers de Masego se trouvaient au treizième, là où l’ennemi risquait le plus de frapper ; je m’étais donc préparée à une longue ascension. Pourtant, mon pas ralentit avant même que nous approchions du troisième étage, comme celui de Roland devant nous. J’inclinai la tête et aiguisai mes sens grâce à la Nuit. L’Arsenal entier était protégé par des barrières et avait été édifié dans une dimension de poche créée et entretenue par la sorcellerie ; celle-ci imprégnait l’air et rendait toute perception autre que celle de la puissance ambiante difficile. Mais Roland et moi avions tous deux senti une étincelle de ce qui approchait par-derrière.
« Des ennemis, dit Roland. On dirait que nous sommes arrivés les premiers.
— Des Fées, ajoutai-je. Et si je les sens d’aussi loin, dans cet endroit ? Elles portent un titre.
Et pas un titre mineur, ce qui signifiait que les choses allaient se gâter. Mes sens surnaturels étaient trop brouillés par les environs pour que je puisse déterminer exactement quelle sorte de Fée venait vers nous, mais il ne pouvait y avoir de bonne réponse à cette question.
« Nous devrions tenir notre position dans l’escalier qui monte du premier étage, proposa le Poète Exalté, d’un ton plutôt enthousiaste. Tenir la ligne.
— Ça ne servirait à rien, grognai-je.
Roland acquiesça. J’ignorais s’il s’était déjà frotté aux Fées, mais il avait au moins affronté à plusieurs reprises le Tyran d’Héliké et ses fichues gargouilles. Les leçons à en tirer n’étaient pas si différentes.
« Ah, souffla l’Artificière Bénie, qui comprit vite. Les récits disent qu’elles volent.
Tous les regards se tournèrent vers l’espace vide entre la structure de cristal centrale et les balustrades. Si elles pouvaient voler droit vers le haut, là où nous ne pouvions avancer qu’à pied, elles atteindraient les quartiers de Masego bien avant nous. À supposer qu’elles sachent où ils se trouvaient et que ce soit bien là qu’elles se dirigeaient. Je ne pouvais pas prendre ce risque, quoi qu’il en soit.
« Sorcier renégat, dis-je. Va là-dedans, trouve un bon poste d’observation et essaie de les empêcher de monter tout droit. Je te laisse… »
L’Artificière Bénie ? Pas une combattante, mais elle pouvait avoir des outils utiles pour éliminer un essaim de Fées mineures. C’était aussi ce qui la rendait dangereuse. Le Moine Déchu ne servirait presque à rien, hormis comme garde du corps — et on ne pouvait pas non plus lui faire confiance pour cela —, tandis que j’en savais beaucoup trop peu sur les capacités de combat du Poète Exalté. Il avait le Don, toutefois, et à moins de préparer un rituel, regrouper tous ses mages au même endroit était généralement une mauvaise idée.
« … l’Artificière Bénie avec toi, achevai-je.
C’était la plus susceptible de pouvoir forcer les protections que l’Hiérophante placerait autour de ses quartiers, si elle était la traîtresse. Roland savait déjà que j’avais réuni ici de possibles traîtres ; il penserait donc à la garder près de lui et à surveiller ses arrières.
« Compris, répondit le Sorcier renégat en croisant mon regard et en inclinant la tête.
J’aimais travailler avec Roland, inutile de le nier.
« Je ferai ce qui doit être fait, déclara gravement l’Artificière Bénie.
Ça me va, songeai-je, tant que cela n’impliquait pas de glisser un couteau entre mes côtes ou celles du Sorcier renégat.
« Et nous trois, Reine Noire ? demanda le Moine Déchu d’un geste théâtral, incluant le Poète dans sa question.
— Vous deux, courez jusqu’à l’entrée aussi vite que possible. Nous contiendrons les ennemis là-bas, dis-je.
— Vous ne venez pas avec nous ? demanda le Poète Exalté.
— Je descendrai par un autre chemin. Allez-y, vous voulez bien ? Nous n’avons pas de temps à perdre.
Je voyais bien qu’aucun des deux n’était convaincu, mais ils ne trouvèrent pas le courage de poser la question. En gardant leurs distances, comme pour bien le montrer, ils firent demi-tour et coururent vers l’escalier que nous avions emprunté pour monter. Quant à moi, je fis signe à Roland et à l’Artificière de partir, puis ressortis ma pipe. Je n’avais pas fini la feuille d’éveil de tout à l’heure, mais elle était devenue glacée ; un peu de flamme noire y remédia. Je boitillai jusqu’aux balustrades, y appuyai mon bâton et me penchai en avant pour tirer sur ma pipe. Un filet de fumée s’échappa de mes lèvres tandis que j’attendais patiemment le premier assaut de l’ennemi. Contrairement à ce que j’imaginais des autres membres de cette petite bande, je savais me battre contre les Cours. L’Hiver et l’Été avaient eu beau préférer des tactiques très différentes, elles en partageaient quelques-unes. Après tout, il n’existait sans doute qu’un nombre limité de façons d’exploiter des ressources semblables.
Je ne fus donc pas surprise lorsque, avant même que les Nommés que j’avais envoyés en bas aient atteint l’entrée, une silhouette ailée surgit de l’étage inférieur et s’élança vers le haut à toute allure. Une avant-garde titrée, assez résistante pour encaisser quelques coups d’un adversaire puissant, mais pas assez forte pour que sa mort précoce soit une grande perte. Les Fées classiques.
« Pas une princesse ni une duchesse, méditai-je en évaluant la puissance qui émanait de la forme humanoïde. Une comtesse ou une baronne ?
Difficile à dire, mais j’aurais plutôt parié sur une baronne. Quoi qu’il en soit, il était temps d’agir. Je saisis mon bâton et m’en servis pour me hisser avec agilité sur la balustrade, appelant la Nuit et commençant à la tisser tout en évaluant le bon angle. Je sautai dans le vide ; une puissance d’un noir d’encre jaillit du haut de mon bâton d’if, et je me précipitai vers la Fée qui montait. Elle m’aperçut — non, elle —, vêtue d’une armure brun sombre évoquant un manteau de branches, les ailes translucides battant tandis que ses longs cheveux d’or flottaient derrière elle. Elle m’adressa un sourire moqueur avant de dévier sur le côté et de m’éviter sans peine. Puis elle me laissa tomber vers le sol sans un mot ni un regard.
« Erreur, dis-je autour de l’embout de ma pipe.
Je saisis mon bâton à deux mains et le projetai en avant comme une canne à pêche ; la corde de Nuit que j’avais tissée fusa à son tour, attrapa la Fée au cou et l’écrasa vers le bas.
« Comment osez-vous…
La Fée aux cheveux d’or passa près de moi tandis que je poursuivais ma chute, la bouche ouverte sur un cri de rage, mais je lâchai mon bâton d’une main et tirai sur la corde de Nuit. Elle se resserra autour de sa gorge et je la ramenai vers moi, les dents serrées sur ma pipe, puis lui empoignai le cou et la forçai à passer sous moi. En prenant appui sur mon bâton, je lui envoyai une décharge douloureuse de Nuit dans le corps, perturbant ses ailes, puis profitai de son tressaillement pour la retourner. Nous continuions à tomber, mais j’étais désormais au-dessus de son dos et tenais une bride improvisée de Nuit pour diriger notre descente.
« … suis la… » réussit à articuler la Fée avant que je ne resserre la corde.
Je jetai un œil au sol qui se rapprochait à toute vitesse, comptant le temps qu’il nous restait avant l’impact, et brouillai encore deux fois ses ailes avec des décharges de Nuit pendant notre chute. Ce ne fut que lorsque nous fûmes à deux secondes du sol que je lui permis de former de nouveau ses ailes. Notre descente ralentit ; portée par son élan, je percutai son dos et elle pivota vers le bas et l’avant avant de se stabiliser. Nous n’étions plus qu’à six pieds du sol et, dans le couloir devant nous, un groupe de Fées qui semblait être un détachement de pillards approchait rapidement. Mieux valait en finir avant qu’elles n’arrivent.
Je posai la main sur la laisse de Nuit et y déversai davantage de puissance, transformant la corde en flammes ; d’un tour de volonté, je la lançai sur la gorge de la Fée, qu’elle dévora avec avidité. Son cou se changea en cendres en un instant, sa tête tomba, détachée, et ses ailes s’éteignirent. Le cadavre chuta sous moi tandis que le Manteau de Woe voletait autour de mon corps ; je rectifiai ma chute et atterris sur mes pieds un battement de cœur après le cadavre. La tête heurta le sol un instant plus tard dans un bruit humide et roula par hasard jusqu’à moi. Je l’arrêtai de ma botte, tirai une dernière bouffée de feuille d’éveil avant qu’il n’en reste que des cendres, puis orientai du pied la tête de la Fée pour pouvoir vider ma pipe dans sa bouche, muette à force de hurler.
Je rangeai ma pipe, lissai ma cape et adressai un sourire radieux aux Fées qui approchaient, tandis que le Moine Déchu et le Poète Exalté émergeaient de l’escalier à ma droite.
Je soufflai la fumée, la laissai m’envelopper le visage tandis que les Fées surgissaient des ombres du couloir.
« Bonsoir, dis-je. Je ne peux m’empêcher de remarquer que vous vous êtes quelque peu trompées de chemin. Besoin d’aide pour trouver la sortie ?
Je vais prendre ça pour un non, décidai-je lorsqu’un violent orage éclata en réponse.