Chapitre 444
« Tu as marchandé mon âme, cher diable, et c’est ce que tu as obtenu. Est-ce ma faute si tu n’as pas précisé qu’il devait s’agir de mon âme originelle ? »
— Traître, Empereur de l’Effroi, échangeant l’âme d’un simple moucheron contre l’illumination infernale
Nous nous défîmes de nos illusions comme on se débarrasse d’un manteau.
Nous aurions davantage à gagner à être la Reine Noire et l’Archer, pour l’instant ; mais il y avait aussi cette idée qu’il ne fallait pas trop tenter le Destin. J’étais une vilaine qui venait d’achever la première partie de son plan, en remportant la victoire attendue. Si je continuais sur cette voie, une mauvaise surprise m’attendait forcément. Mieux valait secouer cette histoire et en embrasser une autre avant que ses crocs ne se referment sur moi. Que les dieux me pardonnent, mais ce soir, je suivrais la voie que Kairos Theodosian avait tracée avec tant d’aplomb de son vivant : toujours comploter, toujours être en désaccord, de sorte que la chose même qui aurait dû vous enterrer vous maintienne en vie. Le Tyran d’Héliké ne me manquait pas en tant que tel : il avait été cruel, inconséquent, et n’avait été admirable que par les qualités qu’il retournait contre autrui. Mais il m’arrivait de regretter les époques que je lui associais. Ces jours où mes ennemis respiraient encore, et où l’on pouvait en finir avec eux.
« Alors, qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demanda Archer.
Elle m’avait rattrapée sans peine, sa foulée étant aussi rapide que la mienne. Quand je lui avais demandé si elle avait eu du mal à semer nos adversaires, elle avait haussé les épaules. Même sans que la faveur de la Création souffle dans nos voiles, je lui aurais donné de bonnes chances d’y parvenir ; je n’en fus donc pas surprise. Aucun des cinq Héros que j’avais aperçus jusque-là n’était porté sur la subtilité — enfin, pas les deux Procerans, en tout cas. Je savais toujours désespérément peu de choses sur le Gardien Fou.
« Quand tu m’as demandé la Sorcière Suppliciée pour ta bande, lui dis-je, tu m’as donné deux raisons. La première, c’était que ses sortilèges de furtivité étaient impressionnants. Et l’autre…
— Aspasie est douée pour appeler les morts et bavarder avec eux, acheva Indrani. Ce qui vaut plus que de l’or, quand on est un Named. Alors, avec qui va-t-on discuter ?
— Avec le même homme dont nous devons faire disparaître le corps, répondis-je. Si l’Enchanteur maléfique a été vu en train de se promener alors que son cadavre est toujours sur une dalle, on va commencer à montrer du doigt.
— On récupère ma sorcière ou ton cadavre en premier ? demanda Archer.
Mon Indrani avait le sens pratique, et j’appréciais vraiment ça. Elle ne se serait pas offusquée à l’idée d’emprunter — on ne pouvait pas appeler ça voler quand on était reine, probablement — un cadavre ou d’invoquer les esprits des morts pour les interroger. Même quelqu’un comme Hanno, que j’aimais bien, n’aurait sans doute pas accepté de participer à un petit vol de cadavre sans poser d’abord plusieurs questions sérieuses.
« Le cadavre, méditai-je. Discrètement, d’accord ? Il faut l’amener à la Sorcière Suppliciée, alors évitons qu’on nous voie l’y conduire.
Si nous débarquions avec une nécromancienne connue, nous vendrions la mèche. Je jetai un regard de côté à Indrani.
« Son frère mort la hante toujours ? demandai-je.
— Oui, mais c’est plus une nuisance qu’un problème, répondit Archer en haussant les épaules. Et je vais répondre à la question que tu t’apprêtes à me poser, histoire de nous épargner des soucis à toutes les deux. On peut lui faire confiance, Cat. Elle ne fera jamais partie de Woe, mais elle sait avec qui faire bloc.
Il faudrait que ça suffise. Ce n’était pas comme si tous les vilains que nous avions recrutés depuis la proclamation de la Trêve et des Termes étaient des diables traîtres au cœur noir — même si, j’en convenais, nous en avions recruté quelques-uns. C’était simplement que, en règle générale, ils se souciaient bien moins du bien-être d’autrui que la bande du Chevalier Blanc. J’avais appris que les vilains n’étaient pas incapables de loyauté. Mais ils avaient la loyauté des loups, envers la meute qui mordait et saignait pour eux, tandis que les héros avaient celle des chevaliers : envers le serment, le royaume et le Bien. Cela ne faisait pas forcément des champions des Cieux des gens agréables, mais je ne pouvais nier que le camp de Hanno ne comptait ni violeur ni tueur par plaisir. Certains jours, quand l’ingratitude et l’ignorance du Chevalier du Miroir, entre autres, devenaient vraiment insupportables, il était tentant de l’oublier. Tentant d’oublier qu’il y avait d’autres vilains que Woe et les Calamités, et que la bannière que j’avais choisi de porter avait flotté fièrement durant des millénaires de sombres méfaits.
Je ne pouvais pas me permettre de fermer les yeux là-dessus, si je voulais que la Trêve et les Termes soient un jour considérés comme le prélude aux Accords de Liesse, comme je le souhaitais tant.
« Je te fais confiance là-dessus, dis-je. Il faut qu’on se dépêche, Drani. Il y en a au moins un dans cette bande qui se souviendra d’aller chercher le cadavre de l’Enchanteur dès qu’il n’y aura plus personne en danger.
Elle ricana.
« Je ne miserais pas là-dessus, dit-elle.
Je secouai la tête. Il était tentant de croire que le Chevalier du Miroir et ses semblables n’avaient que la Lumière pour eux, et pas le moindre cerveau, mais ce serait une erreur.
« Le vent soufflait dans notre dos et le soleil les éblouissait, là-bas, lui rappelai-je. Si on se bat de nouveau contre eux, on aura le sort des Revenants. Une troisième fois, et c’est nous qui aurons le vent en pleine face.
— Ça ne les rendra pas plus malins, fit remarquer Indrani.
— Nous avons affronté leurs deux combattants de première ligne et pris leurs éclaireurs par surprise, dis-je. Quelqu’un leur sert de cerveau, nous ne l’avons simplement pas encore rencontré. Une charrette n’avance pas mieux quand on lui enlève la moitié de ses roues.
J’espérais que l’Adjoint garderait celui ou celle qui tenait ce rôle sur la bonne voie, et réparerait les dégâts après les erreurs qu’Indrani et moi aurions pu commettre. Cela dit, nous n’étions pas celles qui avions fait le plus d’erreurs, là-bas. Les deux Procerans présents, en particulier, s’étaient révélés bien plus faciles à gérer que prévu. À la réflexion, cela avait un sens particulièrement sinistre : j’entendais constamment parler des exploits du Chevalier du Miroir, mais je ne parvenais pas à me rappeler une seule histoire où il aurait été chef. La plupart du temps, il n’était même pas le second d’une bande : il était les muscles face à la magie de la Sorcière des Bois, l’avant-garde de Hanno ou l’appât de la Chasseresse d’Argent. Était-ce une erreur de notre part, me demandai-je ? C’est un ignorant fini, mais est-ce que quelqu’un a seulement essayé de lui expliquer les choses et de lui apprendre à reconnaître ce qui se passe autour de lui ? Cela aurait dû être sa responsabilité, bien sûr : c’était un homme adulte, et peu d’entre nous avaient été accompagnés pas à pas dans leur ascension au pouvoir. Mais n’était-ce pas indéniablement une erreur que de laisser un héros aussi puissant s’enliser dans sa propre obtusité, de plus en plus frustré et méfiant ?
J’y réfléchirais plus sérieusement plus tard, décidai-je. Ce serait davantage un échec de Hanno que le mien, mais je ne lui en avais jamais parlé non plus, et j’en partageais donc la responsabilité. Indrani et moi avions continué d’avancer en parlant ; nous accélérâmes encore le pas quand le silence retomba. Sa foulée plus longue lui permit de prendre la tête tandis qu’elle me guidait dans les couloirs de l’Arsenal. Je lui demandai où nous allions et appris qu’après le meurtre de l’Enchanteur maléfique, perpétré sous les yeux d’une cinquantaine de personnes, son corps avait été emporté au Dépôt. J’avais été un peu surprise de l’apprendre : c’était la partie de l’Arsenal où l’on conservait dans des caisses toutes les armes et les reliques en attendant de les expédier au front. Un entrepôt, en gros. Mais il s’agissait apparemment d’un entrepôt doté de secteurs assez bien protégés ; et, comme aucun Named ne résidait dans cette partie des lieux, on l’avait jugée la moins susceptible de provoquer qui que ce soit pour y entreposer le cadavre d’un vilain.
« Il y aura des gardes, dis-je.
— Bien sûr, acquiesça Indrani. Mais l’accès est interdit au public, et la pièce est scellée.
Autrement dit, si nous entrions puis ressortions quelques instants plus tard en demandant aux gardes où diable était passé le corps, personne ne pourrait nous contredire. Je pourrais faire disparaître le cadavre dans la Nuit jusqu’à ce que nous l’amenions à la Sorcière Suppliciée ; ainsi, nous ne serions pas en train de mentir éhontément avec un cadavre attaché sur le dos d’Archer. Quand nous arrivâmes, tout se révéla d’une simplicité… surprenante. Une rangée entière de gardes se tenait devant la porte — des Lycaonais, à en juger par leur apparence — et leur officier avait la clé des protections. On me reconnut, même sans mon manteau, et quand je demandai à entrer, ils ne prirent même pas la peine de m’en demander la raison avant d’accepter. J’en avais évidemment le droit, puisqu’il s’agissait d’un vilain mort et que j’avais été son représentant au titre des Termes ; mais l’indifférence absolue des Lycaonais me surprit quelque peu.
La clé des protections était un simple disque de pierre qui désactivait l’enchantement de scellement de la porte bardée d’acier quand on l’insérait dans une fente au-dessus de la poignée. Il y resta tandis que j’ouvrais la porte et me glissais à l’intérieur. D’autres protections frémirent autour de moi — probablement pour empêcher quiconque d’entrer par Arcadie et Crépuscule, et peut-être aussi pour interdire les invocations —, mais il n’y avait pas d’autre défense. Le corps se trouvait au fond, posé sur ce qui était manifestement quatre caisses d’expédition en bois recouvertes d’une plaque d’acier, même si quelqu’un avait au moins pris soin de le couvrir d’un linceul blanc. La pièce de pierre nue ne puait pas le cadavre, ce qui signifiait qu’on l’avait conservé. À l’alchimie, et non par enchantement, notai-je, car l’air gardait une forte odeur de liquide d’embaumement mêlée à quelque chose qui rappelait les fleurs. Parfait, la Nuit ne perturberait rien quand j’emporterais le corps.
Je vérifiai qu’il s’agissait bien de l’Enchanteur sous le linceul, demandai à Indrani de confirmer son identité et obtins un signe de tête. Puis, un battement de cœur plus tard, je m’emparai de la Nuit. Le corps s’enfonça dans l’obscurité que je tissai sous lui. J’inspirai par la bouche tandis que je cherchais mes mots.
Il était temps de faire un esclandre au sujet du cadavre que je venais de voler.
Cette fichue chanson ne voulait pas me sortir de la tête, songeai-je en me servant un nouveau doigt d’aragh que je descendis d’un trait.
« Le poulailler n’est pas verrouillé
Le renard emporte tout ce qui s’y trouvait. »
Me changer m’avait fait du bien, même si ce n’était pas la raison principale pour laquelle je l’avais fait et avais ordonné à Indrani d’en faire autant avant de l’envoyer dehors. La fumée avait une odeur particulière, difficile à dissimuler. Au moins un Named finirait par la remarquer si nous continuions à porter des vêtements imprégnés d’un feu dont nous n’aurions pas dû nous approcher. Je m’habillai de façon officielle, ou du moins selon mes critères : ma réputation de reine-soldat me permettait de me passer d’une bonne partie des atours que d’autres têtes couronnées auraient été contraintes de porter. L’essentiel était une tunique à col haut et à manches longues, vert sombre, bordée d’or profond et descendant jusqu’à mes mollets. Une broderie plus élaborée, de la même couleur dorée, fendait le devant jusqu’au ventre ; des boutons la maintenaient close et ajustée jusqu’au creux de ma gorge, à l’exception du seul que j’avais laissé ouvert pour éviter que la tunique ne me scie la peau.
Une large ceinture de bon cuir, plus grande que celles que je portais d’habitude, était nouée selon un arrangement compliqué que j’avais mis des lustres à apprendre à faire sans l’aide de Hakram. Elle se terminait par une longue bande qui descendait un peu plus bas que l’ourlet de ma tunique. Les boucles et quelques pièces rapportées étaient dorées ; gravées de la Couronne et de l’Épée, plutôt que simplement polies, elles donnaient à l’ensemble un air assez cérémoniel. Un pantalon de même étoffe et de même couleur s’achevait dans des bottes montantes de belle facture, que j’avais exigé assez larges pour qu’on puisse y glisser un couteau. Dans la manche de ma tunique, un ancien cadeau de Pickler que je portais moins souvent ces derniers temps avait repris du service : un système complexe de nœuds et de lanières de cuir, grâce auquel un couteau pouvait atterrir dans ma paume un instant plus tard si je tournais le poignet comme il fallait. Avec le Manteau de Woe sur les épaules, les cheveux tirés en une longue tresse et un simple cercle d’or posé haut sur mon front en guise de couronne, j’avais enfin l’air d’une reine, et non d’une soldate coiffée d’une couronne pillée.
À la réflexion, il y avait peut-être plus de vérité dans la seconde description, mais les apparences étaient un outil trop utile pour qu’on s’en prive.
Je quittai mes appartements peu après m’en être servie et préférai retourner dans le petit salon de l’Alcazar où j’avais reçu le Magicien traqué. La bouteille d’aragh à moitié vide que j’y avais laissée m’y attendait, accompagnée de ce qui ressemblait à de petites tranches de pain garnies d’une sorte de mousse. Ça sentait la viande et les épices, et c’était délicieux ; j’en engloutis quelques-unes en attendant le retour d’Archer, qui devait ramener la Sorcière Suppliciée. Je fis attention aux miettes et aux taches : je n’allais pas prendre la peine de me mettre sur mon trente-et-un pour ruiner l’effet avec de la mousse au coin des lèvres. La chanson me tenait toujours compagnie et, tandis que je fredonnais distraitement, je haussai les sourcils : quelqu’un venait de frapper à ma porte. Ce n’était pas Indrani ; elle ne se serait pas embarrassée de politesses au point de frapper avant d’entrer, en général, et encore moins dans une pièce où je me trouvais. Je chassai discrètement quelques miettes de mon manteau et m’installai sur le canapé.
« Entrez ! lançai-je.
Alors les revoilà, encore une fois, fredonnai-je tout bas. À courir après une queue rousse dans le vallon.
L’Adjoint entra le premier et s’inclina. Son salut m’apprit deux choses : cette visite était officielle, et il ne faisait pas confiance à la personne qui l’accompagnait pour connaître le moindre détail de nos habitudes informelles. Vu qui je l’avais envoyé chercher, je comprenais pourquoi. Le Chevalier du Miroir entra derrière lui. Je constatai avec satisfaction qu’on lui avait fait laisser son épée et son bouclier avant de le laisser paraître devant moi. Le bâton d’if posé avec légèreté sur mon épaule avait beau être davantage un catalyseur de mes pouvoirs qu’une arme, son poids me rassurait. Derrière ce bon vieux Christophe ne se tenait pas, à ma surprise, son éternelle ombre, la Lame de la Miséricorde, mais une figure qui m’était bien plus familière.
Le Magister Repentant, Nephele Eliade, était le portrait même de la beauté des Cités libres. Son visage aux traits acérés et son nez fort étaient adoucis par ses yeux gris pâle et sa longue chevelure sombre et luxuriante ; même sans ses formes souples et voluptueuses, elle aurait attiré les regards. Elle avait cette allure de grande dame, dans sa façon de se tenir et de parler, qui rendait facile à croire qu’elle était née au sommet du Magistère stygien. On m’avait dit que les Eliade comptaient encore parmi les familles les plus influentes de la cité-État.
J’avais rencontré Nephele pour la première fois à Hainaut. Dès les premiers temps de la guerre contre Keter, elle était déjà notre plus grande spécialiste des constructions nécromantiques du Roi Mort. Même Akua avait exprimé son admiration après avoir lu son travail sur les goules, et l’ombre était bien moins généreuse en compliments que Masego. À l’époque, l’Arsenal n’existait pas encore, et le Magister Repentant se rendait là où l’on avait besoin d’elle. Sa présence était toujours facile à justifier : si elle n’était pas une mage de combat impressionnante, elle était une guérisseuse extrêmement talentueuse et capable de fabriquer des artefacts qui compensaient largement son manque de magie offensive. Je l’avais trouvée plutôt agréable, et pas seulement parce qu’elle portait souvent des robes de velours moulantes aux décolletés plongeants. Je m’étais attendue à ce qu’une personne sortie des horreurs de Stygie avec un Rôle héroïque cherche à se tenir loin de tout ce qui portait la marque des Enfers ; pourtant, elle s’était révélée presque sereine à ce sujet.
Cette calme assurance, cette connaissance de sa place dans le monde, m’avait sacrément attirée. J’avais commencé à me renseigner poliment sur ses préférences — elle était ouverte, que les dieux en soient remerciés — auprès de ce que je croyais être une interlocutrice réceptive, quand elle avait quitté Hainaut pour aider à fonder l’Arsenal. Une affaire inachevée, en somme, mais pas désagréable. Le genre d’histoire qu’on pouvait reprendre si les circonstances s’y prêtaient. Mais à présent, je devais la considérer tout autrement. Le Magicien traqué m’avait déjà dit que Nephele trempait dans les projets de l’Artificière Bénie, et voilà qu’elle se trouvait ici aussi ? Je ne pouvais pas encore affirmer qu’elle faisait partie de la bande des cinq du Chevalier du Miroir, mais ce n’était pas une hypothèse déraisonnable. Qu’est-ce que tu manigances vraiment, Nephele ? Aucun troisième héros ne suivit les deux premiers, ce qui m’intéressa. Cela signifiait qu’il en restait trois, toujours hors de ma vue.
« Votre Majesté, me salua Hakram. Puis-je ?
— Je t’en prie, Adjoint, lui accordai-je en m’adossant au canapé.
— Je vous présente Christophe de Pavanie, le Chevalier du Miroir, dit l’orc, ainsi que dame Nephele Eliade de Stygie, le Magister Repentant. Ils sollicitent humblement une audience auprès de vous.
Le Chevalier du Miroir avait l’air d’avoir avalé un citron, mais il ne contredit pas Hakram. Tiens donc, je ne lui en aurais pas cru capable. Le visage de Nephele était impénétrable ; aucune trace de notre ancienne connaissance ne s’y lisait. Je me versai un peu plus d’aragh. Était-ce une pointe de douleur que je ressentais ? Nous ne sommes jamais aussi charmants que nous le croyons, Catherine, me rappelai-je.
« Alors, asseyez-vous, dis-je. Je sens que ça va être intéressant.
— Merci, Votre Majesté, dit le Magister Repentant en s’inclinant légèrement.
Par les dieux, cet accent. Les Helikéens semblaient cracher un mot sur deux en Chantant, mais l’accent stygien était comme de la soie à l’oreille. Sans compter qu’elle avait l’une de ces voix suaves et rauques. Le Chevalier du Miroir se contenta d’un bref signe de tête et s’assit vivement ; l’héroïne le rejoignit un instant plus tard avec davantage de grâce. Hakram recula et se posta derrière le canapé qu’ils occupaient, dominant la pièce comme seul un orc de sa stature pouvait le faire.
« Il y a un traître dans l’Arsenal, déclara gravement le Chevalier du Miroir.
Je regardai l’Adjoint. Il acquiesça ; je reportai mon attention sur les deux autres en haussant un sourcil.
« Je suppose que vous avez des preuves à l’appui, dis-je.
— Deux Revenants ont pu franchir les protections, répondit le héros, ce qui est impossible sans que quelqu’un de ce côté-ci ne les ait laissés entrer.
Mon regard glissa jusqu’à Nephele, qui inclina la tête.
« Je ne crois pas qu’il s’agissait vraiment de Revenants, déclara posément l’héroïne aux cheveux sombres, mais qu’ils dissimulaient leur véritable identité sous une illusion. Cela ne change rien à ce qu’a dit Christophe : il y a un traître dans l’Arsenal, et probablement plus d’un.
Eh bien, voilà qui était intéressant. Pas la révélation elle-même : j’en étais arrivée peu à peu à la même conclusion depuis quelque temps — la Barde aurait besoin de troupes sur le terrain pour mener une opération pareille, on ne pouvait faire qu’un certain nombre de choses sans mains consentantes. Mais qu’ils viennent m’en parler, à moi. Nephele avait prétendument fouiné du côté des Saisons Écartelées, ce qui, pour quelqu’un qui ne connaissait que superficiellement mes intentions, pouvait tout à fait passer pour une tentative d’apothéose. Quant au Chevalier du Miroir, il me détestait et se méfiait de moi. Je sirotai mon aragh, songeai à la situation, puis reposai délicatement ma coupe.
« Je suis surprise, dis-je, qu’un homme qui m’accusait de comploter un meurtre il y a moins d’une heure vienne maintenant m’annoncer une telle nouvelle. À moins, bien sûr, que vous ne comptiez m’accuser.
Le héros proceran serra les dents sans détourner les yeux des miens. Ses yeux vert sombre soutinrent mon regard.
« Je vois ce que vous êtes, Reine Noire, dit sèchement le Chevalier du Miroir. Vous avez dupé le Chevalier Blanc et brisé le Pèlerin Gris, mais je, je vous vois. Reine Charognarde, héritière d’un seigneur du même nom : vous vous enfoncez au cœur des choses, puis vous vous emparez du corps. Vous avez volé les armées de Praes, le royaume de Callow, la Dixième Croisade, et maintenant vous voulez faire de même avec la Grande Alliance. Je ne vous laisserai pas devenir la reine des Élus et des Damnés, que les dieux me viennent en aide.
« Mais, intervint doucement Nephele.
— Mais, reprit le Chevalier du Miroir, à contrecœur, vous êtes l’ennemie du Roi Mort et de tout ce qu’il a fait. Je le… reconnais.
Qu’il était aimable. J’avais quelques doutes, cependant : quand j’avais pris les traits de l’Enchanteur maléfique, il m’avait accusée, à moi, d’avoir conclu un pacte avec la Reine Noire. À moins qu’il n’ait voulu me pousser à me lancer dans un monologue ? Possible, mais ça ne lui ressemblait pas. À ma connaissance, depuis qu’il était devenu un Named, la plupart de ses adversaires avaient été des Revenants, et il fallait bien peu de subtilité pour s’en occuper.
« C’est très bien, dis-je. Mais ça ne m’explique pas ce qui vous amène ici.
« Nous avons besoin de votre compréhension, reine Catherine, pour régler ces problèmes, dit le Magister Repentant. Nous savons qu’il y a… des tensions au sein de l’Arsenal, mais il faut malgré tout enquêter.
« Vous voulez que je vous autorise à mener votre propre inquisition d’Élus, dis-je.
Mon ton exprimait exactement ce que j’en pensais, sans qu’il soit nécessaire d’en rajouter.
« Vous êtes en territoire proceran, dit le Chevalier du Miroir entre ses dents serrées.
— Allez donc le dire à la Première-Princesse, de préférence quand je serai dans la pièce, répliquai-je sèchement. Je ne l’ai jamais vue rougir de honte à ce point.
L’Arsenal ne se trouvait pas dans la Création et plusieurs traités l’avaient explicitement soustrait à l’autorité procerane. La question du droit applicable était compliquée : les nations répondaient des personnes qu’elles fournissaient, tandis que les Named relevaient en grande partie des Termes.
« Nous pensons, dit Nephele, que votre second a déjà été pris pour cible.
Je haussai un sourcil et jetai un regard à Hakram, avant de me tourner vers elle.
« Je vous écoute, dis-je.
— Vous avez entendu parler de l’incendie des Rayonnages divers ? demanda-t-elle.
— Oui, répondis-je avec prudence. Vous prétendez que les Revenants en sont responsables ?
— C’était une tentative d’assassinat contre l’Adjoint, dit sans détour le Chevalier du Miroir. Vous l’avez envoyé interroger discrètement le Sage décrépit, et on y a vu une occasion. Si mes compagnons et moi n’étions pas arrivés à temps, il serait mort.
Tiens. Eh bien, Hakram devrait clairement être reconnaissant envers ces dames et ces messieurs irréprochables d’avoir ainsi préservé sa vie, songeai-je.
« C’était le plan, reine Catherine, dit doucement le Magister Repentant. Votre second mort sur le sol, et seuls des héros parmi les cendres. Quelqu’un essaie de nous dresser les uns contre les autres.
Elle avait tout à fait raison. Mais comme j’étais assise en face de deux des lames que la Barde errante brandissait contre moi, je ne pouvais pas exactement le lui avouer. Cela dit, la tournure des événements était bienvenue. J’avais l’impression d’avoir accidentellement endossé le rôle de figure d’autorité à laquelle ces enquêteurs entreprenants seraient quelque peu disposés à répondre ; je pouvais en tirer parti.
« Vous comprendrez, dis-je, que même si je suis prête à croire que vous dites au moins en partie la vérité, j’ai aussi des responsabilités auxquelles j’ai prêté serment. Laisser les Élus courir en liberté dans l’Arsenal et interroger les miens sans supervision serait une grave violation de mes serments.
Nephele était assez intelligente pour comprendre où je voulais en venir. Mais elle l’avait été avant d’entrer dans cette pièce : elle devait savoir que leur demande de bénédiction pour chasser à leur guise n’avait aucune chance d’être acceptée sans quelques modifications.
« Et si l’un des Damnés nous accompagnait ? proposa le Chevalier du Miroir. Quelqu’un en qui vous avez confiance.
— Vous avez déjà quelqu’un en tête, je suppose ? demandai-je, sourcil levé.
Il regarda Hakram. Le même orc dont il avait « sauvé » la vie, et qu’il aurait envoyé porter secours aux gardiens inconscients si cela n’avait pas échoué. La décision s’imposait, non ?
« L’Adjoint est un homme de bien, affirma Christophe. Ce ne serait pas un inconvénient de le compter parmi nous.
Mais nous le savons, oh oui, nous le savons, faillis-je fredonner, dans les bois, le renard est roi.
Ça ferait l’affaire, décidai-je. Avec Hakram pour les suivre et parler en mon nom, je pouvais compter sur eux pour ne pas me mettre dans les pattes pendant que j’extirperais l’influence de la Barde de cette forteresse, un pion après l’autre. Avec un peu de chance, ils pourraient même mettre au jour une véritable conspiration qui m’avait échappé.
« Par où commenceriez-vous ? demandai-je, acceptant tacitement.
Le Magister Repentant laissa échapper un long souffle, tandis que le Chevalier du Miroir se contentait de hocher la tête, comme s’il s’y était attendu. Son dû. L’aversion ne saurait dicter la politique, me rappelai-je, ou je serais entrée en guerre contre toutes les autres nations calerniennes dans l’année qui aurait suivi mon couronnement.
« On a vu le Magicien traqué entrer et sortir de l’Atelier à des heures indues, m’apprit le Chevalier du Miroir.
Parce qu’il entretient deux aventures avec des héroïnes, pensai-je, et que le plus impressionnant, c’est qu’il n’ait pas encore perdu un membre. Cela dit, si j’étais l’Intercesseuse, je verrais dans le Magicien traqué un excellent moyen de s’introduire dans l’Arsenal : il avait un ennemi qu’il ferait à peu près n’importe quoi pour éviter, et n’avait pas grand scrupule. S’ils voulaient creuser de ce côté-là, ils avaient ma bénédiction.
« C’est un début, acquiesçai-je. Revenez me voir quand vous aurez trouvé quelque chose. J’aurai peut-être aussi des informations à partager : j’enquête moi-même sur plusieurs affaires.
« Il se pourrait, dit doucement Nephele, que certains des vôtres, en qui vous avez confiance, ne l’aient pas entièrement méritée.
Eh bien, voilà qui était intéressant. Un avertissement, si je la comprenais bien. Et comme elle faisait partie des habitués de l’Arsenal, et qu’un seul membre de Woe partageait cette particularité… Elle me mettait en garde contre le Hiérophante. Les Saisons Écartelées, décidai-je. Elle a découvert quelque chose au sujet des Saisons Écartelées et elle a décidé que Masego me cachait quelque chose. Ou alors elle essayait de semer la discorde entre le Hiérophante et moi. Dans les deux cas, elle avait visé à côté. Zeze ne tenait pas assez à mon approbation pour me mentir ; ce n’était pas dans sa nature. Il irait jusqu’au bout malgré tout, ou déciderait que ça n’en valait pas la peine, mais la tromperie ne ferait partie de l’équation dans aucun des deux cas. Cela dit, que le Magister Repentant ait prononcé ces mots était révélateur. Masego ne cachait pas son intention d’atteindre un jour l’apothéose à ses propres conditions, et les Saisons Écartelées pouvaient passer pour un moyen d’y parvenir. Le Magister Repentant, et sans doute l’Artificière Bénie aussi, en savaient assez sur le projet pour se méprendre à son sujet. Cela donnait un tour bien plus sinistre à la prétendue cécité de Masego, causée par l’Artificière Bénie.
Un problème venait de grimper en flèche dans la liste de ceux dont je devais m’occuper.
« Je n’ai pas l’habitude, dis-je, de laisser des pierres non retournées. Allez-y, tous les deux. Je vais parler un instant avec l’Adjoint, puis je l’enverrai vous rejoindre.
Le Chevalier du Miroir acquiesça et Nephele s’inclina comme il se devait. Elle étudia aussi attentivement mon visage en se déplaçant. J’ignore ce qu’elle y trouva, mais elle partit satisfaite. La porte venait à peine de se refermer et les politesses étaient à peine achevées que je braquai un regard ferme sur Hakram.
« Qui est le cinquième ? demandai-je.
Le Chevalier du Miroir, la Lame de la Miséricorde, le Gardien Fou et le Magister Repentant. Cela en faisait quatre, ce qui signifiait qu’il m’en restait un à découvrir. Avant que Nephele ne se révèle, j’aurais parié sur le Poète Exalté ; à présent, j’avais des doutes. Les bandes de cinq comptaient rarement autant de Doués.
« La Lance Vagabonde, répondit Hakram.
Putain, la seconde d’Archer ? Cela expliquait qu’elle n’ait pas entendu l’armure, mais nous avions eu de la chance de ne pas tomber sur elle : elle aurait probablement reconnu Indrani, glamour ou pas. Merde, on avait vraiment eu du bol. Si je n’avais pas pris l’initiative de séparer la bande des cinq, Archer aurait sans doute été démasquée. La première étape ne rate jamais, hein ? J’avais tellement craint d’être repérée par des yeux perçants que j’avais négligé le danger bien plus grand d’être reconnue. Voilà qui me rappelait que la victoire était rarement aussi triomphale qu’elle en avait l’air sur le moment.
« Qu’est-ce qu’elle cherche ? demandai-je.
— Je crois qu’elle essaie de garder la Hache Rouge en vie, répondit-il. Et qu’elle s’est laissée entraîner par la défense passionnée du Chevalier du Miroir, qui soutient son droit à enfreindre les Termes pour se venger en tuant quelqu’un.
La Hache Rouge avait voyagé avec la bande d’Archer pour venir ici, non ? Et si je me souvenais bien, la Lance avait failli se battre avec le Magicien traqué à propos du cadavre de l’Enchanteur. Il faudrait que j’en parle à Indrani ; on dirait bien. La façon dont l’Adjoint avait formulé sa réponse me révélait à la fois ce que je lui avais demandé et ce qu’il en pensait, ce qui était plutôt utile vu le peu de temps dont nous disposions. Il faudrait bientôt le laisser partir, sans quoi ses nouveaux compagnons se poseraient des questions, mais j’avais encore une chose à lui demander.
« Le Chevalier du Miroir, dis-je. Qu’en penses-tu ?
— Il est plus complexe que je ne le pensais, grommela l’orc. Il n’a sincèrement aucune ambition, mais il se voit clairement comme le porte-étendard de l’héroïsme proceran, avec tout ce que cela implique. Et il est à bout, Catherine. Il lui arrive de s’en prendre à la Lame de la Miséricorde, et le garçon a toujours l’air surpris ; ce n’est donc pas une habitude.
Je hochai lentement la tête. À vrai dire, cela rendait l’homme encore plus dangereux. Les gens faisaient des choses stupides et dangereuses lorsqu’ils croyaient n’avoir pas d’autre choix. J’étais contente d’avoir posé la question : il faudrait désormais gérer le Chevalier avec prudence, en un mot.
— Et de ton côté ? demanda Hakram.
— Je vais poser quelques questions à l’Enchanteur maléfique, répondis-je. Indrani ne devrait pas tarder.
— Alors, je vais y aller. Ils m’attendent peut-être dehors, dit Hakram.
Et il ne fallait surtout pas qu’ils se croisent. Je me levai pour lui saisir l’avant-bras avant de le laisser partir. Quand la porte se referma, je fermai les yeux et expirai. La chanson ne m’avait pas tout à fait quittée ; je le constatai quand le fredonnement s’échappa de mes lèvres.
« Oui, nous le savons, oh oui, nous le savons
Dans les bois, le renard est roi. »