Chapitre 438
« Le sort des plans soigneusement échafaudés tient en deux sœurs insensibles, qui se nomment contretemps et surprise. »
— Le roi Pater de Callow, l’Insouciant
« Elle sera là dans deux jours, croyons-nous. »
Masego contempla pensivement la lame, dans la mesure où l’on pouvait vraiment l’appeler ainsi.
Helmgard avait fini par lui forger un fourreau, une pièce ouvragée en acier émaillé, mais même le chef-d’œuvre de cette héroïne ne suffisait pas à la contenir complètement. La lame dans son fourreau était conservée au fond d’un bassin d’eau glacée, afin que son pouvoir constant se dissipe. À ses yeux exercés, cependant, il semblait qu’il faudrait davantage de liquide : en l’état, la surface du bassin frémissait subtilement, comme sous l’effet du vent, et le Hiérophante était convaincu que quiconque y plongerait un doigt le perdrait presque à coup sûr. L’aspect que Catherine avait extrait du cadavre de la Sainte des Épées était déjà capricieux, même avant que sept Nommés et une autre personne ne s’attellent à en faire un véritable artefact. Masego veillait à ne pas s’approcher du bord du bassin : le tissu de ses robes ne serait pas plus à l’abri de ce pouvoir que sa chair. Il fronça les sourcils. La puissance de ce qui avait été forgé ici était indéniable, mais il se doutait qu’on lui reprocherait peut-être les regrettables impraticités de certains de ses aspects.
Après tout, les chances quiconque tire la lame en meure étaient d’au moins six sur dix.
« Et tu ne m’écoutes pas du tout, n’est-ce pas ? soupira le Sorcier renégat.
— Peut-être pourrions-nous fabriquer une armure, réfléchit Masego. Qui permettrait à son porteur de supporter son usage. »
En théorie, il supposait que l’usage serait « supporté », au prix probable d’un membre ou de la tête. Tout dépendait de la définition des limites acceptables en matière de pertes. La fabrication d’une telle armure prendrait beaucoup de temps et d’efforts, mais il faudrait d’abord choisir qui manierait la lame. D’après sa compréhension, certes assez superficielle, des enjeux politiques, la question risquait de susciter quelques tensions.
« Tu pourrais au moins nier, se plaignit le Sorcier renégat. »
De quoi parlaient-ils, déjà ? Le Hiérophante se souvenait vaguement d’une discussion sur des audiences et des croyances. D’un procès, en quelque sorte, décida-t-il.
« Je suis d’accord, dit Masego, ce qui le tirait généralement d’affaire dans ce genre de situations.
Un battement de cœur passa.
— Mais nous devrions en discuter plus en détail avec les autres, ajouta-t-il avec astuce.
Il ne fallait pas approuver par inadvertance une nouvelle idée saugrenue, comme l’ajout d’une cave à vin à l’Atelier, même si cette concession avait rendu le Magicien traqué d’une humeur exceptionnellement agréable pendant quelques semaines. À moins qu’il n’ait simplement été ivre ; Masego avait parfois du mal à faire la différence.
« Tu ne dis ça que quand tu ne m’écoutes pas, Masego, dit Roland. C’est l’esquive la plus transparente d’un arsenal qui ne contient que du vent. »
Le Hiérophante fronça les sourcils. On l’avait percé à jour. Heureusement, Indrani lui avait appris à se sortir impeccablement de ce genre de situation. Réprimant son aversion générale pour le contact physique, à quelques exceptions près, il posa une main sur l’épaule de Roland et prit un air compatissant.
« Je suis flatté par ton intérêt, dit-il, mais je ne partage pas ton attirance. »
Roland baissa les yeux vers sa main, puis les releva vers lui. Il faudrait sans doute quelques battements de cœur pour que ça marche, songea Masego. Même une allusion au sexe rendait les gens nerveux, ce qui se comprenait : cela semblait demander beaucoup d’efforts pour des résultats moyens. Après tout, il était possible d’avoir des enfants grâce aux alchimies appropriées, même si, il fallait l’admettre, l’absence d’âme pouvait en rebuter certains.
« Il est important pour moi, mon ami, que tu comprennes que l’Archer n’est pas une personne à prendre en exemple, dit lentement le Sorcier renégat.
Le sourcil de Masego se haussa, faisant glisser le bandeau de soie devant ses yeux de verre.
— Dans quel domaine ? demanda-t-il.
— Dans tous les domaines, répondit Roland avec émotion.
La remarque lui paraissait plutôt douteuse, mais malgré toute son intelligence et son érudition, cet homme était un héros. Et un Proceran, de surcroît, ce que certains traités audacieux du neuvième siècle sur les lignées considéraient comme un défaut de naissance. Masego retira sa main, qu’il avait laissée là bien assez longtemps.
« Comme tu le sais sans doute déjà, poursuivit Roland, le ton étrangement appuyé, la Reine Catherine a contacté l’un des postes-frontières et informé la garnison qu’elle arriverait dans deux jours. »
Masego savait qu’il fallait presque une journée pour rejoindre l’Arsenal depuis n’importe quel poste-frontière. Il n’avait jamais vu la translocation prendre moins de six heures, et il fallait en outre la déclencher au bon moment.
« Ce sera un plaisir de la revoir, acquiesça le Hiérophante.
— En effet, soupira Roland, avant de marmonner dans sa barbe quelque chose à propos de chats à garder. »
Masego savait que c’était une tâche notoirement difficile, ce qui signifiait que l’autre érudit avait sans doute rencontré une impasse dans l’une de ses recherches. Le Hiérophante compatissait : démontrer sa théorie des Saisons divisées était devenu de plus en plus ardu. S’il existait réellement un quatrième royaume de puissance, ou même sa carcasse, celui-ci résistait à tous ses efforts pour le localiser et le mesurer. Pourtant, songea-t-il, l’arrivée de Catherine lui remonterait le moral : comme souvent, elle lui offrirait la possibilité de résoudre un problème complexe par une force brute écrasante.
« Est-ce pour ça que Tomas et Helmgard sont enfermés dans leurs ateliers privés depuis deux jours ? fronça-t-il soudain les sourcils. Catherine ne leur demanderait tout de même pas de s’épuiser pour apporter les dernières retouches au Mirage ; elle a toujours trouvé l’Observatoire largement suffisant pour ses besoins.
Masego s’autorisa une pointe de fierté à cette pensée : il savait que lui accorder sa demande, durant les premiers mois suivant son couronnement, avait été une marque de confiance de sa part. Il était profondément agréable de savoir qu’il ne l’avait pas trahie. De plus, même si elle ne connaissait ni le Fabricant Aveugle ni la Forgeronne amère, il doutait que Catherine veuille les condamner à plusieurs nuits blanches d’affilée en son nom.
« Ce n’est pas pour son usage personnel, mais pour une séance plénière du conseil des plus hauts responsables de la Grande Alliance, dit Roland, comme si Masego était déjà censé le savoir. Le passage du Crépuscule a envoyé le Prince Martin-pêcheur parler en son nom, mais ni la princesse Rozala ni le Prince de Fer ne pourront faire le voyage. Le Mirage doit donc être pleinement opérationnel, sinon nous dépendrons de chaînes de clairvoyance permanentes. »
Le Hiérophante se demanda distraitement s’il devrait commencer à assister plus sérieusement aux briefings du soir du Beffroi. Peut-être, puisqu’il ignorait tout de cette affaire. Le ferait-il ? Probablement pas.
« Les cadres de l’Ordre à Salia suffiraient pour Vivienne et le Premier Prince, dit Masego.
Il était un peu déplacé de recourir à une ruse aussi éhontée pour savoir si l’un ou l’autre serait présent. Mais agir autrement aurait brisé l’illusion qu’il entretenait : celle de prêter toute son attention aux réunions, sauf lorsqu’on parlait de budget ou de répartition du personnel.
« Ce ne sera pas nécessaire, puisqu’ils seront tous deux là en personne, répondit Roland. Cela dit, il pourrait s’écouler une semaine entre l’arrivée de la Reine Catherine et celle des autres. Nous avons encore un peu de temps. »
« Il vaudrait tout de même mieux être prêts à l’avance, au cas où il y aurait des surprises, comprit Masego. C’est raisonnable. Je vais inspecter le complexe moi-même.
— Je t’en serais reconnaissant, dit Roland en inclinant la tête.
Le Hiérophante acquiesça d’un signe de tête vif, mais jeta un dernier regard à l’épée dans son fourreau, immergée dans l’eau. Lorsque l’autre Nommé se mit en mouvement, il fit pivoter l’une des sphères de verre dans son crâne pour l’observer : l’homme portait une chemise de toile à manches courtes et un pantalon simple. Des vêtements de bricolage, qui ne s’accrocheraient à rien et dont la perte ne représenterait pas une grande somme s’ils étaient irrémédiablement abîmés. Le Nommé, plus petit, gravit les cinq marches menant au bord du bassin, où il s’arrêta. Par politesse, Masego le surveilla sans tourner la tête.
« Nous ne nous sommes toujours pas mis d’accord sur son nom, n’est-ce pas ? songea le Sorcier renégat.
— Ce n’est pas un artefact doué de raison, il ne peut pas avoir de genre, fit remarquer le Hiérophante. Et je reste partisan de Severance.
— Severity sonne mieux, à mon avis, répondit Roland.
— Cela n’a guère d’importance, dit Masego, sauf si l’on adhère à ces sornettes pélagiennes sur la résonance des termes. »
La sorcellerie procerane relevait principalement de la malheureuse école jaquinite, mais on trouvait dans plusieurs enclaves des territoires arlésites des méthodes plus anciennes. La théorie pélagienne de la magie n’était qu’une imitation enfantine de ce que les Gigantes parvenaient à faire avec les méthodes liguriennes, généreusement agrémentée de mysticisme ignorant et de rites plus religieux que magiques. De son vivant, Pelagia avait été célèbre pour ses enchantements splendides, et une partie de ce talent subsistait chez ceux qui se prétendaient héritiers de ses méthodes. Mais les quelques éclats de vérité qu’on y trouvait étaient enfouis sous un océan de balivernes.
« Je dois dire que j’y crois, lui rappela Roland.
Ah. Il avait effectivement oublié ce détail.
« Nommer quelque chose ne peut pas stabiliser sa “nature”, notion assez douteuse en elle-même, répondit Masego sans détour. Rien ne prouve de manière fiable que ce soit le cas. »
« Pour la plupart des choses, je serais d’accord, répondit le Sorcier renégat, avant de jeter un coup d’œil à la lame dans l’eau.
Elle bouillonnait sans cesse, comme si elle attendait la main qui la manierait.
« Mais certains corps de la Création obéissent à des règles différentes de celles des autres, poursuivit-il. Comment ne pas y croire, après l’avoir vu de mes propres yeux ? »
« Nous sommes tous des enfants ignorants qui essayons de reconstituer les vérités des titans, dit Masego. Mais, Roland, le jour où nous nous satisfaisons d’une explication, nous sommes perdus. Observer n’est pas comprendre, et peut-il y avoir pire que de s’attarder volontairement dans sa propre ignorance ? »
Les lèvres de l’autre homme s’incurvèrent.
« Tu as parfois une veine étonnamment poétique, dit le Sorcier renégat. Mais au fond, mon ami, tu es un érudit du Don, tandis que je ne suis qu’un praticien. Si je ne me servais que de ce que je comprends, je ne me servirais de rien du tout.
— Tu pousses tes défauts au-delà du raisonnable, l’informa le Hiérophante. Même si tu te comportes parfois davantage en collectionneur qu’en mage, tu as aussi utilisé la sorcellerie issue de toutes les théories de la magie existantes sans sombrer dans la folie. »
À la connaissance de Masego, c’était presque sans précédent. Tout au plus un Donné empruntait-il des idées à d’autres approches de la sorcellerie, car approfondir une autre voie après avoir déjà été formé tendait à provoquer de graves troubles mentaux ainsi qu’un affaiblissement spirituel. Le Hiérophante soupçonnait que, dans ce cas, l’un des aspects du Sorcier renégat le protégeait des contrecoups inhérents au fait de croire sincèrement à des vérités sur la magie souvent fondamentalement opposées. C’était le même aspect qui lui permettait de manier à la perfection tout artefact magique qu’il touchait : Usage, nom qui ne rendait guère justice à la profondeur effroyable de ses eaux.
« Collectionneur, ça me va, dit Roland à voix basse. J’aime à croire que je suis un spécimen de l’espèce qui a des principes. »
L’homme était d’humeur étrange, difficile à déchiffrer pour Masego ; celui-ci décida donc d’aller de l’avant.
« M’accompagnerais-tu au Mirage ? demanda le Hiérophante. Si je trouve des défauts dans le travail, je devrai de toute façon venir te chercher.
— Si cela te convient, répondit Roland. On y va ? »
Masego acquiesça. Quelques pas les éloignèrent du bassin, où reposait, dans son fourreau et frémissante, la lame qui avait autrefois été un aspect. Les runes palpitantes gravées dans les murs de pierre nue brillèrent plus fort tandis que les deux hommes quittaient la pièce, puis s’éteignirent. Derrière eux, les portes enchantées se verrouillèrent d’elles-mêmes et ils poursuivirent leur chemin sur la passerelle de granit, s’éloignant encore du cube où ils se trouvaient. L’eau bénite, régulièrement consacrée par des prêtres, balaya la passerelle dès qu’ils eurent atteint l’autre côté : la détestable Artificière Bénie, aussi odieuse qu’elle fût à presque tous égards, avait tout de même été utile en concevant des mécanismes permettant de lever et d’abaisser la passerelle sans recourir à la sorcellerie, que l’eau bénite aurait pu perturber. Au bout du compte, ces précautions se justifiaient : cette lame était, jusqu’ici, l’arme la plus proche de pouvoir détruire le Roi Mort que l’Arsenal eût réussi à fabriquer.
Une autre paire de portes enchantées se referma derrière eux tandis qu’ils entraient dans le Dépôt proprement dit, nom que Masego jugeait un peu trop grandiose pour ce qui n’était, en somme, qu’un entrepôt glorifié. Certaines parties étaient plus protégées et plus difficiles d’accès que d’autres, surtout celle qu’ils venaient de quitter ; mais les zones les moins sécurisées consistaient généralement en vastes salles remplies de caisses en attente d’expédition, et non en quelque mystérieux dédale de merveilles. La nature des hommes et des femmes que les deux Nommés rencontrèrent après avoir franchi trois autres points de contrôle en témoignait. Les érudits en rouge, blanc ou bronze — Donnés, prêtres, universitaires — qui peuplaient les différentes antennes du Beffroi étaient rares. À la place, ils croisèrent des gardes armés, choisis en nombre égal parmi les différentes armées de la Grande Alliance, ainsi que des ouvriers. La plupart s’inclinèrent, mais, contrairement aux érudits, ils adressaient plutôt cette courtoisie à Roland qu’à lui.
Tout en marchant, Masego interrogea son compagnon sur son dernier projet : un sceau runique qui devait permettre d’imprimer la même rune sur du tissu ou du bois et de lui conférer des propriétés magiques. La conversation, agréable, l’absorba tandis qu’ils traversaient le Dépôt, puis les couloirs sinueux du Nœud, avant de franchir ce carrefour souvent encombré et chaotique, de monter des escaliers protégés par des enchantements et d’entrer dans le silence feutré du Chancel. Seuls quelques privilégiés avaient le droit d’y pénétrer, et les protections du sanctuaire avaient été conçues par Masego lui-même. Le Chancel était la plus petite section de l’Arsenal, mais ses murs abritaient plusieurs installations d’importance variable : le réseau central de protection, les rayonnages interdits et les bureaux du trésor de l’Arsenal. Il abritait aussi la raison de leur venue : la vaste salle enchantée appelée le Mirage, qui, soupçonnait Masego, pourrait bien être le premier exemple d’une sorcellerie destinée à remplacer la clairvoyance.
Le niveau inférieur abritait le trésor et les rayonnages interdits, ces derniers protégés par des enchantements et des gardes. Le Mirage et le réseau central de protection se trouvaient plus haut encore, dans une zone soumise à des restrictions plus sévères. Au moins, le Mirage n’était pas au niveau le plus élevé, où se trouvait le réseau : les gardes postés là, pourtant lourdement armés et cuirassés, n’avaient pas le droit de dépasser le premier point de contrôle. La deuxième porte ne s’ouvrait qu’au contact d’une goutte de sang approprié, fraîchement tirée du corps ; si on ne la lui présentait pas assez vite, elle emplissait le couloir de flammes infernales. La troisième porte, en apparence la dernière, restait close à moins qu’on n’utilise l’une des rares clés disponibles. Selon laquelle on choisissait, il fallait encore accomplir une autre action au-delà, faute de quoi une accumulation croissante de pouvoir dans un enchantement caché finissait par déclencher une alarme magique. Mais le Mirage devait servir, et en restreindre l’accès à l’excès aurait été gênant.
Les deux Nommés durent se soumettre à une série de vérifications approfondies et à une nouvelle couche de protections avant de pouvoir entrer, mais le capitaine des gardes chargé de les superviser les informa que des personnes se trouvaient déjà à l’intérieur.
« Des érudits ? demanda Roland en haussant les sourcils.
— Des Élus, Seigneur Sorcier, répondit le soldat. Et l’une des Damnées aussi. »
Masego passa devant eux, légèrement intrigué, mais bien plus désireux d’examiner les derniers raffinements du Mirage. La salle n’était pas si grande : un cercle de tout juste deux cents pieds de diamètre. Pourtant, il avait fallu un travail colossal pour s’assurer que pas la moindre parcelle du sol, des murs ou du plafond ne perturberait les délicates sorcelleries destinées à y être pratiquées. C’était pour cette raison que la grande table ronde au centre avait elle aussi été faite de pierre : les matériaux ayant autrefois été vivants avaient été jugés trop risqués. Mais les éléments dignes d’admiration étaient ailleurs. Autour de la table se trouvaient exactement vingt fauteuils de pierre, chacun installé dans une boîte de verre légèrement à l’écart des autres. Reliées au bassin de clairvoyance dissimulé sous la table, des cordes constituées d’une douzaine de métaux purifiés différents — dont l’adamant gris, que seuls les Gigantes savaient fabriquer — rejoignaient diverses parties des réseaux rituels cachés sous le sol des sièges. Elles étaient reliées au verre des boîtes par un enchantement de liaison d’une remarquable ingéniosité, inventé par la Magister Repentant.
Le résultat était une illusion presque parfaite portée par le verre : une fois les préparatifs accomplis des deux côtés, quiconque s’assiérait à la table du Mirage se retrouverait dans une illusion reproduisant à la perfection l’environnement immédiat et l’apparence de la personne observée par le rituel central. Lorsque Catherine prendrait place ici, elle pourrait converser avec des personnes comme Rozala Malanza et le Prince de Fer comme s’ils se trouvaient tous réellement dans la même pièce. La partie la plus difficile avait été de créer les trousses portatives permettant à l’illusion de se propager depuis l’autre côté, et certaines imprécisions restaient à corriger. Mais chacun des trois fronts avait déjà reçu une trousse rudimentaire de connexion ; désormais, l’essentiel du travail incombait à l’Arsenal : la salle devait être parfaite pour que tout fonctionne. Les lèvres de Masego se pincèrent donc lorsqu’il vit qu’une des boîtes de verre avait été ouverte, que le siège avait été retiré et que la dalle de pierre couvrant les réseaux cachés avait été enlevée.
Parmi les trois personnes présentes, deux étaient agenouillées et fouillaient les entrailles du réseau, tandis que la dernière se tenait debout, l’air apparemment indifférent. Le Magicien traqué, seul à ne pas être occupé, fut le premier à remarquer l’arrivée du Hiérophante. L’homme aux cheveux sombres, vêtu d’habits de cour ouvragés, s’inclina.
« Seigneur Hiérophante, dit le Magicien. Quel plaisir inattendu.
Le bruit des bottes raclant la pierre apprit à Masego que Roland l’avait rejoint ; le Sorcier renégat prit la parole avant qu’il n’ait eu le temps de répondre.
— Magicien, dit Roland. Ne devrais-tu pas travailler à remplacer une pierre de protection pour l’Armée de Callow ? »
L’antipathie entre ces deux-là avait été immédiate et réciproque. Le Hiérophante trouvait cela dommage, puisqu’il s’agissait des deux meilleurs praticiens procerans qu’il eût rencontrés.
« Depuis quand mes heures doivent-elles être justifiées auprès de gens comme toi, Sorcier ? répondit le Magicien avec désinvolture.
— Le plaisir est partagé, Seigneur Magicien, répondit enfin Masego.
Avec un peu de chance, son intervention mettrait fin aux chamailleries avant même qu’elles ne commencent.
« Roland, je te prie de t’abstenir, lança l’un des deux personnages agenouillés. C’est moi qui ai demandé son aide.
La Magister Repentant se releva après avoir parlé et lissa ses robes.
— Pour quoi faire ? demanda Masego.
— On s’est inquiété du fait que la simple puissance de la Reine Noire dans la Nuit puisse perturber le Mirage, répondit le Magicien traqué. Il fallait donc accéder aux réseaux inférieurs pour effectuer des tests. »
Le vilain proceran avait conçu l’enchantement qui maintenait les dalles de pierre en place. Sa présence, et le fait qu’il se soit contenté d’attendre lorsque Masego était entré, s’expliquaient donc d’un seul coup. Mais les propos qu’on venait de lui rapporter soulevaient une question.
« Et pour tout ce qui touche à la Nuit, dit le Hiérophante en se tournant vers la Magister, tu n’as pas pensé à me consulter ? »
« Ce n’était pas nécessaire, répondit la dernière personne dans la salle en se levant.
L’Artificière Bénie lui adressa un sourire crispé. Sa peau sombre et ses yeux dorés, signes distinctifs des nobles des Terres désolées issus des lignées les plus anciennes et les plus puissantes, étaient toujours saisissants quand on les confrontait à la réalité de sa nature : une prêtresse armée d’un marteau de forgeron, une ignorante qui se mêlait de tout, et de la pire espèce. Masego n’était pas Roland : il ne laissait pas son antipathie déraisonnablement forte pour l’autre Nommée influencer son jugement. Mais il ne pouvait nier qu’il ressentait toujours une envie de réduire son œuvre en miettes chaque fois qu’il la voyait. Cette réaction était douloureusement viscérale.
« Après tout, elle avait déjà une experte sous la main, dit l’Artificière Bénie.
— Tu n’as jamais même été confrontée à la Nuit, répondit sèchement Masego. Et tu n’as pas le bagage universitaire nécessaire pour seulement commencer à la concevoir.
« Tu es un avorton de Praes, dit l’Artificière avec un sourire. Tu n’as pas le cadre mental nécessaire pour concevoir quoi que ce soit. »
Elle glissa la main dans sa tunique et referma les doigts sur un dispositif qu’on ne distinguait qu’à moitié. La Lumière jaillit, puis Masego ne vit plus rien. Il n’avait pas perdu connaissance : un appareil quelconque interférait avec la vue de ses yeux. Comme c’était désagréable.
« Adanna, reprocha le Sorcier renégat.
Témoin, songea Masego, et son Nom se mit à chanter. Ses yeux brûlèrent sous le bandeau, d’une flamme d’Été et d’une autre qui n’appartenait qu’à lui. Dans la main de l’Artificière, il repéra l’appareil tourbillonnant d’acier et de Lumière dont elle s’était servie pour l’aveugler.
« Saisir, dit froidement le Hiérophante en levant la main.
La Lumière jaillit de l’appareil, sans rencontrer de résistance faute de volonté pour la retenir, et forma une boule au-dessus de sa paume. Il referma les doigts. Lorsqu’il rouvrit la main, des volutes de Lumière s’en échappaient et se dissipaient.
« Tu as cassé mon appareil, dit sèchement l’Artificière Bénie.
— Remercie-moi de ne pas t’avoir brisé la colonne vertébrale, répliqua le Hiérophante sur le même ton.
Les yeux rivés sur l’héroïne, il ne vit pas la sculpture avant qu’elle ne lui rebondisse sur le côté de la tête avec un parfait bruit de « poc ».
La plupart du temps, Indrani se réjouissait de voir autant de jolies personnes réunies dans une même pièce, rougissantes et troublées. Mais, hélas, cette scène avait beaucoup plus de chances de déclencher la Onzième Croisade que de faire tomber des vêtements au sol. Il fallait agir. L’Archer eut donc recours à une méthode qui ne l’avait jamais déçue : jeter des objets sur les gens jusqu’à ce qu’ils fassent ce qu’elle voulait. La sculpture de bois sur laquelle elle travaillait depuis le début de leur dernière errance, juste parce qu’elle embarrassait Alder et Aspasie, rebondit magnifiquement sur la tête de Zeze et attira l’attention des cinq autres Nommés dans leur salle secrète de magie.
« C’est une femme nue ? demanda la Magister Repentant en penchant la tête.
— C’est Catherine ? demanda Masego, d’un ton plutôt curieux.
Que son âme soit bénie, songea Indrani avec tendresse : il ne prenait même plus la peine de faire remarquer qu’elle lui lançait des objets.
« Tu as vu la Reine Noire nue ? demanda Roland, stupéfait.
Indrani s’avança d’un pas assuré vers son amant et lui passa un bras autour des épaules, pour le distraire et l’empêcher de signaler que la fine cicatrice sculptée sur le ventre, plutôt que le joli cul, avait révélé l’identité de la femme qu’elle représentait.
« Il a souvent été en elle, Ro-ro, lança Indrani au Sorcier renégat en agitant les sourcils.
— Assez souvent, pendant la Dixième Croisade, confirma Masego distraitement, ce qui était parfait.
La Magister Repentant — Nephele, c’était ça ? — posa sur sa sculpture un regard d’une curiosité qui dépassait le seul intérêt universitaire. Indrani faillit se féliciter d’être une si bonne amie. L’héroïne stygienne était une vraie beauté, avec ses boucles et ses courbes ; on aurait même pu dire qu’elle était une très bonne amie. Indrani avait l’intention de continuer à attiser les tensions pour s’amuser et, croyait-elle, préserver la paix. Elle en fut détournée par une surprise totale lorsque Masego se tourna vers elle et posa une main sur son épaule. Il la dépassait presque d’une tête. Indrani se figea quand il se pencha et déposa un doux baiser sur sa joue droite, puis sur la gauche. Ses lèvres étaient douces. Il sentait l’encre et la pierre fraîche.
Elle ne rougissait pas.
« Bon retour parmi nous, Indrani, dit chaleureusement Masego.
— Euh, oui, dit-elle. Ravie de t’accueillir aussi. De retour. Tu vois ce que je veux dire.
— Pas vraiment, admit joyeusement Masego.
Il se dégagea de leur étreinte et elle le laissa faire — elle avait compris dès le début qu’il valait mieux le laisser fixer les limites de leur relation, pour ce qui était du contact physique. Ce ne fut qu’une fois séparés qu’elle tira sur sa tunique.
« Tu peux garder la sculpture, dit l’Archer à la Magister avec un clin d’œil. Pour comparer, tu sais. »
La Stygienne rougit et protesta en langue des marchands, mais personne de sensé ne se serait laissé convaincre.
« Quel plaisir de vous retrouver parmi nous, dame Archer, lui sourit le Magicien traqué.
Ah, encore un joli garçon. Celui-là n’en avait que pour la poursuite, comme les Alamans avaient tendance à l’être : la façon dont il courtisait à la fois la Forgeronne amère et l’Artificière Bénie en disait long. D’après ce qu’Indrani avait pu constater, elles avaient toutes les deux envie de lui fracasser le crâne, la plupart du temps, mais semblaient aussi flattées malgré elles. Comme si elle l’avait attendu, l’Artificière Bénie lui jeta un regard de biais, peu impressionnée.
« Moi aussi, Mags, répondit-elle d’un ton traînant. Je vous ai amené une nouvelle. Alors mettez vos plus beaux habits de fête.
— Je n’oserais vous décevoir, dame Archer, répondit-il avec sécheresse.
— Une nouvelle, dis-tu. Une mage ? demanda Roland.
Il avait l’air plein d’espoir, ce qui rendait le plaisir de le décevoir d’autant plus grand. Pour sa défense, l’Archer n’aurait pas continué à le taquiner si ce n’était pas si amusant.
« Elle s’appelle Hache Rouge, annonça Indrani avec un grand sourire. Elle dérègle la magie rien qu’en s’en approchant.
— Ce serait intéressant à étudier, approuva Zeze, sans remarquer la déception de Roland.
— J’ai aussi amené le reste de ma bande, ajouta distraitement l’Archer. Repos et convalescence jusqu’à notre prochain départ. Magister, tu connais la Lance Vagabonde, non ?
— Nous avons combattu ensemble à Clèves, répondit l’héroïne. Mais je ne dirais pas que nous sommes proches.
À en croire ce qu’Indrani avait entendu, Nephele avait été une vraie connasse à Clèves, avant de se reprendre. Elle n’était donc pas surprise. Cela dit, Cat aimait bien les chipies, donc ça collait.
« Tu vas rester quelque temps, alors ? lui demanda Masego.
— Au moins une semaine, répondit l’Archer en haussant les épaules. Pourquoi ?
— Catherine arrivera dans deux jours, lui apprit-il. Je ferai transférer tes affaires dans mes quartiers.
Indrani réprima un sourire. Dormir dans le même lit était agréable, et plus encore lorsqu’il semblait apprécier cette intimité lui aussi.
« Tu pourrais au moins m’offrir un verre avant, dit-elle en s’éventant.
— On a ajouté une cave à vin à l’Atelier, révéla Masego. Ça ne devrait donc pas être nécessaire. »
Indrani jeta un coup d’œil au Magicien traqué, dont les lèvres tressaillirent, et lui adressa un signe de tête solennellement approbateur. C’était réconfortant de voir qu’au moins l’un d’entre eux avait le sens des priorités.
« Ça va être amusant de la forcer, songea Indrani. » Elle observa les regards qui s’étaient apaisés dans la pièce et décida que si elle laissait tous les ingrédients ici, la mixture se remettrait probablement à bouillir. « Tu viens jeter un œil à Hache Rouge avec moi ? Je veux savoir si la pauvre fille va être enfermée dans une pièce pendant tout ce temps ou si elle pourra un peu se promener. »
À sa grande surprise, Masego accepta et lui offrit même son bras. Elle lui avait pourtant clairement fait comprendre qu’il ne devait pas lui proposer de contact physique s’il n’en avait pas envie. Une femme moins assurée aurait pu être ravie de voir avec quelle spontanéité il lui tendait cette invitation muette. Pas Indrani, bien sûr, à moins de beaucoup plisser les yeux sous la bonne lumière. Elle passa son bras sous le sien, adressa un signe de la main désinvolte aux autres Nommés et se laissa escorter vers la sortie.
« Alors, c’est moi ou vous avez encore plus de Nommés qu’avant ? demanda-t-elle tandis qu’ils commençaient à descendre les escaliers.
— Ce n’est pas toi, répondit Masego. Le Premier Prince a mis la main sur le Bibliothécaire distrait, et nous en avons accueilli deux autres depuis ta dernière visite : le Fabricant Aveugle et le Sage décrépit.
— Des Héros ? demanda distraitement Indrani.
— Nous n’en sommes pas certains pour le Sage, admit-il. Ses rares moments de lucidité sont extrêmement utiles. Nous avons aussi un invité, l’Enchanteur maléfique, mais il ne restera pas. C’est davantage un mage de campagne qu’un véritable praticien. Il a beau maîtriser quelques arts mineurs, il n’est pas très utile en dehors du terrain.
— Il sait faire des trucs amusants ? demanda l’Archer, vaguement intriguée.
— Contrôler les esprits, mais de façon assez imparfaite, répondit Zeze. Et quelques invocations élémentaires. Mais son arsenal se compose essentiellement de différentes méthodes de domination. »
Indrani trébucha.
« L’Enchanteur maléfique, dit-elle lentement. D’où vient-il ?
— De Valencis, à l’origine, répondit Masego, même s’il a passé quelques années à Héliké et, plus récemment, à…
— Orense, acheva Indrani. Il était à Orense, où il a tué, volé et violé à sa guise dans les villages autour des confins de Brocélian.
— Tu as déjà entendu parler de lui, comprit Masego.
— Je viens de passer deux mois à voyager avec l’héroïne qu’il a façonnée, répondit-elle d’un ton sombre. On ferait mieux de se dépêcher et de les garder séparés, sinon il y aura du sang par terre. »
Ils arrivèrent trop tard.
Indrani comprit, le cœur au bord du gouffre, qu’elle venait peut-être de contribuer à provoquer un très gros désastre.