Chapitre 435
« Un chien pour le brave, un loup pour le lâche. »
— Dicton arlésite
Je décidai de partir pour l’Arsenal le lendemain, après le départ du Chevalier Blanc.
Il me restait des décisions à prendre et des responsabilités à assumer ; au lieu de m’adosser à mon siège pour dormir quelques mois, comme j’en avais envie, je me retroussai donc les manches. J’aurais pu me contenter de dire que j’emporterais avec moi le tas de rapports et de lettres, mais si je voulais garder un bon rythme en chemin, je ne pouvais pas me permettre de me traîner avec des chariots remplis d’affaires et une foule de suivants. Il me fallait donc répondre à toute la correspondance que j’avais reçue — ou laissée moisir, pour être honnête — en l’espace d’un après-midi. Hakram voltigeait dans et hors de ma tente comme un gros papillon vert bureaucratique, après que je lui eus fait part de mes intentions. J’avais laissé sans réponse pendant deux mois la plainte du baron Henry Darlington concernant la présence persistante des Deoraithe dans les baronnies du nord ; ce sale type savait très bien que c’était sur l’ordre de Vivienne que la duchesse Kegan avait envoyé ses soldats tenir notre côté du Passage. Il cherchait simplement à obtenir des concessions pour les convois de ravitaillement qui traversaient son territoire afin de nourrir l’armée sur place, l’avidité faite homme.
Je rédigeai une réponse cordiale, l’invitant à proposer un plan pour lever une force capable de remplacer celle de Kegan, si ses objections aux Deoraithe lui tenaient tant à cœur. Nul doute qu’il apprécierait : c’était le genre d’initiative qui pouvait lui attirer soutiens et influence parmi les quelques nobles de Callow encore en vie. J’ajoutai qu’il devait transmettre son plan à « Vivienne Dartwick, héritière désignée de la Couronne » dès qu’il serait prêt, ce qui lui plairait beaucoup moins. Croyait-il vraiment que je n’avais pas remarqué qu’il tentait de passer par-dessus la tête de Vivienne en s’adressant directement à moi pour une affaire qu’elle avait déjà réglée ? J’avais beau être la Reine de Callow, je n’étais pas assez sotte pour saper l’autorité de ma successeure désignée. L’invitation du Cercle fermé de Mercantis à assister à l’une de leurs enchères avait déjà perdu toute pertinence quand elle m’était parvenue : l’enchère avait eu lieu avant que je reçoive la lettre. Il s’agissait davantage d’une marque d’honneur que d’une véritable attente de me voir quitter le front, cela dit ; je rédigeai donc malgré tout un refus poli.
Mieux valait toujours rester poli avec les gens à qui l’on devait de l’argent, même si, en l’occurrence, le « on » désignait la Grande Alliance et non moi personnellement.
L’offre de Saint Seljun du Levant, un certain Wazim Isbili — qui était, à ce que j’en savais, le petit-neveu de Tariq —, de dépêcher officiellement un ambassadeur à la cour de Callow et d’en accueillir un en retour au Levant était bien plus urgente. Il était réconfortant de voir que le Dominion souhaitait resserrer ses liens avec mon royaume, d’autant que la distance entre nos deux terres rendait cela peu courant, mais il y avait… des complications. Déjà, je n’avais personne à envoyer comme ambassadeur. Dans l’Ancien Royaume, cette fonction revenait aux plus hauts rangs de la noblesse, presque entièrement exterminés au cours des décennies qui avaient suivi la Conquête. Mon père, ce salaud d’une méticulosité féroce, avait aussi fait tout son possible pour éradiquer ce qu’on aurait pu appeler des filières de formation diplomatique. Comme s’il avait voulu s’assurer que Callow soit isolé et incapable de nouer convenablement des relations. C’était triste, mais indéniable : la plupart des « diplomates » que je pouvais envoyer seraient des officiers de Praes de noble naissance issus de mon armée ; l’autre possibilité, à la rigueur, était Brandon Talbot. Or j’avais besoin de lui à la tête de l’Ordre des Cloches Brisées, ce qui le rendait particulièrement mal adapté à cette tâche.
Après avoir un peu réfléchi à la question, je renvoyai cette décision à Vivienne, avec un mot précisant qu’il lui reviendrait de trouver un ambassadeur convenable si elle choisissait d’accepter. Je suggérai également qu’elle accueille l’éventuel ambassadeur levantin à Salia plutôt qu’à ma « cour » de Laure, et précisai enfin qu’aucun de nos ambassadeurs ne devait être apparenté à la duchesse Kegan. Le mécontentement était déjà assez vif face à la manière dont la duchesse de Daoine nommait sans cesse parents et vassaux à des postes importants à la cour et dans l’administration ; inutile de l’encourager. Surtout si le Duché de Daoine devait devenir indépendant d’ici une dizaine d’années, ce qui compliquerait grandement les loyautés de tous ces titulaires. Plus récemment, le Prince de Fer m’avait envoyé un message décrivant comment les morts au-delà des lignes défensives s’étaient massés pour donner l’assaut avant de se retirer soudainement, et me demandant si j’avais une explication.
Je passai la meilleure partie d’une heure à lui décrire le dernier complot du Roi Mort, qui visait à nous maintenir ici, dans le sud, pendant qu’il repassait à l’offensive. Klaus Papenheim avait ajouté un mot indiquant que son émissaire avait vanté les résultats de la formation d’assaut sur le terrain — ce qui m’étonna quelque peu, puisqu’elle n’avait pas montré le même enthousiasme devant moi — et qu’il souhaiterait opposer cette formation à une force plus traditionnelle mêlant Os et Liens avant d’adopter cette doctrine, mais qu’elle l’intéressait sans aucun doute. Assez amusant, il m’avertissait aussi qu’Otto Redcrown avait proposé à la Sapeuse en chef Pickler de s’installer sur des terres lycaonaises, mais que je ne devais pas m’en offusquer. À l’avenir, toute offre de ce genre me serait d’abord soumise. Cela suffit à adoucir le ton de ma lettre au Prince de Bremen : je lui indiquai que j’étais prête à jouer les intermédiaires entre les Lycaonais et la Confédération des Eyries Grises s’ils souhaitaient adresser cette offre aux Tribus plutôt qu’aux troupes qui m’avaient juré fidélité.
Le reste de la correspondance était sans grande importance, venant surtout de mes commandants sur les autres fronts. Il y avait notamment la lettre habituelle, rédigée en crépusculaire par le Général Rumena, qui se révéla contenir une nuance insultante pour un locuteur natif, mais que je ne pouvais saisir sans demander de l’aide. D’où le fait qu’on m’insultait devant témoins à chaque fois. Le vieux salaud ne prenait jamais la peine de m’envoyer de véritables rapports, puisque Sve Noc veillait à ce que nous parlions régulièrement en « personne ». Cela devait arriver ce soir, songeai-je. Pas forcément une conversation avec Rumena, mais une communion avec mes patronnes. La dernière fois qu’elles m’avaient attirée dans un rêve éveillé, c’était pour me montrer les sigils de l’Exode qui élevaient les fondations d’une cité cachée dans les profondeurs de Serolen ; elles en avaient aussi profité pour souligner que les combats aux confins de l’Obscurité renaissante devenaient… plus rudes. Le Roi Mort s’efforçait désormais de les déloger de leurs positions, au lieu de tenter de les user cadavre après cadavre. Je mis de côté ces pensées vagabondes — signe certain que je m’acquittais de ces corvées depuis un moment — quand Hakram voltigea de nouveau dans la tente, sans perdre de temps pour me tendre un autre parchemin plié. Je le pris en soupirant.
« Qu’est-ce que je regarde ? demandai-je en parcourant déjà les lignes serrées du regard.
— Les effectifs et la composition proposés pour notre escorte jusqu’à l’Arsenal, répondit-il.
Je fronçai les sourcils.
— Je n’ai pas besoin de chevaliers. Ils sont bien plus utiles ici.
— Tu es la Reine de Callow, fit remarquer Hakram. Les chevaliers sont attendus. Ils s’attendent à les voir aussi, Catherine.
— Je n’ai pas de garde personnelle, dis-je. Il n’y aura pas de deuxième Gallowborne. Si l’Ordre des Cloches Brisées a compris autre chose, Talbot a besoin qu’on le remette à sa place.
De nos jours, j’étais moins prompte à me jeter dans le feu, mais quelle garde mortelle pouvait espérer survivre aux genres de situations dans lesquelles je me fourrais ? Non, je ne referais pas cette vieille erreur sous un autre nom.
— Et divise ce nombre par deux, ajoutai-je. Je veux qu’on chevauche à bonne allure.
— Les chariots ne chevauchent pas à bonne allure, gronda l’Adjoint.
— Alors ils nous rattraperont à l’Arsenal, dis-je. Je ne compte pas doubler la durée du trajet pour leur confort.
— Laisse-moi réquisitionner des chevaux de bât, au moins, dit l’orc.
Je fis un geste de la main.
— Tant que ça ne nous ralentit pas. Et envoie chercher Akua, tu veux bien ?
Il hocha la tête.
— Tu devras aussi écrire toi-même au Troubadour rapace, si tu veux qu’il se mette à la chasse aux origines sans se sentir insulté, me rappela-t-il avant de sortir.
Pff, et j’avais presque terminé. Je pris mon temps pour écrire cette lettre, car c’était un individu susceptible, très doué pour manier les mots et plutôt habile au couteau. Cela dit, quand il m’avait avoué voler les chansons de ceux qu’il tuait, j’aurais probablement dû éviter de lui répondre d’un ton sec : « Tu veux sûrement dire leurs âmes. » Il ne l’avait pas bien pris. Malgré tout, aussi cruel fût-il, il flairerait l’apparition de tout Nom dans le coin et l’amènerait à la Trêve ; je lui ferais savoir que Hanno était également dans les environs, ce qui devrait l’inciter à se tenir tranquille et à réfréner ses penchants les moins recommandables. Je m’étais levée et boitais à la recherche de mon sceau quand ma main droite et ma main gauche arrivèrent. Je leur fis signe, repoussant d’un air contrarié des piles de parchemins.
« Il est dans ton bureau, dit Hakram.
— J’ai regardé dans mon bureau, merci beaucoup, répliquai-je avec humeur. Il n’est pas d- »
Il avait contourné mon bureau et ouvert l’un des tiroirs pendant que je parlais. Il en sortit mon sceau personnel — la Couronne et l’Épée, comme on avait fini par l’appeler — et ne dit rien. Son silence, il fallait bien l’admettre, en disait déjà assez long.
« Il devait être sous quelque chose, dis-je d’une voix peu convaincue.
— Surtout des coquilles de noix, me reprocha l’orc.
Je grimaçai.
— Écoute, il m’arrive de travailler tard et de ne pas avoir assez faim pour prendre un repas, me défendis-je.
— Ainsi parla la Reine Noire à ses sinistres légions : « Apportez-moi des noix, mes malfaisants serviteurs. Mais ne le dites pas à l’Adjoint, il devient grincheux quand il faut nettoyer. »
Je lui adressai un doigt d’honneur et boitai jusqu’au côté du bureau. Je ramassai le bâton de cire grise que j’avais posé près de la lettre, puis fis jaillir des flammes noires sur son flanc. La cire se mit à couler ; je dissipai le feu, tendis ma main libre et récupérai mon sceau des mains de Hakram. D’une pression ferme, je l’appliquai, puis mis la lettre de côté.
— Bien, dis-je. J’y ai réfléchi, et nous allons démanteler la pierre de protection pour récupérer la pointe d’obsidienne.
Je laissai à Akua le temps d’un battement de cœur pour protester, mais elle avait appris à ne pas le faire.
— Je ne suis de toute façon pas à l’aise à l’idée de partir en campagne contre Keter avec une pierre de protection réparée, dis-je à l’ombre. Autant en tirer une autre arme à étudier.
— Tu ne parles plus au conditionnel, remarqua Akua.
Pour une campagne estivale ? Non, en effet. La petite révélation concernant le pont avait réglé la question. Nous ne pouvions pas nous permettre de l’ignorer.
— Les discussions avec le Chevalier Blanc ont été fructueuses, grognai-je. Je dois parler aux autres dirigeants de la Grande Alliance, mais une campagne offensive dans le Hainaut est désormais certaine. Seul son calendrier reste à déterminer.
— Je vais donc m’occuper immédiatement d’extraire la pointe, déclara Akua avec résolution. Si vous voulez bien m’excuser ?
Je la remerciai d’un signe de tête ; elle me rendit mon sourire et disparut aussi vite qu’elle était venue. Le pan de la tente retomba derrière elle, masquant le lambeau de crépuscule qu’il avait dévoilé. Elle avait dû apprécier que je prenne la peine de le lui annoncer en personne, supposai-je, même si, au bout du compte, je n’avais pas suivi son conseil.
— Préviens-moi quand ce sera fait, dis-je en tournant les yeux vers l’entrée de la tente. J’irai y jeter un coup d’œil moi-même.
— Et d’ici là ? demanda Hakram, d’un ton curieux.
— Il commence à faire nuit, dis-je. Il est temps de parler aux Corbeaux.
Au moment précis où la nuit tomba, j’étais assise seule dans l’obscurité de ma tente.
Les lanternes-fées avaient été recouvertes, les braseros éteints, et j’avais éloigné mon siège faë du bureau pour dégager un espace autour de moi. J’avais depuis longtemps pris l’habitude de tisser autour de ma tente des filaments de Nuit capables d’empêcher toute écoute indiscrète, physique ou non, et même mes gardes avaient reçu l’ordre de s’éloigner davantage. Ma pipe à la main, j’aspirais la feuille de veille qu’on m’avait offerte et contemplais la braise rougeoyante, seule lumière à l’intérieur, avant de recracher un long filet de fumée âcre. Le seul signe que Sve Noc avait daigné me rejoindre fut un léger souffle d’air, presque comme une expiration ; puis elles apparurent. Perchés de part et d’autre de moi, sur le dossier du siège, deux grands corbeaux au plumage d’une noirceur si profonde que même l’obscurité de la tente paraissait lumineuse en comparaison. Leurs longues serres acérées s’enfoncèrent dans le bois du fauteuil avec un bruit semblable à de l’acier raclant de l’os.
« Première sous la Nuit, dit Andronike d’une voix froide.
Comme la pierre, tout au fond, là où le soleil ne brillait jamais ; comme un lac profond dont les eaux semblaient un voile.
— Reine Losara, lança Komena d’une voix tranchante.
Comme l’acier qui tinte contre l’acier ; comme l’orgueil, la haine et tout ce qui rendait les hommes fous.
— Sve Noc, répondis-je en inclinant la tête avec respect.
Deux années n’étaient peut-être pas une longue période à l’échelle des dieux, mais elles avaient tout changé entre nous. Elles ne faisaient plus leurs premiers pas hésitants au-delà du seuil de l’apothéose : c’étaient des déesses dans toute l’arrogante vigueur de leur jeunesse, qui couvaient le monde d’un regard avide. Et, la plupart du temps, j’étais ce qui se rapprochait le plus d’un frein pour elles. J’aspirai la fumée, la gardai dans ma gorge puis la soufflai. J’aurais peut-être dû craindre mes patronnes aux serres acérées. Je n’y étais jamais vraiment parvenue, pourtant. C’était peut-être pour cela qu’elles continuaient à écouter mes conseils.
— Le Général Rumena rapporte de sinistres nouvelles à la Nuit, croassa Komena.
— Ah oui ? méditai-je. Je n’ai pas encore eu le déplaisir de les entendre.
— Regarde, ordonna Andronike. Écoute.
Les ténèbres se mirent à onduler lorsque les Sœurs s’en emparèrent pour en faire leur domaine, comme si elles l’imposaient à la Création. C’était l’un de leurs tours les plus modestes — une broutille comparée aux rêves éveillés qui me faisaient parcourir des contrées à l’autre bout du continent et parler à d’autres comme si j’y étais —, mais cela n’en restait pas moins une démonstration de pouvoir désinvolte. On pouvait certes obtenir un résultat semblable par sorcellerie. Mais il aurait fallu des années, pas quelques instants. Depuis mon siège, je vis alors deux souvenirs fragmentaires offerts à la Nuit par des Premiers-nés volontaires.
—
Un humain, un prince, un Alamans. Les trois à la fois, et plus jeunes depuis longtemps. Il était assis avec une autre tête couronnée : Rozala Malanza, vulgaire aux yeux drow, mais respectée pour sa trempe. Pas son compagnon, ce Prince de Cleves, incapable de préserver son sigil, mais qui ne l’avait pas encore vu lui être arraché.
« — Toutes ces histoires de céder aux elfes noirs les terres conquises… ricana le Prince Gaspard de Cleves. Un royaume entier pour quelques milliers de pillards à peine ? C’est de la folie, princesse Rozala.
— La majeure partie des forces de l’Empire toujours ténébreux combat dans le Grand Nord, répondit la princesse Rozala.
— Qu’ils y restent, grand bien leur fasse, balaya le Prince Gaspard. Mais il faut intégrer les terres au sud des hauteurs de Hannoven : certaines feraient de bonnes terres agricoles, après un nettoyage adéquat. Ce serait du gâchis de les abandonner à ces cousins elfes de moindre envergure. »
—
Un humain, un tueur, le Pas de l’Aube : le Chevalier du Miroir, selon les humains. Son pouvoir était troublant, comme la morsure du matin, et il était plus difficile à tuer que Savanov aux Cent Vies. Mais, comme la plupart des bêtes, il baissait sa garde quand il s’occupait à s’accoupler avec l’un des siens. L’autre, dans le lit : humaine, fille d’un prince, Langevin. Carine, fille de Gaspard. Ils parlèrent après avoir épuisé leurs forces.
« Tu devrais vraiment y réfléchir, Christophe, dit Carine Langevin, ses doigts glissant sur sa peau nue.
— La guerre n’est pas gagnée, Carine, répondit le Chevalier du Miroir.
— Mais quand elle le sera, toutes ces terres auront besoin d’une bonne administration, insista Carine Langevin. Et qui serait mieux placé qu’un Élu ayant combattu pour les reconquérir ?
— Je ne saurais même pas par où commencer pour gouverner, dit le Chevalier du Miroir.
— Ce serait un honneur pour moi de vous aider, bien sûr, sourit Carine Langevin.
—
Je laissai échapper un petit hoquet et fermai les yeux. Quoi de plus proceran, songeai-je, que de commencer à se partager le butin avant la fin d’une guerre que nous étions en train de perdre ? Malanza avait au moins paru peu enthousiaste à l’idée ; je n’avais donc pas besoin de revoir mon opinion à son sujet de beaucoup. Mais qu’elle n’ait pas étouffé immédiatement ces petites manigances m’étranglait. N’avaient-ils toujours pas compris que c’était précisément ce genre de trahisons habituelles qui avait failli les laisser seuls face au Roi Mort ? Qu’imaginaient-ils qu’il arriverait, la prochaine fois qu’une calamité de ce genre s’abattrait sur eux, si Procer avait pour réputation de poignarder dans le dos même ceux qui se battent pour le sauver ? Je portai la pipe à mes lèvres et aspirai la feuille de veille, ordonnant mes pensées tandis que la brûlure dans ma gorge aiguisait mon attention, puis recrachai la fumée.
— Voilà un prince, dis-je enfin. C’était trop demander que cette fichue bande reste honnête, même avec la menace d’une annihilation imminente.
Et si cela devait arriver quelque part, ce serait à Cleves. Entre les forces des Premiers-nés sous les ordres de Rumena, les renforts aguerris du Dominion menés par le seigneur Yannu Marave et Rozala Malanza, qui guidait les combats de main de maître, c’était sans doute le front qui avait le moins souffert. Les raids du Roi Mort franchissaient souvent les défenses côtières et les combats autour des forteresses lacustres étaient presque permanents, mais c’était le front le plus « stable ». La ville de Cleves n’avait pas subi de troisième siège, les lignes de ravitaillement restaient parfaitement ouvertes et les Nommés sur place se montraient capables de tenir tête aux Revenants — du moins sur le plan défensif, car la Foudreuse régnait toujours sur tout l’ouest du lac Pavin et personne ne pouvait l’affronter dans l’eau. Non, si quelqu’un devait commencer à se faire des idées, ce seraient les têtes couronnées de Cleves. Cela faisait trop longtemps qu’elles ne craignaient plus pour leur vie.
— Est-ce que ça remonte plus haut ? demandai-je. S’ils n’arrivent même pas à rallier Malanza à leur complot, il est mort-né.
— S’ils poursuivent dans cette voie, ils le seront aussi, dit Komena.
— Plus sinistre que drôle, mais pas mal, louai-je distraitement.
Oui, il allait de soi que mes patronnes, déesses littérales du meurtre et du vol, ne verraient pas d’un bon œil leurs soi-disant alliés prévoir de se retourner contre elles. Je n’ignorais pas non plus qu’elles n’hésiteraient aucunement à rappeler de Cleves les forces de Rumena, laissant les Procerans dans la panade. Ce serait un désastre, autant sur le plan militaire que diplomatique, mais les Corbeaux n’avaient aucune intention de ménager des gens qui les jaugeaient déjà en imaginant leur planter un couteau dans le dos. Elles rompraient avec la Principauté sans sourciller, s’il le fallait.
— La Première Princesse en a été informée, dit Andronike.
Mes doigts se crispèrent sur les accoudoirs de mon fauteuil.
— Tu en es sûre ? demandai-je.
Les ombres ondulèrent de nouveau.
—
Des humains portant l’emblème de l’Ordre du Lion Rouge. Des mages, autour de la princesse Malanza. Ils parlent dans un bassin de vision, persuadés d’être à l’abri derrière leurs protections. Ils ne le sont pas, car le Seigneur des Pas silencieux a apporté à la Nuit un grand savoir sur la manière de se déplacer sans trébucher.
« Gaspard pousse très fort, Votre Altesse, dit la princesse Rozala. Mais il a soigneusement respecté la limite, et je n’ai donc aucun motif pour sévir. Il continue de rallier des soutiens, mais l’idée est populaire.
— Cela aliénerait définitivement l’Empire toujours ténébreux, et peut-être aussi Callow, répondit la Première Princesse de Procer. À supposer que la Reine Noire ne massacre pas d’abord toutes les personnes impliquées. Je suppose qu’il ne vous a pas parlé de ça ?
— Beaucoup de Héros ne croient pas qu’elle survivra à la guerre, dit la princesse Rozala. Et sa fille étant dans le lit du Chevalier du Miroir, il entend toutes les rumeurs qui circulent parmi les Élus. Callow, sous Vivienne Dartwick, a beaucoup moins de mordant, affirme Gaspard.
Un long silence.
— Je ne peux pas intervenir, dit la Première Princesse. Les terres centrales ploient déjà sous les impôts et les levées ; si je commence à emprisonner des princes pour de simples paroles, on m’accusera de tyrannie. Qu’ils complotent, princesse Rozala. Nous réglerons la question au moment que nous aurons choisi. »
—
Il me fallut un instant pour reprendre mes esprits. La colère ne tarda pas à monter : Hasenbach échouait une fois de plus à être une alliée, à cause des foutues querelles intestines de la Principauté. Je repris néanmoins le contrôle de moi-même et tirai une bouffée apaisante de ma pipe. Procer portait indéniablement le plus lourd fardeau dans la lutte contre le Roi Mort. Ses terres étaient ravagées, son peuple enrôlé de force et ses marchands taxés jusqu’à la pauvreté. Même ses princes s’endettaient. Callow et le Levant, eux, avaient surtout envoyé des armées de métier vers le nord ; si nous avions ressenti le poids de la guerre, aucun de nous n’avait subi d’attaques de Keter. Procer, rectifiai-je silencieusement, portait le plus lourd fardeau parmi les nations humaines. Les Premiers-nés combattaient Keter pour de bon depuis deux ans et n’avaient reçu aucun renfort pendant tout ce temps. Mais ils se battaient aussi très loin, et les gens restaient des gens.
Les sacrifices suscitaient moins de gratitude quand on ne les voyait pas.
— Les deux femmes les plus influentes de Procer ne soutiennent pas le complot, dis-je. Et il est encore à des années de se concrétiser. Vous avez raison d’être en colère ; j’aborderai la question avec Hasenbach la prochaine fois que je la verrai, mais ce n’est pas une crise.
— Un précédent irréfutable et lourd de sens, prouvant que les Premiers-nés sont des acteurs raisonnables et mesurés, dit Andronike, qui imita parfaitement ma voix et les mots que j’avais prononcés un jour devant les Sœurs.
— Quand nous avons renoncé à prendre le Crépuscule, tu nous as promis que notre retenue porterait ses fruits, croassa Komena.
— Je voudrais que vous meniez cette guerre sans garantir que vous devrez en mener une autre dans vingt ans contre vos alliés actuels, dit Andronike, imitant à la perfection chacune de mes intonations de l’époque, d’une manière inquiétante.
— Et pourtant, dit la plus jeune des Sœurs.
Elles remettaient en question l’intérêt de se montrer conciliantes face à des alliés pareils, dont les actes risquaient fort de provoquer une guerre dans quelques décennies, quoi que fassent les drows. Cela remontait aux leçons qu’on leur avait inculquées quand elles étaient encore mortelles : la retenue serait toujours perçue comme une faiblesse, seuls les forts pouvaient négocier et la force ne connaissait pas la pitié. Bien sûr, elles se trompaient.
— Tu as pourtant obtenu ce que tu voulais, fis-je remarquer sans hésiter. D’accord, nous devrons peut-être organiser un accident pour Gaspard de Cleves, dans quelques années, en veillant à ce qu’on ne puisse pas remonter jusqu’à nous. Mais tu passes à côté de l’essentiel : les deux personnes les plus puissantes de Procer veulent lui faire barrage et le feront dès qu’elles en auront l’occasion. L’Empire toujours ténébreux est considéré comme précieux, comme quelque chose qu’il ne faut pas provoquer sans raison. Vu l’amoralité impitoyable habituelle de la diplomatie procerane depuis des siècles, c’est à peu près comme si elles vous tressaient une couronne de fleurs et vous demandaient si vous comptiez aller à la foire avec quelqu’un.
J’avais peut-être, euh, un peu trop pris goût à ma dernière métaphore.
« Tu comptais aller à la foire avec quelqu’un ? demanda Andronike d’un ton trop serein pour qu’elle ne se foute pas de moi.
Parfait, leur sarcasme tombait encore à côté une fois sur deux, mais évidemment, elles se révélaient les meilleures élèves dès qu’il s’agissait de me taquiner.
— J’avais de toute façon un service à assurer à l’Auberge du Rat, dis-je.
Je sentis le regard de Komena se poser sur moi ; il semblait sceptique, même venant d’un oiseau.
— Très bien, admis-je de mauvaise grâce. Duncan Brech ne m’a effectivement pas invitée à la foire.
Il avait invité Lily, qui vivait dans une autre chambre de l’orphelinat et dont les… charmes s’étaient développés plus tôt et plus généreusement que les miens. Cela dit, si j’avais pu choisir parmi les pensionnaires, j’aurais peut-être choisi Lily moi aussi ; je pouvais difficilement lui en vouloir.
— Procer ne nous a pas non plus invitées à la foire, dit Andronike d’un ton réconfortant.
Si sa sœur avait dit ça, j’aurais pu croire que c’était à moitié sincère ; venant d’elle, je savais qu’elle se payait ma tête.
— Très spirituel, dis-je. Merci de m’avoir transmis l’information. Je vais aller trouver Hasenbach pour enterrer l’affaire une bonne fois pour toutes.
De préférence sans cadavres, mais cela dépendrait du degré de coopération du prince Gaspard. S’il acceptait de plier l’échine et de réparer les torts causés par ses ambitions démesurées, j’en resterais là. Sinon, je prendrais des mesures pour lui faire comprendre mon irritation, sans la moindre subtilité. Si même ça ne lui faisait pas rentrer l’idée dans le crâne, il me faudrait réfléchir à la meilleure façon de le faire disparaître sans entraîner le Chevalier du Miroir dans cette affaire. Ce serait délicat, mais pas impossible : il me suffirait de convaincre le Chevalier Blanc de l’envoyer sur un autre front, à condition qu’il ne confonde pas les nuits passées avec la jolie Langevin et le grand amour. Bon sang, pourquoi ne pouvait-il pas simplement rester en dehors de tout ça ? Le prince n’aurait pas eu tant d’audace sans l’appui d’un Élu. Pourquoi le seul héros proceran pourvu d’un minimum de bon sens était-il Roland, alors que c’était le seul que je ne pouvais pas avoir sur le terrain ? Les dieux étaient des salauds, comme d’habitude.
— Comment va Serolen ? demandai-je.
Il n’existait pas de nom véritablement admis pour l’immense forêt qui s’étendait entre le lac Netzach et le Calice. La plupart des cartes s’arrêtaient à la frontière du Royaume des Morts, et peu de gens s’intéressaient à ce qui se passait au nord des nations humaines de Calernia. On l’avait appelée, avec une inventivité toute relative, les Terres sauvages des Morts, la Forêt des Fantômes ou, de façon autrement plus poétique, le Bois morne. Les cartographes lui donnaient le nom qui leur plaisait, et personne n’était là pour les contredire : ce n’était pas comme si les légions du Roi Mort leur avaient révélé le leur, à supposer qu’elles en aient eu un. Serolen était le nom que les Premiers-nés avaient donné à la forêt ; en Crépusculaire, cela signifiait plus ou moins le Bois du Crépuscule. Les Premiers-nés avaient livré neuf batailles et cent escarmouches avant de s’emparer de la majeure partie des bois, assez bien établis pour que Sve Noc puisse faire descendre l’Obscurité sur leurs confins et plonger la région dans un crépuscule perpétuel.
Neshamah était peut-être le plus grand sorcier que Calernia ait jamais connu ; il avait donc naturellement trouvé le moyen de percer l’Obscurité. Pas parfaitement, toutefois, ce qui avait permis aux Premiers-nés d’assurer leur ligne de front et de commencer à s’installer dans les profondeurs de Serolen. La première cité drow à la surface portait encore le nom du Bois du Crépuscule, pour l’instant, mais je m’attendais à ce que cela change avec le temps. J’avais déjà rabâché aux Corbeaux, à six reprises au moins, pourquoi le fait que les principautés et les capitales proceranes portent le même nom était très gênant à plus d’un titre. On aurait même pu dire que le changement relevait d’une obligation religieuse. J’irais jusqu’à l’inscrire dans leur livre sacré s’il le fallait ; elles le savaient très bien.
— Regarde toi-même, dit Komena, la voix empreinte de fierté.
Les ombres ondulèrent, mais cette fois, elles ne m’offrirent pas un souvenir à explorer. Je me redressai avec effort, ma pipe toujours coincée entre les dents, et m’avançai sur ce qui avait été transformé en ciel du soir. Sous moi s’étendaient à perte de vue des bois brumeux, drapés d’ombre. Le sol s’éloigna sous mes pieds tandis que nous approchions du Bois du Crépuscule ; ma vieille peur des hauteurs, figée depuis longtemps, m’élança familièrement dans la jambe. Mais ce que je découvris sous les brumes me fit sourire. Les sigils de l’Empire toujours ténébreux s’étaient rassemblés sous les ordres des Dix Généraux et de leur grand conclave de l’Exode, dont Sve Noc elles-mêmes étaient les fondatrices, et le résultat était merveilleux. La richesse pillée d’un empire avait été transformée en une ville au cœur des bois sombres : des temples de pierre et des stèles vieilles de plusieurs millénaires, soutenus par des arbres que la Nuit avait poussés à servir d’escaliers, de routes et d’une centaine d’autres choses. Des pierres précieuses et de l’obsidienne avaient été incrustées dans l’écorce, tandis que les feuilles, autour des lieux sacrés, étaient peintes de prières et de poèmes colorés.
C’était une ville comme je n’en avais jamais vu, comme personne n’en avait jamais vu, bâtie à partir des vestiges dérobés à une demi-douzaine de cités qui avaient jadis compté parmi les plus glorieuses de cette terre. Partout, dans le tracé labyrinthique de ses « rues », vivaient les Premiers-nés. Ils dormaient, marchandaient, brassaient leurs horribles boissons, fabriquaient des vêtements en peau de lézard et récoltaient les champignons des profondeurs, qui s’étaient répandus comme la peste. Les eaux d’une demi-douzaine de ruisseaux avaient été détournées et des lacs arrachés à leurs antiques demeures, irriguant abondamment toute la région et alimentant un lac artificiel au cœur de Serolen. Là se dressait le grand temple qui avait autrefois été l’âme de l’Empire toujours ténébreux, le siège des Sages du Crépuscule et le lieu où Sve Noc avait conclu son pacte funeste avec Below. Des nuées entières de corbeaux comme ceux perchés sur mes épaules s’y étaient installées ; fragments de divinité, ils étaient toujours affamés et toujours aux aguets. Je repris ma pipe en main et laissai échapper un sifflement admiratif.
— Ça, c’est nouveau, dis-je en désignant le grand temple. Je ne savais pas que vous l’aviez pillé.
— Tout Saint Tvarigu est en nous, répondit Andronike.
— Ça prend joliment forme, approuvai-je. Vous comptez garder une forte présence ici, même après la guerre ?
— Ce serait avantageux, dit Komena. La proximité de la Chaîne de la Faim, par exemple.
De quoi faire s’étouffer un Lycaonais, mais cela se tenait. Pour les drows, les raids annuels des hommes-rats devaient ressembler à une nouvelle moisson de Nuit venue se faire faucher.
— Nous avons encore le temps, dis-je. Vous feriez bien d’en parler à la Première Princesse quand vous aurez décidé où bâtir vos cités. Elle sera mieux placée que moi pour vous indiquer les routes commerciales du nord de Procer.
Elles ne me répondirent pas ; toutes deux prirent leur envol et se posèrent sur mes épaules, leurs serres acérées s’enfonçant dans ma chair. Je remis ma pipe en bouche et tirai une bouffée, leur soufflant la fumée au visage par pure provocation. Le moment était venu, semblait-il.
— Très bien, dis-je ensuite. Montrez-moi la guerre.
Je me préparai et les ombres se mirent à tourbillonner.
L’horreur m’engloutit tout entière.