Chapitre 434
« Les hommes ne prient les anges que parce que leurs démons n’ont pas besoin d’être invoqués. »
– Le roi Edmund de Callow, la Main d’encre
« Tu vois, c’est aussi ce que j’ai pensé au début, méditai-je. Que je te devais une explication ou quelque chose du genre. Mais j’y ai repensé, j’ai regardé ce que j’avais vraiment fait. Et, franchement, qu’est-ce qu’on peut me reprocher de pire ? J’ai été sèche avec une gamine. J’ai dit à une Named qui était entrée dans ma tente sans y être invitée de foutre le camp avant que je la jette dehors. »
Je haussai les épaules.
« J’ai blessé les sentiments d’une héroïne, repris-je. Deux fois. Ah, quelle perfidie abjecte. »
Je prononçai cette dernière phrase en haussant un sourcil, avec le ton le plus sec dont j’étais capable.
« Je suppose qu’il va falloir régler ça comme d’habitude, annonçai-je. J’apporterai le marteau et les clous, si tu apportes la croix, Chevalier Blanc : si je dois être crucifiée pour une broutille, tu pourrais au moins partager les frais du matériel. »
Le visage de Hanno ne trahit aucune réaction à mes paroles. Il m’observait, toujours aussi calme. Non, peut-être que « calme » n’était pas le mot juste, car il impliquait une certaine paix. Au pire, une indolence. Le Chevalier Blanc était une créature de certitude, et c’était elle qui lui donnait l’air calme ; mais la certitude n’avait rien de paisible. Surtout entre les mains d’un héros, qui pouvait si souvent en tirer la mort ou le salut.
« Tu as rarement eu ton égal, n’est-ce pas, Catherine ? demanda pensivement l’homme à la peau sombre. Quelques supérieurs, j’imagine : la plupart peu aimables ou indignes de confiance, plutôt des marques à laisser que des personnes dont il valait la peine de suivre l’exemple. Et des milliers de gens à tes ordres, ça, on ne peut le nier. Et ils n’étaient pas tous vraiment inférieurs à toi en habileté ou en force. Tu peux bien affirmer que Woe est davantage une bande d’alliés que de subordonnés, mais quand l’un d’eux a-t-il déjà essayé de te donner un ordre ? »
J’espérais que ce n’était pas le prélude à un petit discours sur la nature de Woe. Au fil des ans, pas mal de gens s’y étaient essayés, avec une connaissance des intéressés qui ne dépassait guère celle d’une tombe keterane. En général, ils se fendaient d’une comparaison éculée avec les Calamités. J’avais même posé la question à Black, une fois, par curiosité morbide. Il m’avait répondu, sans s’émouvoir, que puisque des individus ayant porté les mêmes Noms pouvaient varier autant par leurs motivations et leur caractère, toute tentative d’imposer aux groupes de Named un précédent était, au mieux, malavisée. En somme, c’était une façon compliquée de me dire que les Calamités étaient les Calamités et que Woe était Woe, et que quiconque cherchait à déformer la vérité sur l’un ou l’autre pour les faire entrer dans le moule de l’héritage était un imbécile. Il y avait de bonnes raisons pour lesquelles j’aimais toujours autant cet homme.
« Je vais supposer que tu comptes finir par arriver à quelque chose qui ressemble vaguement à une idée, dis-je. »
« Si tu me considères comme ton subordonné ou ton allié, alors tu as le caractère plutôt doux, dit Hanno, d’un air fasciné. Pourtant, dès qu’on me voit te réclamer des réponses ou se placer au-dessus de toi d’une façon ou d’une autre, tu montres les crocs sans hésiter. Je ne l’avais jamais vu se manifester aussi nettement, dans cet ordre, que tout à l’heure. Je mettrai ça sur le compte de la fatigue. Tu es rarement aussi facile à décrypter. »
Je réprimai le sourire carnassier et un peu mauvais que j’étais sur le point de lui adresser. Pas la peine d’alimenter la métaphore.
« La plupart des gens n’aiment pas qu’on leur décrive leur propre personne, Hanno. »
Il y avait peut-être une part de vérité dans ce qu’il disait. L’Adjoint me connaissait mieux que quiconque, alors il pourrait me le confirmer. Ensuite, il ne me resterait qu’à trouver comment corriger cette faille. Je ne pouvais pas me permettre d’avoir des leviers évidents sur mon humeur, pas à mon poste, surtout avec un Nom en devenir. Les manteaux faisaient ressortir le meilleur et le pire de chacun avec une netteté saisissante ; c’était d’autant plus important de savoir quels étaient les miens.
« Tu n’es pas comme la plupart des gens, répondit calmement Hanno. La part mesurée de toi songe déjà à s’ajuster, tandis que celle que tes maîtres ont forgée commence à se demander si ce n’est pas une manière de manipuler. »
Je savais qu’il n’était pas difficile de manipuler les gens qui vous respectaient. Je le faisais tout le temps. Le fait qu’il le dise à voix haute n’éteignit en rien les braises du soupçon qui couvaient sans cesse et semblaient s’assoupir auprès de moins en moins de gens chaque année.
« On s’est beaucoup éloignés des griefs que tu voulais peut-être me présenter, dis-je. Et tu ne me les as toujours pas exposés. »
« Tu as été dure avec une enfant de quatorze ans, épuisée et terrifiée, pour des raisons qui avaient peu de rapport avec elle, dit le Chevalier Blanc. Si tu pouvais lui présenter des excuses ou la rassurer, afin qu’elle ne croie pas que la plus grande méchante de notre époque lui en veut personnellement, je t’en serais reconnaissant. Je sais toutefois que je n’ai ni le droit ni les moyens de te l’imposer. »
« Tu le ferais, si tu le pouvais ? »
Je me demandai presque qui avait posé la question, avant de reconnaître ma propre voix idiote. Elle m’avait échappé avant que je puisse la ranger au fond de mon esprit, mes lèvres s’étant mises en mouvement toutes seules. Je m’étais attendue à ce que le Chevalier Blanc me serve une réponse toute faite avant même qu’un battement de cœur se soit écoulé, mais c’était faire injure à Hanno. Le héros ashuran réfléchit sérieusement à la question et ne répondit que lorsqu’il fut certain de sa réponse. Je faisais davantage confiance à ses paroles pour cette raison, aussi tordue que puisse paraître cette pensée. C’était une chose de dire qu’on ne le ferait jamais, mais nous savions tous deux que c’en était une autre quand on avait réellement ce pouvoir. J’avais gravi les échelons de l’Empire en parlant de raison et de compromis, mais plus tard, dans ma carrière, quand j’avais eu la force d’imposer mes conditions, combien de fois m’étais-je retenue de le faire ? On a toujours beau jeu d’affirmer qu’on refuserait un verre, jusqu’à ce qu’on vous tende du vin doux.
« Non, répondit-il. Ce n’est pas un crime que d’être impoli. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas à moi de donner de tels ordres. »
« Tu donnes des ordres à tes héros tout le temps, rétorquai-je. » Je levai la main pour le faire taire quand il voulut répondre. « Tu ne peux pas appeler ça des demandes quand ils y obéissent à chaque fois, Hanno. »
« Je ne fais qu’exercer mon autorité de représentant dans le cadre de la Trêve et des Termes, m’expliqua le Chevalier Blanc. Ce n’est pas une affaire personnelle. »
« Ouais, ça, c’est du pipeau, dis-je. On a joliment enrobé le tout, couché ça sur le papier et tamponné le parchemin de sceaux impressionnants, mais prétendre une seule seconde que notre autorité n’est pas personnelle, c’est ridicule. Les héros ne t’écoutent pas parce que tu es un haut gradé de la Grande Alliance. Ils t’écoutent parce que tu as gagné leur respect personnel, grâce à tes états de service, ton Nom ou ton caractère. »
« On aurait presque dit un compliment, dit Hanno, amusé. »
Je levai les yeux au ciel.
« Écoute, pour tenir mon camp en laisse, je dois montrer que je suis puissante, impitoyable, et que je suis prête à leur offrir quelques belles occasions s’ils marchent droit, dis-je. Pour toi, c’est plutôt une bataille de vertu, doublée de tes états de service. Et par-dessus le marché, tu as une petite touche de droit divin à gouverner, puisque tout ce bazar a un petit air de croisade et que tu es le Chevalier Blanc. »
« Je te demanderais comment se déroulerait concrètement une bataille de vertu, mais j’ai appris à ne pas provoquer ton talent pour les descriptions, fit remarquer le Chevalier Blanc. »
« Je suis sérieuse, lui dis-je sèchement. Tariq était le grand-père préféré de tout le monde, jusqu’au jour où il a passé un marché avec moi. Il essaie toujours de se sortir de ce pétrin. S’il ressortait maintenant les mêmes combines qu’il avait utilisées pour piéger mon maître, je ne suis pas sûre qu’un héros ne se lancerait pas à ses trousses. Pourquoi ? Parce qu’il a conclu une trêve avec une méchante. Son droit de se vanter de sa vertu a été remis en question, sa “réputation” héroïque aussi ; alors, même s’il le voulait, il ne pourrait plus faire ton boulot. »
« La confiance envers le Pèlerin s’est érodée parce qu’une méchante a joué un rôle essentiel dans sa résurrection, rectifia Hanno. Il existe de nombreux précédents où des héros ont été soumis à des magies corruptrices, voire à la nécromancie. Ceux qui ne connaissent ces événements que de loin ont donc des raisons de craindre qu’il ne soit indûment influencé. »
Il marqua une pause.
« Les héros qui apprennent ne serait-ce que les grandes lignes de l’affaire ont tendance à écarter totalement ces craintes, ajouta-t-il. Je dirais que tu surestimes l’effet qu’a eu le Cimetière des Princes sur sa réputation, du moins quant à la confiance qu’on accorde à son jugement. »
« Et tu ne trouves pas ça grotesque, dis-je, qu’on n’ait pas douté de lui après qu’il a décimé tout un village avec la peste, mais que cette soirée-là, si ? »
« Je ne juge pas, répondit le Chevalier Blanc. Moins que jamais. »
« Mais si, Hanno, soufflai-je entre mes dents. Parce que tu as choisi de faire partie d’une institution, et que cette institution rend des jugements en permanence. Elle a jugé que ta gamine, celle dont la réponse à la mort qui frappait sur la route fut de se mettre à genoux et de prier, était la bonne. Elle a le droit de vivre. Le mien, celui qui a vraiment essayé de faire quelque chose, était mauvais. Il a le droit de mourir. »
Ses yeux sombres étaient pleins de bonté, ce qui ne fit qu’attiser ma colère.
« À quel point leurs histoires se ressemblaient-elles ? demanda doucement Hanno. »
« L’Apostat Cendré, dis-je en montrant les dents. Un mage, lui aussi. Sa sorcellerie imitait la Lumière, avec une pointe de feu. »
Tancred était la perte la plus lourde, bon sang, que les Dieux me damnent deux fois pour ça. Les soigneurs étaient utiles, mais la plupart étaient médiocres au combat contre d’autres Named, à moins d’appartenir à une bande de cinq. L’Apostat Cendré aurait été utile de six façons différentes, de sa vision à sa sorcellerie, en passant par ce qu’il aurait pu apporter à l’Arsenal. Qu’allait faire l’Apôtre Inébranlable, à part dispenser de la Lumière ? Si les Cieux devaient choisir les enfants qu’ils sauvaient, ils pourraient au moins choisir les meilleurs.
« Je suppose qu’il est mort, demanda le Chevalier Blanc. »
« Le Roi Mort m’a prise par surprise, répondis-je sans détour. Le gamin s’est endormi, les nouvelles goules ont dévoré et remplacé mon escorte pendant que j’examinais les restes du village, puis elles l’ont changé en Revenant. »
Je le vis, je vis son visage se composer et son esprit s’apprêter à me demander pourquoi un village n’était plus qu’un champ de ruines, puis il y renonça. Il avait le don de savoir quand avancer et quand reculer, celui-là.
« Je suis désolé, dit Hanno. Ça a dû être un coup dur, et la survie de Pascale a dû remuer le couteau dans la plaie. »
« Je n’aurais pas dû être sèche avec ta gamine, concédai-je. Mais je ne m’excuserai pas de lui avoir dit la vérité. »
Plus tôt elle comprendrait que la providence ne compensait pas les mauvaises décisions, mieux ce serait.
« C’est là que nous ne sommes pas d’accord, dit calmement le Chevalier Blanc. Tu ne lui as pas dit la vérité ; tu as simplement parlé sous le coup de la colère et du désarroi. »
« Ils ont tout sous contrôle, alors ? Quelle merveille, répliquai-je avec acrimonie. Si les Cieux maîtrisent la situation, pardonnez-moi de m’en mêler. Je vais ramener mes armées chez moi et vous laisser vous charger de gagner. »
« Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, cita Hanno, neuf cent quatre-vingt-dix-neuf fois sur mille, cet acte de foi aurait tué des dizaines de milliers de personnes. C’est ce que tu as dit, mot pour mot. Malgré ton sarcasme, je ne suis pas d’accord. »
« Combien de petits villages les zombies ont-ils dévorés pour constituer une armée assez nombreuse pour qu’il faille trois héros, puis un quatrième, afin de la combattre ? demandai-je. Cinq, dix, vingt ? Tu crois vraiment qu’aucun de ces gens n’a songé à prier pour s’en sortir ? Ils sont quand même morts, Chevalier Blanc. »
« Tu confonds impuissance et négligence, répliqua sèchement l’homme à la peau sombre. Crois-tu sincèrement que si les Cieux avaient pu donner leurs pouvoirs à un champion pendant ces tragédies, ils seraient restés sans rien faire ? Il y a des règles, Black. Ce que tu condamnes comme de l’apathie, moi, je le pleure comme une incapacité à agir. »
« Les dieux ne devraient pas avoir besoin qu’on les excuse, dis-je durement. Si tu prétends être la source de tout ce qui est Bien, alors triomphe ou cesse de parader. Si la foi est un pari, ils devraient au moins avoir la foutue décence de le reconnaître. »
« Les dieux d’En Bas sont aussi des divinités, dit Hanno. Tu déplores que les Cieux ne soient pas omnipotents, mais dans le même souffle tu ne t’en prends qu’à la moitié des dieux qui tentent de réparer les choses… »
« J’ai vu ce que font les Chœurs, l’interrompis-je doucement. Et je n’appelle pas ça réparer. Je reconnaîtrai au moins une chose aux Dieux d’en Bas : ce sont d’authentiques salauds, mais ils accordent toujours exactement ce qui a été négocié. Et ils ne te demandent pas d’abord de leur baiser les pieds. »
« Parce qu’En Bas n’a ni agents ni serviteurs, répliqua vivement le Chevalier Blanc. Il a des chevaux, et on les monte jusqu’à ce qu’ils cassent. À moins que tu ne sois tellement éprise des Dieux infernaux que tu refuses d’admettre que, quand la lame d’un héros mord dans la chair, le méchant est mort depuis longtemps ? Que la beauté, la décence qui ont pu le pousser au départ se changent toujours en morts et en folie meurtrière ? »
« Je trouve gonflé de t’entendre dire ça, étant donné qu’avant le Cimetière, les deux plus vieux héros étaient la Sainte et le Pèlerin, ricanai-je. Lequel des deux n’avait pas un nombre de victimes comparable à celui des plus grands méchants de son époque ? Les puissances d’En Haut vous déforment autant que celles d’En Bas nous déforment, sauf que dans votre cas, on est censés prétendre que c’est une bonne chose. C’est presque comme si manier un grand pouvoir et côtoyer des entités surnaturelles pendant des décennies avait des conséquences, quelle que soit la direction de tes prières. »
Vivienne avait clairement fait comprendre que le Dominion du Levant préférerait quitter la Grande Alliance plutôt que de signer la clause que j’avais insisté pour faire ajouter contre les souverains Named. Je croyais pourtant toujours au principe : les Noms avaient un effet sur vous, tout le monde le savait. C’était seulement que le camp en blanc s’était convaincu que, pour lui, ce n’était jamais une mauvaise chose.
« Aurais-tu refusé de réconforter une enfant que tu avais effrayée, avant de devenir l’Écuyer ? demanda simplement Hanno. »
Ça me piqua, même si la moitié de la douleur venait de la surprise. De nos jours, je pensais rarement à cette époque. À tous les égards qui comptaient, la petite Catherine Foundling était morte le jour où j’avais accepté le couteau que Black m’avait tendu.
« À seize ans, j’étais peut-être encore plus odieuse, répondis-je, sans savoir quelle aurait été la vraie réponse à sa question. Et tu tombes dans le vieux piège des héros, Chevalier Blanc : regarder en arrière et croire que les temps anciens étaient un âge d’or, au lieu d’y voir une époque comme la nôtre, avec ses joies et ses peines. »
« Ou peut-être tombes-tu dans le vieux piège des méchants, Black, dit Hanno, celui qui consiste à refuser de regarder qui tu étais, de peur de ce que cela pourrait t’amener à remettre en question aujourd’hui. »
« La peur, c’est drôle, dis-je. Je parierais que je la connais bien mieux que toi, Épée du Jugement. Quand je dois prendre une décision, je ne peux pas refiler la responsabilité à quelqu’un au-dessus de moi. »
« Et tu crois que c’est facile ? demanda Hanno en penchant la tête de côté. La retenue, la patience, la foi… ce seraient en quelque sorte des voies plus faciles à suivre que la tienne ? »
Je me mordis la langue, car, malgré ma colère, je ne voulais pas m’abaisser à des insultes mesquines. Ce temps de silence lui permit de reprendre l’initiative.
« L’enfant que tu méprises tant, dit le Chevalier Blanc, avait de la magie à sa disposition. Assez pour fuir ou combattre les morts-vivants. Pourtant, quand la mort engloutit son petit coin du monde, elle ne fit ni l’un ni l’autre. Elle chercha un moyen de soigner les gens qui doutaient d’elle et, quand tout ce qu’elle connaissait échoua, elle ne renonça pas. Elle a sacrifié ce qu’elle était pour aider les autres, Black, et je ne te laisserai même pas sous-entendre qu’une telle décision était lâche ou paresseuse. C’était du courage, et le refus de transiger sur ce qui lui était le plus cher. »
« Et si son histoire avait dévié d’un rien ? dis-je. Juste un peu, et elle n’aurait pas tout à fait suivi le bon chemin vers un Nom. Est-ce que tu la louerais encore ? Elle serait morte avec courage, certes, mais nous aurions une peste déchaînée sur les bras. »
Plus de cadavres, et pas le genre à rester sous terre. C’était bien beau d’avoir des principes, jusqu’à ce qu’ils s’appliquent surtout à la façon dont le monde devrait être, plutôt qu’à ce qu’il était réellement.
« Mais ce n’est pas ce qui s’est passé, dit Hanno. »
Ma frustration grandit.
« Mais ça aurait pu… »
« Ce n’est pas arrivé, et ça n’arrivera pas, dit le Chevalier Blanc, avec une pointe d’irritation. Elle est l’Apôtre Inébranlable, l’histoire d’une foi récompensée dans les ténèbres. Tu lui conseillais d’agir à l’encontre de son Rôle, Catherine. Si elle tente sa chance, elle gagnera à tous les coups. »
« Elle ne pouvait pas le savoir à l’avance, Hanno, dis-je. Toi non plus, d’ailleurs. Tu veux dire qu’on devrait conseiller aux enfants de faire des choses qui les tueront la plupart du temps ? »
« Je crois qu’il faut conseiller les gens en fonction de qui ils sont et de ce qu’ils sont, répondit-il. Mais, à ce que je vois, ce qui te dérange, ce n’est pas que certains jeunes Named bénéficient de conseils de ce genre. »
« On ne peut pas dire aux gens que la prière résoudra leurs problèmes, dis-je sèchement. Ce ne sera pas le cas, sauf dans un cas sur cent mille comme celui-ci. Si c’est l’histoire que tu racontes, les gens prieront au lieu d’agir pour se sauver eux-mêmes. Ils ne peuvent pas compter sur les Cieux pour ça, ils vont simplement mourir. »
Si la prière avait d’une façon ou d’une autre invoqué des héros pour les secourir, appelé des anges ou fait apparaître quoi que ce soit d’utile, ça m’aurait moins noué la gorge. Mais fréquenter les foutus sermons de la Maison ne rendait pas capable de manier la Lumière.
« Les gens comptent sur les Cieux pour plus que leur intervention, me reprocha Hanno. La foi en En Haut guide l’âme dans la Création et au-delà ; le simple fait qu’elle n’appelle pas une tempête de feu ne la rend pas inutile. Et la prière n’empêche pas d’agir. »
« Si tu as le temps de t’agenouiller et de marmonner, tu as le temps d’ériger une palissade, répliquai-je sans détour. L’une des deux solutions est bien plus utile que l’autre. »
« Je sais que tu ne suis pas En Haut, dit le Chevalier Blanc en fronçant les sourcils. Et je ne m’y attendrais pas. Mais ton insistance à prétendre que foi et capacité d’agir s’excluent mutuellement est, pour le moins, insultante. »
« La foi ne tient pas les morts à distance, dis-je. »
« La plupart du temps, dit doucement Hanno, les palissades non plus. »
Mais c’était là, le fossé, me dis-je. Il parlait de prière, de foi, comme s’il s’agissait d’une grande et noble tradition. Mais, en pratique, ça revenait à s’asseoir en espérant que quelqu’un d’autre réglerait vos problèmes. Et ça, je ne pouvais pas le supporter, pas chez des gens que j’étais censée respecter, même si ça marchait. Parce que, pour la plupart des gens, ça ne marchait pas, et on ne pouvait pas appeler ça une solution quand ça ne fonctionnait qu’une fois sur mille. Mais ça ne servait à rien d’en discuter avec lui, pas vrai ? C’était un homme qui avait embrassé le rôle de champion du Chœur du Jugement sans jamais se retourner ; il avait pu invoquer le jugement des Séraphins à pile ou face pendant des années. Impossible de remettre en question une telle proximité avec le divin et de lui dire que les deux seuls dieux que j’avais jamais aimés étaient ceux que j’avais contribué à créer. Il n’aurait fait que s’en amuser.
« Je ne crois pas qu’on ait encore quoi que ce soit à se dire là-dessus, soupirai-je. »
« D’accord, répondit le Chevalier Blanc. J’aime bien nos conversations, Catherine, même si je doute que nous parvenions un jour à nous faire changer d’avis. Si ta philosophie doit incarner le visage et la méthode du Mal dans les décennies à venir, je peux m’en accommoder. »
Je grognai sans répondre franchement. De tous les héros que j’avais rencontrés, c’était celui avec lequel j’avais le plus d’affinités ; parfois, c’était agréable, mais cela ne faisait que mettre en lumière les choses sur lesquelles nous étions profondément en désaccord. Aucune, toutefois, ne méritait que nous rompions nos liens. J’avais supporté bien pire de la part de gens que je respectais moins.
« Tu ne viens pas me présenter une plainte officielle au titre des Termes, si je comprends bien ? demandai-je à la place. »
« Ni Rafaella ni Pascale ne sont venues me trouver pour ça, c’est exact, confirma Hanno. »
Je pouvais mépriser la Championne, mais je reconnaissais au moins qu’elle ne semblait pas être le genre de femme à courir chez le Chevalier Blanc après qu’on lui avait froissé l’orgueil.
« Je ne te demande pas de répondre de tes actes, poursuivit l’homme à la peau sombre. Je constate simplement que ton sens de la diplomatie, pourtant célèbre, s’est émoussé ces derniers temps. »
Je levai les yeux au ciel. Je n’étais pas diplomate ; je savais seulement me débrouiller pour me placer dans une situation où les gens étaient obligés de m’écouter, sous peine d’en subir de terribles conséquences. Quant à gérer les méchants, ce n’était pas de la diplomatie : j’étais presque sûre qu’on ne pouvait plus appeler ça ainsi après avoir laissé tomber quelqu’un au fond d’un lac arcadien, l’y avoir abandonné trente temps, puis être retournée le chercher… pour lui faire comprendre l’importance de tenir sa langue.
« On m’a fait comprendre que j’en prenais trop sur moi, admis-je. Ça me coûte de bien des façons, certaines plus discrètes que d’autres. »
Certaines ne l’étaient pas du tout, comme le fait que le Chevalier Blanc ait ramené une recrue au camp, tandis que moi, j’avais rapporté un cadavre. Hanno grimaça, une expression étrange sur son visage. Il n’était pas solennel, mais il n’avait pas non plus tendance à laisser paraître ses émotions. Je vis son bras se contracter tandis qu’il refermait la main sur quelque chose dans sa paume. Une pièce, pensai-je. La pièce.
« J’ai contribué à cette situation, Catherine, et je t’en prie de m’en excuser, dit Hanno tandis que je haussais les sourcils, surprise. Dans bien des domaines, je m’en suis remis à toi et je t’ai laissée exprimer au nom de la Grande Alliance les opinions que nous partagions. »
« Ce n’est pas comme si tu avais fait la grasse matinée, dis-je sèchement. Depuis le début de la guerre, tu es soit dehors à entraîner des héros, soit ici avec moi. »
« Tu as des responsabilités que je n’ai pas, dit-il franchement. En tant que reine et générale. Je le savais, mais je t’ai souvent laissée prendre les choses en main dès que tu le proposais. »
Il marqua une pause, l’air gêné pendant un bref instant.
« C’était confortable pour moi de m’en remettre à toi, admit le Chevalier Blanc. Après le silence laissé par la folie du Hiérarque, c’était agréable de laisser quelqu’un d’autre prendre les choses en main et de m’appuyer sur la clairvoyance de cette personne, le temps de retrouver mes repères. Ensuite, je n’ai pas vu de mal à laisser les choses en l’état : tu excellais, et je pouvais contribuer sans rien changer à la situation. »
« Tu ne m’as pas imposé ton autorité, dis-je. Je l’ai prise en connaissance de cause. »
À l’époque, malgré le lien troublant qui faisait pencher la balance, je n’étais pas sûre d’avoir pu lui faire confiance, quoi qu’il en soit. À ce moment-là, j’avais à peine rencontré un héros qui n’ait pas essayé de me tuer, encore moins un qui cherchait activement à m’aider.
« Et ça t’a épuisée, n’est-ce pas ? murmura Hanno. Tu ne t’es presque jamais montrée aussi… à vif devant moi. Même ivre, tu restes sur tes gardes. »
Je serrai les dents. Ça commençait à ressembler beaucoup trop à de la pitié. Garde ta pitié pour la gamine qui n’aura jamais quinze ans, pensai-je. Je suis juste fatiguée, mauvaise et méfiante.
« Je pourrais prendre en charge la correspondance officielle avec le Premier Prince et l’Assemblée suprême, proposa fermement le Chevalier Blanc. Et, vu le nombre de choses qui te réclament, tu pourrais peut-être confier à un autre méchant ta part des Chasses originelles. »
« Le Maître des bêtes… » commençai-je.
« Ne peut pas se permettre de nous aliéner tous les deux, dit Hanno. Et il le sait très bien. Il collaborera avec la personne que tu choisiras. »
Il avait dit cela sur le ton de quelqu’un qui comptait bien transformer cette prédiction en réalité, au besoin en sortant la lame. Le Chevalier Blanc avait encore moins apprécié le disciple égaré de Ranger que moi, et c’était ainsi que le Maître des bêtes avait fini par relever en grande partie de mes affaires.
« J’ai l’intention de quitter le front pour quelque temps, admis-je. Si la nécessité nous oblige bientôt à préparer un assaut de grande envergure sur le nord du Hainaut, je ne pourrai pas m’éloigner aussi longtemps ni me reposer autant que je l’avais envisagé. Mais, pour l’instant, je pense partir tôt pour l’Arsenal. »
Masego serait là-bas ; je ne l’avais pas vu depuis trop longtemps. Et si j’avais de la chance, Indrani y serait peut-être aussi — même si, dans ce cas, il faudrait que sa présence soit confirmée avant que je puisse avoir de la chance. Dieux, ça aussi, ça me ferait du bien. Quand les méchants levantins louches et ambitieux commençaient à me tenter, c’est que ça faisait trop longtemps. Et puis, même si elle n’y était pas, Nephele s’y trouverait probablement. Voilà qui restait une affaire inachevée des plus séduisantes.
« Tu devrais y aller, m’encouragea Hanno. La menace immédiate de la peste est écartée et le Pèlerin Gris traque les éventuels foyers qui ont pu être semés. Il pourrait bientôt venir emmener Pascale en voyage. À part les affaires militaires que tu peux déléguer, rien ne t’oblige à rester. »
« Le Sang pourrait venir te voir avec une autre ruche qu’on aurait dérangée, lui dis-je. »
« L’Épée des Tertres ? demanda-t-il. »
Je ricanai.
« Devine. »
« Je m’attends à ce que ça arrive, et que le compromis ne satisfasse personne en particulier, dit Hanno. Soit des listes séparées du Sang pour les méchants, soit leur admission dans les listes existantes, mais privés de la plupart des privilèges qui vont avec. »
Ce serait tout de même un gain énorme pour Ishaq, même si cela resterait loin de ce qu’il voulait. Il aurait beau prétendre le contraire, l’Épée des Tertres voulait bel et bien régner sur un petit coin du Levant. Un endroit où il pourrait commencer à rallier d’autres Élus de notre côté de la barrière, et se frayer à grands coups de poing une place de choix aux dépens d’une autre famille. Il n’était pas assez idiot pour croire qu’il pourrait renverser les Isbili, mais il était assez ambitieux pour que je ne puisse exclure qu’il convoite l’une des grandes cités appartenant à une autre lignée fondatrice.
« Dans tous les cas, je ne peux pas les laisser enterrer l’homme comme ça, dis-je. Ça fermerait la porte à tout autre méchant levantin qui voudrait nous rejoindre, et j’ai aussi prêté des serments qui m’engagent. »
« Je leur conseillerai la retenue et le compromis, alors, répondit le Chevalier Blanc. Mais même ça ne semble pas si urgent : les échanges de visions avec Levante prendront des mois. »
« Pourvu que Saint Seljun et les autres sachent que je verrai d’un mauvais œil qu’on lèse Ishaq, dis-je. À tout le moins, il mérite qu’on reconnaisse ce qu’il fait réellement. »
« Position raisonnable, approuva Hanno d’un signe de tête. C’est lui que tu comptes nommer pour te remplacer aux Chasses originelles ? »
L’Épée des Tertres, chargée de faire découvrir la Trêve et les Termes à un pauvre Named tout juste relevé d’entre les morts ? Non, ça sentait la catastrophe à plein nez. Il fallait quelqu’un de plus fin, et je n’étais pas sûre de pouvoir me passer de Hakram.
« Je vais probablement rappeler le Troubadour rapace de Brabant, dis-je en fronçant les sourcils. Il a certainement le flair pour dénicher les choses cachées. »
L’Archer l’aurait sans doute accueilli dans sa bande de cinq, malgré son penchant meurtrier compulsif, si elle n’avait pas déjà fait le plein. J’étais plutôt contente qu’elle confie ses arrières à la Sorcière Suppliciée, même si celle-ci avait tué son propre frère ; quand on cherchait à recruter des méchants « dignes de confiance », les choix se faisaient parfois rares. Sa soif de mort et de chansons étanchée par l’accès aux condamnés à mort que le Premier Prince lui avait accordé à contrecœur, le Troubadour s’était pourtant révélé sacrément utile. Il avait prédit des mois à l’avance les escarmouches entre les camps de réfugiés et les habitants de Brabant, allant jusqu’à identifier les fauteurs de troubles probables des deux côtés. Cela nous avait permis d’étouffer toute l’affaire dans l’œuf. Il avait aussi fait entrer deux autres Named dans la Trêve et les Termes sans qu’il y ait de violence, dont une héroïne. Entre son instinct et son bagout, il était probablement mon meilleur choix dans le coin.
Il me faudrait quelqu’un pour le surveiller, mais ce serait aussi vrai si je choisissais qui que ce soit en dehors de Woe.
« Je me demandais si je pourrais te convaincre d’envoyer plutôt chercher le Magicien traqué, tenta Hanno. »
Je ricanai. Le mage était beaucoup trop utile à l’Arsenal pour qu’on l’envoie sillonner la campagne.
« Je m’en doutais, soupira le Chevalier Blanc. J’espérais que ce serait quelqu’un de passable. »
« Je vais prendre ça pour un compliment à double tranchant, dis-je. »
Il sourit, surpris, et, à ma propre surprise, tendit le bras pour prendre la bouteille de brandy. Il nous servit chacun une coupe, avec des gestes précis et mesurés, sans en perdre une goutte.
« À quoi trinquons-nous ? demandai-je en prenant ma coupe et en la levant. »
« Aux ennuis qui attendront demain, porta-t-il un toast. »
Dieux d’en Bas, je trinquerais à ça.