Chapitre 432
« L’amitié est un jardin : des années à fleurir, une saison de négligence à détruire. »
– Proverbe proceran
Des rangées impeccables de légionnaires en armure rutilante se tenaient dans un silence retentissant tandis que Zombie passait devant eux au trot.
Les trois cents hommes et femmes qui composaient la formation d’assaut, si efficace contre les zombies la veille — malgré cette petite victoire, depuis éclipsée par des défaites plus amères —, avaient déjà reçu les félicitations de leur commandant, le tribun Algernon Beesbury, et même celles de l’Adjoint, un peu plus tôt. Hakram avait également pris soin de parler aux soldats du rang, leur demandant ce qui, selon eux, avait fonctionné ou non dans la formation d’assaut, avant de mettre leurs réponses par écrit pour les examiner. J’y avais jeté un coup d’œil et, même si je comptais les lire attentivement plus tard, j’avais surtout compris que les légionnaires étaient satisfaits à presque tous les égards, hormis leur demande pressante de recevoir davantage de marteaux. Les becs de corbeau, comme on les appelait, se révélaient plus efficaces que les hallebardes pour abattre les morts, même s’ils n’offraient pas la souplesse des autres armes d’hast. Il faudrait peut-être revoir les proportions, mais si l’on réduisait trop le nombre de hallebardes, elles perdraient une bonne partie de leur efficacité.
Je contemplai les légionnaires en passant devant eux, la plupart des visages casqués m’étant inconnus malgré le temps que j’avais passé à commander dans le Hainaut. Je n’aurais peut-être pas dû m’en étonner : la majorité de ces soldats venait des troupes de la générale Hune, et j’avais tendance à rester avec la Troisième Armée plutôt que la Deuxième. Ses soldats et ses officiers m’étaient moins familiers, dans la mesure où une seule femme pouvait jamais prétendre connaître une armée. J’avais déjà vu quelques-uns de ces visages, sans parvenir à leur associer un nom, mais il me fallut un moment avant de tirer sur les rênes pour interrompre la marche de Zombie. La peau gris-vert et coriace que j’apercevais sous le casque ouvert de la lieutenante réveilla mes souvenirs, tout comme la vive cicatrice rouge qui lui barrait le visage d’orc.
« Je vous connais, remarquai-je. Deuxième Liesse ? »
« Oui, Seigneur de guerre », répondit-elle en souriant à pleines dents. « Je n’étais qu’une simple légionnaire, à l’époque. Je venais d’intégrer la Quinzième. »
Je portai un doigt sous mon œil, reproduisant l’angle brisé de la ligne rouge qui marquait son visage.
« Vous avez pris du galon, maintenant, approuvai-je. Cette cicatrice vient de dents de revenant, ou je veux bien manger ma main, lieutenante… »
« Gunborg, dit-elle fièrement, du clan des Loups Hurlants. »
Le clan de Hakram, celui aussi du maréchal Grem Œil Unique. Elle devait faire partie de l’une des dernières fournées de recrues venues des Steppes, avant que l’Impératrice ne prive la Quinzième du droit de recruter.
« L’un d’eux s’est glissé sous mon bouclier et m’a mordue, Seigneur de guerre, expliqua la lieutenante Gunborg avant d’arborer un sourire mauvais. Mais je l’ai mordueen retour. »
Je ne pus m’empêcher de sourire à mon tour. Il y avait quelque chose, dans cette fierté martiale forgée dans le fer et qui formait la colonne vertébrale des Clans, qui avait toujours trouvé un écho en moi. Je ne pourrais jamais vraiment comprendre certains aspects de la vie d’orc, mais cette fierté, si. Je m’en étais nourrie avec enthousiasme, quand j’étais petite. Elle avait davantage contribué à m’attacher à l’Empire de l’Effroi que toutes les conversations que j’avais eues avec Malicia.
« On dirait que vous avez eu le meilleur de l’échange, lieutenante, lançai-je en riant. Mais travaillez un peu votre maniement du bouclier, voulez-vous ? Quand je vous verrai devenir capitaine, j’aimerais que vous soyez encore entière. »
« Vous avez ma parole, Seigneur de guerre », m’assura-t-elle avec gravité.
Après un dernier rire, je remis Zombie au pas et dépassai le reste du premier rang sans reconnaître d’autre ancienne camarade. Au bout de la ligne m’attendait le tribun Beesbury, un jeune homme aux cheveux noirs et aux yeux bruns étonnamment doux. Avec ses belles boucles et son visage délicat, il ressemblait davantage à un poète qu’à un officier de mes armées. Jusqu’à ce qu’on remarque les callosités de ses mains, du moins : elles ne venaient pas de la plume.
« Tribun Beesbury, dis-je en portant la voix pour qu’on m’entende jusqu’au fond. Je vous ai nommé à la tête de ces compagnies d’assaut alors que je ne savais presque rien de vous, parce que la générale Hune m’avait chaudement recommandé votre candidature et que Hakram Sans-main l’avait appuyée. »
Je laissai passer un instant.
« Vous avez été à la hauteur de tous les éloges qu’on vous a adressés. »
Il savait bien maîtriser son visage, pour un homme de son âge, mais ce n’était pas un courtisan. Ses joues rougies et son regard soudain plus vif trahirent ses pensées, même s’il essaya de les dissimuler.
« Vous m’honorez, Votre Majesté, répondit le tribun Beesbury. »
Je secouai la tête.
« C’est vous qui nous faites honneur à tous, répondis-je en haussant la voix et en me tournant vers les légionnaires assemblés. Les formations d’assaut comme la vôtre n’avaient encore jamais été mises à l’épreuve. Pourtant, hier, vous vous êtes battus avec une bravoure indéniable.Pas un seul mort ! »
Je rugis la dernière phrase et reçus en retour une clameur. À dire vrai, la victoire n’était pas aussi éclatante que je le laissais entendre : les zombies étaient les plus faibles des morts, et les effectifs de Keter ne dépassaient les nôtres que de peu. Il y avait eu une vingtaine de blessés et, sans la Maison Insurgée, deux morts. Mais le résultat restaittrèsprometteur. Suffisamment pour que je sois prête à investir du temps et de l’argent dans l’entraînement des légionnaires à cette façon de faire la guerre, même si aucun autre souverain ne se joignait à l’effort. Je levai la main et le vacarme s’apaisa, me permettant de reprendre la parole.
« Pour vous récompenser de votre conduite lors de l’escarmouche d’hier, j’ai ordonné qu’on distribue de la bière et des rations de viande à chacun d’entre vous pour le souper, annonçai-je. Vous avez renvoyé les morts dans leurs tombes, légionnaires : ce soir, remplissez-vous la panse et rêvez de recommencer ! »
Les acclamations retentirent de nouveau, plus fortes encore que la première fois, et certains crièrent même mon nom. Ce n’était pas mon meilleur discours, à vrai dire, mais j’en avais prononcé tant ces derniers temps que je ne savais même plus combien cela faisait. Ils ne pouvaient pas tous être originaux et inspirants. D’ailleurs, la bière et la viande auraient fait acclamer n’importe qui, même s’il avait choisi un sermon plutôt que les éloges que j’avais généreusement dispensés. Une célébration, même modeste, aiderait à dissiper un peu le voile d’incertitude qui s’était abattu sur le camp depuis la veille. Hanno avait intercepté l’Ennemi à temps, aussi le moral n’avait-il pas trop souffert, mais la révélation de l’existence des goules métamorphes avait rendu tout le monde méfiant et inquiet. Je m’entretins un instant avec les officiers supérieurs de la formation, mémorisant leurs noms et leurs visages, mais ne m’attardai pas. On aurait dû faire venir Razin et Aquiline, à moins que Hakram n’ait perdu la main. Je confiai donc les rênes de Zombie à un légionnaire et regagnai ma tente en boitant.
Le premier signe que quelque chose clochait fut une rangée complète de légionnaires dont les épaulettes portaient une marque de brûlure bien particulière, en forme de main squelettique. Les troupes personnelles de l’Adjoint : elles étaient passées d’une simple dizaine, à l’époque où j’étais encore l’Écuyer, à une cohorte entière de deux cents hommes, désormais. Il n’était pas rare de les voir dans le camp, mais que vingt d’entre eux se tiennent presque nerveusement autour de ma tente l’était tout à fait. Le lieutenant qui les commandait me salua lorsque j’approchai et je m’avançai vers lui en clopinant, prête à lui demander pourquoi on avait renforcé la garde, quand le rideau de l’entrée de ma tente s’ouvrit. Hakram en sortit d’un pas tranquille, son visage coriace n’exprimant qu’un calme forcé.
« Il y a eu un malentendu, Catherine, dit l’Adjoint. Si tu voulais bien m’accorder quelques instants, je… »
Mon pouls s’accéléra. Pas sous l’effet du danger, mais pour une autre raison que je n’arrivais pas encore à comprendre. Je devais m’asseoir avec les membres de la Lignée, non ? Il n’y avait qu’un nombre limité de personnes originaires de leur coin du monde que mon second pouvait chercher à m’empêcher de rencontrer.
« Hakram, l’interrompis-je d’un ton neutre. Qui est dans la tente ? »
Son visage se crispa en une grimace contrite, sa tête s’inclinant de côté dans un geste d’excuse inconscient. Sans un mot, je le dépassai, écartant le rideau de ma canne, et mes doigts se contractèrent en un spasme. Autour de la table où Indrani était encore en train de me sculpter, quatre personnes étaient assises. Le seigneur Razin Tanja et Dame Aquiline Osena étaient ceux qui m’avaient demandé audience, mais les deux autres n’étaient pas invités. La présence de l’Épée des Tertres ne me posait pas vraiment problème. Ishaq pouvait bien s’obstiner à porter sa vieille armure d’écailles en bronze pour des raisons qui m’échappaient ; l’épée, tout aussi bronzée, qu’il avait dérobée dans un ancien tertre avec l’armure était une arme redoutable, particulièrement adaptée à combattre les Revenants. Il avait un physique plutôt agréable — même si je restais sceptique quant aux barbes, même bien entretenues — et s’était montré un partisan solide depuis que nous avions établi la hiérarchie. J’avais donc tendance à l’apprécier.
Oh, cela restait un salaud impitoyable et largement dépourvu de scrupules, qui avait un jour essayé de me tuer uniquement pour gagner du prestige auprès des siens. Pourtant, comparé à certains méchants auxquels je devais faire face, il était agréablement franc dans ses intentions. Le dernier des quatre, en revanche, me fit serrer les lèvres de colère à peine contenue. On m’avait dit que la Championne des Valeureux s’appelait Rafaella. Je ne l’avais jamais appelée ainsi et n’avais aucune intention de m’y mettre. Petite et trapue, une longue tresse dans le dos, la Championne avait cette jovialité féroce que j’aurais peut-être appréciée chez quelqu’un qui n’avait pasputain de dépouillé la Capitaine de sa peau pour en faire une cape. Mon regard effleura l’« héroïne » au teint hâlé, qui me fixa sans crainte ni gêne.
« Sortez de cette tente », ordonnai-je en Chantant, d’un calme sinistre.
Hakram entra derrière moi et je crus presque le sentir grimacer quand Dame Aquiline ouvrit la bouche.
« Reine Catherine, elle est ici à notre… »
J’avais trop couvé ces gamins, pas vrai ? Il avait fallu que je le fasse pour qu’ils soient si putain d’insolents. La Nuit envahit mes veines, répondant avec empressement à l’appel de ma colère bouillonnante. Les lanternes-fées suspendues aux bandes de tissu qui se croisaient au plafond de ma tente brillèrent dans les ombres grandissantes qui engloutissaient tout entre elles, tandis que les braseros enchantés vacillaient comme sous l’effet du vent. Une petite boule d’air se forma au-dessus de ma paume et se mit à tournoyer. Aquiline haleta, privée du souffle que je venais de lui arracher. Je ne quittai pas la Championne des yeux.
« Sortez, répétai-je doucement, de cette tente. »
Elle n’en avait aucune envie. N’importe qui aurait pu le voir. Je ne l’avais pas congédiée avec tact ni délicatesse, et pour une femme aussi fière, l’obligation d’obéir serait cuisante. Mais elle se trouvait dans ma tente sans y avoir été invitée. La Championne des Valeureux se leva donc en fronçant les sourcils. Elle sortit en se dirigeant vers ma droite, puisque l’Adjoint se tenait silencieusement à ma gauche. Lorsqu’elle passa près de moi, je repris la parole.
« N’oubliez pas mon avertissement, murmurai-je sans la regarder. Si vous portez encore cette cape, même loin de ce camp, je le saurai. »
Elle quitta la tente sans répondre, preuve qu’elle n’était pas tout à fait idiote. Le rire doux et satisfait de l’Épée des Tertres l’accompagna jusqu’à la sortie. Je relâchai ma colère ; les ombres qui avaient englouti la tente s’évanouirent et j’écrasai la boule de souffle dans mon poing. Dame Aquiline haleta, sa voix lui revenant. Razin me dévisagea avec colère, les mains retombant sur son épée, et la rage qui brillait dans le regard d’Aquiline était deux fois plus grande encore.
« Vous vous en êtes prise à… » commença-t-elle.
« Ramenez encore une fois des personnes Nommées dans ma tente sans y être invité, Osena, l’interrompis-je à voix basse, et vous devrez ramper sur le ventre jusqu’à l’endroit où Tariq se cache pour soigner les blessés, vos pieds tranchés suspendus à votre cou. C’est compris ? »
Tous deux me regardèrent, surpris et effrayés. Je m’étais montrée trop conciliante avec eux, songeai-je, et la familiarité avait engendré le mépris. Ils avaient grand besoin qu’on leur rappelle à qui ils avaient affaire.
« J’ai demandé, sifflai-je, si c’était compris ? »
Le visage hâlé de la Dame de Tartessos pâlit, autant d’humiliation que de peur.
« J’ai compris, Reine Catherine, répondit-elle entre ses dents serrées. »
Mais le message n’était pas tout à fait passé, remarquai-je. Peut-être que les obliger à rester debout pendant le reste de l’audience leur ferait du bien, ou…
« Catherine, murmura Hakram en kharsum. Il y a une différence entre la discipline et l’insulte. Une seule des deux est justifiée. »
J’expirai doucement. Il avait raison. Bien sûr qu’il avait raison. Inutile d’enfoncer davantage le couteau dans la plaie, sinon pour le petit plaisir mesquin que cela m’aurait procuré. Et ce n’était pas une raison suffisante pour faire quoi que ce soit. Je laissai s’évanouir la brusque fureur qui m’avait saisie et boitai autour de la table pour gagner le siège à son extrémité. Hakram le tira pour moi et je m’assis, ma canne appuyée contre mon épaule, examinant toute l’assemblée d’un regard un peu plus calme.
« Ishaq, dis-je en posant les yeux sur l’Épée des Tertres. Vous, au moins, auriez dû savoir qu’il ne fallait pas amener des personnes Nommées sans invitation dans les quartiers d’une méchante. »
« Je l’ignorais jusqu’au dernier moment, répondit le guerrier barbu avec un sourire de travers. J’aurais pu les prévenir, c’est vrai, mais je n’aurais alors pas pu assister à ça. »
Il désigna d’une main calleuse l’endroit où la Championne avait disparu. Sachant que l’Épée des Tertres et les héros levantins se battaient comme chien et chat chaque fois qu’ils se trouvaient à proximité, je n’eus aucun mal à croire qu’il avait gardé le silence uniquement pour me voir expulser l’autre femme de ma tente. Je grognai, peu amusée, et reportai mon regard sur les deux aristocrates dominionistes. Ils fusillaient tous deux le méchant du regard, mais cela lui glissa dessus comme de l’eau sur les plumes d’un canard.
« Vous avez demandé audience, dis-je, toujours aussi sèche. Vous l’avez. Parlez. »
« Nous sommes venus parler de l’Épée des Tertres, déclara le seigneur Razin, sans prendre la peine de cacher son irritation à l’égard de l’intéressé. Il a une fois encore adressé une pétition à la Majilis et à Saint Seljun pour que ses actes soient consignés dans les registres. »
Les registres faisaient partie des particularités de la manière dont le Dominion du Levant traitait ses personnes Nommées. Certains Levantins de haute naissance étaient aristocrates du seul fait de leur ascendance, mais ils descendaient tous, en fin de compte, de personnes Nommées, et c’était là, aux yeux de leur peuple, la source même de la noblesse. Recevoir un Nom suffisait à faire entrer quelqu’un dans la noblesse, même si, comme partout ailleurs en Calernia, il y avait des nobles et puis des nobles. Une personne comme le Couteau peint ne se distinguait pas tellement d’un chevalier terrien de Callow ou d’un baronnet. Souvent, les marchands étaient plus riches que les nobles, à l’exception de privilèges largement décoratifs.
Les personnes Nommées, comme on les appelait chez eux, étaient toujours rattachées à l’une des lignées existantes ou, lorsque leur Nom était sans précédent, inscrites dans les registres comme fondatrices d’une nouvelle lignée du Sang. Ces registres, outre qu’ils consignaient les lignées dans le « Sang et l’Investiture », recensaient les hauts faits de toutes les personnes Nommées du Levant. Du moins celles qui n’étaient pas des méchantes, en théorie. J’étais convaincue que quelques méchants avaient réussi à passer entre les mailles du filet, parce qu’ils ne servaient pas ouvertement le Dessous ou qu’ils étaient liés d’une manière ou d’une autre à une lignée héroïque à l’origine. L’affaire pouvait même remonter plus loin : certaines actions que j’avais lues au sujet du Brigand Vengeur, l’un de leurs héros fondateurs, étaient véritablement atroces, d’une manière qu’on voyait rarement dans les Terres désolées.
Le problème, toutefois, était qu’Ishaq était ouvertement un méchant. Bien qu’il eût indéniablement reçu l’Investiture, il exigeait en pratique qu’on le fasse noble dans un pays fidèle au Dessus, où les gens comme lui étaient censés servir de faire-valoir à des lignées plus honorables, et rien de plus. En d’autres temps, on l’aurait chassé de la salle sous les rires ou ignoré, à moins que le Pèlerin Gris ne vienne plutôt frapper poliment à sa porte un soir. Mais les temps changeaient. Les Accords de Liesse stipulaient qu’être une méchante ne constituait pas en soi un crime et, même si les membres de la Grande Alliance n’avaient pas encore signé les Accords, la Trêve et les Termes étaient largement considérés comme un prélude et une mise à l’épreuve de leur mise en œuvre.
C’était Cordelia Hasenbach qui avait eu l’idée de les garder séparés, afin qu’une erreur dans l’un ne contamine pas l’autre avant son application. Je soupçonnais que j’aurais fini par en vouloir à cette femme d’être diablement intelligente, si ce n’était pas si diablement utile.
« Intéressant, répondis-je d’un ton mesuré. Mais c’est une affaire que le Dominion du Levant doit régler. »
J’appréciais plutôt l’Épée des Tertres, mais je n’allais pas m’immiscer en sa faveur dans le désastre brutal qu’était la politique levantine, encore moins tenter de faire élever un méchant au rang de noble. Les réactions à une telle initiative, eh bien, de presque tout le monde, risquaient d’être spectaculaires.
« Nous sommes venus demander des éclaircissements sur la Trêve et les Termes, dit Dame Aquiline, visiblement toujours furieuse. Et sur leur application face à un décret de la Majilis. »
« La Majilis a voté à l’unanimité pour que le Dominion adhère à la Trêve et aux Termes, fis-je remarquer en fronçant les sourcils. Il n’y a pas de conflit. »
« Voilà le problème, Reine Noire. Les Termes m’ont accordé l’amnistie pour le pillage de tombes, et mon Investiture ne constitue pas en elle-même une infraction aux lois du Levant, expliqua l’Épée des Tertres avec un sourire. Ainsi, selon les anciennes lois du Dominion, on doit m’ajouter aux registres en tant que fondateur de la Lignée des Tertres. »
« Ces lois ont été écrites en partant du principe que les serviteurs du Dessous seraient traqués par les justes et ne bénéficieraient d’aucune protection, déclara froidement Aquiline. »
J’inspirai profondément.
« Les Termes modifient le sens de vos lois, de sorte que vous n’avez plus de motif pour le refuser, dit l’Adjoint, formulant tout haut ce que je venais de comprendre. »
Les deux membres du Sang hochèrent la tête, tandis que le méchant se renversait sur son siège avec un sourire en coin. D’où la demande d’éclaircissements. Ils voulaient que je leur dise, en tant que porte-parole des méchants Nommés de la Grande Alliance, que les Termes ne pouvaient pas les contraindre.
« Saint Seljun a fait part de son intention de convoquer la Majilis en session et de modifier les lois afin qu’elles reflètent la volonté des Cieux, reprit le seigneur Razin. Lorsqu’il en a été informé, l’Épée des Tertres… »
« L’Épée des Tertres leur a dit qu’il devrait déposer une plainte auprès de son représentant désigné par les Termes si la Majilis, réunie à l’autre bout du continent, essayait de le baiser dans le cul pendant qu’il se bat en plein cœur de la mêlée contre le Roi Mort, intervint Ishaq, le ton plus dur. »
Putain, songeai-je sombrement. Voilà donc pourquoi ils étaient venus me voir, alors que c’était une affaire du Dominion : j’avais prêté serment, dans le cadre des Termes, de défendre l’Épée des Tertres et de régler les plaintes en son nom. Ils m’apportaient un petit dilemme épineux. D’un côté, si je faisais pression en faveur d’Ishaq, la Reine Noire s’ingérait dans les affaires intérieures du Dominion. C’était le genre d’abus qui faisait voler les coalitions en éclats. De l’autre, si je détournais simplement le regard et ne faisais rien, je montrerais aux méchantes que je les jetterais sous les roues dès que respecter mes serments deviendrait ne serait-ce qu’un peu gênant. Et ensuite, quelle méchante levantine voudrait mettre son pouvoir au service de la guerre si, chez elle, la loi lui refusait les droits et privilèges des autres personnes Nommées ? Même celles qui combattaient déjà réfléchiraient à deux fois avant de respecter leurs serments si le Dominion les méprisait aussi ouvertement. Voilà le problème, quand on conclut des traités qui s’étendent sur tout un continent : après, il faut gérer les problèmes de tout un continent.
« Pour clarifier, intervint Hakram, aucune plainte n’a été déposée et aucune loi n’a été modifiée ? »
« Non, répondit l’Épée des Tertres avec un sourire. »
« La Majilis n’a pas encore été convoquée, précisa le seigneur Razin. Avant que l’affaire ne soit débattue, nous voulions connaître l’avis de la Reine Noire. »
Autrement dit, ils voulaient savoir avec quelle vigueur je prendrais la défense d’Ishaq avant de prendre une décision sur laquelle il serait difficile de revenir.
« J’ai également demandé qu’un relevé de mes actes dans le Hainaut soit transmis au Sang pour examen, ajouta l’Épée des Tertres. »
Au moins, je n’avais aucune hésitation à le lui promettre. Quoi qu’il en fût du reste, je ne lui refuserais pas la reconnaissance de la férocité avec laquelle il avait combattu Keter.
« Le rapport sera mis par écrit et portera mon sceau personnel d’ici demain à l’aube, répondis-je en lançant un regard appuyé à Hakram. »
C’était lui qui devrait le rédiger, après tout. À voir l’air contrit dans ses yeux, il avait parfaitement compris ce que je voulais dire.
« La Championne des Valeureux devait parler au nom des personnes investies du Dominion, me rappela Dame Aquiline avec défi. Avant d’être renvoyée de manière aussi déraisonnable. »
« Si les héros levantins veulent prendre part à ce différend, cela relève du Dominion, répondis-je froidement. Aux termes des Termes, mon interlocuteur est le Chevalier Blanc. Je ne leur dois rien de plus. »
« Comme vous vous plaignez mesquinement du trophée d’autrui, alors que vous en portez tant vous-même, railla la Dame de Tartessos. »
Razin lui lança un regard tourmenté, mais ne dit rien. Des trophées ? Oh, j’en portais, oui. Des bannières dans le dos et, une fois, une seule, j’avais arraché l’âme d’un ennemi tombé au combat, qui avait massacré une ville entière par sa folie. Mais je n’avais pas mutilé le cadavre d’une ennemie tombée au combat pour faire de cette femme, qui m’avait appris à me servir d’un bouclier, une cape en fourrure de louve. Je soufflai. Sabah, Sabah méritait mieux. De toutes les Calamités, elle méritait mieux.
« Je vous avertis une fois, Osena, dis-je à voix basse. Remettez-moi à l’épreuve sur ce sujet et vous n’aimerez pas la suite. »
Je soutins son regard, ses yeux sombres pleins de défi, sans ciller. Je leur avais laissé trop de liberté, à ces deux-là, et je serais heureuse de les voir disparaître de ma vue la prochaine fois que je rencontrerais Tariq. Mais d’ici là, ils réapprendraient l’humilité, quitte à ce qu’on la leur fasse rentrer dans les os à coups de poing. Razin dit quelque chose dans l’une des langues levantines, d’un ton neutre, et ce ne fut qu’alors qu’Aquiline, de la Lignée de la Tueuse, détourna les yeux.
« L’audience est terminée, dis-je. »
Razin, souvent le plus habile des deux quand il s’agissait de ce genre d’affaires, se contenta d’incliner la tête.
« Nous pourrons reprendre la discussion lorsqu’un relevé de ses actes aura été rédigé et que nous aurons demandé l’avis du Chevalier Blanc, répondit le seigneur de Malaga. »
En une seule phrase, il venait de préciser que rien n’était réglé et que, selon les Termes, ils pouvaient faire intervenir quelqu’un d’autre si je prenais trop ouvertement le parti de l’Épée des Tertres. Il commençait à bien se débrouiller, remarquai-je. Être entouré de gens qui le dépassaient presque toujours en pouvoir et en influence lui avait appris quelque chose à la subtilité, et avait atténué une partie de sa rudesse.
« Bonne journée à vous, seigneur Razin, Dame Aquiline, dit Hakram d’une voix rocailleuse en se tenant à mes côtés. »
Je leur adressai un sourire neutre sans rien ajouter, les laissant échanger leurs propres politesses avant de partir. L’Épée des Tertres s’apprêtait à faire de même, mais je secouai discrètement la tête. Quand il se rassit, je détaillai longuement Ishaq l’Immortel, laissant le silence s’installer. Avec sa peau hâlée, ses sourcils épais et sa barbe fournie — quoique bien entretenue —, il était un bel exemple de ce qu’on m’avait décrit comme le physique alavien classique. Il avait les épaules aussi larges qu’un orc et n’était guère plus grand que moi ; pour toute peinture de guerre, deux longues traînées gris cendré lui barraient le visage sous ses yeux brun pâle. Je l’avais vu en chemise, et les muscles sous son armure étaient bien dessinés plutôt que dissimulés. J’étais assez honnête avec moi-même pour admettre que j’aurais peut-être déjà couché avec lui une ou deux fois s’il n’avait pas été sous mes ordres et d’une ambition aussi insolente. À en juger par les regards qu’il s’attardait parfois à me lancer, je doutais qu’il eût été très difficile de le convaincre.
« Votre peuple a un dicton, tu m’as dit : “Donner un coup de pied à un tertre, mourir idiot” ? »
Il eut l’air très amusé.
« Donne un coup de pied à un tertre, meurs en imbécile, répondit le méchant aux cheveux noirs avec un demi-sourire. »
« C’est ça, dis-je avec satisfaction, avant de plisser les yeux. Ishaq, ne va pas donner des coups de pied dans les tertres alors qu’on se bat en pleine guerre pour garder le droit de respirer. »
« Tu as prêté serment, Reine Noire, me rappela-t-il prudemment. »
« La Trêve et les Termes sont un moyen de rassembler les personnes Nommées pour combattre le Roi Mort, répondis-je. Si les ambitions de l’une d’entre elles menacent cet objectif, les Termes ont échoué dans leur mission. »
« Je ne leur demande ni terres ni droit de régner, protesta l’Épée des Tertres. Je demande simplement que mes actes ne tombent pas dans l’oubli sous prétexte que je ne m’agenouille pas devant l’autel des Dieux Cendrés. »
« Et je trouve ça juste, lui dis-je. Vraiment. »
Tout bien considéré, si une méchante rendait service à la Grande Alliance, elle méritait la même reconnaissance qu’un héros pour ses actes. Bien sûr, dans ce monde, la justice avait ses limites.
« Alors, parce que j’ai fini par t’apprécier, Ishaq, poursuivis-je d’un ton désinvolte, je vais te le dire tout de suite : si je dois choisir entre toi et quatre-vingt mille soldats du Dominion, tu mourras tragiquement en combattant Keter. »
Je n’avais pas haussé la voix, mais le tueur aguerri eut presque un mouvement de recul. Je lui souris avec amabilité.
« L’ambition est une vertu, quand elle est tempérée par la retenue, dis-je. Nous nous comprenons, n’est-ce pas ? »
« Nous nous comprenons, Reine Noire, répondit gravement l’Épée des Tertres. »
Le vinaigre avait été servi ; il fallait donc que l’autre main offre du miel.
« Bien, acquiesçai-je. Je ferai donc rédiger le relevé de tes louables efforts dans le Hainaut, et je pousserai le Chevalier Blanc à les faire confirmer par des héros indépendants. Si on continue à se montrer déraisonnable, je porterai l’affaire moi-même devant le Pèlerin Gris. »
Son visage s’éclaira et je ne pus m’empêcher de penser à la façon dont les méchants des Terres désolées le dévoreraient tout cru. Ishaq n’était pas stupide, loin de là, il était juste… simple. Il prenait ce qu’il pouvait, reculait devant une force supérieure et ne voyait absolument aucun mal à faire l’un ou l’autre. Il y avait dans cette manière de vivre une clarté apaisante que je lui enviais parfois.
« Je vais donc prendre congé, Reine Noire, dit l’Épée des Tertres avec un sourire. Merci de m’avoir accordé votre temps. »
« Continue à abattre des Revenants et ma porte te sera toujours ouverte, lui souris-je en retour. Bonne journée, Ishaq. »
« Bonne nuit, Reine Noire, répondit le méchant. »
J’attendis qu’il soit parti avant de pousser un long soupir. Je m’affalai sur mon siège et fermai les yeux.
« Alors ? demandai-je à Hakram. »
« Tu as été trop dure avec Aquiline, estima l’Adjoint. Je sais pourquoi tu l’as fait, mais maintenant elle se sentira déshonorée tant qu’elle n’aura pas remporté une sorte de victoire sur toi. Et nous savons tous les deux que ta patience finira par s’épuiser. »
Ce serait le cas, ce qui signifiait que je devrais probablement lui offrir une victoire sans importance pour apaiser son orgueil blessé. Vu le peu de sympathie que m’inspirait Aquiline Osena en ce moment, cette perspective ne m’enthousiasmait pas. Qu’avait-elle fait pour que je lui en veuille autant ?
« Ce n’est pas pareil, Hakram, répondis-je. La Manteau, et cette abomination que portait la Championne. »
Un instant de silence.
« Les Levantins prennent des trophées, dit l’orc. Surtout sur des ennemis célèbres. Ça fait partie de leur identité en tant que peuple. Si elle avait pu prendre une armure plutôt que de la fourrure, je pense qu’elle l’aurait fait. »
J’ouvris les yeux, la colère remontant déjà.
« Mais elle ne l’a pas fait, sifflai-je. Et tu sais très bien que c’est tout à fait… »
Il s’assit à mes côtés, de l’autre côté de l’angle de la table. La chaise ne grinça pas sous son poids, car Cordelia Hasenbach n’était pas du genre à négliger ce genre de détails.
« Je sais, Catherine, me dit l’orc. Bien sûr que je sais. Mais je comprends aussi que, pour eux, il n’y a pas de différence, et que ta colère leur semble donc futile. »
« Les aristocrates praesi s’entretuent pour un rien, les Stygiens pratiquent l’esclavage, répliquai-je sèchement. Dois-je faire comme si leurs coutumes n’étaient que d’aimables particularités locales ? »
« Mon peuple mange les cadavres, et parfois les vivants, répondit franchement Hakram. Les Gobelins prennent leurs serments aussi au sérieux que du gruau. Je serais terriblement déçu si tu ne nous avais acceptés que parce que ces choses n’avaient pas encore trop heurté ta sensibilité. »
Ses paroles me blessèrent vraiment, et je me rejetai en arrière, surprise.
« Ce n’est pas pareil, dis-je, ce n’est pas… »
« Ce n’est pas l’une des deux Calamités que tu as aimées, termina doucement l’Adjoint à ma place. Ce n’est pas la femme qui t’a appris à garder ton bouclier levé quand tu frappes de l’épée, et qu’on porte sur le dos comme une étrangère. »
Un long silence s’écoula tandis que je cherchais mes mots.
« Ce n’est pas mal d’être furieuse pour ça, répondis-je doucement. »
« Non, convint-il. Tu peux garder cette rancune jusqu’à ta mort, si tu le veux, et tu n’auras pas tort. »
« Mais la Reine Noire n’en a pas le droit ? demandai-je avec amertume. Je ne suis pas d’accord, Hakram. Akua a parlé un jour des désirs de la femme et des besoins de la reine, mais rien ne se découpe aussi nettement. Les Praesi ont essayé, et ça les a peut-être rendus malades au point de ne plus pouvoir guérir. Je n’y prendrai pas part. »
L’Adjoint posa sur le chêne la main d’os qu’il avait gagnée à mon service, comme presque toutes les autres blessures qui lui avaient déchiré le corps. C’était, songeai-je, une déclaration assez puissante pour ne pas avoir besoin d’être prononcée.
« Je ne suis pas Akua Sahelian, dit Hakram, d’un ton presque réprobateur. J’ai prêté serment à Catherine Foundling, pas à un Nom ni à une couronne. Je n’ai aucune envie de diviser mon serment entre toi et ton ombre, comme les habitants des Terres désolées le verraient. Mais je te dirai, Seigneur de guerre, qu’au moment où tu as laissé la haine choisir ta voie, des chaînes se sont refermées autour de ton poignet. »
Il découvrit ses longs crocs, pâles et acérés comme de l’os.
« Si tu ne supportes pas le monde tel qu’il est, change-le, dit Hakram Sans-main, avec l’air de ne pas douter un seul instant que j’en sois capable. Mais si tu refuses de prendre ces armes, ne les serre pas dans tes mains. La Création n’a pas de patience pour les gens qui n’y vont qu’à moitié. »
Je me penchai en avant, les coudes sur la table, et passai des mains fatiguées dans mes cheveux.
« Je suis fatiguée, Hakram, avouai-je en baissant les yeux vers le bois à demi poli. Je suis fatiguée, j’ai merdé et… au moment même où je l’ai fait, à l’instant précis, putain, un gamin est mort. Comme ça. Et j’aimerais croire que je ne suis pas le genre de monstre à souhaiter la mort d’un gamin de quatorze ans juste parce qu’un autre est mort, mais… »
Le grand orc appuya doucement sa tête contre la mienne et ne dit rien. C’était l’une des choses les plus douces qu’on eût jamais faites pour moi.
« Je le comprends, maintenant, dis-je. »
Et même si la colère ne brûlait pas sur ma langue, c’était pire que ça. Elle s’était installée dans mes os, dans leur moelle, et faisait désormais partie de moi. Une part qui ne me quitterait jamais.
« Qui ? demanda doucement Hakram. »
« Noir, murmurai-je. Pourquoi, même en sachant qu’il avait tort, il voulait quand même gagner. Les battre. Souffler juste assez sur la balance de la Création pour pouvoir la regarder un instant et se dire : c’est juste. C’est égal. Et savoir que ça ne l’était pas, mais que tu l’as rendu ainsi. »
« Il n’y a rien au bout de cette route, Catherine, dit l’Adjoint. »
« Je sais, répondis-je. Dieux, je sais. Mais chaque fois que je vois que leur gamin survit et que le nôtre meurt, chaque fois que je les vois se promener dans la peau d’une mère de trois enfants et que c’est nous qui avons tort d’oser nous en offusquer ? Je le comprends un peu mieux. »
Au bout du compte, Noir avait voulu rétablir l’équilibre en abaissant le Bien. Et ce n’était pas vraiment une victoire, mais malgré sa peau pâle et son esprit d’acier froid, mon père avait quelque chose de profondément praesi : les Terres désolées ne connaissaient la victoire que par le triomphe sur autrui. L’autre voie, la plus difficile, consistait à relever l’autre plateau. Et c’était cette route que j’emprunterais ; c’était le choix que j’avais fait. Mais, songeai-je tandis que mon front reposait contre le chêne froid et que la main de Hakram se posait sur mon épaule, avant de me remettre en marche, je pouvais… attendre un peu. Reprendre mon souffle. Je fermai les yeux, seule dans ma tente avec la personne que j’aimais le plus au monde, et je me sentis plus près de la paix que je ne l’avais été depuis des années.
Je savais que cela passerait. Alors j’en profitai tant que ça durait.