Chapitre 431
« Ami ou ennemi, chacun connaît un homme différent. »
— Proverbe hélikéen
Le contenu de ma tente comptait parmi les rares luxes que je m’étais jamais permis. Le lit venait d’Orense, dont les charpentiers étaient réputés jusque dans le Principat. Pliable en deux pour le transport, il n’avait pourtant rien à voir avec les couchettes réglementaires des Légions de la Terreur. Assez grand pour deux, il était surmonté d’un bon matelas de laine : les lits de plumes étaient encore bien trop mous à mon goût, et j’avais du mal à m’y endormir. Deux braseros enchantés et des lanternes à magelumière assuraient le chauffage et l’éclairage, tandis qu’une petite table sculptée, flanquée d’une boîte-bibliothèque et de quelques coffres, accueillait mes effets personnels. Une lourde tenture cousue au plafond séparait cette partie de la tente du reste, où je recevais les visiteurs.
Le vaste bureau, taillé dans du cèdre d’Ashur frappé deux fois par la foudre selon mes indications précises, avait été la grande dépense, mais chaque sou en avait valu la peine. C’était Akua qui m’avait parlé des vertus purificatrices et curatives des cèdres poussant à l’ombre du mont Tyro, où les écoles de guérisseurs-mages d’Ashur avaient été fondées des siècles auparavant. Masego avait ajouté qu’un coup de foudre faisait remonter ces propriétés à la surface, et les gens de Vivienne, dans les Cités libres, avaient trouvé chez un courtier de Mercantis du cèdre frappé deux fois. Quelle que fût la magie à l’œuvre, assise à ce bureau, ma jambe ne me faisait jamais souffrir, quelle que soit la durée de mon travail, et je me fatiguais nettement moins vite.
Le siège derrière était tout naturellement le même fauteuil scandaleusement confortable que j’avais dérobé à un Comte de l’Été durant la campagne d’Arcadie, mon éternel favori. De l’autre côté, deux sièges moins confortables, mais joliment sculptés — des têtes de lions rugissants en guise d’accoudoirs —, envoyés par Vivienne, lui faisaient écho. Mon bureau personnel n’occupait toutefois qu’une partie de la grande tente : il était devenu inévitable que je doive régulièrement « recevoir » des gens qui s’attendaient au luxe même en temps de guerre. La première table de bois dont je m’étais servie avait été fendue de part en part lors de la quatrième ou cinquième tentative d’assassinat de l’hiver dernier — impossible de me rappeler laquelle, elles avaient fini par se fondre dans un même souvenir désagréable —, et la suivante n’avait tenu que deux mois avant que je n’y enfonce la tête du Seigneur Bandit. Mais cette dernière déconvenue avait tant amusé l’Archer qu’elle m’en avait sculpté une elle-même.
À mes yeux, cette longue pièce de chêne était de loin le plus bel objet que je possédais. Bien qu’elle fût grossièrement rectangulaire et que son plateau ne fût encore qu’à moitié poli, Indrani avait dû consacrer une cinquantaine d’heures aux sculptures qui l’ornaient. Quatre pattes pareilles à des serpents s’enroulaient vers le haut, leurs gueules béantes prêtes à engloutir des légionnaires, comme cela s’était réellement produit quand Akua avait déchaîné des démons contre la Quinzième avant la Bataille de Marchford. Puis l’Archer avait sculpté des scènes au gré de sa fantaisie, sans rime ni raison. Le combat de Woe contre la Princesse du Zénith jouxtait une représentation du duel tiré de la Geste de la mort de Lothian, qu’elle aimait tant ; les derniers instants de la splendide évasion de Larat se trouvaient coincés entre le dernier souffle du Royaume de Sephirah et la vue de Lake depuis sa taverne préférée de Laure.
Elle n’était pas terminée — peut-être les deux tiers des côtés avaient-ils été sculptés, et le bois du plateau était encore en préparation pour ses propres motifs —, mais c’était déjà l’un de mes biens les plus précieux. Mes officiers et mes alliés avaient vite compris qu’Indrani ajoutait quelques sculptures chaque fois qu’elle passait par notre camp. Ils en avaient fait un divertissement : trouver un prétexte pour venir dans ma tente, puis repérer les dernières nouveautés. Le Premier Prince m’avait envoyé en cadeau dix sièges rembourrés assortis, en chêne ; leur facture délicate devait valoir une fortune, mais l’or ne pouvait acheter ce que représentait le fait qu’une personne aussi agitée que l’Archer ait consacré tant d’heures à fabriquer un meuble pour moi.
La tente était bien sûr ornée d’autres éléments. De lourdes tapisseries, tissées à la callowanaise — dans le style de Hedges, pour être exacte, car leur épaisseur retenait mieux la chaleur en hiver —, pendaient aux parois. Celles de mon peuple ne représentaient généralement que trois choses : la chasse, le Livre de Toutes Choses et la guerre. Comme la chasse et les Dieux d’en Haut m’attiraient peu, mais que j’avais quelques guerres à mon actif, j’avais choisi ce dernier thème, auquel j’avais assorti les grandes cartes commandées. Des cartes plus modestes représentaient les fronts de Cleves et du Col de Crépuscule, et de plus grandes le Principat de Hainaut et le Royaume des morts. Des braseros, des lanternes à lutins et une longue commode — qui servait surtout de débarras pour les piles de parchemins et de rouleaux, tout en abritant deux compartiments remplis de bouteilles de vin et d’alcools — complétaient le tout.
C’était un logis confortable, comme l’exigeait le temps considérable que j’y avais passé ces deux dernières années.
Je me levai à l’aube et pris mon petit-déjeuner à la table sculptée, engloutissant œufs et tranches de lard tout en lisant les rapports sur les dégâts causés par les troubles de la nuit. Akua était assise en face de moi ; nous partageâmes en silence une théière tandis que je fronçais les sourcils devant l’encre. La plupart des dégâts étaient superficiels, mais l’une des pierres de garde du camp de la Troisième Armée, là où les goules du Roi Mort avaient eu le plus de succès, s’était fissurée. Nous pouvions y remédier, mais l’artefact dont les goules s’étaient servies pour tenter de contaminer la pierre — une sorte de pointe d’obsidienne acérée qui empestait la sorcellerie — y était encore fiché. Il faudrait le détruire ou l’extraire. Le détruire améliorerait nos chances de réparer la pierre de garde ; pour l’extraire, il faudrait plutôt entailler la pierre, ce qui la ruinerait définitivement. En revanche, si nous parvenions à découvrir ce qu’était cette pointe, nous pourrions préparer des contre-mesures avant sa prochaine utilisation.
Adjoint nous rejoignit juste au moment où je finissais de lire le rapport, avec son sens du timing toujours aussi fatalement impeccable, et prit place à table. Il déclina la tasse de thé qu’Akua lui proposa, comme ils savaient tous deux qu’il le ferait. Il détestait les mélanges de Nok, prétendant qu’ils donnaient à ses crocs un goût d’herbes pendant des jours. Jusqu’ici, Akua n’avait pas laissé passer une seule occasion de manœuvrer pour le contraindre à en boire une tasse malgré tout. Il suffisait de voir avec quel entrain l’ombre s’adonnait à ce petit jeu pour savoir à quel point ils s’entendaient, chaque jour. Mais ce matin-là, je ne leur laissai pas le temps de s’y mettre.
« Qu’en pensez-vous ? » demandai-je.
« Seule la pierre de garde contre la scrutation a été touchée, répondit Hakram d’un ton calme. C’est la moins importante des trois. Taillons-la, envoyons la pointe au Beffroi et faisons pression sur l’Arsenal pour qu’il nous en expédie une nouvelle au plus vite. »
Je tournai les yeux vers Akua.
« Détruisons la pointe, répondit la femme à la peau sombre. Une pierre de garde détruite nous coûte plus que quelques semaines ou quelques mois d’exposition : il faut aussi compter les heures nécessaires pour réaligner le réseau avec la pierre de remplacement. Les mages compétents pourraient employer ce temps à répondre aux menaces actuelles ou à se préparer à celles qui nous attendent. »
« Le Roi Mort pensait manifestement pouvoir neutraliser tout notre réseau de garde avec cette pointe, Dame Akua, fit remarquer Hakram. Si nous ne découvrons pas la nature de la menace, il pourrait bien y parvenir la prochaine fois qu’on l’utilisera contre nous. »
« Le Roi Mort a accumulé des millénaires de ruses et d’outils qu’il peut déployer à sa guise, Seigneur Adjoint, répliqua Akua. Nous ne pouvons pas, et ne devrions pas, chercher à parer chaque coup avec une dague conçue exprès. Mieux vaudrait renforcer la sécurité autour de nos pierres de garde et consacrer nos efforts à nos propres innovations. »
« Nos innovations reposent sur la sorcellerie jaquinite et trismégistane, gronda Adjoint. L’une a été forgée dans l’ombre du Roi Mort, et il est le fondateur de l’autre. Autant essayer de noyer un requin. »
« Aussi puissant soit-il en sorcellerie, le Roi de la Mort n’en reste pas moins un mage à lui seul, argumenta l’ombre. Il peut s’entourer d’auxiliaires et acquérir le savoir d’autrui, mais il est fort improbable que sa maîtrise du Don soit si supérieure qu’elle éclipse toutes les avancées de l’Arsenal. »
Je tapotai la table du bout des doigts, réfléchissant en silence. À travers un désaccord tactique somme toute mineur, tous deux incarnaient les deux grands courants de pensée parmi les stratèges de la Grande Alliance. Une école, dont les principales figures étaient la princesse Rozala Malanza et le prince Otto Reitzenberg, soutenait que l’Alliance devait mener une guerre agressive à l’échelle tactique, mais défensive à l’échelle stratégique. Des lignes défensives stables et des sorties régulières devaient servir à user les forces de Keter en Procer, tandis que l’Empire toujours ténébreux tenait Serolen et lançait des raids dans les tunnels nains, derrière les lignes ennemies. L’objectif était d’affaiblir le Roi Mort jusqu’à ce que l’Arsenal crée des armes capables de renverser le cours de la guerre, ou qu’une occasion stratégique de frapper Keter se présente. L’augmentation constante du nombre de Nommés dans nos rangs avait récemment rejoint les arguments avancés. La défense était leur credo, jusqu’à ce que nous prenions la tête du Roi de la Mort dans son propre siège de pouvoir.
L’autre école de pensée, qui comptait le prince Klaus Papenheim et le seigneur Yannu Marave parmi ses principaux défenseurs, prônait au contraire une guerre entièrement offensive. Selon ses tenants, la Grande Alliance approcherait bientôt du sommet de sa capacité à faire la guerre ; si elle ne portait pas de coups décisifs avant d’avoir épuisé ses forces, elle s’engagerait dans une spirale mortelle. La doctrine commencerait par la reconquête du nord de Procer au moyen d’une offensive sur trois axes, suivie d’un hiver de préparatifs, puis d’une offensive conjointe sur tous les fronts contre le Royaume des morts, pendant que l’Empire toujours ténébreux sortirait de Serolen. Forts d’un nombre suffisant de victoires, nous pourrions négocier un soutien militaire ouvert des nains et leur offrir une voie directe vers Keter, tandis que les armées de l’Horreur Cachée seraient retenues dans quatre campagnes distinctes, aux quatre coins de son royaume. Il existait une demi-douzaine d’autres variantes de ces offensives, dont certaines n’impliquaient même pas le Royaume d’En dessous, mais toutes avaient en commun de prôner la guerre offensive.
Akua, je le savais, penchait nettement en faveur de l’école défensive. Comme la plupart des nobles praesiens, elle estimait toujours que les mages jouaient le rôle le plus important dans la guerre et avait tendance à penser que les Nommés étaient mieux placés pour créer la percée décisive qui assurerait la victoire contre Keter, dans une étude ou sur le champ de bataille. Les préférences de Hakram étaient moins tranchées, mais ses sympathies allaient davantage à l’école offensive, pour de bonnes raisons. Akua était loin d’être mal informée, mais elle ne mesurait pas aussi bien que mon second la fragilité réelle de la Grande Alliance. La guerre contre Keter pesait sur toute la coalition, mais surtout sur Procer : les impôts élevés, les réquisitions fréquentes et les restrictions commerciales durables provoquaient une agitation croissante. Et cela sans même parler des vagues de réfugiés qu’il fallait installer ; leur accueil généreux tournait vite à l’aigre dès que la nourriture ou l’espace venait à manquer, et la nature humaine suivait son cours habituel vers la laideur. Hakram avait tendance à privilégier les approches agressives, notamment le fait de se préparer à mener la guerre maintenant, car il ignorait combien de temps nous pourrions encore la soutenir.
Pour ma part, je penchais plutôt vers l’école offensive, mais dans certaines limites. Le Principat de Hainaut et les derniers tronçons du Col de Crépuscule devaient être entièrement reconquis, puis il fallait établir une véritable ligne défensive sur toutes les côtes, capable d’empêcher une invasion massive des morts. Ce n’est qu’ensuite qu’on pourrait envisager de nouvelles campagnes offensives. Cordelia Hasenbach était du même avis, au moins pour la reconquête de Hainaut ; elle était moins enthousiaste à l’idée de reprendre le Col, après que Neshamah eut transformé ses dernières forteresses en repaire de cauchemars. Quoi qu’il en soit, nous étions d’accord toutes les deux, et le Pèlerin Gris ne s’opposait pas à nous : une offensive estivale dans le nord de Hainaut était donc certaine, à moins qu’un désastre ne survienne d’ici là.
Comme cela avait failli arriver, avec cette peste implantée. Nos intentions n’étaient ni inattendues ni passées inaperçues.
« Vous avez autre chose à ajouter ? » finis-je par demander.
« Nos armées partiront vers le nord, vers les forteresses protégées de la ligne défensive, répondit Hakram. Nous pouvons nous permettre cette période de vulnérabilité pendant le remplacement de la pierre. »
« Élargir le répertoire rituel de nos cadres de mages serait un emploi plus efficace de leur temps, et les gains possibles en détruisant la pierre de garde sont limités, répondit Akua avec calme. »
J’acquiesçai sèchement et retirai mes doigts de la table. Pour l’instant, la protection contre la scrutation était défaillante, mais pas complètement brisée. Il ne fallait donc pas laisser traîner la décision, sans pour autant devoir la prendre sur-le-champ.
« Je trancherai d’ici la Cloche du Soir, dis-je. Hakram, qu’as-tu pour moi ? »
« Tu avais l’intention de parler avec les soldats et les officiers de la formation d’assaut, me rappela l’orc. On peut les rassembler en une demi-heure. Les rapports arriveront par le réseau de scrutation de l’Alliance à la Cloche de Midi, dont celui de Vivienne. Dame Aquiline et Seigneur Razin demandent audience, tout comme le Chevalier Blanc. »
Il marqua une pause.
« Nestor Ikaroi, du Secrétariat, est également arrivé dans la nuit, ajouta-t-il. Avec ses scribes habituels. Il demande audience lui aussi et dit avoir été chargé d’une correspondance diplomatique à votre intention. »
Je haussai un sourcil. Je ne demandai pas de qui venait cette correspondance — s’il l’avait su, il me l’aurait dit —, mais ma curiosité n’en était pas moins piquée.
« J’ai aussi les habituels résumés des mesures disciplinaires et des affectations de la Troisième Armée à examiner, poursuivit Hakram, passant à des questions plus ordinaires. Ainsi que des propositions pour les rondes et les tours de garde du mois prochain. »
Je ne pouvais confier ces derniers parchemins à personne d’autre : sans mon autorité, les propositions se heurteraient à la résistance de notre assemblage tapageur de capitaines procerans, levantins et callowans. Il faudrait de toute façon les relire, pour vérifier que personne n’avait de nouveau tenté de favoriser les siens. Mais les premiers…
« Tu n’as plus besoin de m’apporter les résumés de la Troisième Armée, grognai-je. Le Tribun Abigail n’a pas besoin que je lui surveille le moindre geste. »
Il jeta un regard pensif à Akua, dont le visage était aussi serein qu’un étang tandis qu’elle buvait son thé. Quand il reporta les yeux sur moi, je ne pris pas la peine de dissimuler mon agacement ; il claqua ses crocs en signe d’excuse.
« Je doute qu’elle soit d’accord si on le lui demandait, répondit Adjoint. Je m’en chargerai quand même. »
Je fredonnai en sirotant pensivement ma tasse.
« Fais d’abord venir le secrétaire Nestor, décidai-je. »
Le Sang pouvait attendre ; ça lui ferait du bien. Et quand Hanno passerait pour notre conversation, je préférerais l’avoir avec un verre à la main. Après la Cloche de Midi, donc, ce qui n’était de toute façon pas une mauvaise idée. Le Chevalier Blanc ne recevait pas les rapports comme moi — il dépendait du Premier Prince pour les informations de cette ampleur —, mais il correspondait avec quantité de Héros qui, comme les Héros en avaient l’habitude, découvraient toutes sortes de secrets. Ce qu’il apprenait était souvent à peine plus que des ragots, mais il arrivait qu’un trésor se cache parmi les scories. Akua prit congé sans qu’il soit nécessaire de le lui demander et partit organiser les réparations des dégâts mineurs sur les pierres de garde. Le mage supérieur Dastardly restait le mage le plus gradé de la Troisième Armée, mais il était soumis à l’autorité d’Akua, commandante officieuse des cadres de mages de notre coalition. Les magiciens procerans comme les lieurs levantins — du moins ceux qu’Abigail n’avait pas massacrés comme des agneaux — recevaient également ses ordres, dans certaines limites.
Je savais par expérience que le secrétaire Nestor Ikaroi serait éveillé même à cette heure : les askretis delosiens dormaient à peine, même à un âge avancé. Je devais avouer que j’appréciais beaucoup cet homme. Il était poli, utile, et son dévouement à la consignation fidèle de l’histoire frôlait le principe moral. Aussi l’accueillis-je avec un sourire quand Hakram le fit entrer dans la tente. Je me levai à demi du bureau où je m’étais installée entre-temps, puis l’invitai à s’asseoir en face de moi. Il s’exécuta après une légère révérence, dont la faible amplitude rappelait son rang élevé à Delos autant que les deux bandes tatouées sur chacune de ses joues. Une noire et une bleue : traditionnellement, le rang le plus élevé qu’on pouvait atteindre au Secrétariat.
« Reine Catherine, me salua-t-il. Je vous remercie de m’accorder audience, et plus encore de l’avoir fait si promptement. »
La longue chevelure blanche d’Ikaroi était attachée en une queue-de-cheval soignée, et sa toilette était impeccable malgré l’heure matinale. Il se retourna pour faire signe à un scribe qui l’accompagnait d’approcher. Celui-ci tendit un étui à rouleaux au secrétaire, qui le passa à Hakram. Depuis la dernière fois qu’un membre des Cités libres avait essayé de me remettre quelque chose en main propre — une tentative d’assassinat —, cette marque de savoir-vivre avait fini par me plaire.
« Le Secrétariat s’est révélé un bon ami, sinon un allié à part entière, répondis-je. C’est un plaisir de vous rendre cette courtoisie. »
Je jetai un regard à l’étui que l’Adjoint tenait sans l’avoir ouvert.
« Cette fois, nous ne sommes donc pas censés parler de la liste de questions, ajoutai-je. »
« En vérité, le Secrétariat m’a également transmis une liste de demandes de renseignements et m’a donné des fonds, précisa l’homme aux yeux bleus. »
Voilà qui était une bonne nouvelle. La machine de guerre de la Grande Alliance avait toujours faim d’or.
« Il y a quelque chose d’intéressant ? » demandai-je sans y attacher d’importance.
« La secrétaire Thais cherche toujours à prouver ses théories sur l’origine du Printemps stygien ; elle demande donc le point de vue d’une personne présente à la signature de la Paix violette, répondit-il. »
Je reniflai. La secrétaire Thais restait convaincue qu’un traité secret avait été conclu entre Nicae et Stygie en plus de l’accord de paix officiellement consigné, et que ce secret avait précisément permis au Magistère d’attaquer Delos et Atalante avec agressivité quelques siècles plus tôt. Rien n’avait encore laissé entrevoir la moindre exactitude historique dans cette théorie, mais si la vieille femme voulait dépenser une fortune pour qu’on lui prouve qu’elle avait tort, je n’y voyais pas d’inconvénient.
« Une question sur l’histoire de Callow également, pour les Annales, reprit Nestor Ikaroi. Il s’agit de déterminer si la reine Yolanda la Sévère était une méchante au sens métaphysique, ou seulement au sens politique. »
Je fredonnai, pensive.
« À vrai dire, j’aimerais bien le savoir aussi, avouai-je. »
Les historiens callowans débattaient encore de nos jours pour savoir si Yolanda la Scélérate avait vraiment été une des méchantes d’en Bas ou si elle était simplement née en Procer et profondément détestée. Je ne m’en étais jamais souciée outre mesure. C’était de l’histoire ancienne, et pas le genre de chose qui me concernait. En revanche, si elle avait vraiment été une Nommée méchante, cela signifiait qu’il existait un précédent : la Reine de Callow avait régné plus de dix ans. Je n’avais pas particulièrement envie qu’on me compare à celle qu’un texte décrivait comme « à peine plus populaire que la peste », mais cela pourrait servir de fondement à un argument juridique. Il donnerait à mon règne un peu plus de légitimité que celle d’une cheffe de guerre victorieuse. Ce n’était plus vraiment un problème pour moi, ces derniers temps — sauf si je me mettais à perdre des batailles —, mais si je ne voulais pas que Vivienne ou ses successeurs se retrouvent à mener une guerre civile dans vingt ans, il nous faudrait de meilleurs arguments que la force brute et un chapeau élégant.
« Les tarifs habituels, vous connaissez la chanson. Je parlerai au Chevalier Blanc plus tard dans la soirée ; je verrai quand cela pourra se faire, dis-je à Nestor. La liste ? »
« Timo, voulez-vous bien ? demanda le vieil homme. »
Le jeune scribe tendit un parchemin soigneusement plié à Hakram. D’ordinaire, le Secrétariat n’envoyait que dix questions à la fois ; d’après les Jacks, ce nombre faisait l’objet de grandes manœuvres politiques internes entre les hautes sphères de leur classe dirigeante bureaucratique. Toute cette affaire avait commencé au début de la première offensive en Hainaut, quand Hanno avait proposé au cours d’une conversation anodine d’utiliser son aspect de Rappel pour éclaircir une question sur la taille des armées lors de la Bataille de Lerna, telle qu’elle était consignée dans les Annales. Les askretis s’étaient emballés devant cette ressource potentielle : avoir accès aux souvenirs de milliers de Héros sur plusieurs siècles. Le Secrétariat avait même déposé une demande officielle auprès de la Grande Alliance pour consulter le Chevalier Blanc sur des questions historiques, avant que Cordelia ne leur explique à contrecœur que l’Épée du Jugement n’était pas à elle pour la « prêter ».
Ils s’étaient donc adressés directement à Hanno, qui, en parfait nigaud, aurait répondu à leurs questions dès qu’il en aurait eu le temps, sans y penser davantage. Dieux, les Héros… On voyait bien que la plupart n’avaient jamais eu à gérer un trésor, encore moins à financer une guerre. J’en avais donc parlé en privé avec lui, et nous avions convenu de tarifs raisonnables pour que le Secrétariat profite d’une occasion qui ne se présenterait peut-être plus jamais. La plus grande partie de l’or allait dans les coffres de la Grande Alliance, parce que Hanno était Hanno, mais j’avais insisté pour qu’il en garde une part, même s’il finissait par la dépenser pour d’autres. À présent, les Delosiens m’apportaient généralement leurs questions, car j’étais souvent plus facile à trouver ; curieusement, il semblait préférer cette organisation. Hakram posa le parchemin portant les questions sur ma commode, puis revint me tendre l’étui de cuir après l’avoir minutieusement inspecté.
« Vous savez ce qu’il contient, par hasard ? demandai-je au Delosien. »
« J’ai mes soupçons, secrétaire Nestor répondit-il, mais ne peux en être certain. Je sais seulement que la générale Basilia vous l’a destiné. »
Oui, je m’étais doutée que cela venait d’elle. L’ancienne générale préférée de Kairos Theodosian était sans doute ce qui se rapprochait le plus d’une alliée pour moi — et pour la Grande Alliance dans son ensemble — dans les Cités libres, aussi triste que cela fût à dire. Je brisai le sceau et sortis le rouleau, que je déroulai avec précaution. Les politesses étaient laconiques, mais bien présentes, suivies de quelques phrases factuelles sur ses dernières victoires sur le terrain. Ce qui retint mon attention venait juste après.
« Stygie s’en mêle, résumai-je. Une patrouille hélikéenne a surpris des gens du Magistère en train de charger des chariots d’armes sur un navire dont le capitaine faisait route vers Nicae. »
Le secrétaire Nestor inclina la tête, sans paraître surpris.
« Le Secrétariat pense que le Magistère cherche à prolonger la guerre autant que possible, dit le vieil homme. Tant que le Basileus Leo tient la ville et que la Stratège Zenobia tient la campagne, Nicae reste divisée. Il en va de même pour les campagnes de la générale Basilia en territoire penthésien. Nos archivistes-oracles estiment que les Stygien ne gêneront pas le transport des provisions tant qu’aucune victoire décisive n’aura été remportée, mais qu’ils commenceront aussitôt à le saboter si la générale Basilia parvient à imposer une telle confrontation. »
Ce qu’elle n’avait pas réussi à faire, et ne réussirait probablement pas. L’Exarque Prodocius tenait toujours le trône qu’il avait gagné en étant le dernier pantin encore debout, mais son autorité ne dépassait guère les murs de Penthes. Nombre de villes et de cités tributaires l’avaient déclaré usurpateur et incapable — par indignation sincère ou parce qu’elles risquaient fort d’être mises à sac par Héliké si elles ne le faisaient pas. Pourtant, son emprise sur la cité-État elle-même et quelques forteresses clés n’avait pas vacillé. Malicia le soutenait, si l’on en croyait les rumeurs selon lesquelles des « diplomates » sorciers avaient rejoint sa cour, mais cet homme n’était pas un parfait imbécile, malgré son statut de pion. L’armée de la générale Basilia avait balayé toutes les armées penthésiennes envoyées à sa rencontre et pris des murailles secondaires, mais Héliké ne possédait ni engins de siège ni mages capables de prendre la ville de Penthes. L’Exarque resterait retranché derrière ses hautes murailles avec ce qui lui restait d’armée, dans l’espoir de faire durer la situation jusqu’à ce que Basilia renonce.
« Certains pourraient considérer comme un acte de guerre une ingérence de Stygie dans une ligne d’approvisionnement qui traverse le territoire de Delos, dis-je d’un ton léger. »
« Le Magistère n’a rien fait de tel, répondit sereinement le secrétaire Nestor. Le pire qu’on puisse lui reprocher, ce sont des paroles. »
Je compris ce qu’il ne disait pas. Les mages avaient prononcé certaines paroles ; le Secrétariat acceptait donc de les rapporter aussi, transmettant tacitement des renseignements à la Grande Alliance par mon intermédiaire. Mais il ne voulait pas aller plus loin, à moins que Stygie ne fasse le premier pas ; leur précieuse neutralité restait intacte. Ils auraient pu s’adresser directement au Premier Prince, mais en passant par moi, ils pouvaient mieux prétendre avoir gardé une approche impartiale : la générale Basilia m’envoyait déjà des informations, et les relations ouvertement hostiles de Callow avec l’Impératrice de l’Effroi Malicia signifiaient que je pouvais légitimement m’intéresser à cette guerre. Ils n’aident pas une étrangère contre la Ligue, pensai-je avec ironie, ils aident une quasi-alliée d’Héliké contre une quasi-alliée de Stygie. En prenant quelques détours et en avançant des justifications tortueuses, bien sûr.
« On pourrait croire que Malicia déconseillerait les ambitions de Stygie, vu la guerre civile qu’elle mène, me plaignis-je. Mais rien n’est jamais aussi simple, n’est-ce pas ? »
« L’Impératrice de l’Effroi Sepulcrale n’a pas réussi à rallier davantage de soutien que lors de la première vague, dit le vieil homme en haussant les épaules. Elle représente une menace, c’est certain, mais malgré ses habiles manœuvres, elle n’a pas vaincu les Légions. »
« La partie qui se bat encore pour la Tour, en tout cas, répondis-je sans chercher à dissimuler mon plaisir. »
Malicia avait bien capturé les vieux loyalistes rebelles de Noir qui avaient refusé de plier le genou, et en avait même crucifié quelques-uns. Mais elle avait sous-estimé la popularité de mon père auprès des soldats ordinaires, ainsi que le mauvais accueil que les officiers verts réserveraient à la révélation de son contrôle mental sorcier. Près de la moitié des anciennes Légions en exil avaient déserté son service à la première occasion. Quelques-uns avaient rejoint les armées de Sepulcrale, mais la plupart avaient soit déposé les armes, soit rejoint le camp toujours plus vaste des soldats mécontents, à la lisière de l’Étendue Verte. Le Haut Siège de Sepulcrale — autrefois Haute Dame Abreha Mirembe —, Aksum, l’avait suivie dans la rébellion, et Nok s’était également rallié à elle ; pourtant, la plus grande partie de Praes restait aux mains de Malicia.
Elle n’avait toutefois pas réussi à déloger Sepulcrale, malgré les meilleurs efforts du maréchal Nim. Et savoir que la Grande Alliance avait entamé des négociations avec la rivale qui prétendait au trône de la Tour aurait dû la dissuader de nous provoquer, même par l’intermédiaire de ses alliés. Manifestement, ce n’était pas le cas. Si seulement Noir sortait de sa cachette — ou reconnaissait être derrière l’Impératrice de l’Effroi Sepulcrale, comme beaucoup le soupçonnaient —, on pourrait mettre fin à tout ce nid de serpents. Mais, pour une raison ou une autre, il n’avait toujours pas abattu ses cartes.
« Les Praesi feront ce qu’ils ont toujours fait, déclara le secrétaire Nestor sans s’émouvoir. Delos n’a pas à s’en inquiéter. Mais, Reine Catherine, puis-je vous mettre en garde ? »
Mon regard s’aiguisa. Il ne prononçait pas ces mots à la légère.
« Je vous écoute, dis-je. »
« De sombres courants agitent Mercantis ces derniers temps, m’avertit le vieil homme. Des courants que même les yeux et les oreilles du Secrétariat ne parviennent pas tout à fait à déchiffrer. »
Je dissimulai mon inquiétude. La Cité des Marchandés et des Vendus était une bande de profiteurs méprisables, c’était indéniable, mais jusqu’ici, ils avaient su jusqu’où ils pouvaient aller pour faire du profit. Les richesses des banques et des seigneurs marchands de Mercantis avaient été essentielles pour empêcher l’industrie du Principat de s’effondrer sous le poids du commerce restreint et des lourds impôts. La cité-État était également presque aussi utile comme intermédiaire, capable de dénicher des matériaux et des objets rares pour l’Arsenal. Si elle se retournait contre nous à présent, le coup serait dévastateur. Mais j’avais du mal à croire que même ces seigneurs marchands réputés pour leur avidité puissent être aussi stupides. Que vaudrait leur or quand le Roi Mort serait à leurs portes ? Et s’ils faisaient pression sur nous aujourd’hui, ils devaient savoir qu’en cas de victoire, la fureur de la Grande Alliance serait terrible.
« Merci de m’avoir prévenue, dis-je d’un ton que je m’efforçai de garder calme. »
Il faudrait que je parle à Cordelia bientôt. Elle était la diplomate la plus éminente de la Grande Alliance, par son talent comme par son rang, et je restais stupéfaite qu’elle ait réussi à convaincre Atalante et Delos de laisser passer les armées hélikéennes et leur train de ravitaillement sur leur territoire. D’après les dernières nouvelles de Vivienne, le Premier Prince cherchait à rapprocher la Stratège Zenobia de la Grande Alliance sans pour autant irriter sa patronne actuelle, la générale Basilia. Elle aurait donc dû garder un œil sur la région. Si quelque chose tournait mal avec Mercantis, Hasenbach serait la première à en remarquer les signes, et sans doute celle qui devrait y remédier. Mais si Malicia était derrière tout cela, elle nous aurait provoqués deux fois : par l’interventionnisme croissant de Stygie et en s’attaquant à nos finances. Pour être franche, la Tour nous chercherait querelle. Si nous ne ripostions pas, elle n’en deviendrait que plus hardie, et cela ne pouvait être permis. D’un autre côté, pouvions-nous vraiment nous permettre d’envoyer une armée vers Praes ?
Il n’y avait pas de réponse facile, comme c’était souvent le cas avec l’Impératrice de l’Effroi Malicia.
« Je ne vous retiens pas davantage, Votre Majesté, dit le vieil askretis, qui se leva pour me faire une autre légère révérence. »
« C’est toujours un plaisir, secrétaire Nestor, répondis-je simplement. »
Je m’affalai sur mon siège après le départ du vieil homme et de son assistant. Et dire, songeai-je, que cette partie de ma journée était censée être la plus agréable. Adjoint se tenait silencieusement à mes côtés, tout près, sans chercher à me toucher.
« Très bien, soupirai-je en ouvrant les yeux. Apporte-moi ces listes, Hakram. Finissons-en avant qu’une autre catastrophe imminente ne pointe à l’horizon. »
Une chose à la fois. C’était faisable, si nous nous y prenions une chose à la fois.
Je me répétai que j’y croyais, me redressai et me mis au travail.