Chapitre 43
« Note : ces héros importuns survivent toujours quand on les jette du haut des falaises. Il faudra en construire de plus hautes en prévision de notre prochaine rencontre. »
— Extrait du journal de Malignant II, Empereur de l’Effroi
Il y avait quelque chose de morbide et de fascinant à regarder bouger la nouvelle main de Hakram.
Ses os à nu étaient aussi agiles que lorsqu’ils se dissimulaient sous la chair et les muscles de mon Adjoint, même s’ils étaient désormais animés par la nécromancie plutôt que par des moyens plus naturels. Il ne sentait rien par cette main squelettique, m’avait-il dit, mais il pouvait évaluer à peu près la pression qu’il exerçait sur un objet quand il le tenait. Je sentais les fils de magie qui la faisaient bouger selon sa volonté, je sentais comme ils s’enfonçaient dans son corps et se servaient de son âme pour alimenter l’enchantement. J’étais presque certaine de pouvoir attacher mes propres fils aux os pour les manipuler, si j’essayais, ce qui signifiait que n’importe quel nécromancien digne de ce nom pourrait probablement en faire autant. Ce n’était pas très inquiétant, puisque même des antihéros comme l’Épéiste Solitaire ne voudraient pas être surpris en compagnie de quelqu’un qui fréquentait les morts. Mais un jour, l’Héritière pourrait avoir l’idée de tenter quelque chose. Il faudrait que je demande à l’Apprenti s’il y avait moyen d’y remédier. Hakram me suivait de près tandis que nous avancions sur l’avenue principale du camp de la Quinzième, répondant distraitement aux saluts des légionnaires.
« Une compagnie entière, finis-je par soupirer. Et encore, ce n’est que ceux qu’on a rattrapés. »
Le grand orque grimaça. « C’est triste, le jour où l’on perd plus de légionnaires à cause des désertions qu’après une rencontre avec des Héros. »
Une fois la poussière retombée, Juniper avait posé sur mon bureau un rapport qui m’avait ôté de la bouche tout goût de victoire, aussi modeste fût-elle. Pendant que les soldats de la Commandante Hune empêchaient la ville de sombrer dans la révolte, près de deux compagnies de recrues callowanes avaient profité du chaos pour s’enfuir dans les campagnes. Nauk avait contenu la situation du mieux qu’il pouvait et ses patrouilles avaient réussi à rassembler près de la moitié des déserteurs dans un camp de prisonniers, mais les conséquences de ce fiasco tournaient au cauchemar logistique. Juniper et moi avions veillé à disperser mes compatriotes dans autant de lignes que possible afin d’éviter la formation de clans praesiens et callowans dans les rangs. Cette mesure avait lamentablement échoué et la moitié des lignes de la kabili de Nauk comptaient désormais un ou deux recrues en moins, nous condamnant à un interminable cauchemar de transferts pour combler les trous. Réorganiser nos rangs et les unités les plus élémentaires juste avant d’entrer sur un théâtre de guerre actif avait mis Juniper et moi d’humeur sombre : nous ne pouvions pas nous éterniser à Summerholm, mais nous ne pouvions pas non plus aller nous frotter aux rebelles à moitié préparés.
Les dernières nouvelles annonçaient que les Lances d’Argent s’enfonçaient dans les lignes de ravitaillement de la Générale Istrid, jusqu’à ce que Capitaine et les Gardes Noirs les en chassent. La Comtesse Marchford avait intensifié les escarmouches sur tout le front, envoyant des bandes de conscrits paysans à peine armés incendier les champs entre Vale et les Légions de la Terreur, afin de priver la Générale Sacker de fourrage lorsqu’elle avancerait. L’Empire ne perdait pas, loin de là — si la Comtesse avait jugé bon de brûler certaines des meilleures terres agricoles de Callow, cela prouvait même le contraire —, mais il ne gagnait pas non plus. Et plus les rebelles resteraient en liberté, plus les rumeurs de révolte se répandraient. Noir le savait mieux que moi ; je ne comprenais donc pas pourquoi il n’avait pas encore retiré deux autres légions de la frontière pour prendre l’ennemi en tenaille. Il devait y avoir des enjeux qui m’échappaient. Quoi qu’il en soit, la Quinzième aurait dû entrer dans la bataille hier, et tous ces foutus déserteurs me faisaient perdre du temps. Le seul avantage que j’y voyais, c’était que toutes nos recrues callowanes qui avaient l’intention de filer l’avaient probablement déjà fait. Qu’un cinquième de mes compatriotes dans la Quinzième ait tenté de disparaître dans la nature à la première occasion était exaspérant, mais, d’une certaine manière, j’aurais dû m’y attendre. La grande majorité des déserteurs étaient des recrues du gibet, des criminels à qui l’on avait laissé le choix entre la corde et cinq ans de service dans les Légions.
Ce qui signifiait aussi qu’une centaine de criminels endurcis, formés à l’art de la guerre par les Légions, couraient librement dans l’ouest de Callow. Mais, pour l’instant, ce n’était pas mon problème. C’était au Général Afolabi de maintenir la région à flot après notre départ pour le front, et je lui souhaitais bonne chance. Depuis quelques jours, il laissait entendre que la présence de la Quinzième à Summerholm perturbait l’ordre civil. Il n’avait pas tort, mais cela m’agaçait tout de même qu’après l’avoir tiré du pétrin, ce Soninke cherche à me mettre à la porte. Juniper m’avait prévenue qu’en me montrant aussi autoritaire, je ne me ferais aucun ami. Tant pis. S’il ne pouvait pas supporter que je prenne les choses en main pour mettre fin au chaos qu’il avait laissé s’installer, j’aurais probablement fini par me le mettre à dos tôt ou tard. De toute façon, il se trouvait tout en bas de l’échelle parmi les généraux de l’Empire : il était le plus jeune d’entre eux et l’un des moins dignes de confiance aux yeux de la Tour.
« C’est risqué, Catherine, gronda mon Adjoint. Je ne nie pas que, si ça marche, ils seront utiles, mais si ça échoue… »
« Ça nuira à ma crédibilité auprès des rangs, reconnus-je avec amertume. »
Mon âge avait étonnamment peu posé problème pour faire respecter mon autorité. J’imaginais que je devais en remercier les siècles de jeunes Héros et méchants à la tête d’armées. En outre, d’après le recensement que j’avais fait réaliser, pas un seul de mes légionnaires n’avait plus de vingt-cinq ans. Ce qui était troublant en soi. Pas tellement parce que je n’avais aucun vétéran pour me conseiller, même si Juniper m’avait confié ses réserves à ce sujet, mais parce que, si j’avais pu choisir la composition actuelle de mes troupes, c’est bien ainsi que je l’aurais fait. Ce ne serait pas la dernière guerre à laquelle je prendrais part, et avoir le noyau de la Quinzième à mes côtés depuis le début de ma carrière ne ferait que les inciter à suivre mes ordres plutôt que ceux de la Tour, le moment venu. Encore une fois, Noir le savait. Et pourtant, il avait organisé les choses ainsi. Mieux encore, près de la moitié de mes soldats venaient de Callow. Mon maître me facilitait la tâche. Beaucoup trop.
À vrai dire, il croyait fermement qu’il fallait me handicaper pour m’apprendre à résoudre les problèmes en position de faiblesse. Alors, quel est ton jeu, ô mon maître ? Inutile d’y réfléchir trop longtemps pour le moment. L’esprit de Noir était un labyrinthe de ruse cruelle, même dans ses meilleurs jours. Et puis, malgré tous les atouts que j’avais en main, je n’avais pas encore gagné la confiance des simples soldats de la Quinzième. Mon âge et mon manque d’expérience ne divisaient peut-être pas les troupes, mais mes origines, elles, le faisaient certainement. Même un Nom et l’enseignement d’une Calamité ne pouvaient m’emmener bien loin. Si je me plantais, si je commettais une erreur flagrante qu’on pouvait attribuer à mes sympathies callowanes… Cette inquiétude avait fait du choix du sort à réserver aux cent déserteurs emprisonnés une vraie épine dans mon flanc. Juniper avait proposé de les crucifier jusqu’au dernier et de les exposer sur les remparts de Summerholm pour avertir les prochains candidats, mais cela ne résoudrait rien.
Pour être honnête, j’étais aussi beaucoup moins encline que ma Légate à l’idée d’ordonner sans sourciller la mort atroce d’une centaine de personnes. Et pourtant, je ne pouvais pas simplement les réintégrer aux rangs. Rien ne garantissait qu’ils ne s’enfuiraient pas de nouveau à la première occasion, et ils auraient provoqué une mutinerie si on les avait laissés s’en tirer sans punition. Après tout, ne pas vouloir les voir mourir dans d’atroces souffrances pendant plusieurs jours ne signifiait pas vouloir les laisser s’en tirer à bon compte. Je n’éprouvais guère de sympathie pour ces salauds : pendant que le reste de mes soldats faisait son travail et mourait au combat, eux avaient tenté de fuir. Leur lâcheté me révulsait, quelles qu’aient été les circonstances de leur enrôlement.
J’étais toujours d’une humeur exécrable lorsque nous arrivâmes dans la clairière où les déserteurs avaient été rassemblés de force, agenouillés et entourés de légionnaires loyaux deux fois plus nombreux qu’eux. On les avait bien sûr désarmés et dépouillés de leurs armures. Inutile de prendre des risques. Je passai devant eux pour rejoindre la caisse en bois que mon Adjoint avait installée en prévision de mon discours. Nous ignorâmes tous les deux les murmures de « Main-Morte » qui se répandaient dès que les gens reconnaissaient Hakram. L’orque s’était fait une certaine réputation en survivant à un combat contre non pas un, mais deux Héros, et en n’y perdant qu’une main. Je grimpai sur la caisse, trouvant cela absurde, mais parfaitement consciente que certains prisonniers, même à genoux, m’arrivaient au menton.
« Silence ! ordonnai-je, et les murmures s’éteignirent aussitôt. »
Je résistai à l’envie de me racler la gorge et pris une profonde inspiration. La leçon de Noir sur la façon de projeter ma voix pour qu’elle porte loin sans avoir à crier m’avait paru affectée, mais j’étais ravie de l’avoir suivie.
« Des tribunaux militaires se sont réunis hier soir et ont rendu leur verdict, annonçai-je. »
Il était étrange de se tenir devant plus de deux cents personnes vêtues d’armures de plates, drapée dans la cape sombre que mon maître m’avait offerte. Je me sentais comme une imposture, comme si tout le monde aurait dû voir que je ne cessais d’improviser, mais mon regard balaya les prisonniers et je ne vis que de la peur sur leurs visages. Cela avait quelque chose de sombrement satisfaisant, même si ce sentiment me troublait.
« Pour désertion, haute trahison et abandon de poste en temps de guerre, vous avez tous été condamnés à mort, déclarai-je. »
Quelques cris de consternation s’élevèrent et certains prisonniers tentèrent de se relever. Mon sang ne fit qu’un tour.
« Asseyez-vous, bon sang ! » lançai-je d’une Voix d’acier.
Comme frappés par un coup, les déserteurs retombèrent à terre. Plusieurs de mes légionnaires aussi, remarquai-je, mais comme ils n’étaient pas ceux à qui je m’adressais, l’effet de la Voix fut bien plus faible sur eux.
« On m’a conseillé de faire de vous un exemple, grondai-je. De vous mettre en croix, cent en tout, pour avertir les prochains imbéciles tentés de prendre la fuite. »
Je maîtrisai mon irritation et poussai un profond soupir.
« Mais ce serait du gâchis. Vous devez un service militaire à la Tour et j’entends bien le percevoir. »
De la confusion et un peu d’espoir, mais la plupart se montraient simplement méfiants. Ils attendaient que le couperet tombe. Et ils avaient bien raison. J’avais fini par comprendre que j’essayais de résoudre un problème callowan à la manière praesienne. Ce n’étaient pas les bons outils pour la tâche. Le royaume de Callow avait ses propres traditions militaires, bien au-delà des ordres de chevalerie désormais dissous. Elizabeth Alban, la Reine des Lames, mon héroïne d’enfance, avait un jour tenté d’envahir le Duché de Daoine, même si, à l’époque, il s’agissait encore d’un royaume indépendant. Sachant que la Garde ferait inévitablement un carnage des troupes qu’elle enverrait prendre ses places fortes, elle avait fondé une nouvelle division dans l’armée callowane : l’Espoir désespéré. Criminels, traîtres, déserteurs : elle avait enrôlé toute la lie de la société, les avait armés et les avait envoyés les premiers au massacre, à chaque occasion. « Faire accomplir au royaume ses plus hauts faits par ce qu’il a de pire », avait-elle déclaré, selon une formule passée à la postérité. Et me voilà, avec de rudes batailles devant moi et une compagnie entière de déserteurs. Le passé avait des leçons à nous offrir, pour peu qu’on accepte de regarder au bon endroit.
« À compter de ce matin, la compagnie de l’Espoir désespéré a été ajoutée aux registres de la Quinzième. Félicitations pour votre réintégration dans les Légions de la Terreur, annonçai-je. » Je marquai une pause, le regard parcourant la foule. « Je vois que certains d’entre vous se réjouissent. Effacez-moi ce sourire. Ne vous y trompez pas, déserteurs : ce n’est pas une grâce. Vous m’appartenez, désormais. »
Les mots me venaient facilement, sans même que j’aie à les chercher.
« Aux yeux de la loi, vous êtes tous des morts en sursis. La manière et le moment de votre mort sont à ma discrétion, et j’ai bien l’intention de me servir de vous jusqu’à l’épuisement avant de vous libérer. »
Je laissai un sourire dur étirer mes lèvres.
« Vos officiers seront praesiens, puisqu’ils se sont gardés de se déshonorer. Leur autorité sur vous est absolue : ils ont le pouvoir d’exécuter votre sentence à tout moment, pour toute raison qu’ils jugeront valable. »
Cela avait été le plus difficile à mettre en place. Évidemment, je ne pouvais pas faire appel à des officiers callowans, mais trouver des volontaires prêts à diriger des soldats susceptibles de leur planter un couteau dans les côtes à la première occasion avait été… délicat. Juniper avait finalement accepté que tout officier servant dans l’Espoir désespéré soit promu à l’issue d’une période de service déterminée. Mes légionnaires ne manquaient pas d’ambition, surtout ceux qui étaient passés par l’École de guerre. Il faudrait surveiller les choses pour que ce pouvoir sans précédent sur leurs hommes ne soit pas détourné, mais le mentionner à cet instant aurait nui à mes objectifs. Il fallait qu’ils aient peur. Pas qu’ils désespèrent. S’ils pensaient n’avoir plus rien à perdre, Dieu seul savait ce qu’ils feraient pour s’en sortir.
« Votre situation n’est cependant pas entièrement désespérée, poursuivis-je. Si vous accomplissez les années de service qui vous restent sans incident, vous serez libérés et votre casier sera effacé. »
Je toisai les prisonniers, sentant mon Nom frémir d’approbation sous ma peau.
« Vous voulez être libres ? Gagnez-le. »
Je laissai le silence qui suivit mes derniers mots peser un instant sur eux, puis soupirai.
« Rompez », conclus-je.
Les gardes s’attelèrent à reconduire les prisonniers dans leur camp séparé tandis que je descendais de ma caisse et prenais la main que me tendait Hakram. La vivante, parce que je n’allais pas toucher l’autre sans une sacrée bonne raison.
« Il va falloir nous dépêcher si nous ne voulons pas être en retard, me rappela mon Adjoint. »
« L’heure de vérité, hein ? grognai-je. »
Ça faisait un moment que je n’avais pas vu mon maître, de toute façon.
Il était parfaitement absurde de se tenir en armure complète près d’un bain à ciel ouvert de style miezan, mais pas autant que de voir une Calamité s’affairer dans les eaux froides en allumant des bougies.
Pas des bougies ordinaires, remarquai-je. C’étaient de petites figurines d’obsidienne sculptées et couvertes de runes ; elles brûlaient pourtant, alors que je ne voyais aucune mèche. J’allais presque interroger Masego, mais il observait son père travailler avec une attention soutenue : apparemment, il n’avait encore jamais tenté de sort de scrutation de cette espèce. Warlock avait profité de la présentation de notre rapport à Noir pour donner une leçon à son fils, ce qui était plutôt attentionné de sa part. Derrière moi, Hakram remuait avec nervosité, et son visage inhumain ne laissait rien passer. C’était une question de crocs, chez les orques : montrer la partie inférieure de leurs canines sans en dévoiler les pointes était apparemment un signe d’agitation. C’était du moins ce que Capitaine m’avait dit et, après toutes ces années passées à travailler avec des orques, je me disais qu’elle devait le savoir. Mon Adjoint n’avait jamais rencontré Noir en personne, même à Ater. Le fait de le voir maintenant, après que tout le palais comtal eut été réduit à un tas de ruines fumantes, ne devait pas arranger son état. Les quatre quartiers entourant le bastion occidental avaient connu le même sort, mais, heureusement, les légionnaires de Hune les avaient évacués à temps. Ce n’était pas tout, bien sûr : pour la plupart des orques, le Chevalier Noir était un personnage important. Une légende vivante, même, pour ceux qui étaient nés après la Conquête et les Réformes. J’imaginais que ce serait un peu comme si je pouvais rencontrer Eleonore Fairfax ou Jehan le Sage, s’ils étaient encore en vie.
« Cela suffira, annonça soudain Warlock en se relevant et en remettant sa robe en ordre. »
Je jetai un regard sceptique au cercle de bougies autour de l’eau.
« Je croyais que si la plupart des scrutations à double sens avaient ces petits cailloux au fond des bols, c’était pour créer un lien sympathique qui ancre le sort. Comment celui-ci fonctionne-t-il, au juste ? »
Le Soninke haussa un sourcil.
« Auriez-vous quelques jours devant vous pour que je vous donne une compréhension profane des effets sympathiques métaphysiques ? demanda-t-il d’un ton sec. »
« Probablement pas, admis-je. »
« Alors, contentez-vous de me croire sur parole », répondit l’homme mûr, toujours ridiculement beau. « Masego, as-tu mémorisé le motif ? »
« Le mécanisme d’échappement me semble un peu fragile, marmonna le garçon à lunettes. Il faudrait que je mette la formule par écrit pour comprendre comment ça marche vraiment, mais la reproduire ne devrait pas poser de problème. »
Warlock claqua la langue contre son palais.
« Qu’est-ce qu’on dit à propos de l’imitation aveugle, Masego ? » l’invita-t-il.
L’Apprenti leva les yeux au ciel. « La sorcellerie sans compréhension est une épée sans poignée, récita-t-il docilement. Je ne sais pas pourquoi tu tiens tant à cette maxime, Père. On ne te verrait pas mort en train d’utiliser une vraie épée. »
Warlock parut horrifié par cette idée. « Seuls les plébéiens tuent de leurs propres mains, affirma-t-il, avant de se rappeler un instant plus tard que Hakram et moi étions encore dans la pièce. Sans vouloir vous offenser », ajouta-t-il, sans chercher à rendre ses excuses particulièrement crédibles.
« Je le prends un peu mal, répondis-je franchement. »
Masego ricana. Son père m’ignora et agita la main en marmonnant. L’eau frémit, puis s’illumina d’une lueur surnaturelle. La silhouette de mon maître apparut à sa surface, assis près d’une table et — pourquoi cela ne m’étonnait-il pas ? — une coupe de vin à la main. Il n’était même pas encore midi ! Les habitudes de boisson praesiennes étaient franchement malsaines.
« Je n’arrive pas à croire que tu sois tombé dans ce piège au feu gobelin, Wekesa, lança Noir d’un ton amusé. On a utilisé exactement le même pour débusquer le Mage Gris. »
Warlock ricana. « Si Afolabi, ton général, avait surveillé ses réserves de plus près, ça n’aurait pas posé de problème. Et puis, ce n’est pas moi qui ai renversé le gouvernement de Stygie ivre comme un seigneur. »
Noir leva les mains au ciel, exaspéré. « Tu vas finir par oublier cette histoire ? répliqua-t-il d’un ton agacé. J’ai reçu une cruche de vin quand nous avons échangé l’âne. Qu’est-ce que j’étais censé en faire, à ton avis ? Je te jure, tu es pire que Sabah avec cette histoire de dragon. »
« Elle a raison de te le reprocher, répliqua l’autre Calamité, le coin des lèvres tressaillant. Il était en train de la jauger pour en faire son dîner pendant que tu marchandais les termes de l’accord. »
« Il réclamait une quantité absurde de chèvres, et tu le sais », rétorqua l’homme aux yeux verts, d’un ton bougon.
Les repas que je partageais régulièrement avec Noir et Capitaine m’avaient depuis longtemps détrompée de l’idée que les légendes vivantes étaient au-dessus des querelles mesquines. Mais, à en juger par l’air stupéfait de Hakram, c’était une révélation pour lui. Je me raclai la gorge.
« J’aimerais bien comprendre un jour pourquoi l’Empire s’est mêlé des affaires intérieures de l’une des Cités Libres, fis-je remarquer, mais il me semble qu’il y a des sujets plus pressants à traiter. »
Et, en un instant, tout amusement disparut du visage des deux hommes. J’avais déjà vu mon maître faire de même, mais assister à la même transformation chez un homme aussi affable que Warlock avait quelque chose de troublant.
« Catherine, finit par me saluer Noir. J’ai appris que tu avais réussi à maîtriser la situation à Summerholm. »
« Bonjour à toi aussi, oncle Amadeus, intervint l’Apprenti, d’un ton légèrement agacé. »
« Ne fais pas le gamin, Masego, répondit paresseusement l’homme aux cheveux noirs. La salutation était sous-entendue. Toi aussi, Adjoint de Catherine. »
Ses yeux verts se tournèrent vers Hakram, le jaugeant avec une attention qui n’avait rien d’amicale.
« Hakram Main-Morte, murmura-t-il. C’est accrocheur. Si l’histoire se répand, elle accélérera ton évolution vers ton Nom. »
« Monsieur », répondit sèchement l’orque en le saluant par réflexe.
Je grimaçai à sa place.
« Repos, Adjoint, répondit mon maître, assez aimable pour ne pas laisser paraître l’amusement que je lui prêtais. Ce n’est pas un débriefing officiel ; nous échangeons simplement des informations. Scribe me dit que la Quinzième a réussi à capturer l’un des Héros. »
La dernière phrase avait la forme d’une question, même si tout le monde dans la pièce savait que ce n’en était pas une. Noir avait cette habitude particulièrement agaçante de laisser ses phrases en suspens, comme une invitation à développer, au lieu de poser vraiment une question. Il le faisait tout le temps pendant nos leçons du soir.
« Le Chasseur, grognai-je. Il a tout juste survécu à ses blessures ; il est plongé dans un sommeil enchanté depuis. »
Les yeux verts se tournèrent vers Warlock, qui haussa un sourcil.
« J’ai confirmé qu’il venait du Refuge, dit le Soninke plus âgé. » Je clignai des yeux, surprise.
Je n’étais pas au courant. Le Refuge n’était-il pas gouverné par Ranger ? C’était une entité politique indépendante, certes, mais les quelques fois où l’autre Calamité avait été évoquée, on en avait toujours parlé avec affection. Cela ne collait pas vraiment avec l’arrivée de Héros dans l’Empire depuis là-bas, à moins qu’un plan ne soit en marche.
« C’est un élève de Hye, grimaça le Chevalier. Ça va être un beau gâchis. Malicia insistera pour imposer des sanctions diplomatiques. »
« Excusez-moi, j’ai raté quelque chose ? intervins-je, incrédule. Parce que j’ai l’impression que vous dites qu’une méchante assez notoire a été le maître d’un Héros. »
Warlock m’adressa un regard amusé et Noir se cala dans son siège.
« Dire que Ranger est une méchante, c’est un peu exagéré, finit par dire mon propre maître. Elle ne se préoccupe pas particulièrement du Bien et du Mal. La plupart du temps, elle fait ce qui lui chante. Nous en reparlerons plus tard, Catherine ; c’est une question assez compliquée. »
L’autre Calamité eut un sourire en coin. « Tu peux le dire. »
Le regard de Noir se fit glacial l’espace d’un battement de cœur. « Les maisons de verre, Wekesa », se contenta-t-il de dire. Warlock eut un instant l’air penaud, puis ils changèrent de sujet avec naturel.
« Tu devras l’emmener avec toi quand tu nous rejoindras dans le sud, m’informa le Nom pâle. »
Je fronçai les sourcils. « Ça ressemble à une recette parfaite pour une évasion héroïque, lui dis-je franchement. »
« L’Épéiste Solitaire a perdu, objecta doucement Masego. Tu auras les mains libres pendant au moins un mois. »
Noir approuva d’un signe de tête. « D’ici là, nous aurons reçu des nouvelles du Refuge et saurons s’il a été désavoué ou non. Si c’est le cas, exécution sommaire. Et, à vrai dire, s’il se réveille et tente de s’enfuir, tu es libre de t’occuper de lui comme bon te semble. Même avec de vieux amis, notre indulgence a ses limites. »
« Et s’il n’a pas été désavoué ? demandai-je. »
Le sourire de Noir était parfaitement aimable, et d’autant plus effrayant.
« Alors, les choses deviendront intéressantes », se contenta-t-il de répondre.
« Nous n’avons pas encore identifié l’autre prisonnière, intervint Masego, comme il était évident que le sujet était clos. Nous avons suffisamment soigné ses brûlures pour établir qu’elle est de Deoraithe, mais elle n’a pas encore repris connaissance. »
« J’ai peut-être eu la main un peu lourde, reconnut négligemment Warlock. J’oublie à quel point les gens sans Nom sont fragiles. »
Noir vida le reste de sa coupe, puis la posa de côté. « Elle vient de la Garde ? Sacker dit qu’ils sont restés tranquilles, mais ils passent parfois entre les mailles du filet. »
« J’attendais ton approbation pour cela, répondit le Soninke. La procédure comporte toujours des risques, comme tu le sais. »
« Essaie d’obtenir quelque chose d’elle quand elle se réveillera, ordonna Noir. Sinon, procède. Et fais un rituel de lignée, par précaution. »
Warlock sourit. « Tu ne vas pas me reprocher d’invoquer ces vilains, vilains démons ? le taquina-t-il. »
« Je suis assez bon général pour reconnaître une bataille perdue quand j’en vois une », répondit le Chevalier d’un ton acariâtre.
« Tu peux donc encore apprendre, médita Warlock. J’imagine que vous avez besoin de la pièce pour la suite de cette conversation ? »
« Si tu le veux bien, approuva mon maître. Je reprendrai contact avec toi plus tard dans la soirée, de toute façon. »
Le Soninke à la peau sombre hocha la tête et posa la main sur l’épaule de son fils.
« Viens, Masego, lança-t-il avec désinvolture. La populace crasseuse a des affaires à régler. »
« C’est drôle, remarqua l’Apprenti. Tu sais, vu qu’on est dans un… »
Leurs voix s’éteignirent brusquement lorsqu’ils franchirent le seuil de la pièce, comme si elles avaient été englouties. Un sceau de protection. Je ne l’avais même pas remarqué. Je ne le remarquais toujours pas, même en sachant qu’il était là, et cela me dérangeait plus que je ne voulais l’admettre. Je savais que les mages du calibre de Warlock étaient rares, mais il y en avait. Une faille à examiner quand j’en aurais le temps. Hakram s’apprêta à suivre les mages, mais mon maître prit la parole.
« Reste, Adjoint, ordonna-t-il. Cela te concerne davantage que Catherine. »
La mâchoire soudain crispée de l’orque trahissait son inquiétude, mais, dans l’ensemble, il garda un calme remarquable.
« Selon l’avis professionnel de Warlock, tu n’es qu’à moins d’un mois de recevoir ton Nom, Hakram Main-Morte, annonça Noir d’un ton de conversation. Il faut donc que tu sois informé des enjeux plus généraux qui l’accompagnent. »
« Il y aura des résistances, gronda l’orque. De la part des éléments les plus conservateurs de l’Empire. »
« Le mot “résistances” est un euphémisme, répondit Noir. Je m’attends à ce que les tentatives d’assassinat commencent avant la fin de cette campagne. »
Mes doigts se refermèrent en un poing à cette déclaration brutale. « Ils essaieraient d’assassiner un officier de la Légion en pleine guerre ? crachai-je. »
« La noblesse considère l’issue de la Rébellion comme acquise, fit-il remarquer. Adjoint, tu incarnes précisément la tendance qu’elle s’efforce d’étouffer depuis quarante ans. »
« Je prendrai ça pour un compliment, monsieur, marmonna Hakram. »
« Tu devrais, approuva Noir. Le dernier orque à avoir eu le potentiel d’obtenir un Nom était Grem le Borgne, mon garçon. Tu marches dans une compagnie illustre. »
Mon officier déglutit bruyamment, et je ne pouvais pas le lui reprocher.
« Tu ne peux rien faire contre les assassins ? demandai-je. Je croyais qu’ils dépendaient tous de la Tour. »
« Ils engageront leurs lames par l’intermédiaire de Mercantis, et, à moins de réduire cette ville en cendres, nous ne pouvons pas faire grand-chose contre ça, admit Noir. Malicia étouffe déjà les rumeurs à Praes et a placé l’information sous le sceau de la Tour : il est même illégal d’en parler pour l’instant. Mais ce ne sont que des mesures provisoires, Catherine, et elles ne fonctionneront qu’un temps. »
Je serrai les dents. « Nous avons déjà assez à faire sans devoir nous occuper d’assassins en plus, grognai-je. Il doit bien y avoir un moyen de régler le problème. »
« Il y en a un, répondit calmement Noir. Tuez-les. De façon brutale, publique et répétée. Ils finiront par comprendre que l’assassinat n’est pas un moyen viable de l’éliminer et chercheront une autre méthode. »
« Ce serait peut-être plus simple de couper le problème à la racine, dis-je. »
Il renifla. « L’idée d’assainir la scène politique de l’Empire par une belle série de pendaisons a un certain attrait, mais nous devrions d’abord nous occuper de la rébellion ouverte qui met le sud de Callow à feu et à sang, avant de déclencher une guerre civile. »
Je compris à ce changement de sujet qu’il déclarait implicitement la discussion close.
« Tu as décidé où la Quinzième serait déployée, alors ? demandai-je. »
« Il est temps, acquiesça-t-il. Tu te joindras à nous pendant quelques jours, mais tu te détacheras vers Marchford lorsque nous avancerons vers le sud pour forcer une bataille. Il est temps de régler le compte aux Lances d’Argent. Félicitations, Catherine : ta première bataille se fera à la tête d’une force indépendante et détachée. »
Je souris. « La meilleure nouvelle que j’aie reçue de toute la semaine. »