Chapitre 427
« La tragédie de notre époque, de toutes les époques, c’est que si le savoir confère du pouvoir, l’ignorance peut en conférer tout autant. »
– Première princesse Eugénie de Lange
J’observai l’Apostat Cendré assis en silence, le visage grave, tandis que les deux guérisseurs de la Maison Insurgée achevaient de s’occuper de la blessure à sa jambe avant de s’attaquer à la tâche plus ardue que représentaient ses brûlures étendues. Je l’avais fait éloigner de l’endroit où un autre prêtre examinait les quatre derniers survivants du village sans nom. Grandmaster Talbot s’entretenait avec la prêtresse en question — une Liessienne aux cheveux clairs, dans la seconde moitié de la vingtaine — avant de traverser péniblement le terrain marécageux pour me rejoindre. Son casque retiré, Brandon Talbot semblait encore plus soigné que d’habitude, contraste d’autant plus frappant avec son armure usée. Il esquissa une révérence et je lui fis signe, d’un geste impatient, d’arrêter ses simagrées. J’avais accepté bien des formalités depuis qu’on m’avait affublée d’un chapeau de cérémonie, mais elles n’avaient pas leur place sur le terrain.
« Ma reine, dit le chevalier. Sœur Cecily affirme que les survivants sont en bonne santé physique et ne souffrent d’aucune maladie. »
Si le garçon avait vu juste au sujet de la peste ensemencée et que son regard était aussi perçant que je le soupçonnais, il les avait peut-être épargnés pour cette raison précise. Ou alors, il les avait simplement manqués avant que l’épuisement ne le rattrape et ne le pousse à se réfugier dans le temple.
« Envoyez un cavalier prévenir le seigneur Adjoint qu’il doit leur préparer une tente de quarantaine, ordonnai-je. Puis faites-les ramener sur quelques-unes de vos montures de réserve, sous escorte. »
« À vos ordres, Votre Majesté », répondit-il, avant d’hésiter. « Il est toutefois peu probable qu’ils sachent monter à cheval. »
« Attachez-les aux selles, s’il le faut, répliquai-je sèchement. Ils ne sont pas en état de marcher, et je ne veux pas qu’ils côtoient celui-là. »
J’accompagnai mes deux derniers mots d’un bref mouvement de tête vers le jeune Vilain que j’avais trouvé.
« Entendu, dit Grandmaster Talbot, la voix lourde de dégoût. Je m’en occupe. »
Je le laissai régler les détails, le regard toujours posé sur le Nommé. Deux guérisseurs de la Maison Insurgée avaient passé trente battements de cœur à tenter de guérir les brûlures, en vain. La peau noircie saignait moins, mais rien d’autre n’avait changé. Les dégâts calcinés qui avaient défiguré l’Apostat Cendré ne pouvaient être réparés par la Lumière ou la sorcellerie, me semblait-il. Je clopinai jusqu’à eux. À mon approche, les deux prêtres interrompirent leurs tentatives et s’inclinèrent profondément. Les prêtres de la Maison Insurgée semblaient toujours vouloir compenser mes rapports bien plus nuancés avec la Maison de la Constance par des démonstrations ouvertes d’estime et d’allégeance, et je ne savais toujours pas vraiment comment réagir. Au fil des années où j’avais gouverné Callow, j’avais entretenu de bonnes relations de travail avec quelques frères et sœurs de la Maison, mais la véritable déférence de gens qui avaient juré fidélité à Above restait quelque chose avec quoi j’avais du mal.
« Vous avez fait preuve d’un courage admirable, dis-je, mais la Lumière ne peut pas réparer de telles blessures. »
Dans les yeux du garçon, mes paroles ne suscitèrent aucune déception, seulement une sorte de satisfaction cynique. Il n’avait pas cru un seul instant qu’il serait débarrassé de ses brûlures.
« Je ne peux que m’excuser de notre échec, dit le plus âgé des prêtres. » Il semblait déterminé à poursuivre dans cette voie, jusqu’à ce que je secoue vivement la tête.
« Ce n’est pas nécessaire. C’est naturel, et je connais bien la chose, dis-je. J’ai moi-même porté une cicatrice de ce genre, autrefois. »
Une longue entaille rouge qui me barrait la poitrine, là où l’Épéiste Solitaire m’avait éventrée avant de me laisser pour morte.
« Autrefois ? intervint le garçon, saisissant l’allusion. Plus maintenant ? »
« Il m’a fallu mourir, mais j’en ai été débarrassée, reconnus-je. Mais tu es bien trop jeune pour songer à jouer les trouble-fête avec les anges. »
Il avait fallu que j’arrache une résurrection à Contrition pour effacer cette cicatrice, et je n’étais pas vraiment certaine que ce soit le contact angélique, plutôt que la victoire qui l’avait précédé, qui avait fait l’affaire. Je demanderais tout de même à Tariq d’examiner le garçon, au cas où Miséricorde aurait envie de se montrer à la hauteur de la vertu qu’elle prétendait incarner. Mais son Nom semblait prêt à résister bec et ongles à tout changement : on ne l’appelait pas l’Apostat légèrement roussi.
« Merci, dis-je aux prêtres. J’aimerais lui parler seul à seul, si vous le voulez bien. »
Ils s’inclinèrent à nouveau, profondément, et murmurèrent leur assentiment.
« Félicitations, dis-je à l’Apostat Cendré. Tu es Nommé, et tu es le premier de cette saison à être intégré à un traité soutenu par presque toutes les couronnes de Calernia. »
Il cligna de son œil bleu, sans comprendre.
« Il existe un nom officiel pour ce traité, poursuivis-je d’un ton distrait, mais la plupart d’entre nous l’appellent la Trêve et les Termes. »
« Un traité sur quoi ? demanda le garçon. »
« Sur le fait de ne pas pendre les garçons comme toi quand on les trouve, répondis-je. »
« Je ne suis pas un garçon, protesta-t-il. J’ai quatorze ans. »
Je ne laissai rien paraître de ma surprise. Ses brûlures rendaient son âge difficile à deviner, et il était grand pour un garçon de quatorze ans. Surtout pour un paysan. Quatorze ans, pensai-je avec une tristesse contenue, et déjà des centaines de cadavres à ton actif. Certains des Nommés qu’il côtoierait seraient impressionnés. Et ils ne seraient pas tous des Vilains.
« C’est ça qui te chiffonne ? demandai-je tout de même, vaguement amusée. Pas la pendaison, mais qu’on t’appelle un garçon ? »
« Vous pouvez m’appeler Tancred, à la place, dit le jeune Vilain. Ou le Cendré. »
Je n’eus pas tout à fait le cœur de lui dire que personne ne l’appellerait jamais ainsi autrement que pour se moquer de lui. Même Archer se sentirait probablement un peu mal de se payer la tête de quelqu’un d’aussi douloureusement sincère.
« Tancred, dis-je, concédant à moitié. Tu es Nommé, et même si une enquête sera menée sur ce qui s’est passé dans ce village sans nom… »
« Marserac, m’interrompit le garçon d’un ton grave. Il s’appelle Marserac. »
Je m’obligeai à ne pas regarder les maisons en flammes au loin, derrière nous. Seule une poignée d’habitations isolées subsisterait de ce qui avait été Marserac.
« Ne m’interromps plus, dis-je d’un ton calme, mais ferme. »
Tancred mordit la seule partie de sa lèvre qui n’était pas réduite à un amas noirci, comme si je l’avais giflé. Cela me brisa le cœur, mais c’était nécessaire. Je n’étais ni sa mère ni son amie : j’étais sa protectrice et, peut-être, à l’occasion, son enseignante. Il fallait poser des limites dès le début.
« En tant qu’Apostat Cendré, un haut officier de la Grande Alliance est venu te trouver et t’a offert la possibilité de signer la Trêve et les Termes, et de t’y conformer, dis-je. Mes gens enquêteront sur ce qui s’est passé à Marserac et vérifieront tes allégations concernant une peste ensemencée. Même si tu te trompes, tu bénéficieras tout de même de l’amnistie générale prévue par le traité, à condition d’accepter de le respecter. »
Son unique œil bleu brûlait d’indignation et il semblait sur le point d’exploser, mais il se retint. Le coin de ma bouche se releva, approbateur. Bien. S’il parvenait à se maîtriser en un jour pareil, il avait du potentiel.
« Parle, dis-je. »
« C’est dégoûtant, lâcha l’Apostat Cendré avant même que j’aie fini mon mot. Qu’on puisse s’en tirer si on avait juste… »
Il frissonna, et je crus presque voir son esprit se détourner, incapable de regarder en face ce qu’il avait fait aujourd’hui. Il faudrait mettre fin à cette habitude avant qu’elle ne s’enracine : ne pas reconnaître ce qu’on était constituait une chose dangereuse pour un Vilain. Mais même à présent, il me restait assez de compassion pour remettre cela à plus tard.
« … si ça n’avait été qu’un massacre pour le plaisir de massacrer, reprit Tancred avec effort, un meurtre pour s’amuser. C’est dégoûtant. »
Le garçon hésita.
« Monsieur, ajouta-t-il avec hésitation, à moitié sous forme de question. »
« Ça ira, dis-je. Et ce n’est pas joli, tu as raison. La lutte pour survivre ne l’est jamais. »
Son indignation ne s’était pas dissipée. Je lui fis donc signe de parler à nouveau.
« Pourtant, on dit que nous sommes en train de gagner la guerre, reprit l’Apostat. L’été dernier, la Reine Noire et le Prince de Fer ont failli reprendre la capitale du Hainaut, puis l’attaque du plein hiver a été repoussée. Pourquoi faut-il une amnistie pour les Vilains ? »
« Pour les Héros aussi, répondis-je sans détour. Nous ne sommes pas les seuls à manier des épées ensanglantées. »
Il était plutôt rafraîchissant de constater qu’il ne m’avait pas reconnue, mais il fallait mettre fin à cette idée que nous avions accompli quoi que ce soit d’autre qu’une impasse sanglante face au Roi Mort, le champion incontesté des guerres d’usure. Cet été, nous pourrions peut-être enfin renverser la vapeur, si les dieux le voulaient ou s’ils arrêtaient de me mettre des bâtons dans les roues. Mais jusqu’ici, le seul front qui pouvait se vanter d’avoir remporté de véritables victoires était celui des Lycaonais. Ces durs à cuire du col du Crépuscule faisaient notre fierté à tous.
« Il y a une trêve, Tancred, parce que la première offensive estivale dans le Hainaut a failli nous faire perdre la guerre, dis-je d’un ton sérieux. Parce que les attaques du plein hiver auraient percé la ligne de défense si le Fou Fortuné ne s’était pas sacrifié pour éliminer le Seigneur des Goules, ou si la Sorcière des Bois n’avait pas rasé l’une de nos forteresses alors que deux mille de nos soldats s’y trouvaient encore. Parce que nous avons besoin de tous les Nommés, même des pires, et que chacun de ceux qui se cache par peur pourrait finir dans les rangs du Roi Mort s’il met la main sur lui. »
Le jeune Vilain me regarda comme s’il ne m’avait jamais vue. Mon bilan était brutal, c’était vrai, mais je parierais que ce n’était pas la raison : je ne parlais pas comme un officier, mais comme quelqu’un qui siégeait à une table où bien peu de gens étaient dignes d’avoir leur place.
« Les crimes commis avant de rejoindre le traité sont donc amnistiés, aussi abominables soient-ils, repris-je. Les Héros et les Vilains doivent respecter la paix de la Trêve entre eux jusqu’à la chute de Keter, quelles que soient leurs inimitiés passées. Si un conflit éclate, ou si quelqu’un doit dénoncer une violation de la Trêve, l’affaire doit être portée devant son représentant au titre des Termes. »
Je hochai la tête devant son regard interrogateur, lui donnant la parole. Son indignation semblait s’être vidée de sa substance, comme c’était souvent le cas lorsqu’elle se heurtait à l’abstraction plutôt qu’à quelque chose qu’on pouvait voir ou entendre. La curiosité était une maîtresse plus tentante que la dispute avec moi, du moins pour l’instant.
« Et qui sont-ils ? demanda l’Apostat Cendré. »
« Le Chevalier Blanc pour les Héros, répondis-je. La Reine Noire pour les Vilains. Ceux qui ne se réclament d’aucun des deux camps peuvent choisir à qui s’adresser. Un groupe placé sous l’autorité d’Archer a également été constitué et dispose d’une certaine autorité juridique, mais ses membres sont des vagabonds. »
Tancred hocha lentement la tête, comme s’il connaissait déjà le Nom. La réputation d’Indrani était donc parvenue jusque-là, vers le nord. Elle serait ravie de l’apprendre, créature vaniteuse qu’elle était.
« Les Termes énoncent également les obligations à remplir pour continuer à bénéficier de la protection de la Trêve, poursuivis-je. Je te laisserai les parcourir plus tard. Au fait, sais-tu lire ? »
Tancred détourna le regard, puis secoua la tête.
« Il faudra s’en occuper aussi, dis-je. Un représentant assermenté te les lira en détail jusqu’à ce que tu saches les lire toi-même. L’essentiel est simple : respecter les lois du pays et servir dans la guerre contre le Roi Mort. En cas de griefs ou de manquements mineurs, ton représentant au titre des Termes te punira. »
Un bon nombre de Héros avaient protesté avec véhémence contre ce dernier point. Certains, comme la Lame de la Miséricorde et l’Artificière Bénie, avaient même menacé de partir s’il était maintenu. Mais avec le Chevalier Blanc et le Pèlerin Gris de mon côté, nous avions eu assez de poids pour le leur imposer. Non que Tariq n’ait pas eu ses réserves, mais nous savions tous que bien peu de Vilains envisageraient seulement la Trêve si l’adhésion signifiait qu’ils passaient sous la juridiction des Héros. De mon côté, le plus difficile avait été de faire comprendre aux Nommés que j’étais bel et bien résolue à faire appliquer les Termes. Le Larron aux dés ne m’avait pas vraiment crue ; Hakram avait donc tendu la main sur un billot, et j’en avais tranché un doigt pour le punir. Il y avait eu un autre genre de défi, bien sûr : deux autres Vilains n’avaient pas tardé à tenter de prendre ma place de représentante par la force.
L’Épée des Tertres s’était montré agréablement direct. Il m’avait dit franchement qu’il comptait se servir de moi comme d’un tremplin pour grimper assez haut et négocier avec le Dominion afin d’être reconnu comme le fondateur d’une lignée de Sang. Il s’était tout aussi franchement soumis lorsque je l’avais frappé assez fort avec la Nuit pour le projeter à travers deux charrettes et une palissade. Nous avions bu un verre ensuite et, malgré sa cruauté de salaud, il tenait à peu près convenablement compagnie, tant qu’on ne le lançait pas sur la lignée du Tueur Silencieux. Le Pilleur Rouge n’avait pas fait preuve d’autant de noblesse dans ses ambitions. Il avait tenté de m’égorger dans mon sommeil, mais Indrani l’avait surpris alors qu’il essayait de franchir les défenses de ma tente. Après ça, j’avais… fait un exemple. Un avertissement à quiconque nourrirait des ambitions semblables sans avoir le bon sens de les réprimer. Personne n’avait relevé le défi depuis, mais je ne doutais pas que plus la guerre durerait, plus je devrais en affronter.
« Je combattrai l’Horreur Cachée, déclara solennellement l’Apostat Cendré. Je vous en donne ma parole. Je marcherai vers le nord et affronterai les morts. »
« Tu seras envoyé au Beffroi pour quelques mois, Tancred, sauf si tes talents deviennent indispensables, lui dis-je d’un ton sec. »
Les vestiges fumants de Marserac derrière nous témoignaient de la puissance que le jeune Vilain pouvait déployer, mais je n’avais aucune intention d’envoyer un mage aussi spectaculairement mal formé directement dans le cauchemar de la ligne de défense du nord. C’était le meilleur moyen de perdre une compagnie dans un incendie incontrôlé ou d’offrir à Keter un Revenant tout neuf. Les Nommés perdaient une grande partie de leur pouvoir après que le Roi Mort les avait récupérés, et certains aspects, Neshamah ne pouvait ou ne voulait pas les maintenir après la mort. Mais un Revenant sorcier doté d’une morsure pareille serait difficile à gérer, même s’il ne lui restait qu’un seul tour dans son sac.
« Le Beffroi, monsieur ? demanda le garçon avec hésitation. »
« Ce n’est pas le genre de guerre qu’on peut gagner avec des bottes sur le terrain, à elles seules, Tancred, dis-je. La Grande Alliance l’avait compris bien avant le début de sa mobilisation. Il nous fallait de nouvelles sorcelleries, des schémas de défense et des artefacts sans précédent. Il fallait aussi bâtir un refuge sûr, hors de portée de l’Horreur Cachée, pour les érudits qui étudieraient ses ruses et apprendraient à les défaire. L’Arsenal fut donc créé. »
Je laissai passer un instant, jaugeant ce que je devais vraiment révéler. Au début, certains d’entre nous avaient soutenu qu’il fallait garder l’existence de l’Arsenal secrète. La princesse Rozala avait été l’une des plus ferventes partisanes de cette idée, affirmant que contre Keter, la meilleure défense était le secret. Le Pèlerin Gris l’avait soutenue — et le Sang avec lui. En privé, Tariq m’avait expliqué qu’en cachant l’Arsenal, nous pourrions plus tard tirer parti de sa révélation pour faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Mais je n’avais pas été convaincue alors et ne l’étais toujours pas. En fin de compte, Hasenbach et moi avions, pour une fois, été parfaitement d’accord. Même si l’on était prêt à négliger l’effet sur le moral des troupes de la Grande Alliance que produirait l’existence d’un tel lieu — et aucune de nous n’y était disposée —, il restait que, dans les faits, garder le secret serait presque impossible.
Trop de gens participeraient à sa construction et à son entretien. Qu’il s’agisse de bâtir les tours et les laboratoires, d’apporter les vivres en charrette ou même de faire les lits dans les chambres, il faudrait des ouvriers et des domestiques pour accomplir le travail. Nous avions réuni quelques-uns des meilleurs esprits magiques de Procer, de Callow et du Levant, puis nous avions fait venir des érudits, des prêtres et des artisans : le nombre de personnes impliquées aurait de toute façon rendu les disparitions flagrantes. Et ce n’était pas comme si le Roi Mort ne s’attendait pas à ce que nous disposions d’un tel établissement. Non, mieux valait semer de fausses pistes par douzaines et garder son emplacement secret, plutôt que de tenter l’improbable et de tout cacher.
« Deux sociétés y sont établies : l’Atelier et le Beffroi, poursuivis-je. L’Atelier se consacre à la fabrication d’artefacts, d’armements et d’alchimies. Le mandat du Beffroi est plus vaste : l’étude des créatures du Roi Mort, de la magie de guerre et des protections, ainsi que la recherche expérimentale. »
Je marquai une pause pour lui laisser le temps d’assimiler ces détails. Je m’étais volontairement gardé la partie la plus importante pour la fin.
« Le Beffroi s’occupe aussi de former des mages, lui dis-je. »
Il avait fallu batailler pour arracher Masego à ses tentatives d’établir la preuve de faisabilité des Saisons Quadrillées et à la demi-douzaine d’autres projets qu’il avait entrepris. Mais les résultats en avaient largement valu la peine : il avait formé quelques praticiens procerans doués aux rituels de scrutation, jusqu’à ce qu’il juge leur niveau « acceptable » — ce qui représentait peut-être deux décennies d’avance sur ce dont quiconque à l’ouest des Caps Blancs avait été capable jusque-là. Ce groupe servait désormais de formateurs permanents pour les talents autodidactes que le Premier Prince sélectionnait à travers Procer, envoyés par groupes de vingt pour recevoir leur instruction. Le réseau de scrutation de la Grande Alliance était probablement le plus vaste et le plus étendu du continent à l’heure actuelle, même s’il restait sans doute inférieur à celui de Praes en matière de qualité et de fiabilité. Les communications devenaient aussi plus difficiles à mesure que nous nous rapprochions de la guerre ouverte contre Keter, maintenant que Neshamah avait commencé à employer des rituels perturbateurs.
Adapter nos rituels pour qu’ils résistent à ces perturbations, c’était précisément le genre de casse-tête que le Beffroi avait été créé pour résoudre. Nous verrions bien combien de temps il faudrait pour y parvenir.
La mise sur pied d’un camp d’entraînement à la magie de guerre avait malheureusement beaucoup moins bien réussi. Même en abaissant le niveau de sorcellerie requis à celui des Légions de la Terreur, nous nous étions révélés incapables de former des mages de façon fiable. Il est vrai que nous manquions d’instructeurs, mais au bout du compte, la vérité désagréable était qu’il y avait tout simplement trop peu de gens en Procer dotés d’un Don assez puissant pour être utiles à la guerre. Le nombre total de mages vivant dans la Principauté était probablement supérieur à celui de l’Empire, ne serait-ce qu’en raison de sa population, mais le problème était la qualité de ces talents. La sorcellerie déployée en masse nous échappait encore, même si la formation de quelques groupes de ritualistes avait au moins fourni une solution viable. La standardisation demeurait le principal problème : aucun groupe ne savait faire exactement les mêmes choses qu’un autre, et les recoupements entre leurs capacités étaient aléatoires.
« Vous n’allez pas m’enseigner vous-même ? demanda doucement le garçon. »
Son visage était difficile à déchiffrer, ce qui constituait sans doute un piètre lot de consolation après qu’il eut été brûlé. Mais sa voix, sa posture ? Il avait quatorze ans et, Nommé ou non, il avait vu bien peu de choses du monde. Il aurait aussi bien pu être un livre ouvert pour moi.
« Il y a des choses que tu apprendras de moi, répondis-je. La magie, cependant, n’en fait pas partie. Je n’ai pas le Don. En revanche, je connais quelques-uns des meilleurs praticiens encore en vie, alors trouver un bon précepteur ne devrait pas être très difficile. »
Le choix de la personne à qui l’envoyer restait à faire. L’intérêt de Masego pour l’enseignement était pour le moins passager, même s’il était un précepteur plutôt compétent quand on parvenait à le convaincre. Le Hiérophante avait aussi tellement de choses à faire qu’il y en avait assez pour deux, et il avait perdu la capacité de pratiquer la magie. Roland conviendrait peut-être mieux, de toute façon : sa tendance à se spécialiser en tout lui permettait toujours de trouver un terrain d’entente avec ses élèves. Le Sorcier renégat était un Héros, toutefois, et il se retrouvait chargé de tout ce que personne d’autre ne savait particulièrement bien faire ; ses journées étaient presque aussi remplies que celles de Masego. Le Magicien traqué devait une faveur à Indrani, que je pourrais peut-être lui réclamer pour l’occasion, mais ce Vilain proceran était enchanteur à l’Atelier et… généralement désagréable. Je préférais que l’Apostat Cendré soit formé par un mage Nommé plutôt que par un sans-Nom, mais il faudrait voir.
« Mais je vais être envoyé dans ce Beffroi, dit Tancred, hésitant. »
« Pas seul, répondis-je, prise d’un brin de pitié pour lui. Je dois moi-même repartir vers le sud bientôt, et je comptais passer par l’Arsenal. Je t’y accompagnerai, au moins. »
Depuis quelques mois, Indrani me tannait pour que je mette physiquement les pieds à l’Arsenal. Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais pas décidé si j’allais faire ce détour après le conseil. Mais la question était réglée : je voulais installer confortablement le garçon auprès de quelqu’un capable de lui enseigner avant de repartir. Archer n’avait pas tort non plus quand elle disait que c’était négligent de ma part de n’avoir jamais rencontré tant de Nommés de notre côté, y compris des Vilains que je représentais au titre des Termes. Combien y en avait-il, à présent, entre l’Atelier et le Beffroi ? Dix, douze ? Moins de la moitié étaient des miens, car il était plus difficile de trouver des Vilains disposés à cohabiter que des Héros. Mais ce ne serait pas une mauvaise idée d’aller prendre le pouls des lieux. Si nous perdions l’Arsenal, la guerre s’engagerait en quelques mois dans une spirale mortelle : autant m’assurer qu’il ne se désagrégerait pas de l’intérieur.
« Tant mieux, dit l’Apostat Cendré, s’animant. J’ai… »
Je ne montais pas Zombie cette fois-ci ; son malaise ne pouvait donc pas m’avertir de l’approche du Maître des Bêtes. Mais la vieille astuce que j’avais autrefois enseignée à Vivienne fonctionnait toujours. Quelqu’un me fixait avec insistance, beaucoup trop d’insistance. Je compris qu’on avait tenté de s’approcher de moi en douce. Peu de gens essaieraient de faire ça en plein jour.
« Maître des Bêtes, l’interrompis-je, êtes-vous devenu timide ? Approchez et présentez-vous comme il se doit. »
L’homme vêtu de fourrures et de cuir émit un grognement et contourna mon dos. Ce n’est qu’alors qu’il attira l’attention de Tancred. Un seul faucon était encore posé sur son épaule.
« Votre petite sorcière a envoyé un message, dit le Maître des Bêtes. Elle se hâte, comme vous l’avez ordonné. »
« L’avez-vous appelée ainsi en face ? demandai-je, morbide curiosité piquée. »
J’espérais presque que non, juste pour qu’il le fasse devant moi : cela faisait trop longtemps que je n’avais pas vu Akua écorcher quelqu’un vif avec sa langue. Le Maître des Bêtes cracha sur le côté.
« Mieux vaut embrasser des vipères que parler aux sorcières, lâcha le Nommé avec mépris. »
Donc, pensai-je, amusée, vous l’avez bel et bien appelée ainsi en face, et la suite était prévisible. Il apprenait lentement, lui. Ce n’était pas le premier, cela dit. J’étais toujours stupéfaite de voir certaines personnes se convaincre qu’Akua Sahelian serait une proie facile pour les piques ou les fanfaronnades, sous prétexte qu’elle n’avait pas de Nom, contrairement à eux. C’était comme mettre la main dans la gueule d’un loup et s’attendre à ne pas être mordu parce que ce n’était pas un ours.
« Ce faucon, dit Tancred. Je l’ai déjà vu. »
« Elle vous a vu, répondit le Maître des Bêtes. »
Comme l’éducation de Ranger à Refuge ne semblait pas lui avoir appris les règles élémentaires de la politesse — et par les dieux, je voulais en faire une pique, mais maintenant que j’y pensais… —, je me chargeai moi-même des présentations.
« Tancred, voici le Maître des Bêtes, dis-je. C’est un ancien élève de la Dame du Lake, et il est désormais mercenaire au service de la Grande Alliance. »
Pas payé en monnaie, ce que j’aurais presque préféré. Le Maître des Bêtes avait plutôt négocié certains droits et privilèges, ainsi que des guides chargés de lui montrer des chemins menant à d’anciens lieux, au cœur des profondeurs de la forêt de Brocelian. Les Nommés de Refuge, habitués au troc, accordaient peu d’importance aux pièces, et la relative modestie des exigences de l’homme lui avait permis d’obtenir presque tout ce qu’il avait demandé. Il avait simplement été trop utile pour qu’on le rejette à la légère, et même si Refuge s’était effectivement effondré, il ne manquait pas d’autres endroits où aller. Les combats dans les Cités Libres étaient loin d’être terminés, malgré la série de victoires de la Générale Basilia.
« Enchanté, dit Tancred, quoique son front se plissât. »
« Maître des Bêtes, voici l’Apostat Cendré, dis-je. Il a accepté de respecter la Trêve et les Termes. »
Le Nommé plus âgé détailla le plus jeune. Il ne voyait plus le Vilain qui avait provoqué l’incendie au loin, mais un garçon de quatorze ans, le visage presque entièrement détruit par les brûlures, vêtu d’habits qui ne tarderaient pas à devenir des haillons. Son manque d’impression était manifeste.
« Encore un qu’on a ramassé dans la boue ? dit le Maître des Bêtes avec un rire rauque. Au moins, celui-là a du cran. »
« Il y a moins d’une demi-heure, lui rappelai-je avec douceur, vous vous méfiiez de lui. Votre audace aurait-elle voyagé à pied, pour arriver avec autant de retard sur le reste de vous-même ? »
Son visage s’assombrit. Je soutins son regard sans ciller. Comme Archer à ses débuts, il prendrait toute tentative de diplomatie pour un signe de faiblesse et continuerait de pousser sa chance. Mais ce n’était pas Indrani, et je n’étais pas une Écuyère dépassée par les événements. J’avais tué des hommes plus coriaces que lui, avec bien moins de pouvoir que je n’en avais aujourd’hui à ma disposition. Aussi sûr de sa force qu’il fût, il pouvait contempler la traînée de cadavres laissée dans mon sillage et devait admettre que, parmi eux, il y avait des Nommés qui l’auraient massacré sans sourciller. Il finit donc par céder, ou du moins autant que son caractère le lui permettait.
« Il n’y a plus rien à chasser, dit le Maître des Bêtes. Je prends congé. »
J’aurais pu le piquer davantage, mais cela n’aurait servi à rien, sinon à me procurer un plaisir éphémère. Cela dit, je n’allais pas le laisser partir sans rien ajouter, de peur qu’il prenne mon silence pour du soulagement.
« Je vous en prie, répondis-je. Cette conversation devenait lassante. »
Les lèvres du Maître des Bêtes se pincèrent, mais il s’éloigna sans ajouter un mot. Je jetai un coup d’œil à Tancred, qui avait suivi la scène les yeux écarquillés et me regardait à présent avec un peu de culpabilité.
« Je suis désolé, dit l’Apostat Cendré. Je ne voulais pas vous attirer des ennuis. »
« Des ennuis ? répétai-je. »
« Il ne va pas se plaindre à la Reine Noire ? demanda le garçon. Vous vous êtes fait un ennemi d’un puissant Nommé pour me défendre. »
Il semblait vraiment inquiet, ce qui était un peu touchant.
« Tu as mal compris la nature de ma relation avec lui, dis-je, effaçant toute trace d’amusement de mon visage. »
Tancred eut l’air horrifié et un peu écœuré.
« Je suis désolé, monsieur, dit-il. Je ne voulais pas insulter votre amant. »
Je m’étranglai. Le Maître des Bêtes, entre tous ? Par les dieux, j’aurais préféré coucher avec le Chevalier du Miroir. Ce type était peut-être un crétin insupportable, mais au moins, il se lavait régulièrement.
« Ce n’est pas mon amant, c’est mon subordonné, dis-je. »
Pour sa défense, le garçon semblait mortifié par son erreur. Son embarras ne tarda pas à passer, ne laissant derrière lui que le dernier indice d’une série qui s’était accumulée au fil de notre conversation.
« Ces prêtres et ces cavaliers, reprit le jeune Vilain. Ils étaient callowans. Et pourtant, ils se sont inclinés devant vous. »
« C’est vrai, reconnus-je. »
Je glissai la main sous mon manteau pour en tirer la longue pipe en os de dragon que Masego m’avait offerte tant d’années auparavant, puis sortis d’une autre poche une bourse de feuille-amère d’Orense. Malheureusement, la feuille-amère avait suffisamment remplacé la feuille de veille pour devenir mon vice préféré, car elle était beaucoup plus facile à trouver aussi loin au nord. Sa fumée était plus épaisse que celle de la feuille de veille. On la mélangeait souvent à des herbes plus douces pour atténuer son âcreté, mais elle calmait assez bien le besoin, tassée dans une pipe.
« Vous avez laissé entendre que vous étiez un haut officier de la Grande Alliance, poursuivit l’Apostat Cendré. Mais ce n’est pas tout, n’est-ce pas ? »
Je passai la paume au-dessus de la pipe, où des flammes vacillèrent sous l’effet d’une inflexion de la Nuit. J’aspirai plusieurs fois, puis soufflai une bouffée de fumée.
« Qui êtes-vous ? demanda Tancred. »
« Les Premiers-nés m’ont nommée Losara, la Reine des Objets perdus et trouvés, répondis-je avec nonchalance. Dans les Terres désolées, j’étais l’Écuyère, l’unique apprentie du Seigneur Charogne. Les fées m’ont connue sous de nombreux noms, mais le dernier que j’ai jamais porté fut celui de Souveraine de la Nuit sans Lune. Mais de ce côté-ci des Caps Blancs ? On me connaît sous un nom tout simple. »
« La Reine Noire, murmura le garçon d’une voix rauque. La cheffe de Woe. »
« C’est bien moi, répondis-je avec un sourire de travers. Maintenant, trouvons-toi des bottes, parce que je refuse de continuer à grimacer chaque fois que je regarde tes chaussures. »