Chapitre 425
« Dans la conduite de la guerre, l’offensive est généralement préférable à la défense ; car, en attaquant, un général agit selon ses propres desseins, tandis qu’en se défendant, il agit selon ceux de l’ennemi. »
– Extrait de l’« Ars Tactica », célèbre traité militaire de l’Empereur de l’Effroi Terribilis Ier
Le soleil de l’après-midi dardait sur nos dos ses rayons brouillés, tandis que les bannières claquaient au vent et que nous observions les soldats dans la plaine en contrebas. Le terrain était bien plat ; mes hommes avaient eu le temps de s’installer et moins de cinq cents morts-vivants leur faisaient face : dans une guerre comme celle-ci, on ne pouvait rêver escarmouche plus sûre.
Je n’avais pas l’intention de gâcher une occasion aussi rare, même si c’était une tragédie qui me l’avait offerte. Hakram avait lui-même choisi les rangs composant la formation de trois cents légionnaires, en veillant à ce qu’il s’agisse de bleus — autant que l’Armée de Callow en comptait encore — plutôt que de vétérans. Nous n’aurions pas toujours le luxe de pouvoir compter sur des soldats bien entraînés ; si les compagnies d’assaut voulaient réussir dans les plaines du nord, il nous faudrait nous préparer au pire de ce que nous serions capables de déployer, pas au meilleur. Pourtant, même après seulement deux mois d’entraînement, mes compatriotes me rendaient fière. Les lances, plantées en terre selon un angle aigu, formaient une rangée de pieux ; derrière elles, le premier rang s’avança en bon ordre : des soldats en armure de plates, armés de grands boucliers et d’épées courtes, un véritable mur sur pattes. Le deuxième rang prit position derrière eux : des soldats en cottes de mailles, munis de hallebardes et de longs marteaux qu’on appelait « becs de corbeau ». Les troisième et quatrième rangs disposaient du même assortiment, avec une nette prédominance de hallebardes, tandis que nos spécialistes se tenaient en réserve à l’arrière.
Nous n’avions peut-être pas autant de mages que les Légions de la Terreur, mais nous compensons largement ce manque par nos prêtres. La Maison Insurgée n’avait aucun scrupule à employer la Lumière pour brûler les morts-vivants, tout comme leurs collègues plus traditionnels s’en servaient pour guérir.
L’officier qui commandait notre formation d’assaut expérimentale était un jeune homme d’Ankou nommé Algernon Beesbury. Il avait rapidement gravi les échelons grâce à son solide sens tactique et à son aisance avec les langues. Il parlait couramment le Chantant avant même de s’engager, et avait servi parmi les avant-gardes favorites de la générale Hune pendant la campagne de Procer, avant d’atteindre le rang de tribun peu après le Cimetière des Princes. L’Adjoint vantait également son intelligence, ce qui, à mes yeux, était un compliment encore plus flatteur que les nombreuses citations officielles de Hune. Le tribun Beesbury ne me décevait pas pour le moment : il ordonna d’élargir la formation lorsque le groupe de morts-vivants commença à se disperser. Les zombies continueraient d’avancer rapidement et avec détermination tant que les Liens parmi eux ne seraient pas brisés, mais, comparés aux vagues de squelettes, les morts-vivants plus charnus avaient quelque chose… de sauvage. Leur morsure était souvent empoisonnée, elle aussi. Le processus qui faisait se relever les zombies leur faisait saigner des gencives à leur mort, puis celles-ci continuaient à suppurer du sang et du pus pendant des semaines après leur trépas.
Il pouvait être long à tuer, mais le sang immonde dans une plaie n’en demeurait pas moins un poison.
« Combien de Liens dans le lot, à votre avis ? demandai-je.
« Pas plus de cinq, Majesté, répondit Grandmaster Brandon Talbot. »
Le commandant de l’Ordre de la Cloche Brisée suivait l’escarmouche d’un œil perçant à travers sa visière relevée, tout en prenant soin de ne pas approcher sa monture de la mienne. Zombie aimait bien pincer les autres chevaux et, comme elle sentait l’Hiver et la mort, elle avait tendance à rendre nerveuses même les montures de guerre callowanes. En jetant un regard à l’homme, je m’émerveillai de voir sa barbe toujours taillée avec tant de soin : l’aristocrate semblait mettre un point d’honneur à conserver une mise noble, même en campagne, comme nous l’étions depuis un demi-mois.
« Ils ont l’air plutôt désorganisés, concédai-je, tandis que nous observions les morts réduire la distance qui les séparait de nous.
Quand ils étaient plus nombreux, les Liens resserraient… davantage la nécromancie qui unissait les morts, m’avait expliqué Masego, même s’il s’était un peu perdu dans une longue métaphore sur la manière dont le Roi Mort employait la nécromancie en toutes choses. Quoi qu’il en soit, en pratique, la présence de plusieurs Liens permettait aux mêmes morts-vivants de mieux contrôler leurs congénères inférieurs, avec davantage de finesse. Puisque les Liens conservaient une âme enchaînée à leur dépouille, d’où leur nom, leur groupe était généralement capable d’appliquer de meilleures tactiques que de se jeter simplement sur les vivants les plus proches. Talbot et moi gardâmes les yeux sur les zombies lorsqu’ils atteignirent la ligne extérieure. À ma grande satisfaction, ils s’empalèrent sur les lances, comme prévu. Pas tous : certains évitèrent les pointes saillantes, d’autres se jetèrent en avant avec assez de force pour briser une lance ou s’arracher à sa pointe ; mais l’élan des morts fut brisé tout le long de la ligne.
« Ça marcherait moins bien contre des squelettes, dit la capitaine Karolina Leisberg, dont le Chantant était marqué de l’accent lycaonien, aussi tranchant que séduisant. »
Grandmaster Talbot était monté à ma droite ; le représentant du Prince de Fer occupait la même place à ma gauche. Le prince Klaus Papenheim s’était vivement intéressé à nos tentatives d’adapter la doctrine militaire aux réalités de la guerre contre Keter, au point d’envoyer l’un des capitaines de sa garde personnelle observer l’escarmouche, après que je l’eus prévenu qu’elle aurait lieu. Et je supposais qu’il souhaitait également qu’une personne de confiance évalue l’étendue des dégâts causés derrière nos lignes par la dernière sale surprise du Roi Mort. Dieux, nous avions eu de la chance que Tariq repère les infiltrés avant qu’ils n’atteignent Brabant. Si ces putains de choses s’étaient introduites dans l’un de ces camps de réfugiés bondés, au lieu de devoir s’en prendre aux villes et villages isolés du sud du Hainaut, les dégâts auraient été colossaux.
« Ça les ralentira quand même, simplement parce qu’elles leur barrent le passage, rappelai-je à la capitaine Leisberg. Le but est de leur faire perdre leur élan avant qu’ils n’atteignent les lignes, pas de les tuer.
Nous avions appris à nos dépens qu’une vague de squelettes en armure pouvait renverser même un véritable mur de boucliers de Légion, simplement parce que ces saletés pesaient si lourd, pour peu qu’elles aient assez d’espace pour charger.
— Et on dirait que ça fonctionne comme prévu, remarqua Brandon Talbot. »
Je reportai mon attention sur l’escarmouche et compris aussitôt ce qu’il voulait dire. J’avais manqué le premier échange, mais le résultat était sans appel : une longue rangée de zombies, réduits en bouillie ou abattus à coups d’armes d’hast et de longs marteaux, tandis que les grands boucliers, ancrés au sol, repoussaient sans effort les rares morts assez proches pour gratter le mur d’acier. Les morts parvenaient peu à peu à franchir la ligne de lances, mais ils se faisaient massacrer à mesure qu’ils avançaient, jusqu’à ce que les cadavres mutilés forment un tas assez haut pour que certains zombies s’en servent comme tremplin. Les hallebardes prouvèrent alors leur supériorité sur les becs de corbeau : une forêt de pointes saillantes transperça les rares zombies qui bondissaient. Le tribun Beesbury aboya un ordre et les sergents sifflèrent. À l’arrière, les mages et les prêtres déchaînèrent le feu et la Lumière, couvrant le rang de grands boucliers tandis qu’il se relevait et reculait de cinq pas avant de se réinstaller. Ils approfondissaient le terrain de mise à mort pour empêcher d’autres zombies de sauter par-dessus, notai-je avec approbation. L’homme de Hune était à la hauteur des éloges qu’elle lui avait adressés.
« Un groupe se détache du reste, signala la capitaine Leisberg. »
Je jetai un coup d’œil sur le côté de l’escarmouche et vis que la Lycaonienne avait raison. Une trentaine de zombies, avec parmi eux ce qui devait être un Lien, se détachaient du carnage dans la plaine et prenaient la direction du sud-ouest. Il y avait des villages par là, si je me souvenais bien, mais aucun de grande taille — sans doute pour cela qu’ils n’avaient pas été touchés lors de la première vague de contamination, contrairement à deux petites villes voisines. Les infiltrés avaient visé le nombre avant tout, comprenant peut-être que des zombies sans armes auraient besoin d’être nombreux pour entamer une ligne de soldats digne de ce nom.
« Dois-je envoyer l’une des ailes de l’Ordre, ma reine ? proposa Grandmaster Talbot. »
Je réfléchis un instant, tandis que la formation d’assaut continuait de tailler méthodiquement en pièces les morts-vivants restants dans la plaine. L’infanterie du Roi Mort ne pouvait sans doute pas être plus faible que celle-ci, mais j’étais tout de même assez satisfaite des résultats de la journée.
— Quel était le nom du village où nous avons envoyé le seigneur Tanja ? demandai-je.
— Pierreplate, je crois, répondit Brandon Talbot.
— À une demi-cloche d’ici, dis-je. Et celui où Dame Osena devait se rendre est peut-être encore à une demi-cloche plus à l’ouest.
— Les Levantins devraient être de retour, alors, dit la capitaine Leisberg, qui comprit rapidement où je voulais en venir. »
Le seigneur Razin Tanja, désormais véritable seigneur de Malaga et non plus seulement héritier désigné — sa famille, au Levant, avait déniché un détail juridique lui permettant de revendiquer le titre sans retourner physiquement au Dominion — aurait déjà dû être de retour, à vrai dire. Je soupçonnais qu’il avait attendu que Dame Aquiline finisse de couvrir la zone que je lui avais assignée et le rejoigne pour rentrer avec lui. Je n’allais pas reprocher à un jeune homme de s’enticher d’un tourbillon de panache et de couteaux aux membres graciles, surtout quand ledit tourbillon avait les jambes d’Aquiline Osena ; mais si Tanja croyait pouvoir profiter de nos heures sur le terrain pour flirter avec sa fiancée, il avait grand besoin d’un entraînement pédagogique avec l’Adjoint.
« Envoyez deux cavaliers les prévenir, au cas où ils auraient négligé leurs propres reconnaissances, ordonnai-je à Talbot, les yeux rivés sur les morts-vivants en fuite.
Les Levantins, et en particulier l’infanterie de Tartessos, étaient en réalité plus doués que mes hommes pour ce genre de chose — à l’exception des gobelins — si bien que cet avertissement serait probablement inutile. Mais pourquoi prendre un risque quand une certitude était à portée de main ?
— À vos ordres, Majesté, dit le grand maître en inclinant la tête. »
Il éloigna son cheval pour transmettre mes instructions, mais je continuai à suivre les morts-vivants du regard. Ils empruntaient la route de terre en mauvais état qui partait vers le sud-ouest au lieu de traverser le terrain accidenté ; il y avait donc forcément un Lien qui pensait à leur place. Cela ne les aiderait guère, vu la région et la saison. À mes yeux, la frontière entre le sud du Hainaut et le nord de Brabant était un endroit étrange : des plaines pierreuses s’étendaient à perte de vue, entrecoupées de creux semblables à des vallées où la végétation poussait presque avec agressivité ; mais ce que j’avais appris à détester, c’étaient ces satanés marécages. Il y en avait partout, et ils se répandaient toujours comme la vérole dans un camp militaire, une fois les neiges hivernales fondues. Quelques mois par an, la région entière devenait l’urinoir favori des Dieux, ce qui rendait les campagnes militaires particulièrement pénibles. La seule chose vaguement supportable dans ces marais était le nombre d’oiseaux qui s’y rassemblaient ; la chasse y était bonne et variait un peu le menu quand on rapportait du gibier. La route du sud-ouest était à moitié inondée par l’un de ces marécages, qui débordait sur un virage déjà fort étroit, coincé contre une colline rocheuse.
Je regardai le passage étroit à mesure que les morts s’en approchaient, m’attendant à moitié à ce qu’il s’y passe quelque chose. Si j’avais voulu tendre une embuscade dans le coin, c’est là que je l’aurais fait. Des visages peints apparurent au sommet de la colline et, un battement de cœur plus tard, une volée de javelots faucha le flanc du groupe de zombies. Cela ne suffirait pas à les tuer pour de bon, mais plusieurs seraient cloués au sol ou renversés, et leur « formation » serait perturbée. Je remarquai que je n’étais pas la seule à regarder.
« C’est l’infanterie de Tartessos, expliquai-je à la capitaine Leisberg. Ils se font appeler les Tueurs en l’honneur du Tueur Silencieux, l’héroïne qui fonda la lignée régnante de la cité. »
Dame Aquiline elle-même prétendait descendre directement de cette femme ; et, à ma connaissance, c’était peut-être même vrai. Je n’avais jamais vu de peuple aussi obsédé par le Sang que les Levantins, à part les véritables mages de sang de Praes.
« Ils portent presque autant de peinture que d’armure, et cette dernière est surtout en cuir, observa Karolina Leisberg avec scepticisme.
J’avais découvert que les Lycaoniens vouaient un respect des plus raisonnables aux vertus d’une bonne armure d’acier, dès qu’on pouvait s’en procurer une sans trop de difficulté. La façon dont certains Levantins la dédaignaient leur paraissait totalement incompréhensible ; et, malheureusement, c’était l’un des aspects les moins sujets à controverse de la manière dont leurs cultures se heurtaient. Le goût du Dominion pour les duels, en particulier, suscitait chez les Nordiques un mépris agressif. J’en étais venue à croire que la différence tenait à ceci : un peuple considérait la guerre comme un devoir honorable, l’autre comme honorable, tout simplement. Les Lycaoniens ne s’embarrassaient pas de fioritures : si ça marchait, tant pis si la méthode était laide, injuste ou brutale. La capitaine Leisberg n’avait pas encore assisté à un duel d’honneur, au moins. Ceux-là mettaient toujours les Lycaoniens dans une colère noire. C’était pour cela que je m’étais arrangée pour les faire camper à des bouts opposés du camp dès que possible, même si c’était un véritable casse-tête à organiser. Ces derniers temps, je me sentais parfois davantage comme une jongleuse que comme une générale ou une reine. Et au moment où je laisse tomber une seule balle, pensai-je, des gens mourront.
C’était une pensée qui vous remettait les idées en place, et l’une des principales raisons de ma patience, ces derniers temps.
— Les Tueurs sont formés pour tuer des monstres, pas pour combattre en première ligne, lui dis-je. Ils ont l’habitude d’affronter des créatures qui considèrent les armures de plates comme la partie croustillante du repas. Je m’attends à ce que, lorsque nous recevrons enfin les Désenchevêtreurs, ce soient eux qui les utiliseront sur notre front.
Les yeux de la femme s’illuminèrent : j’avais prononcé le mot magique, Désenchevêtreurs. L’intensité du désir que les Lycaoniens vouaient à ces artefacts me surprenait presque à chaque fois, même si je n’aurais peut-être pas dû. Cela faisait moins de deux ans que nous combattions les monstruosités alchimiques du Roi Mort, alors que leurs semblables étaient depuis des siècles le caillou dans la botte de Keter.
— J’avais entendu dire que l’Atelier les jugeait irréalisables, dit la capitaine Leisberg.
« Irréalisable » n’était pas tout à fait le bon mot. Les premières tentatives de fabrication d’artefacts capables de perturber la nécromancie avaient soit échoué dans de violentes explosions, soit buté sur ce que Masego appelait un problème de « proportion », autrement dit, ces premières créations ne contenaient tout simplement pas assez de sorcellerie ou de Lumière pour défaire une créature comme un wyrm ou un beorn. Nos gens avaient fini par réussir à créer un artefact capable de contenir autant de puissance, mais la solution était d’ordre matériel. Autrement dit, les matériaux nécessaires à sa fabrication coûtaient à peu près autant que l’équipement complet de deux cohortes selon les normes de la Légion. C’était déjà assez pénible, mais ils étaient également très rares : le bois surnaturel utilisé, en particulier, ne poussait que dans les régions méridionales des Bois déclinants. En importer de grandes quantités relevait donc du doux rêve. Le Beffroi avait toutefois annoncé une percée dans la mise au point d’une solution structurelle de remplacement, et de nouveaux plans avaient été transmis à l’Atelier un mois plus tôt. Nous saurions bientôt, au moins en théorie, s’ils étaient réellement fonctionnels.
Je ne me risquerais à parler de véritable succès qu’après avoir enfoncé une lance dans l’un de ces foutus dragons morts-vivants et l’avoir vu s’effondrer entièrement, au lieu de devoir mobiliser trois Nommés et un contingent complet de mages pour accomplir la besogne.
« Ce n’est peut-être pas le cas, après tout, dis-je. Mais je ne vais pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué, Razin Tanja, espèce de crétin. »
La petite embuscade avait été magnifique, belle comme une perle : d’abord les javelots, puis une douzaine de fantassins de Malaga qui surgirent pour barrer la route, dressant un mur de boucliers contre lequel les zombies se jetèrent aussitôt. Les Tueurs se précipitèrent dans la mêlée confuse et fauchèrent les morts-vivants inférieurs avec une facilité presque ridicule ; Dame Aquiline Osena était parmi eux. Tout alla si vite qu’il ne resta bientôt plus, des victimes du massacre, que le Lien qui avait mené le groupe. À mon avis, ils auraient dû le tuer en premier, car les zombies redeviendraient presque aussi écervelés que des animaux dès qu’il serait brisé. Mais je compris très vite pourquoi ils ne l’avaient pas fait : Razin Tanja s’avança, en cotte de mailles et en cuir, un sabre à crochet à la main. Les Levantins formèrent un cercle autour d’eux, leurs boucliers devant, et se mirent à repousser les morts-vivants au centre du cercle improvisé dès qu’ils s’éloignaient trop du seigneur de Malaga.
« Quelle sottise, dit la capitaine lycaonienne à cette vue, et je grognai pour marquer mon accord.
Aquiline ne valait pas mieux dans ce genre de situation ; si quelque chose, elle était bien pire. Le Pèlerin Gris avait clairement indiqué que les deux jeunes nobles devaient obéir à mes ordres ; au moins s’y pliaient-ils généralement quand j’étais là pour les surveiller. Mais en mon absence, ce genre d’ineptie revenait avec une régularité désolante. On aurait dit qu’on leur avait retiré la partie du cerveau où se trouvait le bon sens pour la remplacer par du duel d’honneur à la gloire éternelle. Dieux, je devais au moins me réjouir qu’ils ne se poignardent pas l’un l’autre. Apparemment, le seul aristocrate dominioniste tué au Cimetière — le propre père de Razin — n’avait été abattu ni par l’un des miens ni par le Tyran, mais par le seigneur d’Alava. J’étais plutôt contente que celui-là se soit retrouvé sur le front de Malanza, même s’il était assez beau garçon. Dans la plaine, la compagnie d’assaut du tribun Beesbury achevait les derniers zombies avec une rigueur admirable et sans trop de difficulté ; je décidai donc d’aller voir les Levantins en premier. Je pourrais féliciter Beesbury et ses trois cents hommes plus tard.
— Grandmaster Talbot, appelai-je.
Zombie s’anima sous la pression de mes genoux, presque avec empressement, et je sentis qu’elle brûlait d’envie de prendre son envol. Je lui caressai affectueusement la crinière.
— Plus tard, lui dis-je.
Le chef de la Cloche Brisée ne tarda pas à me rejoindre après mon appel ; signe qu’il s’habituait à mes manières, il arriva accompagné de vingt chevaliers et de ma bannière, plutôt qu’avec les révérences d’un courtisan.
« Brave homme, lui dis-je avec un sourire, avant de me tourner vers mes chevaliers. Le seigneur Tanja semble vouloir nous offrir un spectacle. Ne serait-ce pas mal élevé de ne pas lui faire plaisir ? »
Quelques sourires, puis même un rire. La soldatesque du Levant n’était pas détestée par mes gens, mais elle n’était pas aimée non plus. Ils n’avaient pas oublié qu’une campagne avait été menée contre elle à Iserre, ni qu’elle avait fait partie de la Grande Alliance lorsque celle-ci n’était encore qu’une meute de chiens hurlant pour réclamer de la chair fraîche. De la chair callowane, du moins en partie. Je jetai un regard interrogateur à la capitaine Leisberg pour voir si elle voulait nous accompagner, mais elle secoua la tête. Je pris congé d’elle d’un hochement courtois, posai mon bâton d’if en travers du dos de Zombie et pris la tête de notre descente de la colline. Je gardai un rythme soutenu sans chercher à dissimuler mon approche, si bien que les Levantins nous aperçurent bien avant notre arrivée. Tanja acheva son adversaire avant que je sois assez près pour l’interpeller : un coup net qui trancha la colonne vertébrale du Lien sous la gorge. Sa tête, encore enveloppée d’une peau coriace mais apparemment vivante, roula au sol. Les Levantins poussèrent une acclamation. Dissimulant mon irritation, je pressai Zombie et accélérai encore, sans ralentir en arrivant près du cercle de soldats qui entourait le jeune seigneur victorieux de Malaga.
Les guerriers durent se hâter de s’écarter pour me laisser passer. Au lieu de tirer sur mes rênes, je fis entrer Zombie au trot dans le cercle, où elle tourna autour de Tanja. À bien y réfléchir, je ne dissimulais peut-être pas tant que ça mon irritation. Lorsque Zombie s’arrêta enfin, le silence m’entourait.
« Salut à vous, Reine Noire, lança Dame Aquiline.
— Nous nous occuperons de vous dans un instant, Dame Osena, répondis-je froidement.
Le seigneur Razin Tanja leva vers moi des yeux défiants ; son teint hâlé et ses cheveux noirs comme le charbon étaient encadrés par son heaume. Je ne devais pas le réprimander comme un enfant devant ses hommes et sa fiancée, me rappelai-je, même si la tentation de lui décocher quelques remarques cinglantes pour le remettre à sa place était forte. D’un autre côté, il était hors de question de laisser passer l’affaire. Osena et lui me mettaient à l’épreuve de plus en plus souvent, comme s’ils cherchaient à voir jusqu’où je les laisserais aller. Si je leur cédais un pouce maintenant, ils en réclameraient un autre avant la fin de la journée. Je fixai le seigneur de Malaga sans ciller, jusqu’à ce qu’il ouvre enfin la bouche, à contrecœur.
— Salut à vous, Reine Noire, me salua Razin Tanja.
— Et à vous, seigneur Razin, répondis-je calmement. Maintenant, voudriez-vous m’expliquer pourquoi vous torturiez ce qui est très probablement l’âme d’un ancien croisé, que la sorcellerie noire a enchaînée contre son gré au service de l’Horreur Cachée ? »
Ah, le silence gêné de quelqu’un qui n’avait pas vraiment réfléchi aux conséquences de ses actes. Comme c’était nostalgique. Je comprenais mieux pourquoi les gens m’avaient si souvent fait ce coup-là, si c’était toujours aussi délicieusement sinistre de se trouver de l’autre côté de la situation.
« Eh bien ? l’encourageai-je avec affabilité. Allez-y. Je suis sûre que vos raisons seront… éclairantes.
Je ne faisais que remuer le couteau dans la plaie ; mais je n’étais pas la mère de Razin. Je n’avais absolument aucune envie de prendre soin de ses blessures, qu’elles touchent sa peau ou son orgueil.
— Les compagnies de Volignac sont déjà rentrées au camp, aux dernières nouvelles, repris-je d’un ton léger. Comme elles n’ont pas jugé utile de jouer avec des cadavres, elles seront les premières à se servir dans les rations de bière qui viennent d’arriver de Brabant.
J’avais fait mettre quelques rations de côté pour la formation d’assaut également, afin de la récompenser ou de la réconforter selon l’issue de l’escarmouche, mais je ne voyais pas de raison pressante de le préciser. Apprendre qu’ils ne pourraient prendre que ce que les Procerans laisseraient derrière eux ne plut pas plus aux Levantins que je ne l’avais prévu. Il n’y avait pas une armée sur le continent qui ne carburait pas à l’alcool et aux bordels, à l’exception peut-être de celle que nous affrontions.
— C’était une belle victoire, dit Dame Aquiline, prenant la défense de son fiancé.
On aurait pu qualifier son geste de chevaleresque. Certains, mais pas moi. Mon regard se posa sur son visage peint, et se durcit.
— Remportée par un homme qui a une demi-cloche de retard sur son chemin de retour au camp, dis-je. J’imagine que vous n’avez rien à ajouter à cela, Dame Osena ?
De nouveau, l’embarras et le silence. Et elle avait tout intérêt à être gênée : je les avais envoyés s’assurer qu’aucun créateur de zombies n’avait atteint, ou ne pouvait atteindre, les villages ; pas pour faire les marioles. Et comme ils étaient partis chacun avec deux cents guerriers et qu’il ne pouvait pas y en avoir plus de cinquante avec eux ici, ils ne pouvaient même pas s’abriter derrière la maigre excuse d’avoir rejoint un autre groupe pour être plus en sécurité. Pour l’instant, je voulais bien supposer que les autres guerriers étaient restés sur place afin de s’assurer que les civils procerans en cours d’évacuation seraient protégés jusqu’au dernier ; mais je ne manquerais pas de leur poser des questions précises plus tard. Je ne me faisais pas d’amis parmi les Levantins en affirmant mon autorité aussi brutalement, mais je n’avais pas besoin qu’ils m’aiment. Seulement qu’ils m’obéissent, et ils se montraient de plus en plus négligents sur ce point.
— Rentrez au camp, ordonnai-je en balayant les rangs du regard. Et cette fois, je m’attends à ce que vous ne fassiez aucun détour.
J’avais l’impression de corriger des enfants turbulents, ce qui était d’autant plus exaspérant que ce n’était pas complètement faux. Aucun d’eux n’était bien plus jeune que moi, et pourtant je me sentais parfois davantage comme le vieux Klaus Papenheim épuisé que comme la femme de vingt-trois ans que j’étais réellement. Je comprenais pourquoi Tariq voulait que je garde un œil sur eux, dans les deux sens du terme. Malgré leurs mauvaises habitudes et leur imprudence générale, les deux nobles levantins formaient un duo très charismatique quand ils ne mettaient pas ma patience à l’épreuve. Tous deux étaient braves et habiles au combat ; Aquiline était la meilleure bretteuse et la plus populaire des deux, mais j’avais trouvé Razin plus fin en politique. Si le Pèlerin cherchait des successeurs capables de maintenir la stabilité du Dominion après sa mort, ces deux-là étaient de loin les meilleurs candidats parmi les membres actuels du Sang.
Malheureusement, cela ne les rendait pas moins pénibles à gérer.
Je ne m’attardai pas plus longtemps avec les Levantins et guidai Zombie hors du cercle de combat, tandis que mon escorte de chevaliers et Grandmaster Talbot se mettaient en route. L’homme qui avait autrefois été l’héritier de Marchford chevaucha à mes côtés tandis que nous regagnions la colline qui nous avait servi de poste d’observation.
« Le goût des Levantins pour les duels est vraiment une habitude vulgaire, dit Brandon Talbot. Cela n’a pas sa place dans une guerre menée comme il se doit.
— Les duels sont utiles lorsqu’ils permettent de démoraliser l’ennemi, rétorquai-je.
Après tout, j’avais moi-même livré des duels par le passé, et envoyé d’autres se battre à ma place. D’ordinaire, je m’en étais servie pour tuer un ennemi Nommé avant qu’il ne cause de lourdes pertes parmi mes soldats, ou pour éliminer un faë titré avant qu’il ne déchaîne un puissant sortilège ; mais si je n’employais cette méthode qu’en dernier recours, ce n’était pas sans raison. Combattre en première ligne liait vos soldats à vous d’une manière difficile à expliquer — c’était ma volonté de me battre en première ligne qui m’avait d’abord valu la loyauté de la Quinzième —, mais il y avait une différence entre cela et chercher tous les duels possibles. L’un consistait à partager les risques, l’autre à courtiser la mort. Même Lake choisissait ses combats et prenait la fuite quand ils tournaient mal pour elle.
— Les morts n’ont pas de moral, répondit le grand maître, et je ne le contredis pas. Toute cette frime est donc plutôt puérile.
— Le seigneur Tanja est jeune et doit faire ses preuves auprès de ses guerriers, dis-je. La lignée de Dame Osena est célèbre pour ses duels ; il y a une réputation à défendre.
— Ces faits ne vous ont pas empêchée de les réprimander, observa le vieil homme, avec une pointe d’amusement dans la voix.
— S’ils font quelque chose de semblable contre un Revenant après ces petites victoires qui leur donnent l’impression d’être des champions, ils se feront massacrer comme des agneaux, répondis-je sombrement. Et s’il serait vain d’espérer que les Levantins abandonnent des coutumes vieilles de plusieurs siècles, je m’attends au moins à ce qu’ils les adaptent aux réalités de la guerre pour notre survie.
Neshamah pouvait se permettre de jeter cinquante mille Liens dans une fosse et de les oublier jusqu’au Dernier Crépuscule, s’il en avait envie. Si la moitié des visions que les Sœurs partageaient avec moi sur le front des drows dans le Grand Nord étaient exactes, c’était le genre de force qu’il était prêt à sacrifier pour une simple diversion. D’un autre côté, si l’un des nobles du Dominion se faisait tuer, la Grande Alliance se retrouverait dans un sacré pétrin. Que ce soit pour la succession, le commandement de leurs armées ou même les accusations qui ne manqueraient pas de suivre, aucun aspect de l’affaire n’échapperait aux complications. Alors quand je les voyais jouer aux duellistes contre des morts-vivants, disons que je m’agaçais quelque peu. Même dans mes moments les plus téméraires, à l’époque où j’étais Écuyer, je n’avais jamais pris de risques pour le simple plaisir d’en prendre, et encore moins agi avec une telle insouciance face aux enjeux.
— Peu importe, finis-je par soupirer. Ils sont sous ma responsabilité seulement jusqu’à ce que nous ayons nettoyé la région. Après, nous passerons à autre chose, et le Pèlerin pourra garder ses chats.
— Encore une journée de marche vers le sud et nous serons véritablement en territoire brabantin, dit le chevalier barbu. Nous devrions croiser les premières patrouilles avancées du prince Étienne demain matin ; peu après, notre devoir sera accompli.
— Vous avez hâte de séjourner dans une vraie ville ? le taquinai-je.
— Un bain chaud, dit Brandon Talbot avec dévotion, et un repas qui n’a pas cuit dans un chaudron. Le Paradis nous sourit, vraiment.
Je ris. C’était amusant de voir à quel point des mois sur le terrain transformaient les choses les plus simples en luxe. Pour ma part, j’avais hâte de boire enfin quelque chose de décent et de dormir une nuit entière : là où se trouvaient les diplomates se trouvaient aussi de bons vins et des protections suffisamment puissantes pour que je n’aie pas à dormir d’un œil. Hanno devait rentrer de l’ouest, lui aussi, ce qui serait agréable. C’était toujours plus facile quand il était là pour me refiler des corvées — m’aider à partager les fardeaux, bien sûr, d’une manière parfaitement équitable et impartiale.
— Finissons-en, alors, dis-je. J’ai vu assez de printemps dans cette région pour toute une vie, et les morts qui marchent n’arrangent pas le paysage.
— Je n’avais guère remarqué de différence, répondit sèchement Brandon Talbot.
Qu’on ne dise pas que mes gens avaient jamais laissé passer une occasion de se moquer de Procer. Nous ne fîmes que repasser par la colline pour apprendre que la capitaine Leisberg était déjà repartie au camp, d’où elle changerait de monture et prendrait les grandes routes vers le nord pour rejoindre les forces du prince Klaus. J’étais quelque peu contrariée qu’elle ne soit pas restée assez longtemps pour parler de ses impressions sur l’escarmouche et les performances de la formation d’assaut ; mais elle n’était pas sous mes ordres et ne me devait rien, sinon peut-être une courtoisie occasionnelle. Il y avait fort à parier que je devrais avoir cette conversation avec le Prince de Fer lui-même, ce qui, à vrai dire, ne me dérangeait pas. L’oncle du Premier Prince était un vieux soldat d’une espèce que je connaissais bien : j’avais passé la majeure partie de ma vie à leur servir à boire, à les combattre ou à les mener au combat. S’il avait connu quelques chants de rebelles et raconté une histoire sur une blessure reçue pendant la Conquête, cela aurait presque suffi à me donner le mal du pays.
À mon retour, les affaires s’enchaînèrent rapidement : il fallut organiser le retour de nos soldats au camp et envoyer des cavaliers vérifier les forces que nous avions déployées plus loin. Nous laisserions ici un groupe de chevaliers, au cas où une force de morts-vivants nous aurait échappé et où l’un de nos détachements aurait besoin de renforts, mais je n’avais aucune raison de rester sur place pour superviser les opérations en personne. Grandmaster Talbot était parfaitement capable de s’en charger sans que je sois constamment sur son dos. Je m’apprêtais donc à repartir avec une escorte lorsque Zombie frissonna soudain, mal à l’aise. Elle n’avait jamais fait cela qu’en présence d’un seul homme ; nul besoin de se demander qui avait fini par réapparaître après avoir erré dans les contrées sauvages. Il était difficile de deviner son âge ou son origine, bien qu’Indrani m’eût dit un jour qu’il avait seulement quelques années de plus qu’elle.
Entre son teint hâlé et la crasse, il aurait pu venir de n’importe où et avoir entre vingt et quarante ans ; rien ne le rattachait aux Soninkés. Je m’étais attendue à ce qu’un Nommé de sa trempe soit athlétique, mais il avait plutôt la carrure d’un ours : grand, large d’épaules, mais indéniablement corpulent. Ses vêtements étaient en cuir épais, à l’exception de ses bottes de fourrure et de sa magnifique capuche qu’il gardait toujours relevée : doublée d’hermine et confectionnée en renard, elle était merveilleusement bien cousue, et c’était dommage de la voir comprimée contre ses longs cheveux bruns emmêlés. Avec un long couteau et une hachette au côté, il aurait pu passer pour une sorte de guerrier, si ce n’était l’élément le plus frappant de son apparence : deux grands faucons perchés sur ses épaules, qui m’observaient avec un calme surnaturel.
« Maître des bêtes, le saluai-je en me tournant vers lui sans laisser paraître le moindre étonnement devant sa soudaine apparition.
— Reine Noire, râpa-t-il. J’ai trouvé une proie pour vous. »
Je plissai les yeux. Je ne m’étais pas attendue à ce qu’une telle proie surgisse vraiment de cette crise, puisque nous l’avions écrasée rapidement. C’était inquiétant qu’elle ait malgré tout vu le jour, même si j’en avais connu la possibilité. Les événements s’accéléraient à un rythme plus soutenu que nos prévisions les plus pessimistes.
« Où sont-ils ? demandai-je.
— Il, répondit le Maître des bêtes. À l’est.
— Où, à l’est ? demandai-je, impatiente.
— Vous le trouverez facilement, répondit le Maître des bêtes en laissant échapper un rire rauque. C’est le seul village en flammes.
Putain, pensai-je. Est-ce que je ne pourrais pas, juste une fois, trouver un Nommé facile à rallier à notre cause ?