Chapitre 422
« Cinquante-cinq : si vous perdez vos pouvoirs, ils vous reviendront presque toujours plus grands qu’avant, à condition d’avoir appris la leçon morale qui s’impose. La bonté et l’humilité mènent à une puissance martiale écrasante. »
— « Deux cents axiomes héroïques », auteur inconnu
C’était fini.
Les soldats de la Ligue se retirèrent. L’hostilité entre les différentes forces était manifeste, mais la raison l’emporta juste assez pour empêcher les combats d’éclater à moins d’une journée de marche de la capitale de Procer. Vu les personnes en présence, je n’avais pas considéré cela comme acquis. Le secrétaire Nestor et les scribes qui l’accompagnaient se retirèrent pour la nuit, mais demandèrent la permission d’envoyer une ambassade au lever du jour. Leur intention manifeste était de réclamer la présence de scribes et de chroniqueurs du Secrétariat dans le nord ; j’acceptai pour ce soir, et j’avais bien l’intention d’accepter demain aussi. Il y aurait des restrictions et des conditions, mais, sur le principe, je n’avais rien contre leur travail. Avec un peu de chance, peut-être qu’un rapport parvenu jusqu’au sud pousserait certains Delosi à abandonner leur neutralité assez longtemps pour cesser de consigner la fin des temps et essayer activement de l’empêcher. Une fille pouvait rêver. Le général Pallas et ses kataphraktoi prêtèrent serment, puis renvoyèrent la moitié des leurs récupérer leur équipement et leurs provisions toujours au camp de la Ligue ; les autres repartirent avec moi.
L’Adjoint avait fini de parler avec Talbot et le légat supérieur encore présent à mon arrivée — Tendai, c’était bien ça ? Ça sonnait soninké —, mais il ouvrit son rapport par une remarque sèche sur ma manie de « ramener encore une armée à la maison ». Comme si c’était une mauvaise chose, le gredin. Au bout du compte, le rapport de Juniper s’était révélé juste, à quelques accusations de « trahison praesie » et de « purges callowanes » lancées par des soldats près : elles avaient dégénéré en bagarres. Un homme était mort, victime d’une fracture du cou malheureuse, et Tendai comme Talbot s’étaient entendus pour faire pendre les responsables conformément aux lois callowanes. L’Adjoint plaida pour une intervention de plus en plus urgente, même si elle risquait d’avoir de graves conséquences pour les personnes contraintes ; mais je n’avais aucun ordre à lui donner. J’hésitai encore à parler, sachant que ces mots pourraient bien tuer Juniper et Aisha, entre autres. Je lui présentai plutôt le général Pallas et lui refilai, sur son « ton pince-sans-rire », la tâche d’installer les cataphractes.
On discuterait plus tard du nombre de soldats que Pallas comptait envoyer vers le nord, même si cela ne devrait pas dépasser dix mille. Probablement moins, mais ils feraient sans doute partie des troupes les mieux entraînées et les mieux commandées de la coalition. Au moins, une bonne chose était ressortie de cette nuit autrement désastreuse.
L’Archer s’éloigna, probablement pour prendre des nouvelles de Masego ; mais, vu le travail que je lui avais confié, il risquait fort de ne guère prêter attention à sa présence au-delà des politesses élémentaires. Si tant est qu’il en fasse. Vivienne parlait avec la tribune d’état-major du général Abigail pour choisir les soldats qui l’escorteraient, et je me promis de conférer officiellement au général l’autorité d’une Maréchale de Callow, jusqu’à ce que Juniper puisse reprendre ses fonctions. Je n’avais pas l’intention de la promouvoir à ce rang, pas avant de nombreuses années, si jamais cela arrivait, mais elle aurait besoin de cette autorité pour remettre de l’ordre dans l’Armée. La structure héritée des Légions de la Terreur et le goût du Limier infernal pour les chaînes de commandement strictes faisaient qu’il fallait une autorité officielle pour faire bouger quoi que ce soit dans l’Armée de Callow. Akua resta auprès de moi, telle une ombre collée à la mienne. Je devinais qu’elle voulait parler du fait que son identité avait été révélée, mais je n’abordai pas le sujet. Tout le monde serait bientôt au courant, je le savais. Si Malicia se sentait assez à l’aise pour livrer cette information à des gens comme Prodocius et Honorion, c’est qu’elle était prête à la faire circuler.
Je ne savais toujours pas comment les miens le prendraient, du moins du côté callowan. Si Akua était encore prisonnière de mon collier, sauf quand je la laissais sortir, je soupçonnais qu’on aurait vu là un lourd tribut ; mais le « conseiller Kivule » n’était ni prisonnier ni tout à fait inconnu des hommes. Cela me coûterait probablement quelques plumes auprès des Héros de la Grande Alliance, aussi ; mais je n’hésiterais pas à traiter Cordelia de sacrée hypocrite si elle avait seulement l’audace de condamner quoi que ce soit. Elle ne pouvait pas jouer cette carte alors qu’elle faisait transporter le cadavre d’un Séraphin à travers Procer. À vrai dire, vu l’heure, j’aurais probablement dû aller me coucher. Les urgences immédiates étaient réglées, et mieux valait sans doute aborder le reste avec l’esprit reposé et les idées claires. Noir était réveillé, ça ne faisait aucun doute : Scribe n’avait pas dû manquer grand-chose de ce qui s’était passé, et ne l’aurait pas laissé dormir pendant tout ce temps. Je n’avais toujours pas hâte d’avoir cette conversation ; attendre le jour ne serait sans doute pas une mauvaise idée. Cela laisserait le temps aux gens de Scribe au sein des Yeux d’en apprendre davantage et, quand nous tiendrions conseil, nous aurions tous les deux une idée claire de la situation avant de prendre des décisions.
C’était fini, cette succession de rebondissements qui avait englouti ma nuit. Ou du moins, ça aurait dû l’être. Mais si c’était le cas, pourquoi mes épaules ne se relâchaient-elles pas ? Je me crispais, comme si j’attendais un coup, mes instincts me hurlant que quelque chose se préparait encore. Pourtant, me dis-je, les ennuis ne pouvaient pas venir de mille directions différentes. Alors, l’humeur sombre, je renvoyai Akua pour la nuit et, ma cape traînant derrière moi, boitillai jusqu’à la forge vide que le Seigneur Charogne avait prise pour logis pendant la conférence. Il n’y avait pas de légionnaires à la porte, ni près des deux fenêtres, ce qui était… inhabituel. C’était Noir qui m’avait appris qu’un Nom était utile, mais qu’il ne remplaçait pas des gens capables de vous protéger. Ses Gardes Noirs n’auraient peut-être pas pu faire grand-chose contre un assassin doté d’un Nom, mais ceux-là n’étaient pas nombreux, contrairement aux assassins ordinaires. Surtout quand on s’en prenait aux nobles praesi. La lourde porte de bois n’était pas verrouillée et ne résista pas quand je la poussai. L’éclat ardent de la forge allumée m’aveugla un bref instant ; les flammes rugissaient, hautes et fières.
Les ombres projetées sur les murs de la forge, dépouillée d’une bonne partie de ce qu’elle aurait contenu pendant les saisons plus chaudes, étaient longues et tremblantes. Amadeus de l’Étendue Verte était assis seul près d’une enclume de fer noircie. Sa tunique grise et terne et ses bottes usées lui donnaient l’air d’un boutiquier vieillissant plutôt que du Chevalier Noir de Praes. Une bouteille reposait sur l’enclume, et ce n’était pas du vin. Une bouteille vide avait été posée au sol, près de l’enclume.
« Catherine, me salua l’homme aux yeux verts. On m’a dit que ta nuit avait été mouvementée. »
J’étais si sincèrement prise au dépourvu par le léger bredouillement de sa voix que je ne parvins pas à dissimuler tout à fait ma surprise. De tout le temps où je l’avais connu, je ne me souvenais pas avoir vu mon maître aussi ivre, même à moitié. Pas une seule fois.
« Toi aussi, on dirait, dis-je en jetant un coup d’œil à la bouteille. »
« De l’eau-de-vie de Salia, répondit Noir d’un ton affable. Ça m’a paru approprié. »
Merde. Je ne connaissais pas particulièrement l’eau-de-vie de Salia, mais ça restait un alcool fort. Pas forcément le plus corsé, mais s’il en avait vraiment bu plus d’une bouteille, je ne pouvais qu’admirer à contrecœur qu’il ne soit pas en train de s’effondrer de sa chaise pliante réglementaire des Légions. *Ce n’est pas ton genre*, faillis-je dire, mais je me retins. Vrai, je ne l’avais jamais vu dans cet état ; mais, à l’époque où j’étais jeune, les Calamités étaient encore avec lui. Des gens avec qui il pouvait se détendre, comme moi avec les Woe. Qui lui restait-il, à part Scribe ? Je pris donc une coupe sur sa table et appuyai mon bâton contre le flanc, libérant mon autre main pour tirer vers moi l’autre chaise pliante. Je réprimai un sifflement de douleur en boitant jusqu’à l’autre côté de l’enclume et y posai mon siège, tandis que ses yeux vert pâle me suivaient. Je poussai un soupir en m’asseyant, soulagée de pouvoir enfin me reposer, puis posai ma coupe sur le fer, près de la sienne. Sans un mot, il la remplit d’eau-de-vie, puis remplit la sienne à nouveau.
« À quoi trinque-t-on ? demandai-je.
— À une révélation, répondit mon maître. Cette maîtresse impitoyable. »
Ça ne commençait pas très bien, pensai-je en vidant une bonne gorgée. L’eau-de-vie me brûla la gorge et, si j’en avais avalé une gorgée à seize ans, mes yeux auraient probablement larmoyé. Elle était douce en bouche, de toute évidence un alcool de qualité, mais on ne pouvait pas dire qu’elle fût légère.
« Ça a été une longue journée, approuvai-je. Et une longue nuit, même. »
« Oui, en effet, dit-il avec calme. Assez mouvementée pour que je reconnaisse que le tumulte m’ait d’abord aveuglé. Le temps de réfléchir a dissipé cette faiblesse. »
« Kairos nous a tous fait tourner en bourrique, dis-je. Nos ennemis un peu plus que nous, et c’est bien là le seul côté positif ; mais tout le monde a pris quelques coups. Il nous faudra des mois, sinon des années, pour mesurer l’ampleur de ce qu’il a provoqué. »
« Les manigances de Kairos Theodosian ne m’intéressent que de loin, dit Noir en marquant une pause pour avaler un quart de sa coupe sans ciller. Non, ce sont les événements qui ont mené à son chant du cygne que je dissèque. »
La conférence. Malicia. *Ça n’aura pas d’importance*, m’avait prévenue Scribe. *Il pardonne toujours.* Je n’aimais peut-être pas cette femme, je ne l’appréciais même pas forcément, mais cela ne signifiait pas qu’elle avait eu tort.
« Scribe t’a parlé des Légions en exil, devinai-je.
— Je l’ai su dans l’heure qui a suivi le moment où tu l’as appris, confirma Noir. Et maintenant, je me demande comment tout cela a pu arriver. »
« Ça devait être une mesure de précaution que l’Impératrice avait prévue des années à l’avance, dis-je. »
Il avala un autre quart de sa coupe. Le rire soufflé qu’il laissa échapper ensuite me fit crisper les doigts, consternée. Le voir ainsi était… désagréable. Si près de perdre le contrôle, alors que le contrôle avait toujours été au cœur de sa personne.
« Des décennies, corrigea mon maître. Rétrospectivement, l’étendue des personnes potentiellement compromises est tout bonnement vertigineuse. Je suppose que c’est la conséquence d’un Aspect. Wekesa aurait repéré une telle mesure si elle avait relevé de la sorcellerie et m’en aurait parlé. »
Probablement, approuvai-je en silence. Masego avait côtoyé Juniper pendant des années avec un Aspect lié à la vue, puis des yeux forgés de la flamme d’Été, sans rien remarquer ; je n’étais donc pas trop étonnée que Warlock n’ait rien détecté. Le pouvoir d’un Nom pouvait imiter la sorcellerie, mais il ne fallait jamais le confondre avec elle : il obéissait à d’autres règles et prenait d’autres formes.
« Ou peut-être pas, reprit Noir d’un ton affable. Il semblerait que les nombreux avertissements que j’ai reçus, selon lesquels les sentiments aveuglent plus que je ne le croyais, étaient fondés. »
« Après la Folie d’Akua, les signes ne trompaient pas, dis-je à contrecœur. »
Non que j’hésitasse à dire la vérité, mais je savais à quel point elle lui faisait mal.
« Oh non, pas en ce qui concerne Alaya, dit doucement Amadeus de l’Étendue Verte. C’est Eudokia que j’ai gravement mal jugée. »
*Merde*, pensai-je en gardant le visage impassible. J’avais trop attendu. Tout ce temps, je m’étais demandé si je devais le lui dire ou non, si les conséquences probables en valaient la peine, et il ne m’était jamais venu à l’esprit qu’il pouvait simplement comprendre tout seul. Mais que savait-il ? J’avais obtenu des aveux et des explications, alors que lui avait dû se contenter d’assembler les pièces du puzzle.
« C’est une mauvaise habitude, que de forcer son visage à rester impassible, me reprit Noir. Tu le fais encore parfois, quand quelque chose te prend au dépourvu. Cela révèle que tu sais quelque chose, puisqu’on comprend ainsi que tu as quelque chose à cacher. »
Je grimaçai. Il but à nouveau.
« Confirmation ou non, ce n’était pas vraiment nécessaire, ajouta-t-il. Ta demande d’entretien privé avec Scribe m’avait déjà paru suspecte. »
« Je ne savais pas si je devais te le dire, avouai-je. »
Peut-être l’aurais-je fait, pensai-je. J’aimais croire que oui. Mais je ne lui mentirais pas en prétendant que c’était certain.
« Ce serait malvenu de ma part de te reprocher un comportement que je t’ai moi-même inculqué, en grande partie par l’exemple, dit Noir, l’air sombrement amusé. Même si c’est une nouveauté que d’être traité avec autant de condescendance par quelqu’un d’autre que Malicia. »
« Scribe croyait — croit, dit-elle que tu sais — qu’elle te sauvait la vie, tu sais. » J’hésitai avant de poursuivre : « Et je ne suis pas certaine d’être en désaccord avec elle. »
« Veux-tu savoir comment j’ai déduit ce qui s’était passé ? demanda distraitement l’homme aux yeux verts en remplissant sa coupe. »
Je n’avais pas fini la mienne, pas plus que lui n’avait fini la sienne, mais la bouteille se vidait. J’acquiesçai lentement, sans être sûre de le vouloir vraiment. Il but dans sa coupe et je l’imitai ; la brûlure de l’eau-de-vie me distrayait agréablement de la chaleur rugissante de la forge et de cette conversation misérable.
« À l’instant où cela m’a transpercé, quand Alaya se tenait dans cette salle et ne voyait en moi qu’un obstacle, dit Noir. Elle n’avait même pas essayé de me parler avant, pour que nous puissions en faire un jeu de soie et d’acier. Elle avait considéré comme inéluctable une décision qui m’avait tellement blessé, comme une trahison certaine — si certaine qu’elle n’avait même pas besoin de tenter d’en parler. »
Il marqua une pause.
« Puis, j’ai cessé de penser à elle comme à Alaya et me suis mis à penser à elle comme à l’Impératrice d’Effroi Malicia, reprit-il avec calme. Et je voyais toujours une erreur inexplicable, commise par une femme dont j’estime encore le jugement. »
« Tu as compris qu’elle savait quelque chose que tu ignorais, dis-je. »
« Dès qu’Eudokia s’est arrangée pour lui faire porter le chapeau du coup d’État raté de Salia, tout ce qui a suivi était écrit, songea-t-il. Soit j’avais donné cet ordre et je me dressais désormais contre elle. Soit on m’avait trompé, et tout ce qu’on me dirait pourrait aider Scribe à poursuivre ses attaques. Ou révéler comment elles avaient été anticipées et contrées. Dans un cas comme dans l’autre, même un message secret aurait été un risque insensé. »
Je bus une nouvelle longue gorgée, car ce que j’avais à dire serait probablement difficile à avaler.
« Ça n’excuse rien, dis-je. Elle reste l’alliée du Roi Mort. Elle a passé des décennies à implanter des ordres dans l’esprit des gens. Personne ne l’a *forcée* à ordonner la Nuit des Couteaux, Noir. Ses choix avaient peut-être leurs raisons, mais ça n’excuse pas une seule putain de chose. Depuis le jour de notre rencontre, tu me prêches la responsabilité individuelle. Pourquoi serait-elle la seule, dans toute la Création, à bénéficier d’un passe-droit ? »
Il leva sa coupe vers la lumière de la forge, et elle projeta une bande d’ombre sur ses yeux.
« *Je fais confiance aux gens pour agir selon leur nature*, cita-t-il. *Tout le reste n’est que sentimentalisme.* Elle a prononcé ces mots peu après avoir officiellement pris possession de la Tour, alors qu’on parlait encore de savoir qui serait son Chancelier. On en a discuté à Ater pendant des semaines, et cette phrase reste la plus souvent citée à Praes parmi ses paroles. Je n’ai jamais accordé beaucoup d’importance à cette formule, car elle présuppose bien des choses, mais elle en dit long sur la femme qui l’a prononcée. »
Il vida sa coupe, le regard vert plein de pensées.
« Malicia a implanté des ordres en prévision d’une trahison, et cette trahison a eu lieu, dit-il. Je ne lui en veux pas plus que je ne t’en veux pour les terribles habitudes que tu as prises à mes côtés, même si je les reprocherais à quelqu’un d’autre. »
« L’eau-de-vie te rend bavard, dis-je. Tu confonds cause et conséquence, Noir. Manipuler l’esprit de ses sujets mérite qu’on réagisse. Ce n’est pas une trahison que de le reconnaître. Tu es juste… »
Je me mordis la langue.
« Sentimental ? acheva-t-il en bredouillant un peu. C’est vrai. Eudokia m’a dit la même chose, quand nous avons parlé. »
Je me raidis.
« Et qu’a-t-elle dit d’autre ? demandai-je lentement. »
« Qu’elle regrettait ses actes, répondit Noir d’un ton sec. Qu’elle ne recommencerait pas. Qu’elle avait compris que c’était une erreur. Je l’en ai remerciée, naturellement, car c’était une leçon dont nous avions tous deux besoin. »
Et pourtant, elle n’était pas là, à boire avec lui.
« Alors, où est-elle ? insistai-je. »
« Je n’en sais rien, répondit l’homme aux yeux verts. Et cela n’a pas d’importance, car elle n’est plus à mon service. »
Mes doigts se crispèrent.
« Tu es ivre, dis-je d’un ton plat. Tu regretteras ça après… »
« J’ai pris cette décision sans avoir bu une seule goutte, répondit Amadeus de l’Étendue Verte d’une voix étrangement calme. »
« Alors tu es en deuil, tu n’as pas les idées claires, sifflai-je. Il n’y a rien de pragmatique à… »
« Ne plus faire confiance à quelqu’un qui m’a habilement manipulé pour me pousser à la rébellion et m’engager sur une voie qui se termine par le meurtre d’une personne qui m’est chère ? dit Noir. Voilà une idée intéressante. Je ne lui ai témoigné aucune rancune et ne lui en veux pas. Nos chemins se séparent, rien de plus, rien de moins. »
« Tu ne peux pas te permettre de perdre Scribe, dis-je sans détour. Si tu la perds, tu perds les Yeux, et sans les Yeux, l’Empire te dévorera vivant. »
« J’y ai réfléchi, mais j’ai fini par décider que cela n’avait pas d’importance, répondit-il avec affabilité. »
Il vida sa coupe puis, de ses doigts maladroits pour un homme d’ordinaire si sûr de ses gestes, tira de sa tunique un petit morceau de parchemin. Il le posa sur l’enclume sans un mot. Il était écrit en Mthethwa : deux mots, « Rentre à la maison ». Je ne connaissais pas l’écriture, mais, contrairement à lui, je n’avais pas correspondu avec l’Impératrice pendant des décennies.
« Tu ne peux pas être sérieux, dis-je à voix basse. »
« Tout cela a peut-être véritablement dénoué le nœud, vois-tu, dit Noir, l’air très amusé. Au bout du compte, je *l’ai* trahie. Comme elle l’a toujours cru, au fond d’elle. Et après l’échec de cette trahison, après son triomphe si absolu sur moi, elle peut enfin se sentir en paix. »
Il remplit de nouveau sa coupe, tandis que je ne faisais absolument rien pour dissimuler l’horreur que je ressentais.
« Bien sûr, je ne la remettrai plus jamais en question, dit-il. J’aurai perdu ce droit, ainsi que toute idée que nous sommes partenaires plutôt que suzerain et vassal. Mais les portes d’Ater me seront ouvertes et, pour elle, m’agenouiller devant le trône sous le regard de tous les seigneurs et dames de Praes constituera ma grande pénitence. »
« On peut encore changer les choses, dis-je. Je sais que c’est un coup dur, le départ des Légions en exil et le fait que Scribe t’ait manipulé, mais ce n’est pas ton seul choix. Tu as des alliés, Noir. »
L’homme aux yeux verts renversa sa coupe et en avala une nouvelle gorgée.
« Tu ne comprends pas, dit-il ensuite. Je ne pourrais pas plus faire cela que prétendre avoir encore confiance en Eudokia. Mieux vaut regarder en face ce que l’on est, quand on est un vilain. Se mentir à soi-même est toujours dangereux. »
« Et qu’est-ce que tu es ? demandai-je doucement. »
« Pas encore satisfait, répondit-il en souriant comme s’il se faisait une plaisanterie à mes dépens. »
Je ne l’aidais pas, m’en rendis-je compte. Rester ici avec Noir à finir cette bouteille ne le ferait pas se sentir mieux. Cette déchéance couvait depuis longtemps, peut-être depuis la mort de la Capitaine ; mais le laisser boire et s’enliser dans ses pensées ne réglerait rien. Je me relevai avec précaution.
« Dors, Noir, soupirai-je. Scribe ne doit pas être loin, et cette femme te pardonnerait presque tout. Elle te pardonnera ça. Nous pourrons faire des plans après l’aube, quand nous serons tous sobres et reposés. »
Il me regarda longuement, puis posa sa coupe. Un instant, il sembla sur le point de dire quelque chose ; mais il eut plutôt un sourire de travers.
« Bonne nuit, Catherine, dit mon père. »
Je sortis en boitant, quittant la chaleur ardente de la forge pour le froid. La fraîcheur qui se posa sur la sueur de mon front et de ma nuque me fit du bien, mais la fatigue que j’attendais ne vint pas. Même après tout cela, l’agitation persistait dans la moelle de mes os. Tout là-haut, sous les étoiles et la lune, deux grands corbeaux aux plumes noires dérivaient dans le ciel. Leurs pensées effleurèrent les miennes et me firent partager la scène qu’ils apercevaient au loin. Un homme quittait Salia. Eh bien, voilà qui était plus tôt que prévu. Je sellai Zombie et partis à cheval, sans escorte ; le trajet sur son dos fut plus rapide qu’à pied. La petite ferme n’avait pas changé depuis ma dernière visite, même si cela n’aurait peut-être pas dû me surprendre : l’endroit me semblait loin, mais je m’y étais tenue pour la dernière fois deux nuits plus tôt. Je remarquai que le mur de l’enclos avait été reconstruit. Et des pierres avaient roulé en contrebas, comme je l’avais prédit au Chevalier Blanc. Grâce aux yeux des Corbeaux, je savais que je ne serais pas accompagnée avant un bon moment ; j’eus donc quelques instants pour réfléchir à la meilleure façon d’attendre confortablement, après avoir attaché Zombie près de la ferme.
Entrer serait le plus raisonnable, pensai-je. Mais le froid était agréable et je rechignais à m’en séparer. À la place, j’appuyai mon bâton contre le mur latéral et, après avoir apaisé ma jambe avec la Nuit, me hissai sur le côté de la ferme. Le toit était aussi solide qu’il en avait l’air, couvert de bonnes tuiles bien posées. Je grimaçai de douleur, même avec l’aide de la Nuit, et rampai jusqu’à une souche de cheminée contre laquelle je pus m’adosser. Je resserrai ma cape autour de moi et me laissai aller à savourer le mélange de chaleur autour de mon ventre et de fraîcheur sur mon visage. C’était apaisant, et je faillis m’endormir. Je ne sus combien de temps j’étais restée là avant d’entendre enfin des pas approcher dans la neige. J’entendis le Chevalier Blanc rire en comprenant où j’étais, puis grimper avec agilité sur le côté. Tandis que Hanno se hissait sur le toit, je finis de bourrer ma pipe et cherchai une allumette. J’en trouvai une de mes dernières allumettes de sapin de sapeur et la frottai contre ma manche, mais elle ne prit pas feu. Je soupirai, touchai discrètement l’allumette du doigt et y insufflai une flamme noire, puis allumai vite ma pipe.
Le Chevalier Blanc se releva et marcha jusqu’au bord du toit. Nous regardâmes tous deux l’aube naissante éclairer le ciel.
« Déjà de retour ? dis-je en soufflant un filet de fumée de feuille d’éveil. »
« Moins d’une heure après le réveil de Tariq, il m’a tiré de mon propre sommeil, répondit Hanno. »
Tout le reste mis à part, il existait des personnes dotées d’un Nom contenant le mot « guérisseur » qui ne maîtrisaient pas leur art aussi bien que Tariq Isbili. Par les Enfers, pendant un temps, il avait même pu guérir la mort.
« Et te voilà, dis-je. »
Une invitation à développer, qu’il ne saisit pas.
« Tu as été Reine d’Hiver pendant un temps, n’est-ce pas ? demanda plutôt Hanno. »
Je fredonnai en tirant sur ma pipe.
« Plus ou moins, dis-je. Ne serait-ce que parce que j’étais la seule charognarde à pouvoir y accéder. »
« Et tu ne l’es plus, dit le Chevalier Blanc. »
« J’ai fait un pari risqué, reconnus-je. Tout bien considéré, je ne le regrette pas. »
« Et quand l’Hiver t’a quittée, Reine Noire, demanda-t-il doucement, as-tu ressenti son absence ? »
*Oh*, pensai-je, surprise de découvrir qu’il me restait encore de la compassion.
« C’était comme de m’envoler d’une fosse pour gagner le ciel bleu, dis-je avec douceur. Comme la première gorgée d’eau après une longue journée sous le soleil. Mais je n’ai jamais aimé ce pouvoir, Chevalier Blanc, et lui ne m’a jamais aimée. »
Contrairement à l’amour qu’il portait, de toute évidence, au Chœur du Jugement, si étrange que ce sentiment me parût. Il resta là un long moment, à contempler l’horizon qui s’éclaircissait.
« Ils m’ont tous demandé ce qu’il était advenu du Jugement, dit le Chevalier Blanc. Veux-tu le savoir, Catherine Foundling ? »
J’avais une demi-douzaine de répliques désinvoltes sur le bout de la langue, mais je ne me sentais pas assez insensible pour les servir à un homme honnête qui était manifestement en deuil.
« Dis-moi, répondis-je. »
Il fit tourner son poignet et, dans la lumière de l’aube, j’aperçus un éclat d’argent. Une pièce. Elle tournoya dans les airs et, pendant un instant, je faillis frapper avec la Nuit. Mais Sve Noc gardait le silence, et je restai immobile. Le Chevalier Blanc rattrapa la pièce sans même regarder quelle face était tombée. Pour lui, et donc pour moi, ce n’avait été qu’un simple lancer de pièce. Rien de plus.
« Le silence, dit Hanno d’Arwad. Rien que le silence. »
Je relâchai un souffle dont j’ignorais retenir l’air.
« Le Hiérarque continue donc de les combattre, dis-je à voix basse. »
« Tu m’avais prévenu, admit l’homme à la peau sombre. Je n’ai pas écouté, car jamais auparavant la puissance du Jugement n’avait failli sous mes yeux. Tu m’avais prévenu, et maintenant, il n’y a que le silence. »
Et le silence demeura, suspendu dans l’air.
« Et maintenant ? demandai-je. »
« Je suis aveugle, répondit Hanno d’Arwad. Pourtant, même un aveugle peut voir qu’il faut faire la guerre à Keter. »
« Je me suis engagée à le faire, dis-je. Et je ne prends pas de tels serments à la légère. »
Il se tourna vers moi, sa large silhouette cerclée par la lumière du matin, et croisa mon regard.
« Alors, nous sommes alliés, dit le Chevalier Blanc en me tendant la main. »
Je la pris.
Et ainsi partîmes-nous en guerre contre le Roi de la Mort.