Chapitre 421
« La réputation est une corde : elle peut servir de bouée ou de nœud coulant. »
— Eudokia la Souvent-Enlevée, Basilea de Nicae
Demander à Archer pourquoi, par tous les Enfers, elle venait de tuer ce soldat aurait sous-entendu, devant toutes ces personnes, que je n’avais qu’un contrôle partiel sur ses actes. Ce qui était vrai, mais que je ne tenais pas à rappeler à la Ligue pour le moment. Aussi, au lieu d’afficher ma surprise ou ma colère, laissai-je mon visage se figer en un masque impassible et jetai un regard apparemment indifférent au mourant. Les yeux froids, Indrani laissa la lame plantée dans son cou et tira sur la main qui tenait encore les parchemins : ses doigts prudents exposèrent au clair de lune une longue aiguille fine.
« Voyez, s’emporta l’Exarque Prodocius, ses brutes assassinent nos suivants sans… »
Le soldat nicéen qui le ramenait en arrière lui asséna un coup au ventre. Il gémit de douleur, l’air sur le point de vomir.
« Empoisonnée », dit nonchalamment Archer en reniflant la pointe de l’aiguille.
Elle arracha sans cérémonie sa longue lame du cou du soldat, lui ôtant la vie d’un simple mouvement du poignet.
« Dieux miséricordieux, » croassa Basileus Leo Trakas. « Reine Catherine, je le jure sur les Cieux, je n’ai rien à voir avec ça. Jamais je ne… »
Je contemplai le jeune homme, vêtu d’une armure claire et impeccable, les cheveux parfaitement coiffés et les sourcils soigneusement épilés. Sous cette façade, je vis de la peur. Une peur hideuse, qui vous labourait les entrailles en cherchant désespérément à s’en échapper. Elle était déjà là avant même que nous commencions à parler, me dis-je, peut-être même avant qu’il ne parte avec cette procession. Mais s’il l’avait jusque-là maîtrisée, elle venait de rompre sa laisse. Non, celui-là n’avait pas l’estomac de tenter de me tuer.
« Un garde personnel du Basileus de Nicae vient de tenter d’assassiner la Reine de Callow, répondit Akua avec calme. Votre culpabilité peut être débattue, Leo Trakas, mais votre responsabilité ne fait aucun doute. »
L’aiguille m’aurait-elle piquée si Archer n’était pas intervenue ? Peut-être. Je n’étais pas sûre qu’elle m’aurait tuée, toutefois. Je n’étais pas immunisée contre le poison, mais Akua aurait dû pouvoir me maintenir en vie assez longtemps pour que Sve Noc vienne à mon secours et purge le fléau. Était-ce l’œuvre de Malicia ? Pour les Terres désolées, la tentative était bâclée, mais j’avais été assez désinvolte pour qu’elle manque de réussir malgré tout. S’il y avait quelqu’un qui pouvait remarquer que j’avais l’habitude d’aller négocier avec les autres avec une escorte réduite, c’était bien l’Impératrice. Si Masego et Vivienne m’avaient accompagnée, l’aiguille aurait-elle percé ma peau ?
Un frisson me parcourut l’échine : je ne pouvais pas être certaine de la réponse.
« Nul doute que l’un de vos nombreux ennemis est à l’origine de tout cela, » trancha l’Exarque Honorion, interrompant mes réflexions. « Payez des réparations, Trakas, et revenons au sujet qui nous occupe. »
Son air suffisant me donna envie d’avoir une lame en main. Quelqu’un venait d’essayer de me tuer et il croyait que quelques pièces jetées à mes pieds, comme à une mendiante avec son écuelle, suffiraient à régler l’affaire ? Je serrai les doigts. S’il ne savait pas tenir sa langue, peut-être qu’une malédiction pour la lui clouer lui rappellerait… non, non, je ne pouvais pas. J’expirai, réprimant la chaleur qui me montait au sang. On cherchait à me provoquer, et ce n’était pas un hasard. Prodocius était peut-être terrorisé, mais pas celui-là. Savait-il quelque chose que l’autre prétendant au titre d’Exarque ignorait, lui qui était sans doute le favori de Malicia ? Noir avait été cinglant sur l’intelligence de cet homme ; il ne s’agissait peut-être que de sottise et d’arrogance.
« Secrétaire Nestor, dis-je d’un ton calme. Le Secrétariat a-t-il consigné des précédents concernant l’arme qui a été utilisée ? »
L’homme aux cheveux blancs, qui observait le travail de l’un de ses scribes par-dessus l’épaule de la jeune femme, tourna les yeux vers moi, les baissa brièvement, puis se tourna vers Indrani.
« Dame Archer, demanda l’askrétis, la pointe de l’aiguille a-t-elle été trempée dans une substance verte et visqueuse, mais sèche comme du cuir ? »
« À peu près, répondit Archer en fronçant les sourcils avant de renifler de nouveau. Ça sent aussi la viande pourrie, avec une odeur florale par-dessus. »
Ses sens avaient rivalisé avec les miens même lorsque j’étais la Souveraine de la Nuit sans Lune. De nos jours, même si la Nuit m’accordait parfois un léger avantage, la comparaison n’avait plus lieu d’être.
« Du venin de wyverne réduit en pâte avec des fleurs de pervenche, dit Nestor Ikaroi. Connu sous le nom de “Goût de réparation”, il figure dans nos archives en raison de l’usage inconsidéré qu’en fit le Magistère stygien durant les dernières années du Printemps stygien. »
« Voilà une affirmation téméraire, et sans preuve, dit Magister Zoe. Il est toutefois bien connu qu’une substance semblable à celle que vous décrivez s’obtient aisément par l’intermédiaire de Mercantis. Même si elle trouve véritablement ses origines en Stygie, elle n’aurait aujourd’hui aucun lien avec elle. »
« Les archives du Secrétariat sont irréprochables, rétorqua froidement le Secrétaire Nestor. Et l’usage du Goût et de l’aiguille est la signature des Lamentations sans fin. Des tueurs à gages qui, dit-on, opèrent depuis la Ligue. »
« Mon propre grand-père a été assassiné par les Lamentations, Reine Catherine, me dit Basileus Leo. Jamais je ne traiterais avec eux. »
« Bande de lâches sans colonne vertébrale, gronda l’Exarque Prodocius. Comment pouvez-vous seulement savoir que ce n’est pas elle qui a tout manigancé depuis le début ? Comme vous êtes pressés de lécher les bottes callowanes. »
« Catherine, murmura Akua, assez bas pour qu’Archer et moi seules l’entendions. C’est un nœud coulant. J’ignore comment ou pourquoi, mais c’en est un. Une situation pareille ne se met pas en place par hasard. »
Ouais, je commençais à être d’accord. Quelque chose clochait. Leo Trakas ignorait encore que ses flottes avaient été brisées et dérobées, et pourtant il semblait étrangement désespéré de rallier Penthes à sa cause. Je comprenais qu’il lui faille des alliés, mais pourquoi en avait-il besoin au point de risquer de me provoquer ? Il ne pouvait guère se permettre d’autres ennemis, encore moins un membre de la Grande Alliance. Et les deux prétendants au titre d’Exarque devaient savoir qu’ils jouaient avec le feu en s’en prenant à moi aussi ouvertement. Surtout après une tentative contre ma vie : il serait diablement facile de les accuser d’y avoir participé. Quelque chose m’échappait.
« Surveillez votre langue, Prodocius, avertit Magister Zoe Ixioni. S’enivrer du peu de pouvoir dont on dispose est le signe d’un esprit faible. »
Les généraux helikéens, toujours en selle, observaient la scène en silence, le visage de pierre. Indifférents ou simplement pas concernés ; au fond, cela ne changeait pas grand-chose. En prenant du recul, je voyais comment les choses allaient se dérouler. Le jeune Basileus avait trop d’ennemis et venait de m’offenser ; même s’il était évident pour tous que Penthes était une pierre autour de son cou, il n’aurait d’autre choix que de tenter de sauver les Exarques. S’il y perdait un doigt, au sens figuré, pour les tirer de là sans égratignure, ils lui seraient assez redevables pour devenir des alliés à moitié fiables. Surtout s’ils n’avaient pas d’autres alliés et qu’ils se mettaient à dos presque tout le reste de la Ligue. Bellerophon était une bête qui avait tendance à se dévorer elle-même, et risquait bien de retomber dans cette vieille habitude à la suite de ce fiasco. Atalante s’était littéralement retirée de cette coalition, et Delos se tenait à l’écart. Quant à Héliké… eh bien, il était difficile de savoir ce qu’il en était d’Héliké, pour l’heure.
L’Exarque Honorion avait précédemment accusé la Générale Basilia d’être une usurpatrice, mais il était loin d’être la source la plus digne de confiance. En revanche, si Kairos Theodosian avait véritablement massacré la plupart de ses proches et qu’il ne restait aucun véritable prétendant au trône d’Héliké, il ne serait pas étonnant que celui qui avait pris le contrôle de l’armée devienne l’autorité régnante de la cité-État. Theodosius lui-même était devenu roi de cette façon et, si je me souvenais bien, la Générale Basilia était de haute naissance. Quoi qu’il en soit, pour l’instant, c’était elle qui parlait au nom d’Héliké, et elle ne semblait nullement disposée à intervenir pour stabiliser la situation. Si Basileus Leo cherchait à se poser en sauveur et en phare de la Ligue au milieu du chaos, Héliké resterait au mieux à l’écart et risquait au pire de saboter ses efforts, ne serait-ce que pour empêcher Nicae de devenir la puissance prééminente de la Ligue. La Stygie, songeai-je. Je n’avais pas tenu compte de la Stygie.
Magister Zoe était ici pour représenter le Magistère. Hier encore, elle avait assuré à Hakram que, même si la Stygie concluait des traités d’assistance avec la Tour, elle n’avait aucune intention de lui apporter un soutien militaire. Je parierais qu’ils comptaient se servir de la « protection » de Malicia pour dissuader le reste de la Ligue, tout en ne lui offrant qu’une compensation symbolique. Mais pour que cette protection vaille quelque chose, il faudra la rendre publique, pensai-je, avant d’hésiter. L’avaient-ils déjà fait ? Bellerophon et Atalante se retranchaient, Héliké menaçait, et les anciens ennemis stygiens de Nicae se voyaient promettre l’assistance de la Tour. Leo Trakas voyait la Ligue se disloquer autour de lui, après que ses flottes eurent ravagé Ashur ; il comprenait qu’après toutes les gloires promises par le Tyran, il se retrouvait seul. Penthes était la seule à lui tendre la main. Et même si ces gens étaient des imbéciles, c’étaient des imbéciles avec de l’argent et une armée en grande partie intacte. Le genre d’allié qui ferait hésiter une Stygie ou un Héliké entreprenants. Je pris du recul et regardai le monde comme Leo Trakas devait le voir.
La rétribution approchait, c’était indéniable. Ashur n’oublierait ni ne pardonnerait ; la ville entretenait des liens étroits avec la Grande Alliance même après s’en être retirée, et l’antique bouclier qu’était la Ligue des Cités libres se fissurait. Il fallait consolider les traités de la Ligue qui l’engageaient à résister aux étrangers, et raffermir les fondations de l’accord après les désastres à l’étranger — le tout sous la direction de Nicae, de préférence, puisque personne d’autre ne semblait prêt à assumer cette responsabilité. Mais si cela échouait ? Alors Basileus Leo avait désespérément besoin d’alliés capables de tenir les loups à distance pendant qu’il trouverait comment éviter de perdre son trône au profit d’un stratège et empêcher les représailles de ravager Nicae lorsque la balance pencherait de nouveau dans l’autre sens. Dans un cas comme dans l’autre, Penthes était la clé à ses yeux. Or Penthes appartenait à Malicia, qui avait soigneusement mis ses plans en place pendant que je me frayais un chemin à travers Iserre. À présent, elle les mettait à exécution l’un après l’autre. Alors, comment comptes-tu t’en servir pour me faire du mal, Malicia ?
« Même si l’Exarque Honorion s’est mal exprimé, il demeure un dirigeant de son peuple, intervint Leo Trakas. Les menaces ne nous servent à rien, Magister Ixioni. »
« Le Magistère n’a pas besoin de l’aide de Nicae, dit Magister Zoe avec dédain. »
« Vous avez déjà trouvé un protecteur ? » lança Archer.
Avec sa nonchalance habituelle, Indrani venait de se mêler d’un différend qu’il aurait peut-être mieux valu laisser à la Ligue. Sans savoir ce que Malicia avait prévu, chaque initiative risquait d’être un faux pas.
« De quel droit une vagabonde de Refuge ose-t-elle nous interroger ? ricana l’Exarque Prodocius avec mépris. Retiens ta langue, fillette. »
Dieux impitoyables, songeai-je, à moitié admirative. Elle allait le tuer.
« Archer », parvins-je à dire.
À mi-chemin de dégainer sa lame, Indrani s’immobilisa à contrecœur.
« Votre choix d’alliés vous fait peu honneur, Basileus, dit Akua. »
Elle tentait sa chance à l’aveuglette, semblait-il, mais elle était arrivée aux mêmes conclusions que moi par son propre raisonnement. Nous observions toutes deux le jeune homme et vîmes la même chose : un rictus réprimé, suivi d’une absence de démenti éloquente. Alors il lance ces accusations imbéciles parce que Penthes — autrement dit Malicia — l’y a poussé, pensai-je. Ils le soutiennent tant qu’il s’en prend à moi ce soir, sans doute.
« Encore une petite bavarde au service de la Reine Noire, renifla l’Exarque Prodocius. Vas-tu toi aussi menacer de recourir à la violence quand on te rappelle ta place ? »
Pour le coup, je ne m’inquiétais pas. Archer, malgré son sens aigu de l’observation, n’était pas faite pour ce genre d’affaires. Je n’hésiterais pas à l’envoyer avec des Héros ou des soldats, mais elle n’avait tout simplement pas été élevée à garder son sang-froid face à la provocation. Si quelqu’un offensait Lake, elle le tuait. Si quelqu’un s’en indignait, elle le tuait aussi. Indrani n’avait peut-être ni l’âge ni la réputation nécessaires pour s’en tirer comme le faisait Ranger, mais elle avait été élevée avec cette même mentalité. Akua, en revanche ? Prodocius aurait pu passer la journée à lui lancer les pires insultes qu’il puisse imaginer, elle aurait à peine cillé. Akua Sahelian jouait à des jeux bien plus dangereux avec des hommes bien plus dangereux depuis avant même ses premières lunes. Pourtant, la manière dont Prodocius et Honorion ne cessaient de provoquer mes deux compagnes manifestement dangereuses me surprenait réellement. Prodocius en particulier, alors que le blanc terrifié de ses yeux ne trompait pas.
« Dieux d’en Bas, dis-je lentement. Qu’est-ce que l’Impératrice peut bien avoir sur vous pour vous tenir aussi fermement dans sa poigne ? »
À mes côtés, Akua se figea.
« Et voilà que vous nous accusez d’être au service de vos ennemis, se moqua l’Exarque Honorion. Comme si vous ne cherchiez pas simplement un prétexte pour… »
« Eau immobile, dit Akua en kharsum. Le Tyran a aidé Malicia, disais-tu, mais Héliké ne borde pas l’Empire. Par où les composés alchimiques sont-ils passés ? Les quantités n’auraient pas été négligeables, Catherine. L’Impératrice aurait eu besoin d’aide pour garder cela secret. »
Et tout s’éclaira. Penthes, enrichie par le commerce avec l’Empire. Penthes, qui contrôlait l’un des bras du fleuve Wasaliti. Penthes, dont les deux derniers prétendants au titre d’Exarque étaient deux hommes vénaux et corrompus, choisis parmi tous les autres par deux personnes : le Tyran et l’Impératrice. Ils avaient été complices de l’utilisation de l’Eau immobile contre les flottes nicéennes, compris-je. Et à présent, trop tard, ils réalisaient qu’avec Kairos mort et Malicia intouchable dans la Tour, ils risquaient d’en porter la responsabilité. Pour avoir massacré des milliers de Nicéens, oui, et brisé la puissance navale de cette cité. Pire encore, pour avoir trahi un membre de la Ligue au profit d’une puissance étrangère alors que les Cités libres étaient en guerre et sous le joug d’un Hiérarque. Si cela venait à se savoir, ils n’auraient aucun allié. Même si Penthes elle-même ne se retournait pas contre eux, la plupart des membres de la Ligue finiraient par leur tomber dessus.
Si Malicia ne disait rien, ils lui appartenaient. Si elle disait quelque chose, ils lui appartenaient toujours, car qui d’autre aurait bien pu les protéger ? Nul besoin de maîtriser les esprits quand on disposait d’un tel moyen de pression. Ce serait redondant.
« Mais pourquoi les pousse-t-elle à s’en prendre autant à moi ? répondis-je dans la même langue. Ça n’a aucun sens, Akua. Elle ne gagne rien à ce que ces deux-là se mettent à dos. Comme ils sont ses créatures, ils étaient déjà contre moi. Je pourrais tout aussi bien ne pas… »
Je ravale mes mots. Je pourrais tout aussi bien ne pas être là. Parce qu’il ne s’agissait pas de moi. Pas vraiment. En fait, il n’avait jamais été question de moi. Je croyais que ces gens étaient les outils dont Malicia se servait contre moi, alors qu’en réalité, j’étais l’outil dont Malicia se servait contre eux. Un soldat nicéen venait de tenter de me tuer, non parce que l’Impératrice croyait que cela fonctionnerait — même si je doutais qu’elle s’en soit plainte si c’était arrivé — mais parce que cela brûlait un pont entre Callow et Nicae. Et les Penthesiens s’en prenaient à moi parce que le Basileus avait besoin d’eux ; plus il les défendait, plus lui et moi nous opposions. Merde, elle essayait de retourner la Ligue, pas vrai ? Leo Trakas rentrerait chez lui pour découvrir que ses flottes avaient disparu et que son règne partait à vau-l’eau. Pour ne pas perdre son trône, voire sa tête, il lui faudrait donc compter sur ses amis. Ses amis penthesiens, qui, contrairement à la Stygie, ne s’étaient pas ouvertement déclarés pour Praes. La Tour avait semé la maladie, puis proposé le remède.
Penthes, la Stygie, Nicae. Bellerophon et Atalante se tenaient à l’écart, Delos ne s’engagerait pas seule, et à quel point serait-il difficile pour Malicia de déclencher une guerre civile à Héliké si le Tyran n’avait laissé aucun successeur évident ? Elle contrôlerait plus ou moins le sud-est de Calernia et, grâce à la flotte détruite par l’Eau immobile, aurait aussi un moyen de pression sur Ashur. Tout ce qu’il lui fallait pour lancer l’ensemble, c’était une certaine Catherine Foundling, une femme connue pour son tempérament, en colère après une tentative d’assassinat en pleine négociation diplomatique. Dieux, ce que je détestais traiter avec Malicia. Même à présent, je ne pouvais pas être foutrement certaine qu’il n’y avait pas une autre couche à son plan qui m’échappait. Et je ne savais toujours pas comment m’éloigner du précipice, même si j’avais peut-être percé son stratagème. Partir, ce serait lui laisser la victoire, mais ma seule parole ne suffirait pas à convaincre le Basileus que ses alliés exarques le manipulaient.
C’était exactement le genre de chose que je dirais si je cherchais à faire s’effondrer la Ligue pour qu’elle ne puisse plus me poignarder dans le dos.
« Si vous me permettez cette hardiesse, Votre Majesté, dit le Secrétaire Nestor, pourrais-je vous demander de résumer les propos échangés avec votre conseillère ? Aucun des scribes présents ne parle cette langue. »
Je jetai un regard au vieux scribe aux joues tatouées. Sa demande était sincère, sans arrière-pensée, mais elle me fit tout de même réfléchir. Et si c’était aussi simple ? J’avais passé tout ce temps à vouloir affronter Malicia sur le terrain qu’elle avait choisi, pour me prendre encore et encore de la poussière en pleine figure. Mais c’était mener cette guerre comme elle voulait qu’elle le soit. Hanno m’avait avertie, n’est-ce pas, que je pensais encore comme une méchante qui devait menacer et combattre tout le monde pour obtenir ce qui devait être fait. La suite, quand il avait dit que la puissance du Jugement nous ferait triompher, s’était révélée fausse. Mais il avait raison : à certains égards, je pensais encore avant tout comme un chef de guerre assiégé de toutes parts. Pourtant, je ne l’étais plus, pas vrai ?
« Cela s’appelle l’Eau immobile, dis-je. C’est une sorte de poison alchimique mis au point par Wekesa le Sorcier. Il demeure dans le corps de ceux qui l’absorbent ; ensuite, un simple déclencheur rituel suffit à les tuer et à les transformer en morts-vivants. Ceux-ci résistent en fait à la guérison par la Lumière, mais restent dépourvus d’esprit et violents sans la direction de nécromanciens. »
« La Première-Princesse de Procer nous a signalé l’existence d’une telle arme avant la déclaration de la Dixième Croisade, reconnut Nestor Ikaroi. Vous confirmez donc qu’elle existe ? »
« Je le confirme, répondis-je sans détour. La Diaboliste s’en est servie contre la ville de Liesse. Puis la Dread Impératrice Malicia l’a utilisée à son tour contre les flottes de Nicae. »
À ces mots, seul le silence répondit, accompagné du grattement des plumes du Secrétariat. Mon regard se posa sur les deux généraux silencieux d’Héliké, qui ne semblaient pas surpris et m’observaient avec attention. Le savaient-ils ? Impossible d’en être sûre, mais on disait que la Générale Basilia était la favorite de Kairos. Et si rien d’autre, sa volonté avait pu contenir de tels secrets. J’avais donc un choix à faire. Soit j’entraînais Héliké dans cette affaire en révélant que le Tyran y avait participé, soit je gardais le silence. Les Exarques pourraient tout de même essayer d’y mêler Héliké, mais qui les croirait alors ? Ce serait peut-être suffisant pour pousser Héliké à entrer en guerre, si toutefois ils s’y risquaient, ce qui n’était pas idéal, mais restait préférable à laisser Malicia planter ses griffes dans le sud-est. Les épargner des conséquences d’avoir participé à un massacre aussi vaste et traître ne serait pas juste. Mais si cela empêchait le Roi Mort de dévorer Calernia, je pourrais vivre avec cette injustice à laquelle j’aurais contribué.
« Voilà le moyen de pression que la Tour exerce sur ces deux hommes, dis-je. Ils ont aidé à faire entrer clandestinement les breuvages alchimiques sur le territoire de la Ligue. La conseillère Kivule me rappelait, Secrétaire Nestor, que l’Impératrice avait eu besoin de complices locaux, de personnes en position d’autorité pour couvrir ses traces et mener une telle opération. Cela expliquerait l’hostilité persistante de ces “Exarques” envers Callow : il n’est un secret pour personne que leur maîtresse est mon ennemie. »
« Conseillère Kivule, c’est donc ainsi qu’elle se nomme ? Elle doit connaître l’Eau immobile, sans aucun doute, ricana l’Exarque Honorion. Je n’avais pas l’intention d’aborder le sujet, mais les intrigues de cette ordure aux pieds crottés ne me laissent pas le choix. Prodocius et moi avons reçu des envoyés de la Tour, c’est vrai. Je ne le nierai pas. Car la Dread Impératrice Malicia voulait nous avertir d’un complot visant à détruire la Ligue et à déclencher une guerre contre Praes : cette conseillère qui se fait passer pour ce qu’elle n’est pas n’est ni une fée ni une drow. C’est la Diaboliste elle-même. Akua Sahelian, le Doom de Liesse. »
Malicia avait compris ? Non, bien sûr qu’elle avait compris. Noir aussi ; cela aurait été assez évident pour quiconque était au courant, comme eux. Et de là, l’information pouvait passer à ses agents, comme ces deux-là. Mais pourquoi croyait-elle que cela… oh, merde.
« Ce n’est pas l’Empire qui a frappé les flottes de Nicae, Basileus Leo, dit l’Exarque Honorion. C’est la Reine Noire, qui s’est servie des alchimies impies de l’ennemie qu’elle a réduite en esclavage. Quel plan ingénieux, n’est-ce pas ? La Ligue déchirée et en guerre contre l’Empire, ses ennemis s’entre-déchirant tandis qu’elle soumettait Ashur à sa volonté. »
Malicia, fulminai-je. Dieux infernaux, cela faisait très longtemps que je n’avais pas eu autant envie de tuer quelqu’un. Pouvais-je nier qu’Akua était la Diaboliste ? Non, ce serait une erreur. Trop de gens étaient au courant, ou du moins avaient des soupçons, et quand on découvrirait qu’elle était bien Akua Sahelian, ils penseraient que je mentais aussi en prétendant ne pas être responsable de la seconde utilisation de l’Eau immobile.
« Vous accusez vraiment Catherine Foundling d’avoir utilisé quelque chose comme l’Eau immobile ? dit Archer, entre l’amusement et l’indignation. Elle a fait la guerre à cause de la dernière fois qu’on s’en est servi. »
Erreur, songeai-je sombrement.
« Vous voudriez nous faire croire que la Dread Impératrice dispose de tels moyens depuis des décennies et ne s’en est jamais servie ? demanda l’Exarque Prodocius. Nous avons tous lu les rapports de la bataille des Camps. Des milliers de morts à cause de sorcelleries inconsidérées ! Toute Iserre a failli être détruite par une arme qui se trouvait autrefois à Callow, et nous devrions croire que la Reine Noire hésiterait à user d’un tel stratagème ? »
Leo Trakas était la clé de cette affaire, décidai-je. Delos ne lèverait probablement pas le petit doigt, quoi qu’il arrive, et la Stygie soutiendrait le camp vainqueur. Or, le Basileus ne semblait pas savoir qui ou quoi croire, pour l’instant.
« Vous accusez donc Callow d’avoir pu préparer de tels breuvages alchimiques, puis les introduire sans être repéré dans les flottes de Nicae ? dit Akua. Quelle puissance vous nous prêtez, Exarque. »
Elle savait qu’il aurait une réponse ; il n’aurait pas risqué cette manœuvre autrement — et ses paroles venaient probablement de Malicia, de toute façon, qui ne commettrait pas une erreur aussi élémentaire. Akua cherchait à leur faire révéler la suite de leur histoire, pour que nous puissions en déceler les failles.
« Une bête comme toi n’a pas sa place dans cette conversation, répliqua sèchement Prodocius. »
Le Basileus de Nicae leva la main pour mettre fin à l’échange avant qu’il ne dégénère.
« La preuve avancée à l’appui des accusations contre la Reine Noire comprenait la rencontre secrète qu’elle a eue avec le roi Kairos, dans la ville de Rochelant, dit Basileus Leo d’un ton froid. »
Il commençait à pencher en faveur de Penthes, compris-je. Parce qu’il le voulait, parce que ce serait plus facile, parce que Malicia était une femme brillante et que son mensonge était habile.
« Et pour dissimuler les preuves de votre malveillance, vous avez ensuite livré le Tyran d’Héliké à ses ennemis de la Grande Alliance, dit l’Exarque Honorion. Je ne prétendrai pas que cet homme était autre chose qu’une mauvaise graine, mais vos trahisons sont méprisables. »
Dieux, elle était douée. Cela ne me la faisait pas moins détester, mais elle excellait dans ce domaine. Même avec des outils aussi pitoyables que ces Exarques, Malicia trouvait encore les mots qui feraient mouche auprès du Basileus. Je le voyais dans ses yeux. J’expirai. Je n’étais plus seulement un chef de guerre. J’avais des alliés.
« Accepteriez-vous de répéter vos accusations devant un véridique ? demandai-je d’un ton sec. Le plus habile de notre époque se trouve à Salia. Je suis tout à fait disposée à faire de même. »
Akua amorça un mouvement, puis s’arrêta ; dans la Nuit, je perçus son malaise. Il semblait que j’avais commis ma propre erreur.
« Tentative transparente, ricana l’Exarque Prodocius. Vous avez planté vos crochets dans la Grande Alliance et corrompu jusqu’à des souverains aussi respectés que la Première-Princesse. Le Pèlerin Gris dira ce que vous voudrez, de peur que vous ne vous retourniez contre Procer. »
Je faillis rire à l’idée que je puisse contraindre Tariq à faire quoi que ce soit, encore moins plier le reste de la Grande Alliance à ma volonté. Puis je surpris leurs expressions. Pas celles d’Akua ou d’Indrani, mais celles des délégués de la Ligue. Ils étaient plus d’une cinquantaine, parmi les personnes les plus influentes de la Ligue, et après les insanités que Prodocius venait de proférer, aucun d’eux ne paraissait incrédule. Il y avait de la peur et de l’hésitation, de la colère et du doute, mais aucun ne trouvait l’idée absurde. Parce qu’ils ne levaient pas les yeux vers moi, compris-je, le ventre noué. Ils voyaient la vainqueure des Camps et du Cimetière, celle qui avait entraîné Héros et méchants dans son sillage et semé la mort parmi des milliers de personnes. Ces jours-ci, ma réputation suffisait à faire plier des milliers de cavaliers lancés à la charge. Je le savais ; je m’en étais servie.
Malicia aussi s’en servait.
Je resserrai ma prise sur mon bâton d’if. J’avais mené des guerres, conclu des accords avec l’Everdark et le Royaume d’En dessous, fait des compromis, lancé des avertissements et tout tenté pour empêcher ce continent de se disloquer. Et pourtant l’Impératrice, qui n’avait pas quitté la Tour depuis un an, m’étranglait avec mes propres foutus exploits. Malicia resterait Malicia — un compliment autant qu’une insulte. Ce qui me faisait bouillir le sang, c’était de voir ces gens si prêts à se laisser manipuler. À penser le pire de moi tout en décidant, dans le même souffle, que la Dread Impératrice de Praes veillait sur eux. Ils avaient leurs raisons, et l’une des meilleures menteuses en vie se jouait d’eux, mais ça… ça faisait quand même mal. Devoir toujours me montrer patiente et prudente, laisser passer les choses, tandis que tous les autres pouvaient foutre le bordel et nous laisser ramasser les morceaux.
Je savais que je pouvais les tuer.
La Nuit n’était qu’à une pensée. Ils avaient des mages, mais j’avais Archer et Akua Sahelian à mes côtés. Ce ne serait même pas difficile, et pas besoin d’en faire un massacre. Honorion et Prodocius appartenaient à la Tour, mais Penthes ne lui appartenait pas ; l’Impératrice y avait de l’influence, pas le pouvoir de régner. Je pouvais les éteindre comme des chandelles, et ce stratagème tomberait à l’eau. Dieux, tant de choses me seraient possibles si je cessais simplement de retenir mes coups. Toutes ces armées qui marchaient vers le sud, toutes ces insistances à se poignarder dans le dos et à se quereller alors que le Roi Mort cherchait à nous exterminer tous : je pouvais mettre fin à tout cela. Il me suffirait d’annoncer aux personnes ici présentes, au-dessus des cadavres fumants des outils de Malicia, qu’elles pourraient marcher vers le nord pour combattre Keter, vivantes ou devenues des cadavres à mon service. Si leurs armées s’y opposaient ? Elles n’avaient plus aucun Nom pour me tenir tête. J’ouvrirais un portail au-dessus d’un bataillon aligné près d’un grand lac ou d’une mer, puis recommencerais toutes les demi-heures jusqu’à obtenir une reddition sans condition. La Grande Alliance protesterait, mais ces jérémiades cesseraient dès que j’aurais assuré nos arrières et apporté une nouvelle armée à la table des négociations.
Dieux, ce serait tellement satisfaisant. Donner un ordre au lieu de marchander et de supplier, ordonner quelque chose et voir cela se réaliser. Et même si Malicia avait tendu quelque piège ingénieux derrière tout ça, l’ingéniosité ne pouvait pas grand-chose face à une force écrasante. Que pourrait-elle bien faire, exactement, si Praes et Keter s’alliaient contre le reste de Calernia ? Il me suffirait de… tendre la main. Sve Noc approuverait, s’il fallait en croire quoi que ce soit. Et puis, n’avais-je pas tout fait comme il fallait ? J’avais laissé les Héros frapper, encaissé sans me plaindre. J’avais aidé les mêmes Procerans qui avaient voulu dépecer mon foyer pour se repaître, sacrifié et négocié pour empêcher le Roi Mort de tuer des centaines de milliers de personnes. J’avais tout fait comme il fallait, et au bout du compte Malicia pouvait quand même tout renverser d’un claquement de doigts. Et si la bonne façon de faire était aussi… faible, aussi fragile, quel intérêt ? Si ça ne marchait pas mieux que d’être un tyran aux mains sanglantes, si c’était objectivement pire, pourquoi m’infligeais-je tout cela ? Je ne laisserais pas Calernia mourir parce que je devais m’accrocher à l’illusion d’être une femme décente. Je ne le ferais pas.
Je fis un pas en avant, la Nuit s’enroulant autour de moi, et ma jambe se mit à pulser de douleur. N’oublie pas, murmura-t-elle. Que cela n’a jamais été un jeu. Que tu fais des erreurs. Et surtout, tandis que je serrais les doigts jusqu’à les faire blanchir, la douleur me souffla une dernière chose : n’oublie pas qu’il doit y avoir autre chose que la ruine. Je pâlis et m’appuyai sur mon bâton. Dieux, cette douleur était atroce.
« Cat, murmura Archer en me regardant avec inquiétude. »
Je fis un geste brusque. N’oublie pas, pulsait ma jambe.
« Tu le ferais vraiment, pas vrai ? dis-je. »
Les deux hommes qui prétendaient au titre d’Exarque de Penthes s’agitèrent, incertains.
« Laisser mourir des milliers de tes compatriotes, dis-je. Déclencher une guerre civile dans la Ligue. Dieux, jouer avec le destin de Calernia elle-même — tout cela parce que tu as été cupide et stupide, et que tu as peur de mourir. »
Je les regardai tous deux et vis quelque chose que je n’avais pas le pouvoir de réparer. Personne ne l’avait.
« Partez, dis-je. Allez-vous-en. Je n’ai plus rien à vous dire. »
Je vis que mes paroles leur donnaient du courage. La résignation dans ma voix. Ils avaient empoisonné l’esprit de tous ceux qui voulaient bien les écouter et n’en avaient subi aucune réprimande.
« Comme vous êtes susceptible quand on vous démasque, se moqua l’Exarque Honorion. »
« Nous nous en sortirons sans vous, dis-je en balayant l’assemblée du regard. Malgré vous, s’il le faut. Que vos archives consignent donc ces paroles, Nestor Ikaroi : quand la Mort est venue pour Calernia, hommes et femmes se sont dressés pour lui faire face. De l’Île bénie à Ségovie, de Levante à Rhenia, ils ont répondu à l’appel. »
Je crachai dans la neige.
« La Mort est venue pour Calernia, et lorsque l’on a dégainé l’acier pour la repousser, la Ligue des Cités libres était aux abonnés absents, dis-je. »
Les plumes couraient sur le parchemin tandis que les scribes du Secrétariat consignaients les paroles prononcées. Le manteau de Woe serré sur mon épaule, je laissai échapper un souffle brumeux et levai les yeux vers le ciel. J’en avais fini ici, pas vrai ? Si la diplomatie pouvait réparer quoi que ce soit, Cordelia Hasenbach n’aurait qu’à s’en charger.
« Et alors ? demanda la Générale Basilia. »
L’autre Helikéenne, aux yeux pâles et au dos droit, laissa échapper un souffle sifflant.
« Oui, Général Pallas. Oui. Le sang s’est mis à bouillir. »
« Alors, nous nous séparons ici, dit la Générale Basilia, attristée. »
Je serais partie si Archer ne m’avait pas posé la main sur l’épaule. Indrani souriait.
« Vous ne retournez pas en courant dans vos casernes, Helikéens ? lança l’Exarque Prodocius. Vos petites intrigues ne nous intéressent pas, et l’infirme ne… »
La Générale Basilia dégaina son épée, faisant tressaillir l’homme.
« Je vais à présent prononcer les dernières volontés du roi Kairos Theodosian, Seigneur Tyran d’Héliké, l’Inébranlable, dit la Générale Basilia, sa voix résonnant dans la plaine. »
Prodocius jeta un coup d’œil à l’épée et ravala les mots qu’il s’apprêtait à prononcer.
« Avec moi s’éteint la lignée de Theodosius, enfin vaincue par la mort. Je ne nomme aucun successeur et ne laisse aucun héritage, sinon ces paroles, dit la Générale Basilia, les yeux brillants de larmes : Vous, gens d’Héliké, faites comme bon vous semble. »
« Oh, vous allez arrêter avec vos… » commença l’Exarque Honorion.
Il n’alla pas au bout de sa phrase : la Générale Basilia lui transperça la gorge de son épée. La moitié des soldats sur la colline avait tiré ses armes avant même qu’un battement de cœur ne se soit écoulé, mais la femme aux yeux sombres se contenta de rire. Elle retira sa lame et projeta du sang sur la neige. Les soldats penthesiens se pressèrent autour de l’autre Exarque pour le protéger, boucliers levés.
« Meurtrière, hurla l’Exarque Prodocius, la voix étranglée par la peur. Comment osez-vous, espèce de… »
« Tyran ? dit la Générale Basilia. Nous verrons bien. Considérez ceci comme une déclaration de guerre, Prodocius. Penthes peut vous pendre pour trahison envers la Ligue et service rendu à l’Impératrice, ou bien brûler. Cela m’est égal. »
« Êtes-vous folle ? cria Basileus Leo. Ne comprenez-vous pas les conséquences de… »
« Dis-moi, pauvre ver de terre, répondit Basilia avec désinvolture. Que feras-tu si j’ignore tes menaces dérisoires ? Qu’as-tu donc accompli qui devrait m’inspirer de la crainte ? »
« Je ne vous laisserai pas agir à votre guise, Helikéenne, gronda le jeune homme. »
« Alors, bats-moi, Nicéen, lança la Générale Basilia avec un sourire. »
Et pourtant, physiquement, elle avait si peu en commun avec Kairos, songeai-je. Elle était bien bâtie, avec la carrure d’une soldate. Rien de remarquable, si ce n’était peut-être ses pommettes saillantes, mais elle n’avait rien de disgracieux. Pourtant, lorsqu’elle sourit ainsi, montrant toutes ses dents blanches et son audace, j’aurais presque cru… Elle retint sa monture, nous salua de son épée et repartit vers ses soldats. Le jeune Basileus poussa un cri de colère, mais ne la poursuivit pas. Il aboya des ordres en langue marchande et ses soldats se regroupèrent avec les Penthesiens, avant d’amorcer une marche rapide vers le reste de ses troupes. Il ne prit pas congé et j’avais dit tout ce que je voulais. Le Secrétaire Nestor Ikaroi, cependant, resta sur place, avec ses scribes. Ils demeurèrent en silence, à nous observer. À attendre. La Générale Pallas mit pied à terre. Sous la pâle lueur de la lune, elle vint se placer devant moi, hâlée, les yeux gris et le visage impénétrable.
« Je m’appelle Pallas Messene, dit-elle. Je suis une générale d’Héliké, élevée à ce rang par le Tyran lui-même. Depuis vingt ans, je suis soldate et commandante. »
« Vous savez comment je suis, répondis-je. »
« Je l’ai vu, approuva la Générale Pallas. Et ce soir, je l’ai vu de nouveau. Vous nous avez un jour traités, mes soldats et moi, de ver dans la chair, Reine Noire. Vous nous avez jugés au service de Keter et nous avez dépouillés de tous les ornements des cataphractaires. »
« Et vous m’avez aussi pris un os, dis-je calmement, avec les vies de ceux qui étaient à mon service. »
« Les os se ressoudent, dit la Générale Pallas. On peut se procurer de nouvelles armes, de nouveaux chevaux. La fierté, en revanche, ne se rachète pas si facilement. »
« Ce n’est pas en mon pouvoir de vous la rendre, dis-je. »
« Si, contesta la femme aux yeux gris. En respectant mon serment, j’ai versé du sang au profit du Roi de la Mort. Je ne le regrette pas, car j’ai juré fidélité à un Theodosian, et il n’est pas de vocation plus haute. Pourtant, je voudrais rétablir l’équilibre en prêtant un nouveau serment. »
Elle s’agenouilla dans la neige, les cheveux sombres et le visage impassible.
« Chaque blessure que j’ai infligée, je l’infligerai de nouveau, déclara Pallas Messene. Chaque bataille que j’ai livrée, je la livrerai encore. Que les lances se brisent et les épées se rompent, mon serment, lui, ne fléchira pas. Que ni repos ni répit ne me soient accordés avant la victoire, et si la mort me prend, qu’elle me trouve indignée, car je suis fille d’Héliké et nous sommes nées invaincues. Je le jure, Reine de Callow : jusqu’à ce que le Roi de la Mort connaisse l’oubli, ou que je le connaisse, je mets mon épée au service de votre guerre. »
Derrière elle, trois cents cataphractaires mirent pied à terre au clair de lune.
« Combien ? demandai-je. »
« La moitié, répondit-elle. »
« La moitié des cataphractaires ? répétai-je, surprise. »
Cela représentait près de deux mille soldats.
« Nous faisons désormais comme bon nous semble, dit la Générale Pallas en souriant et en levant les yeux vers le ciel nocturne. C’est son cadeau. »
Après un long moment, elle croisa mon regard.
« La moitié de l’armée d’Héliké, Reine Noire, dit-elle. Si la Mort vient, qu’elle apprenne la même leçon que toutes les autres armées sous le soleil : il y a Héliké, et il y a le reste. »