Chapitre 420
« Un ennemi se souviendra de vous longtemps après que vos amis les plus chers auront oublié votre visage. Gardez-le à l’esprit lorsque vous choisirez les vôtres. »
– Argea Theodosian, Fléau des cités, Tyran d’Héliké
Sous la clarté de la lune, les abords de Salia formaient encore une pâle étendue enneigée, mais je faillis sursauter de surprise en sentant la douceur de la brise. L’hiver s’éteignait enfin. À ma droite, Archer avançait d’un pas nonchalant tout en bandant son arc démesuré. Je pris un instant pour admirer l’agilité de ses doigts et la force de ses bras, dissimulés sous la cotte de mailles et le manteau. À ma gauche, Akua Sahelian foulait la neige sans y laisser de traces, avec une grâce si éthérée qu’elle semblait glisser au-dessus du sol. Sous les traits du Conseiller Kivule, elle portait de longs voiles noirs qui lui cachaient le visage, mais sa splendide robe de bal en velours noir, qu’elle avait choisi d’enfiler pour notre petite promenade, me rappelait avec insistance qu’elle comptait parmi les plus belles personnes qu’il m’ait été donné de voir.
« C’est une coupe ségovienne, m’apprit nonchalamment Indrani. »
Je détournai le regard des petites fentes dans les pans de la robe, qui laissaient entrevoir ses jambes lisses. Je ne répondis pas, sachant par expérience que si j’entrais dans son jeu, ce serait comme me jeter tête la première dans des sables mouvants. Akua avait plusieurs voiles sur le visage, et pourtant je sentais tout de même son sourire narquois.
« Elles portent ça pour leurs danses, où les femmes tournent sur elles-mêmes et… »
« Il faut que je passe par mes appartements pour prendre ma cape », l’interrompis-je, feignant de ne pas vouloir entendre la suite de son histoire.
Une coupe ségovienne, vraiment ? Je demanderais à quelqu’un de se renseigner. Il y en aurait peut-être une qui irait à Indrani, quelque part à Salia. Cela dit, je ne pouvais pas demander ça à l’Adjoint. Ce serait… euh. Non, surtout pas Hakram. Et bon sang, à y réfléchir, si je faisais venir une robe pareille, un rapport se retrouverait sur le bureau du Prince Premier, de l’Impératrice et, Dieux nous en préservent, peut-être même de mon père avant la fin de la journée. L’idée perdait beaucoup de son attrait, même s’il existait sans doute d’autres moyens. Mais si je devais finir par solliciter les contrebandiers parmi les Jacks pour trouver à Indrani une robe révélatrice sans que la moitié des souverains de Calernia l’apprenne, je n’aurais plus qu’à chercher une haute falaise pour m’y jeter. Tandis qu’Archer continuait à me taquiner, je me mis à clopiner vers mes quartiers, mais de discrets remous dans la Nuit m’avertirent qu’une visite approchait.
Mon Seigneur des Pas silencieux surgit de l’obscurité entre deux maisons bondées. La peinture violette et argentée du Sigil Losara faisait désormais si intimement partie d’Ivah que j’avais du mal à me rappeler à quoi il ressemblait sans elle. La présence d’Ivah était toujours bienvenue et, une fois de plus, elle m’apportait ce dont j’avais besoin avant même que l’idée me vienne de le demander. Bras tendu, Ivah me présenta le Manteau de Woe.
« Reine Losara », me salua-t-il.
« Seigneur Ivah, répondis-je. Merci. »
Je m’en enveloppai, puis levai les doigts pour attacher la broche qui le maintenait fermé sous ma gorge. Le poids familier des vieilles erreurs et des victoires passées sur mes épaules avait quelque chose de rassurant. Ma main avait jadis tenu une épée. D’abord en acier gobelin, puis en glace et en ombre, et enfin en obsidienne, que je n’avais dégainée qu’une fois. Le bâton d’if mort, frais contre ma paume et pourtant parfaitement adapté à ma main, était encore un choix récent : je ne l’avais pas pleinement assumé, car ses conséquences m’échappaient en partie. Le manteau sur mon dos, en revanche ? C’était comme retrouver une vieille amie ; le porter suffisait à aiguiser mon esprit et mes gestes.
« Dois-je appeler les Puissants aux armes, Première sous la Nuit ? demanda Ivah. Des soldats en armure marchent sur votre camp. »
« Non, répondis-je sans hésiter. Nous n’en arriverons pas là. Les Puissants auront bien des guerres à mener dans les nuits à venir. Celle-ci peut être évitée. »
Peut-être même ne s’agirait-il pas d’une guerre, si je pouvais m’arranger pour l’éviter. Je ne comprenais pas pourquoi la Ligue des Cités libres choisirait de s’en prendre à moi plutôt qu’à tous les autres souverains de Salia — même si Malicia tirait les ficelles, cela ne ressemblait guère à une entreprise gagnante pour elle —, mais je n’avais aucune intention de laisser les événements qui se préparaient ouvrir un nouveau front où Callow devrait faire la guerre. Je n’invitai pas Ivah à nous accompagner dans la neige, et Ivah ne présuma pas pouvoir se joindre à nous de sa propre initiative. Les troupes de la Ligue étaient bien plus loin que nous, puisqu’elles étaient parties avant même que je me mette en route, mais lorsque je tendis la main vers la Nuit pour donner plus de portée à ma vue, je constatai qu’elles étaient loin de former une seule colonne unie. Sur les quatre mille soldats que la Ligue des Cités libres avait été autorisée à amener, peut-être deux mille étaient en marche. Un millier se trouvait encore au camp, de l’autre côté de la plaine lointaine, et le reste marchait en sens inverse. Vers le sud, même si les troupes étaient divisées en deux groupes et que l’un d’eux avait dû partir récemment pour être encore si proche du camp de la Ligue.
« Archer, dis-je. Tu as suivi leurs mouvements depuis le début, oui ? »
« Tu te demandes pourquoi ils sont partis à des moments différents, dit-elle d’un ton amusé. »
« Les deux bandes de déserteurs, ouais, répondis-je en fronçant les sourcils. Si la deuxième vague était composée de déserteurs qui avaient hésité, je n’y penserais pas à deux fois. Mais ils avancent en bon ordre. En rangs, avec des chariots de ravitaillement. »
« Le premier groupe à partir, c’était Atalante, m’apprit Indrani. Ils ont plié bagage, rassemblé leurs soldats et leurs diplomates et sont partis sans se retourner. »
Ce n’était pas si étonnant, pensai-je. Atalante n’avait pas vraiment d’alliés dans la Ligue, pour l’heure. Elle était en conflit avec Delos avant que le Tyran ne bouleverse la situation et ne déclenche une guerre civile, et d’après ce que j’avais compris, Penthes, la cité qui se rapprochait le plus d’une alliée, n’avait voulu profiter du chaos que pour s’emparer de quelques possessions delosiennes à l’est. Maintenant qu’il n’y avait plus de Hiérarque pour contraindre la cité à faire la guerre à la Grande Alliance, ses habitants rentraient probablement chez eux panser leurs plaies plutôt que de s’attarder sur des terres étrangères. À vue de nez, j’aurais parié que la deuxième bande était composée des soldats de Bellerophon, et les formations serrées à l’ancienne que j’apercevais au loin confirmaient cette hypothèse. Mais je ne comprenais pas pourquoi ils avaient attendu si longtemps avant de partir.
« Qu’est-il arrivé à la délégation de Bellerophon ? demandai-je. »
« Je précise que je n’ai vu ça que de loin, prévint Indrani. »
« Tu peux planter une flèche dans une guêpe à un mille de distance, Indrani, dit Akua avec amusement. »
« Oui, mais je n’entendais pas exactement ce qu’ils disaient, nous rappela Archer. Cela dit, autant que j’aie pu en juger, les kanenas ont essayé d’exécuter le général. »
Je ne voyais pas l’intérêt de demander pourquoi : les lois de Bellerophon n’avaient pas été écrites par un seul fou furieux, mais par toute une assemblée de fous, dont beaucoup s’opposaient violemment les uns aux autres dans leurs délires, mais qui étaient tous enragés à la moindre évocation d’une ingérence étrangère dans leurs affaires de fous. Pour autant que je sache, ils avaient voulu l’exécuter parce qu’il s’était coiffé de travers le troisième jour du mois. Mais le fait qu’ils aient essayé méritait une question.
« Ils ont défié l’autorité de leur mage-inquisiteur ? dis-je. Je n’avais jamais entendu dire que l’un d’eux avait osé le faire. »
« Les kanenas se sont écroulés morts tout d’un coup, répondit Archer en secouant la tête. Puis ils ont passé un moment à se disputer là-dessus. »
Un frisson me parcourut l’échine et, malgré moi, je levai les yeux vers le ciel nocturne. Vers ce qui pouvait se cacher derrière, en attente. Ce qu’était devenu le Hiérarque n’était pas encore clair, pensai-je, mais tout ce qu’il était devait sûrement être lié à son combat contre le Jugement. L’idée qu’Anaxares le Diplomate soit devenu une sorte d’ange gardien de la République de Bellerophon me donnait la nausée. Je secouai la tête et me reconcentrai.
« Ça n’explique pas pourquoi ils sont si loin devant Atalante, finis-je par dire. À moins qu’ils se soient disputés pendant près de dix heures. »
« Histoire amusante, lança Indrani avec un grand sourire, la bouche à moitié cachée par son écharpe : ils sont d’abord partis vers le nord. Puis ils ont vu un panneau indiquant qu’ils se dirigeaient vers Salia et se sont disputés pendant une heure avant de faire demi-tour vers le sud. »
« Et qu’est-ce qu’il y a de si drôle ? demandai-je en haussant un sourcil. »
C’était de l’incompétence, mais somme toute assez bénigne. Il n’était pas rare que des armées professionnelles aient besoin de se repérer ; que cette bande à moitié entraînée doive en faire autant n’avait rien d’extraordinaire. D’autant qu’on était tous arrivés ici par les Voies du Crépuscule, ce qui devait être très désorientant pour ceux qui n’étaient pas habitués aux voyages en Arcadie. Une erreur embarrassante, peut-être, mais pas de quoi sourire.
« Eh bien, le général, dit Indrani. Tu sais, celui qui n’est pas mort ? Je crois que c’est lui qui a choisi la direction, parce que… »
« Ils l’ont exécuté, soupirai-je. »
Elle ricana et, sans surprise, le langage corporel d’Akua laissa lui aussi deviner un sourire sous ses voiles. Oui, bon, entre l’enfant chérie de Wolof et l’élève préférée de Lake, je supposais que le sens de l’humour de cette compagnie penchait vers le macabre.
« Bellerophon et Atalante abandonnent donc le terrain, dit calmement Akua. Nous sommes moins nombreux et leurs forces sont dispersées. Qui est resté dans les quartiers de la Ligue ? »
« Au camp, il y a surtout des mercenaires de Mercantis et des Delosiens, répondit Indrani. Les autres se dirigent par ici, mais pas ensemble. »
« Je devine ? grognai-je. Stygie et Penthes ensemble. Nicae aura accueilli quelques membres du Secrétariat parmi ses propres troupes ; son Basileus a besoin de tous les amis qu’il peut trouver en ce moment. Héliké viendra seule. »
« Penthes est venue avec Nicae, corrigea Archer. Mais tu as raison pour le Secrétariat. Stygie et Héliké marchent sans alliés, même l’une sans l’autre. »
Je me mordis la lèvre.
« Penthes est le crochet de Malicia dans la Ligue, dis-je. Et Malicia vient de détruire en un seul coup la puissance navale de Nicae. Alors pourquoi Basileus Leo Trakas les tolère-t-il à ses côtés ? »
« Seules deux cités de la Ligue seraient en mesure de rivaliser en matière de scrutation avec Procer, et encore moins avec Callow ou Praes, fit remarquer Akua. Stygie et Héliké, et encore, cette dernière le devait surtout aux nombreux accords conclus par Kairos Theodosian. Aucune des deux n’a intérêt à transmettre ce genre de nouvelles à Leo Trakas. »
« Hakram a estimé qu’il ne savait toujours rien pendant la conférence, mais même maintenant ? demandai-je en fronçant les sourcils. »
À mon avis, cela faisait au moins deux jours depuis le désastre.
« Très chère, dit Akua d’un ton amusé, tous les royaumes ne sont pas aussi privilégiés que le tien : tu as hérité des rituels de scrutation de Praes, puis bénéficié du travail de l’un des praticiens les plus brillants de mémoire d’homme, l’Observatoire de Laure. Même si tes réseaux sont moins étendus et tes espions bien moins profondément implantés que ceux de l’Empire, la scrutation à longue distance callowienne est probablement la plus rapide et la plus fiable du continent. »
Je grimaçai en y réfléchissant. C’était vrai que, même lorsque j’étais encore l’Écuyer, j’avais eu accès aux rapports et aux évaluations des Yeux de l’Empire, ainsi qu’aux scrutations des Légions, puis que j’avais passé presque toutes les campagnes suivantes avec Masego à mes côtés. Mes attentes en matière de rapidité de transmission des informations étaient sans doute faussées par rapport à celles de la plupart des gens, comme Akua me le faisait si délicatement remarquer. De plus, la scrutation relevait largement de la sorcellerie trismégistane, du moins pour les rituels — même si l’Ordre du Lion Rouge de la Principauté utilisait une formule que Masego avait qualifiée de brute, « primitive » et influencée par les méthodes jaquinites —, et les Cités libres n’étaient pas vraiment spécialisées dans ce domaine. Il existait bien quelques magies locales, si je me souvenais de mes lectures, mais aucune école dominante ni tradition unifiée. Le Magistère stygien réunissait les meilleurs sorciers de la région, mais ils ne partageaient pas leurs secrets et tiraient une certaine fierté du fait qu’ils pratiquaient la sorcellerie depuis plus longtemps que les Praesiens. Ce que ces derniers niaient, bien sûr, mais ce genre de concours d’orgueil historique avait tendance à durer, puisque personne ne pouvait vraiment savoir qui avait raison.
« D’accord, dis-je. Donc Basileus Leo voit la Ligue se disloquer. Stygie est la rivale traditionnelle de sa cité au sein de la Ligue et l’esclavage la rend d’autant plus indigeste ; quant à Héliké, c’est la puissance qu’il essaie d’écarter de la place de première parmi les égales. Tout le monde savait que Bellerophon ne pourrait pas rester dans le giron dès le départ, j’imagine, alors ils n’ont sans doute même pas essayé. »
« Le départ d’Atalante indique qu’il ne parvient pas à consolider la Ligue, observa Akua. Il aurait essayé de retenir les prédicateurs, ne serait-ce que pour leurs coffres et leurs guérisseurs. »
Indrani éclata de rire.
« Alors, en cette heure de détresse, les copains de Leo à Penthes viennent lui offrir leur soutien, dit-elle. Et il ne se doute pas que Malicia a la main dans le cul des Exarques et leur fait remuer les lèvres pour qu’ils disent exactement ce qu’il faut. »
La formule était colorée, mais pas inexacte.
« Tu penses qu’elle veut soutenir Leo Trakas pour en faire sa marionnette ? devinai-je. Je ne vois pas comment ça pourrait durer. Dès qu’il apprendra qu’on a utilisé l’Eau dormante contre sa flotte, il se retournera contre eux, furieux. Il le doit : ses propres gens le lapideront dans la rue s’il ne le fait pas. »
« Je suis d’accord, dit Akua. Je parierais que son utilité est purement temporaire et que l’homme lui-même est sacrifiable. »
« Ouais, Sahelian a bien vu le truc. C’est une flèche décochée, pas un pion qu’on garde sous le coude, dit Indrani. La Tour n’a jamais eu de scrupules à se servir des gens avant de les jeter. »
« Nous sommes donc d’accord pour dire que c’est un stratagème de l’Impératrice ? demandai-je. »
« Cela paraît probable », acquiesça Akua.
« Si c’était l’œuvre du Roi Mort, nous serions déjà ensevelis sous les cadavres, répondit franchement Archer. »
« Bien, grognai-je en fixant les silhouettes qui approchaient au loin. Alors, avançons avec prudence. Je ne compte pas lui offrir une autre victoire à la con, ce soir. »
Nous ralentîmes et nous arrêtâmes sans avoir besoin d’échanger un mot. Ma boiterie me porta jusqu’au sommet d’une petite colline dans la plaine, tandis que les deux autres venaient se placer à mes côtés pour attendre que la Ligue parcoure la dernière portion qui nous séparait. Nous aurions pu aller à leur rencontre à mi-chemin et commencer à discuter plus vite, mais cela aurait envoyé le mauvais message : c’était eux qui venaient à moi, nous n’étions pas leurs égaux. Le Tyran n’avait pas accordé le même nombre de soldats à tous les membres de la Ligue pour former la délégation, et ceux qui s’avançaient vers nous en étaient la preuve. Les deux prétendants au titre d’Exarque de Penthes avaient peut-être trois cents fantassins, qui avaient l’allure de soldats professionnels : longues cottes de mailles de bonne qualité, casques à cimier avec protège-joues complets et boucliers ovales. Leurs lances n’étaient pas les longues perches des Stygiens de leur phalange, mais ne mesuraient qu’à peu près la taille d’un homme ; à la hanche, ils portaient de longues haches plutôt que des épées.
Les forces de Nicae, près de cinq cents hommes, étaient de solides fantassins armés d’épées et de boucliers, en cotte de mailles et cuirasse. Mais leurs petits boucliers ronds en acier et leurs sabres droits n’étaient pas ceux que j’aurais choisis pour équiper un mur de boucliers. Ils avaient aussi une centaine de cavaliers, mais il ne s’agissait que de cavalerie légère. Leurs longues lances, leurs javelots et ce qui ressemblait à une armure de cuir et de tissu me donnaient presque envie de lever les yeux au ciel. À part pour charger des conscrits, je voyais mal à quoi ce genre de cavalerie pouvait bien servir lors d’une véritable bataille. Les arbalètes des Légions les mettraient en pièces en un rien de temps, et Dieux, quel gâchis de bons chevaux de guerre ! Les Stygiens n’avaient amené que deux cents hommes, leurs Lanciers de Stygie avançant d’un pas vif, leurs longues lances brandies. Quelques cavaliers en tête, que je supposais être des magisters, surveillaient les soldats esclaves. Kairos Theodosian n’avait jamais été du genre à ne pas truquer le jeu en sa faveur ; aussi, avec près de neuf cents hommes, c’était de loin le contingent d’Héliké qui formait le gros des forces en approche.
Les hommes d’armes, en armure d’écailles et armés de lames acérées, formaient le solide noyau de fantassins sur lequel reposait la guerre à l’hélikéenne : ils étaient six cents. Ils avançaient en formation et en bon ordre. Les trois cents derniers, toutefois, m’étonnèrent à moitié : des kataphraktoi. J’avais confisqué l’équipement des quatre mille cataphractaires qui avaient combattu mon armée à Iserre et les avais renvoyés auprès de Kairos avec chacun un doigt cassé, mais il semblait qu’une partie au moins de ces forces avait été reconstituée. Je ne m’attendais pas à ce que leurs doigts cassés les immobilisent longtemps, pas avec autant de prêtres dans l’armée de la Ligue, mais les chevaux et l’armement me surprenaient. Cela dit, je n’en voyais que trois cents, alors que mes soldats en avaient affronté quatre mille. Je doutais qu’un stratège aussi habile que le Tyran ait prévu de devoir rééquiper les quatre mille soldats les plus d’élite de son armée. Le dernier groupe venu de la Ligue était celui du Secrétariat delosien, qui, de toute évidence, n’avait pas amené de soldats. Une poignée d’askretis marchaient avec les Nicéens, portant de petits pupitres d’écriture pour un haut membre du Secrétariat, à ce que je supposais.
« C’est plutôt nostalgique, dit Archer, sa gourde d’argent à la main. Nous trois, avec plus d’ennemis que nous ne savons vraiment quoi en faire. »
« Ce ne sont pas forcément des ennemis, dis-je. »
« Cat qui insiste sur le fait qu’on ne va pas forcément les tuer, poursuivit Archer d’un ton léger. Il ne nous manque que des cavernes pleines de cadavres et ce sera comme si nous n’avions jamais quitté les Sombres Profondeurs. »
« D’un instant à l’autre, nous déclarerons la guerre à toute une civilisation, suggéra Akua. »
« On s’en est plutôt bien sorties la dernière fois, réfléchit Indrani. Je dirais qu’on a au moins fait match nul, pas toi ? »
Elle tendit la gourde à l’ombre, qui en avala une longue gorgée.
« Quelle générosité, dit Akua ensuite. Cela dit, pour une force d’invasion de trois femmes, je reconnais qu’elles ont réussi à envahir une quantité surprenante de choses. »
« Il me faut de meilleurs serviteurs, me plaignis-je. Les miens sont beaucoup trop insolents. Je parie que le Chevalier Blanc n’a jamais à subir ce genre de choses. »
Les Héros devaient être tout miel et lumière, pour l’Épée du Jugement. Moi, je n’avais que des corbeaux qui se permettaient de me donner des indications et des subalternes incapables de laisser quoi que ce soit passer. Akua me tendit la gourde et j’en bus une gorgée — avant de la recracher en toussant.
« Indrani, espèce de garce, suffoquai-je. C’est du séné. »
De l’alcool drow, fait à partir de champignons et qui avait le goût de la boue, bon sang. C’était supportable sous terre, où il n’y avait presque rien d’autre à boire, mais ici ? Après des mois de vin ? C’était comme lécher la rive boueuse d’un lac.
« Tu m’as glissé une gourde dans les mains quand je suis partie, avant le Cimetière, me sourit béatement Indrani. Comment dit-on déjà ? Petite offense, longue rancune. Garce. »
Je lançai un regard à Akua, qui m’avait trahie sans vergogne en faisant semblant de trouver cet alcool à peu près buvable alors qu’elle en avait elle-même goûté, et elle haussa les épaules avec langueur.
« Comment aurais-je pu me mettre en travers d’une juste vengeance, mon cœur ? dit l’ombre. Cela aurait été fort peu charitable. »
« Voilà pourquoi Hakram est mon préféré », marmonnai-je.
Au moins, l’indignation me détendit un peu tandis que les soldats approchaient.
« Et maintenant, narra Indrani, tandis que les ennemis s’avancent comme un fleuve puissant, au sommet de la colline se tiennent une beauté sans égale, une reine majestueuse, une séductrice mystérieuse… et puis vous deux, j’imagine. »
Je ne pouvais pas faire un doigt d’honneur à Archer devant la Ligue, me rappelai-je. Même si elle le méritait amplement. Indrani se déplaça légèrement sur le côté, les yeux plissés, et son ton devint soudain sérieux.
« Des mages avec le Basileus, prévint-elle. Au moins trois. »
Je suivis son regard et repérai Leo Trakas sur son étalon blanc, ainsi que les deux prétendants au titre d’Exarque, mais il me fallut un peu plus longtemps pour reconnaître les mages. Certains cavaliers de l’escorte de Basileus Leo portaient des armures mal ajustées, me rendis-je compte. Les manches étaient trop longues, comme si elles avaient été faites pour des hommes plus grands et plus corpulents, et ils avaient l’air mal à l’aise avec les armes qu’ils portaient.
« Tu en es sûre ? demandai-je à voix basse. »
« Leurs chevaux se déplacent comme s’ils avaient été drogués, murmura Archer. Ce sont des chevaux de guerre, fougueux, et leurs cavaliers ne savent pas monter. Soit on a ensorcelé leurs montures pour les rendre dociles, soit on leur a fait avaler quelque chose. »
« Akua ? dis-je. »
« Enchantées, répondit-elle. Mais de manière assez grossière. Je parierais que ce sont des mages nicéens — rien de bien remarquable — ou des praticiens engagés à Mercantis. »
« Charmant, grognai-je. »
Si Leo Trakas tenait fermement ses « alliés » en laisse, j’aurais considéré cela comme une précaution sans plus et laissé couler. Mais puisque Penthes jouait probablement son jeu pour le compte de Malicia, la situation comportait des risques. Le gros de la troupe, composé des Penthesiens, des Nicéens et des observateurs du Secrétariat, interrompit sa marche à une trentaine de mètres de notre colline. Un groupe plus restreint avança, sans être si petit que ça : les Exarques avaient amené trente hommes, Leo Trakas en avait trente à lui, dont les mages, qui étaient à présent descendus de cheval, et, avec les quatre scribes et le fonctionnaire du Secrétariat, ils étaient soixante-huit à se diriger vers nous trois. Au loin, les forces d’Héliké et de Stygie s’arrêtèrent de part et d’autre du gros de la troupe. Deux cavaliers quittèrent le groupe d’Héliké, un autre celui de Stygie. Emmitouflé dans des fourrures, Basileus Leo se trouvait à la tête de la délégation et prit la parole le premier.
« Salut à vous, Reine Noire, dit le jeune homme. »
« Salut, Basileus, répondis-je calmement. Votre visite est un plaisir inattendu. »
« Est-ce donc à présent une visite de fouler le sol proceran ? se moqua l’un des Exarques. Votre domaine s’étend bien vite, Reine de Callow. »
Je jetai un coup d’œil à Akua.
« Conseiller, dis-je. Rappelez-moi : est-ce Prodocius ou Honorion ? »
« Prodocius, ma reine, répondit Akua. »
Je regardai l’homme aux cheveux sombres, dont les joues étaient rouges de colère autant que de froid, et haussai les sourcils.
« Saviez-vous que les Yeux de l’Empire vous ont officiellement qualifié d’“aussi intelligent qu’une truite de bonne famille” ? demandai-je. »
L’homme gronda.
« Vous enveloppez vos insultes dans des mensonges, vous… »
« Je vous assure, souris-je cordialement, que c’est une citation exacte. »
« Prodocius, lança sèchement Basileus Leo. Nous ne sommes pas venus échanger des piques. »
« Voilà qui est bon à savoir, dis-je. »
« Alors pourquoi êtes-vous venus ? demanda Indrani d’un ton traînant. Je suppose que ce n’est pas pour visiter la belle campagne procerane. La neige n’est pas plus belle près de notre camp. »
La connaissant, elle avait peut-être vraiment vérifié.
« Des accusations ont été portées contre vous, Reine Catherine, déclara un vieil homme dans un bas miezan légèrement accentué. »
Ses longs cheveux blancs comme neige étaient attachés en queue-de-cheval. L’homme qui venait de parler était ridé comme du vieux cuir et presque aussi sombre de peau. Si je me souvenais bien de mes briefings, il s’agissait de Nestor Ikaroi, du Secrétariat. Sur chacune de ses joues, on distinguait une bande bleue et une bande noire tatouées. Les marques d’un homme qui avait gravi les échelons de la bureaucratie jusqu’à n’avoir plus rien à gravir.
« Secrétaire Ikaroi, n’est-ce pas ? dis-je. »
Le vieil homme s’inclina galamment, à ma grande surprise.
« C’est un grand plaisir de vous rencontrer officiellement, Votre Majesté, dit-il. »
« Le plaisir est partagé, répondis-je en inclinant la tête en signe de remerciement. Je m’intéresse depuis longtemps aux usages du Secrétariat. »
Ce n’était pas faux : au début de mon règne, j’avais désespérément cherché un modèle bureaucratique fonctionnel qui ne soit pas une imitation du système praesien. Mais je n’avais jamais vraiment eu le temps ni les ressources de me lancer dans une entreprise au sein des Cités libres, pas alors que Procer mobilisait ses troupes.
« Alors, peut-être accepteriez-vous, dans les jours à venir, de vous entretenir avec nos chroniqueurs officiels, proposa Nestor Ikaroi. Nous manquons cruellement de sources directes sur le début des Guerres inciviles. »
Je clignai des yeux, décontenancée par cette courtoisie qui persistait. D’habitude, les gens ne se montraient aussi polis qu’après avoir perdu quelques batailles ou quand je leur avais placé une lame sous la gorge.
« Si le temps le permet, je n’y vois pas d’objection, dis-je lentement. La Maréchale de Callow écrit déjà sa propre histoire, et je ne verrais pas d’inconvénient à ce que vous vous entreteniez avec elle aussi. »
« Nous sommes tous heureux que vous soyez disposée à traiter pacifiquement avec la Ligue, Votre Majesté, dit Basileus Leo en reprenant la tête du groupe de la Ligue. Mais nous aurions tous intérêt à ce que vous répondiez aux accusations portées contre vous. »
« Il est intéressant que le Basileus de Nicae s’estime autorisé à donner des ordres à la Reine de Callow, dit Akua avec douceur. Je me demande à quel précédent il se réfère. »
Le jeune homme eut l’air d’avoir avalé un citron.
« Dois-je comprendre que vous refusez de parler à la Ligue ? me demanda-t-il. »
« Vous parlez au nom de la Ligue, maintenant ? dit sèchement Indrani. Il vous manque quelques morceaux, “Hiérarque”. »
Je levai la main.
« Nous avons d’autres invités, Archer, dis-je. Évitons de tirer des conclusions hâtives. »
Les cavaliers d’Héliké et de Stygie venaient enfin d’arriver. Le Stygien ne me surprit pas : Magister Zoe Ixiani avait représenté le Magistère stygien pendant la guerre civile de la Ligue et la campagne procerane, et semblait toujours en être la voix ce soir. Le fait qu’elle fût esclavagiste gâchait malheureusement sa beauté. Quant aux deux Helikéens, je les connaissais tous les deux. La Générale Basilia, que j’avais rencontrée à Rochelant et dont j’avais appris plus tard qu’elle était la générale préférée du Tyran, se tenait droite et haut en selle. Elle avait les yeux et les cheveux sombres, des pommettes saillantes et les épaules robustes d’une guerrière. L’autre m’était presque intimement familier : ces yeux pâles à la frontière du bleu et du gris, ce visage hâlé étonnamment jeune que j’avais vu un jour à genoux devant moi. Le Général Pallas, qui avait commandé les kataphraktoi responsables de la mort de mes hommes.
« Généraux, dis-je. Magister Ixiani. »
Les deux commandants me saluèrent brièvement.
« Magister Zoe suffira, sourit la sorcière. »
Je ne lui rendis pas son sourire et jetai un coup d’œil aux Helikéens.
« Quelle assemblée, dis-je. Puis-je demander pourquoi ? »
« Nous sommes ici en qualité d’observateurs, répondit la Générale Basilia. »
« Vous êtes ici en usurpatrice, générale, lança l’autre prétendant au titre d’Exarque. »
Ce n’était pas Prodocius, donc c’était Honorion. Plus corpulent que l’autre, qui était maigre, il était d’âge mûr et portait une chevelure bouclée et luxuriante. D’après ce que Noir m’avait dit, il était prodigieusement riche et n’avait pas de talent particulier en dehors de ça. Comme le commerce avec l’Empire constituait une source de richesse importante pour Penthes, je parierais qu’il était encore plus à la solde de Malicia que l’autre.
« Je ferai respecter les dernières volontés du Tyran d’Héliké, porcs penthesiens, déclara froidement la Générale Basilia. L’arme à la main, s’il le faut. »
Je crus déceler une légère tension.
« Vous parliez d’accusations, dis-je pensivement. Vais-je les entendre, ou resteront-elles un mystère ? »
« Êtes-vous disposée à vous soumettre au jugement de la Ligue ? demanda Basileus Leo avec empressement. »
Je soutins son regard, sans amusement.
« Regardez mon dos, Leo Trakas, dis-je. Que voyez-vous ? »
Les lèvres du jeune homme se pincèrent.
« C’est le Manteau de Woe, je crois, dit-il. »
« C’est la liste des gens qui m’ont demandé de me soumettre à quelque chose, dis-je. Je ne vous conseillerais pas de vouloir y figurer, à votre place. »
« Nous sommes donc dans une impasse, dit Basileus Leo. »
« Secrétaire Nestor, dit Akua. Que dit le procès-verbal sur la nature des accusations ? »
Leo Trakas pâlit, de colère ou de peur.
« Le prétendant au titre d’Exarque, Prodocius Lesor, accuse la Reine Catherine Foundling d’avoir assassiné le Tyran d’Héliké, déclara calmement Nestor Ikaroi. Le prétendant au titre d’Exarque, Honorion Kapenos, accuse la Reine Catherine Foundling d’avoir été complice du meurtre d’Anaxares de Bellerophon, Hiérarque des Cités libres. »
Un battement de cœur de silence passa, puis Archer éclata de rire. Je décidai que ce n’était pas notre moment le plus diplomatique. Je jetai un coup d’œil aux généraux hélikéens, qui ne semblaient pas troublés.
« Et qu’en dit Héliké ? demandai-je. »
« Nous ne portons pas une telle accusation, répondit sèchement le Général Pallas. »
« Notre sire aurait méprisé une telle mesure, même si l’accusation était vraie, ajouta la Générale Basilia avec un profond dédain. »
Je regardai Basileus Leo, me demandant dans quel monde il avait bien pu croire que ma « soumission » au « jugement de la Ligue » aurait pu aboutir à autre chose qu’au massacre de tous ceux qui tenteraient de m’exécuter sous un prétexte aussi mince. Dieux d’en Bas, j’avais déjà mis en fuite des forces plus importantes que l’ensemble de l’escorte de la Ligue, sans même parler de sa petite coalition. Non, il était jeune, mais pas idiot : sinon, il n’aurait pas pu empêcher la nomination d’un Stratège à Nicae. Ah. S’était-il présenté comme le porte-parole de la Ligue pour pouvoir ensuite me déclarer innocente à ce titre, évitant ainsi de se battre contre moi tout en obligeant Penthes à lui rester fidèle ? Sur le papier, c’était un plan assez convenable, mais il devait bien comprendre que je n’avais pas la moindre raison d’entrer dans son jeu et qu’accepter que la Ligue puisse exercer son autorité sur une Reine de Callow était hors de question. S’il n’est pas stupide, et je sais qu’il ne l’est pas, pensai-je, alors il doit être désespéré.
« Bon sang, avez-vous au moins la moindre preuve ? demandai-je. Dites-moi que vous n’avez pas fait marcher près de deux mille soldats pour… ça. »
Le Basileus rougit et fit signe à ses assistants. Archer, visiblement, surveillait attentivement les mages. Bien. Un soldat s’avança, deux rouleaux de parchemin à la main, mais l’Exarque Prodocius ricana et lui donna un coup de coude avant de s’emparer des documents. Il remonta la colline en me défiant du regard, avec un aplomb surprenant pour un homme qui, à ma connaissance, n’avait ni pouvoir ni entraînement militaire — et qui n’était même pas particulièrement en forme. Sauf que, lorsqu’il s’approcha, je compris qu’il ne me défiait pas du regard. Ses yeux étaient grands ouverts et le blanc en apparaissait, comme ceux d’un cheval terrifié. En se hâtant vers moi, il était, compris-je, à deux doigts de perdre la raison de peur. Et pourtant, il me lança les parchemins au visage. Akua les fit tomber d’une tape, tandis que l’Exarque Prodocius s’avançait jusqu’à moi, les dents découvertes dans une grimace où se mêlaient rage et terreur.
« Voilà, gronda Prodocius, espèce de tyran meurtrière, tu… »
Au commandement aboyé par le Basileus, deux soldats nicéens s’avancèrent. L’un le saisit par l’épaule et le tira en arrière, tandis que l’autre s’inclinait pour me présenter ses excuses, puis ramassait les parchemins — ils étaient tombés trop loin, comme c’est souvent le cas avec les rouleaux dépliés — avant de s’incliner de nouveau et de me les tendre.
Ou du moins, il essaya, avant qu’Archer ne lui attrape le poignet et ne lui enfonce une lame sur le côté du cou.