Chapitre 419
« La cruauté d’un dilemme ne réside pas seulement dans le choix lui-même ; elle tient aussi à la vérité qu’il vous révèle sur vous-même, à travers ce choix. »
— Le roi Edmund de Callow, la Main d’encre
Akua Sahelian et Masego le Hiérophante étaient, sans conteste, deux des plus grands mages que les Terres désolées eussent jamais enfantés. L’une avait été initiée aux anciennes sorcelleries de Wolof depuis aussi loin qu’elle s’en souvenait, et s’y était révélée d’une redoutable habileté ; l’autre avait été l’apprenti, dès qu’il sut parler, d’un sorcier qui avait disséqué les cadavres de dieux. Leurs hauts faits étaient nombreux et renommés, et leur réputation suffisait à faire frissonner les hommes au cœur de la nuit. Ils avaient aussi utilisé une fichue baignoire comme réceptacle d’eau pour leur rituel de scrutation. J’aurais excusé Masego, puisqu’il se souciait généralement davantage du pratique que des apparences, mais Akua n’aurait droit à aucune clémence de ma part. La même femme qui avait participé à des campagnes vêtue de plusieurs armures cérémonielles enchantées prétendait à présent n’avoir jamais imaginé qu’il pût y avoir là une légère indignité, affichant un air innocent. Ouais, je n’y croyais pas une seconde. Je réservai aussi une part de mon regard noir à Hakram, ce traître dégoûtant qui avait forcément participé de son plein gré à cette histoire ; au moins eut-il la décence d’avoir l’air penaud.
Je n’avais plus autant de temps à consacrer à l’élaboration de petites vengeances qu’autrefois, mais ils n’allaient pas s’en tirer sans punition. Et je n’étais plus au-dessus de déléguer mes mesquineries, de toute façon. Un conseil composé de Robber, Indrani et Vivienne devrait être capable d’imaginer des représailles suffisamment rancunières.
Je boitillai jusqu’au bord de la baignoire de cuivre, discrètement entourée de pierres de garde gravées et sculptées qui la stabilisaient face aux effets éprouvants de la scrutation à longue distance. Le léger amusement que m’avait inspiré l’absurdité de devoir parler à mes officiers par l’intermédiaire d’un accessoire de bain s’évanouit. À la surface de l’eau, je vis Juniper. Ce que j’y lus n’avait rien de rassurant. Elle avait l’air épuisée, la peau épaisse autour de ses yeux teintée d’un gris terne ; et, par-dessus tout, elle avait l’air furieuse. De cette colère sourde et persistante qui vous ronge le ventre, entretenue par l’impuissance à agir contre ce qui l’a provoquée.
« Juniper, dis-je. J’aimerais prétendre que c’est un plaisir de vous voir, mais ce serait peut-être prématuré. Faites votre rapport, Maréchal. »
« Seigneur de guerre », répondit-elle gravement en inclinant la tête sur le côté.
Elle dévoila ainsi son cou, ne serait-ce qu’un peu, ce qui témoignait d’une déférence bien plus grande selon les usages orques que le simple fait d’incliner la tête en signe d’accord. J’avais remarqué que Juniper retombait souvent dans les manières orques lorsqu’elle était troublée, abandonnant les affectations plus humaines acquises à l’École de guerre. Ce n’était pas bon signe — mais rien, jusque-là, ne laissait penser que ma nuit allait s’améliorer.
« Il est difficile d’évaluer le temps avec précision dans les Voies du Crépuscule, commença-t-elle, mais il y a environ quinze heures, selon nos estimations, les Légions en exil, sous le commandement du Maréchal Grem, ont abandonné leur marche vers Arans pour changer de direction. »
Quinze heures, songeai-je en fronçant les sourcils. En rapprochant les chronologies, malgré une marge d’imprécision, cela correspondait à peu près au début de la première séance officielle de la conférence. Hakram s’agita, lui qui s’était approché sans que je m’en aperçoive. Du moins, consciemment. Ce n’était pas qu’il eût été silencieux ; simplement, sa présence à mes côtés ne méritait guère qu’on s’y arrête. Je lui jetai un regard et hochai la tête, lui donnant tacitement la permission de poser la question qu’il avait en tête.
« A-t-on donné une raison à cette décision, ou même indiqué la destination ? demanda l’Adjoint. »
Juniper grimaça.
« C’est compliqué à expliquer, admit-elle. L’Armée et les Légions levaient le camp lorsque c’est arrivé, et il n’a pas été immédiatement évident de comprendre ce qui se passait. Les messagers que j’ai envoyés ont reçu pour réponse que ce changement de route avait été ordonné par le Seigneur Charogne, ce que je n’ai pas cru. »
Je plissai les yeux. Tout le reste mis à part, Noir ne devait pas avoir de moyen de contacter ses hommes lorsqu’ils se trouvaient dans les Voies ; je n’avais pas fait participer Akua et Masego au rituel pour qu’ils puissent évoquer ensemble le bon vieux temps. Ici, à Salia, il ne devait pas disposer de mages assez puissants pour y parvenir, encore moins sans l’Observatoire. Il aurait donc fallu qu’il donne des ordres secrets avant de m’accompagner à Salia, ce qui était… douteux. Je n’allais pas lui faire aveuglément confiance, même si je l’aimais, mais il serait absurde qu’il se retourne contre moi à ce stade. Dès que je cesserais de le protéger, les Procerans lui passeraient la corde au cou, s’ils se montraient cléments ; et si je pouvais concevoir qu’il prenne des risques calculés tant qu’il était encore l’allié de Malicia, il venait de brûler ce pont sous les yeux des dirigeants de presque tout le continent. Non, Juniper avait eu raison de se montrer sceptique.
« J’ai demandé à parler en personne au Maréchal Grem, grogna Juniper, mais on m’a éconduite. Les soldats des Légions en exil ont été pris par surprise, ma reine, mais ne se sont pas inquiétés. Staff Tribune Aisha Bishara est allée voir des officiers avec qui elle avait étroitement collaboré pendant les campagnes et a appris que les Légions retournaient à Praes. »
Merde, pensai-je. Ce n’était pas un ordre secret de Noir ; il devait savoir que ses soldats étaient épuisés et mal ravitaillés. Entamer une campagne pour prendre Praes avant d’avoir pu se reposer et se rééquiper aurait été de la folie. Les Légions en exil se trouvaient en territoire ennemi depuis presque un an.
« Quelqu’un a mis le grappin sur Borgne, dis-je. Soit il est mort et quelqu’un se fait passer pour lui, soit quelqu’un a des prises sur lui. »
« Le Maréchal Grem jouit d’un grand prestige auprès des troupes, dit doucement Hakram, mais pas au point qu’une décision pareille ne suscite aucune opposition. Le Maréchal Ranker est peut-être morte, mais il reste des généraux de la Conquête. Le Général Mok pour la Cinquième, et Yawa Foehammer pour la Douzième. »
À ma connaissance, tous deux étaient des vétérans décorés de l’invasion de Callow, même si la générale Yawa n’avait alors été qu’une officière subalterne — elle avait été promue générale après la mort d’Afolabi Magoro lors du Fléau, puis avait rebâti la Douzième à partir des décombres de cette légion. Aucun n’était aussi célèbre ni aussi aimé que Borgne, mais leurs hommes accorderaient beaucoup de poids à leur parole. Si tous deux accusaient le Maréchal d’être sous influence, on les écouterait. Juniper grogna en signe d’assentiment.
« C’est ce que je me suis dit, alors j’ai de nouveau insisté pour le rencontrer en personne, reprit l’orque. C’est là qu’on m’a fait comprendre que toute la haute hiérarchie des Légions en exil était au courant de cet ordre. »
Je haussai un sourcil.
« Tous ? demanda lentement Hakram. »
« Le Maréchal Grem, tous les généraux et la plupart des légats, répondit Juniper. Il n’y avait rien à redire, ma reine. Le seul moyen réaliste de les empêcher de partir aurait été de faire arrêter les officiers supérieurs des Légions en exil. »
« Cela aurait déclenché une bataille rangée, dis-je d’un ton sombre. »
Les liens entre l’armée de Noir et la mienne étaient étroits, en raison des guerres menées ensemble et de leur ascendance commune, issue des Réformes et de l’École de guerre, mais les Légions en exil n’étaient pas à moi. Elles ne m’avaient pas prêté serment et n’en avaient jamais eu l’intention. Si mon maréchal avait fait emprisonner tous leurs plus hauts commandants, elles y auraient vu une tentative de les intégrer de force à nos rangs, ce qui se serait… mal passé, pour le dire le plus gentiment possible. L’Armée de Callow aurait probablement remporté le combat, grâce à sa supériorité numérique et à ce qui affectait les officiers des Légions, mais l’affaire aurait été sanglante pour tout le monde ; et rien ne garantissait que nos maigres rangs de mages auraient pu réparer ensuite ce qui avait été fait aux généraux. Juniper n’aurait guère eu le choix, en fin de compte.
« Tu as bien fait de les laisser partir, dis-je. »
« Merci, répondit Juniper en inclinant la tête. »
Elle avait donc craint ma réaction. Je pouvais le comprendre.
« Limier infernal, rappela l’Adjoint. Le Général Birne, le remplaçant de Ranker. Il a une bande dorée, n’est-ce pas ? »
La distinction accordée à ceux qui s’étaient illustrés aux Champs de Streges, si je me souvenais bien.
« Et un cordon d’argent pour le siège de Summerholm, confirma Juniper d’un ton approbateur. Tu as vite compris. Ce n’est pas moi qui l’ai remarqué, Main-Morte. Le Général Bagram a lui aussi une bande, et ce sont de vieux amis. »
Mon regard passa de l’un à l’autre, interrogateur : j’avais manifestement manqué quelque chose en cours de route.
« Les bandes dorées sont considérées comme les plus hautes distinctions personnelles décernées pendant la Conquête, expliqua Hakram. Parce qu’il n’y en a eu que quarante-trois, et… »
« Toutes remises de sa propre main par l’Impératrice de l’Effroi Malicia », acheva Akua derrière nous.
Je lui jetai un coup d’œil, et je compris ce que cela impliquait. Elle m’avait jadis dit que sa famille considérait comme compromis tout espion laissé seul avec l’Impératrice. Pourtant, Malicia avait fini par damer le pion à la Haute Dame Tasia Sahelian, qu’elle avait entièrement détruite. Même un avertissement aussi explicite avait peut-être sous-estimé les capacités de l’Impératrice.
« Le Maréchal Grem a forcément parlé en personne à l’Impératrice au moins une fois, dis-je. J’imagine qu’il en va de même pour tous les généraux, ainsi que pour bon nombre des officiers supérieurs qui ont participé à la Conquête. »
Et ce qu’elle leur avait fait pouvait toucher chacun d’entre eux. Merde. C’était une putain de catastrophe. Le contrôle mental parfait n’existait pas, surtout à distance, mais de simples ordres implantés pouvaient causer de gros dégâts. D’autant plus s’ils avaient été semés généreusement dans les rangs de toute la vieille garde des Légions, qui comptait généralement nos meilleurs commandants et les plus fervents partisans de mon père. Moi aussi, j’y croirais, si j’étais légionnaire et que Borgne me disait que ses ordres venaient de Noir, songeai-je. Après toutes ces années d’amitié et de loyauté, pourquoi en douter ?
« Moins d’une heure après m’en être rendu compte, j’ai fait sortir l’armée des Voies du Crépuscule, dit Juniper. Puis j’ai ordonné l’arrestation de tout officier ayant déjà mis les pieds dans la Tour ou s’étant trouvé en présence de l’Impératrice. »
Et dieux, ces deux décisions avaient encore été les bonnes. Pourtant, devant l’ampleur du désastre, j’avais envie de fracasser la fichue baignoire devant moi. Tous les officiers formés à l’École de guerre ne remplissaient pas ces critères, mais la plupart de nos hauts-nés praesi et de nos vétérans distingués, si. Autrement dit, tous mes meilleurs commandants et les plus aguerris. Nous ne manquerions pas d’officiers, puisque l’armée était désormais en grande partie callowanne, mais il faudrait retirer de la chaîne de commandement presque tous les officiers vétérans issus des Légions que nous avions cannibalisées après la Folie et qui avaient gravi les échelons. Sans savoir exactement ce que l’Impératrice leur avait fait, comment cela fonctionnait ni ce que cela pouvait provoquer, nous ne pouvions pas prendre le risque de les laisser en poste. Juniper comprise, même si c’était encore elle qui me faisait son rapport. Pour commencer, il faudrait vérifier tout ce qu’elle venait de me dire auprès d’une seconde source non suspecte ; et la tâche serait compliquée, puisque la plupart de son état-major général figurerait probablement aussi sur la liste des personnes compromises.
L’Impératrice de l’Effroi Malicia n’avait même pas eu besoin de brandir une épée pour mettre l’Armée de Callow hors de combat. Plus que tout, cela me confirmait que j’avais raison de croire qu’elle était à l’origine de cette manœuvre. Combien de gens encore en vie auraient été capables de porter un coup aussi terrible ?
« Qui commande pour l’instant ? demandai-je. »
« Grandmaster Talbot a un rang équivalent à celui d’un légat et l’ancienneté qui va avec, répondit Juniper. Pourtant, la plupart des soldats praesi rechignent à lui obéir. Le légat Tendai est l’autre candidate, mais elle a beau avoir des années d’expérience comme officière de première ligne, elle débute dans le haut commandement. Pour l’instant, tous deux maintiennent la paix d’un commun accord, mais les tensions montent. »
Merci aux dieux pour les Réformes, songeai-je avec émotion. Combien d’autres armées du continent pourraient supporter aussi bien l’arrestation d’une si grande partie de leur état-major supérieur ? Il y avait une belle ironie à ce que des mesures censées empêcher les Héros de décapiter le commandement fonctionnent presque aussi bien contre les manœuvres d’un méchant.
« A-t-on constaté des signes d’asservissement chez les nôtres ? demandai-je. »
« Aucun à ma connaissance, répondit Juniper. Mais on ne me tient plus au courant, ma reine. »
« Il n’y en aura pas », affirma Akua.
Je me tournai brusquement vers elle et lui fis signe de s’expliquer.
« Contrairement aux Légions en exil, l’Impératrice ne peut pas suborner directement l’Armée de Callow, expliqua l’ombre. Ce qui signifie que le plus grand bénéfice qu’elle puisse tirer d’un quelconque asservissement semé dans vos rangs, c’est un retard : elle peut maintenir vos soldats hors de combat aussi longtemps que possible. »
« Faire se suicider un tiers de mon corps d’officiers y parviendrait, fis-je remarquer. »
« Cela paralyserait votre armée, c’est vrai, mais révélerait aussi ses agents infiltrés, dit Akua en secouant la tête. Mieux vaut laisser le navire infesté, tout en vous faisant savoir qu’il l’est. Vous devrez alors soit envoyer de précieux atouts enquêter, soit vous y rendre vous-même. Dans les deux cas, une grande partie de vos forces sera immobilisée pendant des semaines, voire des mois. Et si vous semblez trouver une solution, il ne sera pas trop tard pour ordonner les meurtres dont vous parliez. »
Je pinçai les lèvres. Ouais, ça se tenait. Soit j’y allais moi-même avec Sve Noc dans mon dos — ce qui, vu la distance et tout ce qu’il restait à faire à Salia, compliquerait tout —, soit j’envoyais Akua et Masego ensemble, par prudence. Mais je perdrais alors une grande part du savoir et de la puissance dont je pouvais avoir besoin ailleurs. Et dès qu’il semblerait que je puisse redresser la situation, je ne doutais pas que l’Impératrice tordrait de nouveau le couteau, comme Akua venait de le dire. Sinon plus tôt, dès qu’elle apprendrait par ses espions que ceux que j’enverrais étaient entrés dans les Voies du Crépuscule. Merde.
« Merci pour votre rapport, Maréchal, dis-je sèchement, avant de grimacer. Vous avez bien agi à tous égards, Juniper. Ce n’est pas votre faute ; l’Impératrice nous a simplement eus. Nous nous sortirons de là et reverrons la lumière du jour. »
« Nous y arrivons toujours, Catherine », répondit le Limier infernal, mais sa voix était si lasse.
Je fis signe à Masego de mettre fin au rituel, ne voulant plus la voir dans cet état, puis expirai lorsque l’image de Juniper disparut de l’eau.
« Akua, dis-je. Quelles sont les chances que l’Impératrice n’ait qu’à claquer des doigts pour les faire tous se suicider ? »
« Je n’en suis pas certaine, admit-elle. Ce n’est pas de la simple sorcellerie, ma chère. Un Nom est en jeu, ce qui implique des considérations plus profondes. En principe, une telle maîtrise d’autrui peut être fine ou s’exercer sur une foule ; c’est le cas avec la Parole, qui permet de faire s’agenouiller une foule entière d’un seul coup, ou d’enchanter un individu avec minutie. »
« Même au sommet de mon Nom, je n’aurais pas pu ordonner à autant de gens de se tuer, dis-je. Deux, trois tout au plus, peut-être ? Pour des choses plus simples, la peur et le tonnerre font l’affaire, mais… »
« Si nous pouvions parler à des armées entières jusqu’à les faire mourir, à quoi nous serviraient les armées ? » Akua sourit. « Oui. À vrai dire, tu n’étais que l’Écuyer, tandis que Malicia est Impératrice de l’Effroi, et une grande en plus. Mais je doute qu’elle puisse prendre autant de vies aussi facilement, même si cela découle d’un aspect. Surtout si les ordres ont été implantés. Garder un tel décret dans son esprit pendant des années provoquerait en outre de graves troubles mentaux. »
« À moins que cet esprit n’ait été préparé à cette fin précise, et conditionné en conséquence par des enchantements et de l’alchimie, intervint Masego. C’est ce qu’on raconte au sujet des Sentinelles. »
Akua acquiesça.
« Sans récit pour l’appuyer, je ne crois pas que l’Impératrice puisse ordonner des morts, déclara-t-elle. Les charmes plus modestes sont néanmoins à sa portée, et tout aussi dangereux à leur manière. Je dois avouer que l’habileté dont elle a fait preuve en manipulant les commandants des Légions en exil me surprend beaucoup. »
« Pas moi, dit Vivienne. Pas après ce que tu as dit sur les récits. Le Limier infernal a dit que tout avait commencé il y a environ quinze heures. À peu de chose près, c’est le moment où le Seigneur Charogne a déclaré sa rébellion contre la Tour. »
Je fermai les yeux et laissai échapper un juron étouffé.
« Et cela donne à une impératrice qui rappelle ses sujets à l’ordre, dis-je. Comme la plupart de ceux qui gravissent la Tour possèdent un aspect lié à l’autorité, le vent aurait soufflé dans ses voiles lorsqu’elle a appuyé sur la détente. »
« La chose serait plus complexe pour les soldats de l’Armée de Callow, fit remarquer Akua. Certains lui ont certes prêté serment autrefois, mais ils vous sont désormais liés par le leur. »
« La Création aime la clarté, acquiesçai-je. Mais cela ne fera qu’affaiblir son emprise, pas nous protéger ni empêcher quoi que ce soit. »
Et je n’étais pas certaine de pouvoir faire ni l’un ni l’autre, en fin de compte. La distance était l’élément le plus déstabilisant, plus j’y réfléchissais. Ceux qui étaient sous ma responsabilité et avaient besoin d’aide se trouvaient loin, et rien ne garantissait qu’ils seraient encore en état d’être secourus quand nous les atteindrions. Je pourrais peut-être laisser quelqu’un sous illusion se faire passer pour moi et espérer que Malicia ne s’en aperçoive pas, mais il serait impossible de maintenir la supercherie très longtemps ; tenter le coup reviendrait à jouer aux dés. À supposer que l’Impératrice ne comprenne pas immédiatement, ce dont je ne pouvais guère être sûre, vu à quel point les Yeux semblaient s’être infiltrés dans Salia. Envoyer Masego et Akua ne serait pas plus discret, même si je m’efforçais de le garder secret ; et, au bout du compte, je devais reconnaître que quelle que soit ma décision, je ne pouvais rien y faire. Sauf peut-être ne rien faire, ce qui, je le soupçonnais, était précisément ce que l’Impératrice attendait de moi : des jours d’indécision, paralysée par les risques qu’impliquait le moindre choix.
Pour la première fois depuis mon retour des Ténèbres éternelles, je m’étais retrouvée complètement prise au dépourvu, et la colère impuissante que j’avais décelée plus tôt chez Juniper trouvait son écho en moi. J’avais oublié à quel point je détestais ça. À quel point je la détestais. J’avais des raisons personnelles de tuer l’Impératrice, comme la mort de gens auxquels je tenais, mais aussi des raisons pratiques. Et puis il y avait ça : cette désagréable sensation de sombrer, au creux de l’estomac, et l’horreur de la voir me faire subir cela. Même maintenant, après tout ce que j’avais appris et accompli. Parce qu’elle était patiente et impitoyable, tout ce que je n’étais pas. Dieux, le Roi Mort pouvait encore m’effrayer comme peu de choses en étaient capables, mais la seule ennemie qui m’ait jamais fait me sentir comme une enfant arrogante était l’Impératrice de l’Effroi de Praes. La femme au sommet de la Tour qui, encore et encore, m’avait fait saigner sans que je parvienne jamais à lui porter un seul coup en retour.
« Merde, jurai-je. Bon. Je vais voir si je peux trouver une issue à ce pétrin. En attendant, Hakram, parle à Talbot et à ce légat Tendai. Je veux que le rapport de Juniper soit vérifié point par point, ainsi que des nouvelles de tout ce qui s’est passé depuis. »
« Comme vous voudrez, répondit l’Adjoint. L’Armée aura toujours besoin d’un commandant, Catherine. Le Limier infernal a clairement indiqué que la situation actuelle était intenable. »
Je pourrais m’en occuper si j’y allais, mais je n’étais pas certaine de pouvoir me permettre de laisser Vivienne ici terminer les négociations sans moi. Elle avait le jugement nécessaire pour les mener à bien, bien sûr, mais ce n’était pas grâce à son esprit que l’opposition avait pris place à la table. Ils s’étaient assis parce qu’ils étaient désespérés et qu’ils avaient peur de moi ; le désespoir demeurait, mais ils ne craindraient tout simplement pas Viv comme ils me craignaient. Cela entraînerait des querelles dont je n’aurais pas à m’occuper, des Héros moins réticents à se mêler de tout et cent autres petits problèmes que nous ne pouvions pas nous permettre. D’un autre côté, si ce n’était pas moi qui partais, il n’y avait qu’une seule officière supérieure capable de prendre ma place.
« Ce sera le général Abigail, dis-je. Au moins jusqu’à ce que nous puissions arracher ces crochets de la tête des nôtres. Je lui parlerai moi-même. Vivienne, prépare une escorte pour son départ. Deux cohortes au complet, au minimum. Je dois consulter… »
Noir, compris-je à cet instant, ne savait probablement encore rien de tout cela. Merde. Je n’avais vraiment pas hâte d’avoir cette conversation.
« … Noir, achevai-je avec une grimace. Et vite. Akua, Zeze, peut-on refaire le rituel de scrutation sans vous deux ? »
« Nos rangs de mages peuvent s’en charger, Catherine, me rappela Masego. Ils sont de nouveau sur la Création ; toute cette agitation rituelle était inutile. »
« C’est vrai, dis-je, un peu gênée d’avoir oublié. Très bien, alors j’ai du travail pour vous. Hiérophante, j’ai besoin de solutions pour purger l’influence de l’Impératrice de l’esprit de mes officiers. »
Il ouvrit la bouche, mais je levai la main pour l’interrompre.
« J’ai une douzaine de choses à faire tout de suite et, de toute façon, je ne retiendrais pas tous les détails si tu me les expliquais simplement, dis-je. Écris-les pour moi, Zeze. Prépare tout ce que tu peux, afin que je puisse soumettre ça au conseil quand tout le monde sera là. »
« Je suppose que je n’ai rien de plus urgent à faire pour l’instant, répondit-il. »
« Merci, répondis-je sincèrement. J’apprécie. »
« Et moi, mon cœur ? » Akua sourit.
« Tu viens avec moi, dis-je. Noir va râler de te voir là, mais pour la politique praesi, tu es mon experte. Nous allons y aller tout de suite ; avec l’agitation dans notre camp, je ne doute pas que Scribe l’ait déjà réveillé. »
Je frappai l’épaule de Hakram, adressai un signe de tête à Masego et parvins à faire exactement un pas vers la porte avant qu’elle ne s’ouvre à la volée.
« Te voilà, lança l’Archère, le visage grave. Nous avons un problème, Cat. Des groupes de gens de la Ligue se mettent en mouvement. »
« Ils vont où ? demandai-je en fronçant les sourcils. »
« À vue de nez ? Par ici, répondit-elle sans détour. »
Heureusement que je connaissais désormais plus d’une langue, parce que jurer à voix haute dans une seule n’aurait vraiment pas suffi.