Chapitre 418
« Tuez un ennemi,
Faites-en un autre
Comme il est effroyable
De nous accueillir ainsi !
Tué ; ennemi
À un autre. »
- Extrait de « Ainsi, je rêvai que j’étais éveillée », de Sherehazad la Voyante, poétesse taghrebe
« Vous en êtes certaine ? » demandai-je.
« Autant que possible, répondit Vivienne. Nos gens ont intercepté des rapports, et les agents de la Scribe le confirment. »
« Alors, faites venir Pickler, dis-je. Il nous faudra quelqu’un pour démêler les conséquences de tout ça. »
Je m’interrompis, et l’autre Callowane croisa mon regard, comprenant aussitôt.
« Robber aussi, dans ce cas, dit la femme aux cheveux noirs. »
Elle s’absenta juste assez longtemps pour envoyer des messagers, puis revint tandis que je nous servais du vin. Elle prit sa coupe lorsque je la lui tendis, et nous bûmes toutes deux en silence, perdues dans nos pensées. Mieux valait avoir les deux avec nous, et j’étais contente qu’elle s’en soit rendu compte. On ne pouvait nier que l’éducation de la Sapeuse en chef Pickler, fille d’une Matriarche, lui donnait un aperçu des mœurs gobelines qu’un bon à rien comme Robber ne pouvait avoir. Mais il ne fallait pas non plus oublier qu’elle était, eh bien… horriblement peu sociable. Même avec les autres gobelins. Le tribun spécial Robber, lui ? Il semblait connaître chaque peau-verte que nous croisions et, bien que les gobelins fussent extrêmement claniques entre eux, ils adoraient les ragots. Robber était au fait de ce qui se tramait, contrairement à Pickler. Bon sang, et dire que j’avais cru que les choses se calmeraient après le désastre de Lyonceau. Comme quoi, je n’y connaissais rien.
Minuit était passé depuis un moment, mais il faudrait encore plus d’une cloche avant l’aube, et pas un instant de cette période n’avait été calme. Je n’étais pas retournée à Salia après les adieux glaçants du Roi Mort : ç’aurait été imprudent. Les émeutes reprenaient, mais cette fois, elles n’étaient pas fomentées dans le cadre d’un complot. La nouvelle s’était répandue : la guerre contre Keter reprenait, et la population, terrifiée et rongée par une colère impuissante, avait envahi les rues. Comme des étrangers avaient été tués la dernière fois, on avait jugé plus prudent que les délégations ne regagnent pas la capitale avant le lendemain, au moins. Peut-être même plus tard. La Première Princesse avait reconnu qu’elle préférait ne pas avoir à faire intervenir des soldats — même si ceux-ci n’étaient que les siens — pour réprimer les troubles, mais qu’elle n’aurait peut-être pas le choix. Le cas échéant, aucun autre membre de la Grande Alliance ne devait être vu en train d’intervenir, même pour apporter son aide. Cela alimenterait les rumeurs nées de la tentative de coup d’État, qui n’étaient pas tout à fait retombées : la Première Princesse aurait pactisé avec des puissances étrangères désireuses de détruire Procer.
Tandis que Salia s’embrasait et que nous autres restions dans nos camps, entourés de soldats, la fin de journée puis la nuit avaient été animées d’une activité fébrile. Pour commencer, les deux personnes nommées qui avaient, dans les faits, maintenu la Ligue des Cités libres unie n’étaient plus là. Le Hiérarque n’était peut-être pas encore mort, comme Masego l’avait affirmé, mais il était indéniablement incapable de gouverner. Non qu’il l’eût jamais fait, même lorsqu’il était censé s’en charger. Certaines cités avaient accusé les autres d’assassinat, Penthes en tête, mais il était difficile de contester les habitants d’une ville couverte de cendres et le fait que deux Héros étaient alités. Les délégations de la Ligue s’étaient retirées en hâte dans leur camp, sous forte escorte de soldats procerans, tandis que des foules saliennes hurlantes leur lançaient tout ce qui leur tombait sous la main. J’avais envoyé Archer les surveiller, en lui interdisant strictement de jeter de l’huile sur le feu. L’agressivité dont Penthes avait fait preuve plus tôt confirmait que Hakram avait raison : Malicia y avait planté ses griffes. Mais nul ne pouvait prédire où la plupart des membres de la Ligue se rangeraient. Héliké, en particulier, promettait d’être un vrai chaos. Kairos Theodosian n’avait aucun successeur officiel et, à en croire les rumeurs, il avait joyeusement élagué les branches secondaires de la maison Theodosian après avoir usurpé la place de son neveu. Il n’était pas impossible que la famille royale d’Héliké eût été exterminée ; impossible aussi de savoir si d’autres nobles tenteraient de s’emparer du trône, ou si l’on allait faire apparaître un lointain parent pour qu’il « règne ».
Et voilà que, comme si nous n’avions pas déjà les mains assez pleines avec les problèmes au sud, au nord et à l’ouest, l’est nous réservait lui aussi des ennuis. Les affaires de la Confédération des Eyries Grises, le jeune État gobelin qui s’était soulevé contre la Tour, avait proclamé son indépendance et était même allé jusqu’à s’emparer de Foramen, avaient toujours été opaques aux yeux des étrangers. Le Conseil des Matriarches avait gouverné les tribus gobelines sous l’Empire, et continuait de le faire au sein de la Confédération. Mais, à ma connaissance, l’alliance entre les tribus était même dans le meilleur des cas une entente bien lâche. Les Matriarches étaient en théorie des alliées de Callow : Hakram et Vivienne avaient soutenu leur indépendance avec de l’or nain et des vivres, en échange de biens dont nous avions besoin, à savoir de l’acier et des munitions gobelines. Le blocus des Sables voraces par les Légions de la Terreur loyalistes avait rendu les livraisons extrêmement irrégulières, sans toutefois les interrompre complètement. Les Matriarches s’efforçaient visiblement de tenir parole.
J’avais cru que c’était bon signe. Certes, les gobelins étaient réputés avoir commis des atrocités contre la noblesse taghrebe lors de la prise de Foramen, mais la perte des Forges impériales et d’une autre grande cité de Praes avait durement frappé Malicia. La Confédération était gangrenée par des pratiques que je méprisais, et les Matriarches étaient, en règle générale, aussi dignes de confiance qu’un nid de vipères. Mais, pour faire contrepoids à la Tour dans le sud-est, elles s’étaient révélées d’une valeur inestimable. Le simple fait d’avoir immobilisé les Légions loyalistes dans le sud valait son pesant d’or : cela m’évitait d’avoir à craindre que les mêmes troupes ne sécurisent l’Empire pour Malicia — ou ne marchent sur Summerholm, d’ailleurs. Il y avait aussi la promesse d’un partenariat à long terme, puisque la Tribu des Mangeurs de serpents s’était installée sur mes terres, près de Marchford. Juniper avait ainsi pu recruter des gobelins pour remplir les rangs des sapeurs et des éclaireurs de l’Armée de Callow, sans compter d’autres avantages plus abstraits. L’entente relative avec les habitants du cru prouvait à la fois que Callow était peut-être capable d’accueillir des colons peaux-vertes et qu’un lien nous unissait au Conseil des Matriarches.
Les généreux revenus tirés de la location de leurs terres tribales ne gâchaient rien non plus, vu l’état désastreux de mes finances jusqu’à une date récente.
Et notamment une de leurs factions : la mère de Pickler, la Matriarche Wither de la tribu des Hautes Crêtes. Depuis que la tribu s’était installée sur les terres callowanaises, elle essayait de pousser Pickler à prendre sa retraite et à devenir Matriarche de la Tribu des Mangeurs de serpents. Lorsque je l’avais appris, j’avais trouvé la chose plutôt amusante : intéresser Pickler à autre chose qu’à l’ingénierie relevait de l’extraction dentaire. Mais, compte tenu de la nature querelleuse de la politique gobeline, j’avais trouvé incroyablement impressionnant que la Matriarche Wither ait réussi à empêcher la nomination d’une autre matriarche après que sa fille eut refusé de prendre sa retraite et de diriger la tribu. On frappa à la porte, me tirant de mes pensées. Vivienne invita les visiteurs à entrer tandis que je buvais une gorgée de ma coupe presque vide. Les deux gobelins entrèrent ensemble, laissant voir un instant la différence entre eux : Pickler, compris-je, était en train de dépasser Robber de façon notable. Elle le dépassait à présent d’une demi-tête, et tandis que la peau du mâle commençait à se rider par endroits à l’approche de l’âge mûr chez les siens, celle de Pickler était restée comme lorsque je l’avais rencontrée. On disait que les lignées des Matriarches étaient à part du reste de leur peuple.
Je ne voyais pas comment cela pouvait être naturel.
« Patronne, Princesse », nous salua Robber en se faufilant dans la pièce avant de se laisser tomber sur une chaise.
Je haussai un sourcil et regardai Vivienne.
« Depuis qu’on m’a désignée comme votre héritière, admit-elle. C’est aussi agaçant que vous l’imaginez. »
Oh, Vivienne, pourquoi avouer ça à voix haute ? Il n’allait jamais s’arrêter, maintenant.
« Catherine, Dartwick », nous salua Pickler, avec un peu plus de déférence.
Elle attendit au moins que je l’invite d’un geste avant de s’asseoir.
« J’ai besoin de vos lumières sur la Confédération, avouai-je. Nous avons reçu des nouvelles. »
Pickler me regarda sans ciller, ses yeux ambrés pleins de méfiance.
« Je ne corresponds pas avec ma mère, Catherine, dit-elle. Et même si c’était le cas, elle ne me confierait pas ses secrets. Pas plus que je ne lui confierais les miens, si c’est ce que vous… »
« Pas du tout, l’interrompis-je. Mais, si j’ai bien compris, vous avez été élevée aussi haut qu’il est possible de l’être, et vous connaissez votre mère mieux que quiconque parmi nous. »
« Et je suis là pour parler au nom du gobelin ordinaire, je suppose », sourit Robber, ses dents nacrées et semblables à des aiguilles luisant dans la pénombre. « Permettez-moi donc d’énoncer nos revendications : d’abord, nous voulons de plus grandes marmites. Celles que nous avons ne peuvent même pas contenir un enfant proceran entier. Ensuite… »
« Robber est là parce qu’il entend des ragots que même Hakram ne connaît pas, dis-je, feignant de n’avoir rien entendu. »
« Ses oreilles sont trop haut placées, renchérit Robber sans perdre une seconde. On dirait que quelqu’un a sculpté une sale tronche dans un arbre, Patronne. »
« La Matriarche Wither a pris le contrôle de la ville de Foramen et, avec ce qui semble être plusieurs autres tribus, a chassé la Confédération de la région », annonça calmement Vivienne.
Comme si l’on venait de jeter un seau d’eau glacée sur les deux gobelins. Ils étaient réellement stupéfaits, l’un comme l’autre.
« Est-ce qu’il y a eu des morts ? demanda sèchement Robber. »
Vivienne me tendit le rouleau contenant le dernier rapport de synthèse, que je lançai sur la table. Robber l’attrapa et le passa à Pickler sans hésiter, sans me quitter des yeux.
« D’après nos informations, toutes les forces présentes dans la ville qui n’appartenaient ni aux Hautes Crêtes ni à leurs alliés ont été prises par surprise et tuées, dis-je. Une série d’escarmouches a ensuite repoussé les guerriers de la Confédération vers les Eyries Grises. Quatre ou cinq mille morts, au total. »
« Les Légions n’ont pas bougé, dit lentement Pickler. »
« Ils ne l’ont pas fait, dis-je d’un ton sombre. Même nos alliés des Yeux en sont certains. Je ne connais pas très bien la maréchale Nim, mais on m’a dit que c’était la plus agressive des maréchales. Elle n’aurait pas laissé passer une occasion pareille sans une bonne raison, je pense. »
« Les tribus se sont toujours retournées les unes contre les autres quand les rébellions tournaient mal, dit Robber, mais là… ça cloche. C’est trop tôt. Et elles sont en train de gagner. »
Il ne semblait pas désapprouver le moins du monde l’idée que les tribus gobelines commencent à se vendre les unes les autres à la Tour au premier signe de défaite. Cette idée me dégoûtait, quelque part — bon sang, quel Callowanais vendrait les siens dès que les choses se gâteraient ? —, mais je me rappelai de force que les gobelins ne voyaient pas le monde comme la plupart des humains.
« Aucune rébellion contre la Tour n’a jamais duré plus de cinq ans, dit doucement Pickler. Ma mère me l’a appris, quand j’étais enfant. »
« La Longue Guerre, si, objecta Robber. Il leur a fallu quinze ans pour écraser la Matriarche Trifler dans sa forteresse cachée, là-haut. »
« Trifler dirigeait une tribu et les laissés-pour-compte des autres, dit Pickler. Au bout de trois ans, le reste du Conseil s’était soumis à Sulphurous, et pendant les douze années suivantes, ce fut une guerre de pillards contre des pillards. »
L’histoire des Terres désolées pouvait être intéressante — et j’étais presque certaine que l’Impératrice de l’Effroi Sulphurous était morte de la main du premier Prince Radieux dont on ait connaissance, après l’avoir acculé dans les Champs de Streges — et les épisodes des rébellions gobelines, aussi sanglants que fascinants. Mais je ne les avais pas fait venir pour en parler.
« Pourquoi soulever la question, Pickler ? demandai-je. Les Eyries Grises ne sont pas tombées. »
Et, à mon avis, elles n’étaient pas près de tomber. Les rapports des Yeux indiquaient clairement que la Matriarche Wither et ses alliés représentaient moins d’un tiers des tribus de la Confédération et que la surprise avait été déterminante dans sa victoire contre ses anciens alliés. Elle pourrait peut-être même conserver Foramen, grâce aux protections et aux murailles de la ville. Mais si elle tentait de prendre les Eyries, elle s’engagerait dans la même boucherie interminable que les armées praesiennes chaque fois qu’elles réprimaient une rébellion là-bas. Et contrairement à l’Empire, elle n’avait pas assez de troupes pour encaisser les pertes dues aux incessantes et féroces embuscades tout en continuant d’avancer. Ses gens connaîtraient le terrain, certes, mais leurs ennemis aussi.
« Parce que je ne crois pas que ma mère ait l’intention de retourner dans les Eyries Grises, répondit Pickler. »
« Elle n’a pas les forces nécessaires pour tenir tête à la fois à la Confédération et à l’Empire, dis-je lentement. À vrai dire, je ne suis pas sûre qu’elle puisse tenir tête à l’un ou à l’autre s’ils s’y mettent sérieusement. »
« D’un point de vue pratique, Malicia ne peut tolérer que les forges de sa machine de guerre tombent aux mains d’une puissance indépendante, fit remarquer Vivienne. Même si celle-ci est en guerre contre ses ennemis. Et cela entraînerait aussi sa chute, provoquée par les Hauts Seigneurs. »
« Qu’elle rassemble à Ater, fis-je remarquer. Là où elle dispose des Sentinelles, les seules troupes dont elle puisse être certaine de la loyauté. »
Ce n’était certes pas une armée, mais plutôt la garde personnelle de la tyranne régnante. Dans Ater, toutefois, elles étaient incontestablement la plus grosse force en présence, même si je n’aurais pas parié sur elles face aux troupes domestiques de la plupart des Hauts Sièges, hors des murs de la ville.
« Il semble très peu probable qu’elle tente une purge aussi risquée, dit ma successeure. Surtout quand l’aristocratie ne manquera pas de se ranger fermement de son côté lorsque le Seigneur Charogne viendra s’en prendre à la Tour. »
« Vous passez à côté de l’essentiel, Patronne, dit doucement Robber. Pickler veut dire que sa mère ne pense pas que cette guerre puisse être gagnée. Alors elle s’est simplement emparée de marchandises qu’elle pourra échanger. »
Je clignai des yeux, surprise. À première vue, c’était de la folie. L’Empire de l’Effroi se retrouvait largement sans alliés pour le moment. Certes, l’Impératrice avait probablement conclu des pactes dans les Cités libres de l’est, mais aucune d’entre elles ne serait prête à partir en guerre pour elle. Et le Roi Mort avait presque tout le continent contre lui. Des croisades menées avec des forces moindres que celles réunies à Salia l’avaient repoussé jusqu’à Keter : pourquoi Wither choisirait-elle maintenant de changer de camp ? Les Matriarches étaient prudentes : elles avaient attendu que Thalassina soit réduite en poussière, que la moitié des Légions soit de fait en exil et que le soutien de Callow soit assuré avant de frapper. Pourquoi Wither ne patienterait-elle pas quelques mois de plus avant de prendre sa décision, au moins pour voir comment la Grande Alliance s’en sortirait face à Keter ?
« Et que pourrait-elle obtenir en échange de la restitution de Foramen ? demanda Vivienne. »
« Le pouvoir sur le reste des tribus, suggéra Robber. »
« Ça ne tiendrait pas, dis-je. Cela unirait les gobelins sous un seul souverain, même s’il était détesté. »
Et dès que les tribus commenceraient à s’unifier, mille ans de labeur praesien partiraient en fumée. Une coalition de tribus, poussées à se quereller sans cesse par les restrictions sur la reproduction et un commerce strictement limité, était quelque chose que la Tour pouvait raisonnablement espérer mater si elle se rebellait, même compte tenu des difficultés que posait une campagne dans les Eyries Grises. Mais un véritable royaume gobelin ? C’était une tout autre paire de manches. Même si la dynastie régnante changeait à chaque saison, une armée commune et la possibilité de mobiliser la main-d’œuvre de toutes les tribus feraient d’un jeune État gobelin un cauchemar absolu à écraser s’il se rebellait. Il ne ressemblait guère à Malicia d’échanger un avantage à court terme contre un désastre à long terme, sachant qu’elle comptait probablement régner jusqu’à l’arrivée de ce long terme. D’autant qu’elle aurait pu attendre que les armées gobelines s’entretuent, puis prendre de force Foramen à la tribu qui l’emporterait.
J’aurais aimé qu’Akua soit là : ses lumières sur Praes auraient été bienvenues, mais elle avait des obligations tout aussi pressantes. Il fallait que quelqu’un prenne contact avec nos armées avant leur sortie des Voies du Crépuscule et, même si Masego avait toujours le savoir-faire nécessaire, il n’avait plus la sorcellerie. Je lui avais aussi demandé de se concentrer davantage sur l’exploration de sa théorie, avec l’aide du Sorcier renégat dès qu’il pourrait se libérer. Si le Roi Mort s’apprêtait vraiment à déchaîner quelques millénaires de monstruosités accumulées, nous avions besoin de tout ce qui pourrait réellement faire la différence.
« C’est exact, dit Pickler. Ma mère n’est pas idiote non plus. Si une telle offre lui avait été faite, elle ne lui aurait pas fait confiance. »
« Alors, qu’a-t-elle négocié ? demanda Vivienne. La situation actuelle est intenable, Sapeuse en chef. En s’emparant de Foramen, elle a condamné nos routes d’approvisionnement en acier et en munitions. Nous en avons assez à Callow pour refaire les stocks de l’Armée, mais après, il n’y aura plus rien. »
Et cela sans même parler des Légions en exil, qui avaient dépensé la grande majorité de leurs propres stocks après un an de campagne. Les maréchales Juniper et Grem avaient mis leurs réserves en commun lorsqu’elles combattaient ensemble en Iserre, mais elles avaient combattu, justement. Il ne restait plus grand-chose dans ces stocks communs, désormais. Une grande partie de la doctrine militaire de l’Armée de Callow venait des Légions de la Terreur, directement issue des Réformes, ce qui conférait aux sapeurs un rôle majeur, à la fois comme unités de combat et comme ingénieurs de siège. En perdre une faute de munitions pour l’équiper serait un coup dur, et malvenu si nous devions affronter Keter dans les mois à venir. Contre les hordes de morts, les munitions gobelines feraient une énorme différence. Une différence dont nous avions cruellement besoin si nous voulions seulement espérer tenir les fronts du nord.
« Poison Tooth, dit Pickler en citant le rouleau que je lui avais tendu. Bitter Stride, Clay Sun, toutes les tribus mentionnées ici : ce sont des tribus de façade. »
« Pickler, siffla Robber. »
« Ce n’est pas un secret bien gardé, Robber, répliqua-t-elle avec désinvolture. Les Taghrebs l’ont compris il y a des siècles. Et même si c’en était un, qu’est-ce que les Gardiens pourraient bien faire ? »
« Les Gardiens, répétai-je lentement. »
« Certains des nôtres ont pour tâche de préserver les secrets, expliqua Pickler. »
Robber, toujours prêt à saisir l’occasion de faire une démonstration macabre, s’égorgea d’un doigt.
« Les langues trop déliées finissent par se faire trancher la gorge, dit Robber. Même un enfant le sait. »
« Et les Légions laissent faire ? demandai-je en fronçant les sourcils. »
« Pas ouvertement, concéda Pickler. Pourtant, la maréchale Ranker n’a pas rallié toute sa tribu à la cause du Seigneur Charogne sans exiger des concessions, avant la Conquête. Quant à l’époque précédant les Réformes, eh bien… »
Qu’est-ce qu’un Empereur de l’Effroi lambda pouvait bien faire des gobelins qui s’entretuaient ? Pas grand-chose, probablement. Et les tribus savaient que s’acharner à percer leurs secrets provoquerait une rébellion. Je doutais que l’affirmation selon laquelle seuls les gobelins parlaient les langues gobelines soit vraie, mais Black m’avait appris qu’ils changeaient régulièrement de langue parlée, de sorte qu’on ne pouvait jamais vraiment la maîtriser.
« Je n’ai fait aucune concession de ce genre, dis-je d’un ton catégorique. »
« Elles vous les auraient réclamées tôt ou tard, dit Pickler en sifflant entre ses dents. Elles auraient conditionné la vente d’acier et de munitions à leur obtention. »
« Je vais être parfaitement claire, dis-je d’un ton sec. En choisissant de servir dans l’Armée de Callow, vous êtes devenus des citoyens de Callow. Avec tous les droits et toutes les protections que cela implique. »
« Nous ne faisons pas d’exception à cette règle, dit Vivienne, aussi indignée que moi. Et si ces vieilles peaux pensent qu’elles peuvent nous tordre le bras sur une question pareille par le biais du commerce, elles vont vite apprendre le contraire, et à la dure. »
À ma profonde inquiétude, Robber avait l’air presque désemparé.
« Vous ne comprenez pas, dit-il. C’est… vous, nous… On ne divulgue pas les secrets, Patronne. Ce n’est pas ce qu’on fait. Ce n’est pas ce que fait un gobelin. »
« Les Matriarches parlent, dit Pickler d’un ton amer. Tous les autres se taisent. C’est notre façon de faire. »
Nous étions, semblait-il, tombés dans un gouffre bien plus profond que je ne l’avais cru. On ne le franchirait pas cette nuit, pensais-je, et d’autres affaires nous attendaient. Mieux valait passer à la suite.
« Des tribus de façade, dis-je. C’est bien ce que je crois ? »
« Des tribus qui nous représentent auprès des étrangers, répondit Pickler. Les Hautes Crêtes apprennent la langue des Taghrebs et la parlent, par tradition. Mais sous la direction de ma mère, les Banu de Foramen étaient les humains que nous fréquentions. Les secrets qu’elle a volés et échangés ont sans doute aidé la Confédération à prendre la ville aux Banu, puis l’ont aidée à la reprendre à la Confédération. »
« Et toutes les autres tribus qui se sont alliées à elle ont des fonctions similaires ? insistai-je. »
« Les Bitter Strides jouent traditionnellement les mains dans l’ombre : elles frappent de concert avec une autre tribu qui, elle, sait parler avec douceur. Mais elles connaissent elles aussi très bien les peuples des Sables voraces, dit Pickler. »
Tout à coup, l’affirmation de Pickler selon laquelle sa mère n’avait pas l’intention de retourner dans les Eyries Grises me parut plus crédible. La Matriarche Wither s’était entourée d’alliés capables de naviguer dans les Terres désolées, et de cette seule sorte d’alliés : cela impliquait qu’elle avait une utilité pour ces gens-là.
« Merde, dis-je. Elle vise la noblesse, n’est-ce pas ? Avec tant de nobles morts, l’Impératrice peut lui trouver un domaine quelque part, et elle y installera les tribus alliées comme vassales. »
« Thalassina a été anéantie par la sorcellerie, mais sa position stratégique et son grand prestige en font un domaine de choix, dit Vivienne. Ce serait peut-être une récompense digne de ce nom pour avoir rendu Foramen à la Tour. »
On frappa à la porte, et mon irritation monta en flèche, mais je la maîtrisai. Un jeune soldat callowanais — blond, probablement originaire du sud — entra, l’air inquiet. Il apportait, dit-il, un message de lord Hiérophante et du conseiller royal Kivule, ainsi que de lord Adjoint. Le contact avait été établi avec l’Armée de Callow. Je haussai un sourcil : Akua m’avait dit que cela ne devrait pas fonctionner avant que l’aube ne soit bien plus proche. La présence de Hiérophante avait dû aider davantage que prévu.
« Bien reçu, dis-je. Vous pouvez disposer. »
Il avait l’air de vouloir se tordre les mains d’inquiétude, mais il reprit la parole.
« Votre Majesté, votre présence est requise. »
Je fronçai les sourcils.
« J’ai laissé lord Adjoint avec eux pour qu’il s’occupe précisément de tout ce qui pourrait nécessiter ma présence, dis-je. »
« C’est lui qui m’a envoyé vous chercher, Votre Majesté, répondit le garçon. Je dois vous informer que l’Armée de Callow a quitté les Voies du Crépuscule et qu’elle campe à présent dans le nord de Bayeux. »
Il me fallut un instant pour situer la principauté : elle se trouvait au sud d’Arans, où mon armée était censée marcher, et contrôlait l’un des deux passages vers les Vallées de la Fleur Rouge avant leur effondrement. Bien en deçà de l’endroit où elle aurait dû se trouver.
« Les Légions en exil sont-elles avec eux ? demanda Vivienne. »
Le garçon secoua la tête.
« Madame, elles sont parties, parvint-il à dire. Et la maréchale Juniper s’est fait arrêter, avec près d’un tiers des officiers de l’armée. »