Chapitre 416
« Sous la lune pâle,
À travers la neige,
Tandis que les morts chantent
Et que vole le corbeau,
N’avons-nous pas perdu,
Cent fois ?
N’avons-nous pas gagné,
Cent fois ?
Notre fer forgé
A servi avec ardeur,
Il n’a pas rouillé,
Ni perdu son lustre.
N’avons-nous pas perdu,
Cent fois ?
N’avons-nous pas gagné,
Cent fois ?
Nous sommes venus et repartis,
Rares, invaincus,
Nous, les enfants du Tyran,
Les éprouvés, les fidèles.
N’avons-nous pas perdu,
Cent fois ?
N’avons-nous pas gagné,
Cent fois ?
Ne pleurez pas sur nous,
Car dans les annales
Notre stèle dit ceci :
Cent batailles
Car nous avons perdu,
Cent fois,
Et nous gagnerons,
Cent fois,
Jusqu’à la chute de l’âge,
Et la fin des temps ! »
— « Morts en cent batailles », chant des soldats d’Héliké
« Je gagne », rit Kairos Theodosian.
« — La mort », dit le Hiérarque des Cités libres.
Le Tyran fit un vœu, et la bougie s’alluma.
Pas un battement de cœur ne s’écoula avant que la colère du Chœur de la Miséricorde s’abattît sur lui : immédiate et implacable. L’écho de son mensonge résonnait encore dans la salle que déjà la malédiction dont le Pèlerin Gris l’avait frappé resserrait son emprise, cherchant à l’étouffer. Ah, tous ces moments pénibles où on lui avait refusé le plaisir de mentir sans détour en valaient bien la peine, maintenant que la petite erreur du Pèlerin allait fracasser le genou des Ophanim juste avant qu’ils ne puissent régler tous les derniers détails. L’impitoyable dessein de Miséricorde s’exerçait contre lui, une mer de pression incommensurable écrasant son âme, et le Tyran d’Héliké allait perdre. Mais il savait, tandis que son dernier œil valide se ratatinait dans son orbite, qu’il avait acheté une chandelle de vie avant que la défaite ne survînt. Et cela changeait tout, n’est-ce pas ?
« Je vous ai contrariée, à ce que je vois, lança le Tyran avec entrain à Miséricorde. Eh bien, si vous vouliez bien me permettre de… »
En fait, ils ne le laissèrent pas répliquer. Tout le poids de l’attention du Chœur s’abattit sur lui et il sentit le goût du sang dans sa bouche : les Ophanim venaient enfin de comprendre qu’ils ne pourraient pas tuer le Hiérarque avant de s’être occupés de lui. Les histoires étaient de drôles de choses, n’est-ce pas ? Du genre : « Le méchant scélérat est condamné par le champion d’un Chœur à ne plus jamais mentir, puis, dans un délicieux accès d’orgueil, profère un tel mensonge. » C’était le genre d’histoire qui exigeait un Chœur tonitruant et vertueux pour châtier cet insolent serviteur d’En Bas. Pas le genre de chose qu’on pouvait faire tout en servant de lame cachée des Cieux dans le récit de quelqu’un d’autre. Peu importait que le Chœur eût la capacité de tenir les deux rôles à la fois. Le Destin punirait un engagement aussi tiède par un échec sur les deux fronts.
Son genou gauche fut broyé. Le Tyran ne savait pas si c’était son œuvre ou celle des anges, ce qui l’amusa quelque peu.
Kairos avait un jour appris qu’il n’atteindrait pas son treizième jour de Nom, prophétie croassée par les lèvres desséchées de l’antique créature qui gisait dans la crypte, au plus profond d’Héliké. Et elle avait dit vrai. Un Héros aurait peut-être cru que ses dieux bienveillants l’avaient guéri de ses nombreux maux. Mais Kairos Theodosian connaissait bien la nature de la divinité qu’il servait et ne s’était jamais bercé de cette illusion. En vérité, il avait été soulagé lorsqu’il avait découvert son aspect favori : le Vœu. Quelle jolie babiole, que de voir les souhaits des autres ! Plus encore lorsqu’il avait appris qu’elle pouvait servir à faire des choses, à combler le fossé entre le possible et l’impossible. À un prix, bien sûr. C’est alors qu’il avait compris la prophétie, reforgée par des mains plus sombres.
Douze fois, le Tyran d’Héliké aurait le droit de voir revenir puis s’éloigner le jour de l’année où il avait reçu son Nom, et mourrait à l’aube du dernier. Les Dieux d’en Bas, ces monstres magnifiques, lui avaient présenté un dilemme superbe : passerait-il ses treize années de sursis dans une médiocrité obscure, ou dépenserait-il ces années à courir après la gloire ? Telle était la nature des vœux : tout pouvait s’obtenir, en échange d’une portion de la vie qu’il aurait pu vivre.
« J’ai toujours eu l’âme dépensière, avoua Kairos. C’est dans la nature des princes, mes amis, de dilapider les trésors de leurs pères. »
Hélas, le Chœur de la Miséricorde ne l’appréciait pas davantage. Il devait être furieux, songea-t-il, de voir sa plus grande force entravée par son propre champion. Car Miséricorde n’était ni le plus puissant des Chœurs, ni le plus clairvoyant, ni le plus aimé : c’était le plus souple, comme il convenait à sa fonction de filet de sécurité des Cieux. Mais à présent, il devait passer son fil dans le chas d’une aiguille bien particulière avant de pouvoir s’occuper de questions plus importantes, à savoir la survie de Kairos Theodosian. Anaxares, ce glorieux fils fou de Bellerophon qu’il était, tentait d’imposer son verdict aux dispensateurs de verdicts ; et s’il n’y parvenait pas, il n’échouait pas non plus. La force écrasante des Séraphins glissait sur le Hiérarque comme l’eau sur le dos d’un canard, tandis que sa propre accusation brûlante mordait sans trouver de chair : même soutenu par la fureur de Bellerophon, le Chœur du Jugement restait le Chœur du Jugement.
C’était comme regarder un homme tenter de lutter contre la mer, et tout aussi glorieusement absurde que cela en avait l’air.
Les Ophanim, hélas, ne semblaient pas partager cet avis. Dans leur impatience à achever d’étrangler le Hiérarque — oh, ce détail avait dû brûler Tariq comme de l’acide lorsqu’il avait surgi au moment crucial et lâché ses patrons comme une dague dans le flanc —, ils décidèrent que l’heure de la subtilité était passée. Si une poigne ferme ne suffisait pas, il faudrait un poing. Le Tyran, que les dieux le prennent s’il mentait, n’avait aucune parade contre un tel coup. Le recevoir de plein fouet suffirait à consumer le dernier souffle de vie qui lui restait en un clin d’œil. Bien sûr, il n’avait pas besoin d’une telle parade, à proprement parler. Si les Ophanim réduisaient tout ce temple en cendres stériles, cela voudrait dire…
L’obscurité envahit la Maison de la Lumière en ruines, et la froide nuit apaisa Kairos comme une compresse fraîche, tandis qu’elle refroidissait le sang suintant de ses pores. Sa tête bascula en arrière ; les os de son cou lui semblaient faits de pâte tremblotante. Il eut un sourire mauvais lorsqu’une allumette fut craquée à moins d’un pied de lui. C’était l’unique lumière, et elle dessina les traits de Catherine Foundling tandis qu’elle allumait sa pipe. Elle tira dessus, les braises rougeoyantes brillèrent, puis elle recracha un long filet de fumée de feuille d’éveil.
« Vous voulez brûler Kairos, brûlez Kairos, dit son ennemie bien-aimée en haussant les épaules. Mais vous n’avez pas le droit d’embraser avec lui les dirigeants de la moitié du continent. Archer les escorte vers la sortie, sous la protection du Hiérophante. Tant qu’ils ne sont pas à l’abri, retenez-vous. »
C’était remarquable, la façon dont la Reine Noire pouvait s’adresser à un Chœur et s’attendre à être obéie. Elle avait échappé de si peu à la mort face aux anges tant de fois qu’elle en était venue à croire qu’elle pouvait leur tenir tête ; et cette croyance complètement folle l’avait changée en quelqu’un capable de faire hésiter un Chœur. Miséricorde se retrouvait donc à scruter la Nuit, à se demander si le combat qui s’y préparait déboucherait vraiment sur sa victoire — et à hésiter, car les conséquences d’un échec seraient absolument désastreuses. Face à n’importe quel autre ennemi, il aurait frappé malgré tout. Mais Sve Noc ? La déesse sanguinaire du vol et de la victoire ? Une défaite risquait d’avoir des conséquences. Et même si la méchante empêchait le plein déploiement de leur pouvoir, elle laissait passer la colère qui le brisait encore morceau par morceau. Leur main était retenue, et un rire convulsif jaillit de sa gorge jusqu’à ce qu’il s’étrangle avec. Combien de temps leur faudrait-il pour comprendre qu’à chaque fois qu’elle s’en tirait ainsi, elle entrait plus profondément dans l’histoire de celle qui pouvait s’en tirer ainsi ?
« Vous êtes sur le point de mourir, lui dit la Reine Noire.
— Bien vu, répondit gaiement Kairos. »
Il cracha ensuite une grosse glotte de sang fumant, mais l’échange en valait la peine.
« Ce serait le bon moment pour payer ce que vous me devez encore, dit la Reine de Callow.
— En effet, médita le Tyran d’Héliké. Permettez-moi donc de vous offrir le plus grand des présents. »
La braise rouge de sa pipe était l’unique lumière dans l’obscurité ; elle lui permettait de savoir avec certitude qu’il s’adressait à elle, et non à un vide sans fin. Elle lui révéla aussi son soupir.
« C’est un monologue, pas vrai ? dit-elle d’un ton résigné.
» Ses doigts se crispèrent, non par surprise ni par désarroi, mais parce qu’une bande de chair et de muscle sur son bras s’était desséchée et nécrosée en un souffle, se contractant autour du reste. Mais son propre corps se révoltait depuis longtemps contre lui, et cela ne le détournait pas vraiment du grand plaisir d’avoir quelqu’un qui comprenait. Pas quelqu’un qui était d’accord ou compatissait — car l’une ou l’autre de ces choses aurait gâché la sauce —, mais quelqu’un qui… suivait le lancer de ses dés. C’était si rare, si précieux.
« Dieux d’en Bas, Catherine, pourquoi serait-ce autre chose ? » grinça-t-il.
Son trône s’enfonçait à moitié dans le sol, ses gargouilles servantes n’étaient plus que gravats, mais il serrait toujours son sceptre et sa tête portait encore, de travers, la couronne de Theodosius. Tout était comme il se devait.
« Mon peuple dit que l’heure de la mort est aussi celle des révélations, reprit Kairos, car lorsque la distance entre la vie et la mort s’amenuise, les voiles qui cachent à nos yeux les vérités enfouies s’amincissent aussi. Mon propre père, par exemple, m’a traité de petit avorton grotesque en mourant. Une remarque remarquablement perspicace de la part de ce vieux ivrogne, je vous assure. Je reconnais toutefois que le poignarder dix-sept fois a pu lui donner un indice. »
Selon toutes les lois terrestres, parler aurait dû précipiter sa mort. Le faire dégringoler au bord de l’anéantissement, son corps et son âme déjà à bout de forces se brisant comme une brindille sous la tension supplémentaire. Pourtant, le Tyran d’Héliké sentit sa main cesser de trembler, et le sang dans sa gorge se dessécher. Après tout, il était un méchant prononçant ses derniers mots : les lois terrestres n’étaient plus que le moindre des ensembles de lois qui s’appliquaient à lui.
« J’ai poignardé mon père, moi aussi, songea la Reine Noire. Deux fois. Et ce n’était même pas la même personne les deux fois. »
Eh bien, elle frimait, maintenant. Et le faisait rire, ce qui le tuait presque autant que les anges : c’était fort peu pratique.
« Ne m’interrompez pas, réprimanda Kairos. C’est un monologue, pas une joute verbale. Comme je le disais, puisque mon anéantissement approche à grands pas, je vais vous offrir des révélations. »
Et n’avait-il pas tout un trésor de révélations à répandre à terre, patiemment recueillies, une trahison après l’autre ?
« Commençons par le cadavre d’un ange, dit le Tyran d’Héliké, même si, bien sûr, une telle chose ne peut exister. »
Des mois plus tôt, il avait agité cette vérité sous son nez pour la première fois, et il savait qu’elle n’avait cessé de creuser depuis. À juste titre : c’était là que se cachait le diable, dans les détails — façon de parler.
« Aux glorieux jours d’antan, dit Kairos Theodosian avec nostalgie, une femme dompta le Mal comme on dompte un étalon. De triomphe en triomphe, elle marcha vers l’ouest, toujours plus loin, jusqu’à rencontrer, sur les rives d’un grand lac, cent prêtres élus des Saints. Ces saintes âmes se purifièrent pour faire surgir le grand esprit qu’elles vénéraient, celui qui portait un jugement sur tout ce qu’il contemplait ; et il la contempla. »
Ah, comme il aurait tout donné pour assister à cet instant grandiose ! Il n’y avait jamais eu, et il n’y aurait jamais, personne à la hauteur de l’Impératrice de l’Effroi Triomphante.
« Pour cette présomption, elle le tua, grinça férocement le Tyran, les dents découvertes. Elle porta haut sa bannière et écrivit sa fureur dans le sang de cent tribus tremblantes. Ce qui n’était pas un cadavre sombra dans les eaux profondes, se changea en os qui rêvaient, puis fut laissé là, endormi. Au fil des ans, certains apprirent son existence et découvrirent les grands ouvrages qu’on pourrait tirer d’une telle chose ; mais nul n’eut l’audace de faire une épée avec un être pétrifié par la consécration. »
Ah, mais les Héros manquaient de telles ambitions magnifiques. Les proches vivants de cette créature onirique venaient trop facilement à leur aide, avait-il toujours pensé ; ils n’avaient donc pas besoin de libérer leur ingéniosité.
« Cette audace espérée échappe toujours aux nôtres, déplora-t-il, mais une âme plus modeste finit par être assez désespérée. »
Comment Cordelia Hasenbach aurait-elle pu ne pas l’être, quand le malheur s’abattait sur sa patrie et les siens, tandis que le sud se déchirait dans une guerre sans fin ni raison ? Il ne lui restait presque plus rien à perdre et, finalement, la Première Princesse avait d’abord répondu à son devoir.
« Ce n’est pas une coïncidence, rappela Kairos à son pair, car les coïncidences n’existent pas. Celle-ci moins que toutes les autres, puisqu’il s’agit d’une épée cruelle dont l’élan se prépare depuis longtemps. Il y a là-bas une chose qui se délecte d’intervenir… »
Il s’interrompit, laissant la place à une entrée théâtrale, si le Destin l’avait décidé. Seul le silence lui répondit.
« Non ? médita-t-il. Non, j’imagine que non. Pas tant que le Hiérarque respire. »
Même si elle prenait un autre visage en arrivant, songea Kairos avec amusement, seule la charge de se faire passer pour quelqu’un afin d’embrouiller le tribunal s’ajouterait à son casier. Si ses soupçons étaient fondés, son Nom même l’empêcherait de se mettre dans une telle situation, même si elle le désirait. Écartant ces pensées, il revint au cœur de son récit. Il n’y avait pourtant pas de colère dans les yeux de la Reine Noire. Ah, elle avait remarqué son petit tour ? Les protections autour de Lyonceau rendaient la fuite plus difficile quand le tissu de la Création était troublé. Ce qui était bel et bien le cas, avec deux Chœurs furieux et la grande prêtresse de la Nuit qui maniait la substance même. Cela devrait maintenir les otages tout près assez longtemps pour servir ses desseins.
« Et cette chose, Catherine, poursuivit-il d’une voix traînante, attend depuis fort longtemps de tuer un autre être : celui qui revendique la souveraineté sur la poussière et les os. Mais c’est une couronne prudente, tapie au nord, qui quitte rarement sa coquille. Il fallut la coincer et saisir une occasion pour l’attirer dehors. La défaite à l’horizon et la victoire à portée de main : comment une créature aussi méfiante aurait-elle pu ne pas céder à la tentation ? Elle s’est faufilée hors de son repaire, y a laissé un ou deux doigts, mais a pu découvrir en échange la vérité sur son adversaire. »
Il venait de perdre un rein, remarqua vaguement le Tyran. Oh. C’était plus rapide que prévu. Miséricorde affinait sa technique.
« Un échange équitable, dans ce genre de circonstances », râpa-t-il.
Il reprit le contrôle de sa voix un instant plus tard, non sans peine.
« Cela n’aurait pas eu d’importance sans la piqûre cachée de la prophétie. Vous voyez, il y avait un plan. Une gardienne de l’ouest, assiégée. L’oreille aux aguets, prête à entendre les murmures. Et à mesure que le ciel s’assombrissait, le doigt se serait resserré, peu à peu, jusqu’à ce que la détente soit pressée. »
Son seul bras fonctionnel se leva brusquement, l’autre n’étant plus qu’une dépouille desséchée, et il claqua des doigts.
« La mort, morte, dit Kairos avec délectation, car c’était un joli plan, en vérité. Voilà l’astuce : laisser cette chose dévorer tout l’univers de quelqu’un avant qu’il ne compte, puis le rendre important. Trop tard, alors, pour s’arracher à cette histoire et aux chaînes qu’elle entraîne. Bien d’autres choses mourraient avec elle, bien sûr, mais la victoire a toujours un prix. La couronne avisée a compris tôt, maintenant, et elle regagne son repaire. Elle se débarrasserait des chaînes qui l’entravent pour en prendre d’autres, plus agréables, si vous la laissiez faire. »
Il croisa le regard de la Reine Noire de son œil rouge et sanglant.
« Ne la laissez pas faire, Catherine, dit-il. Elle ne mérite pas ça. »
Il toussa un rire humide, car le mérite n’avait presque jamais d’importance.
« Nous voici donc au carrefour de tout cela, reprit Kairos Theodosian. L’arbalète a été forgée et pointée, mais la main qui la tient est fermée à toute intervention. Sa proie est un lion cabré, prévenu du danger, mais une foule de chasseurs se rassemble pour le traquer. Il retournerait dans son repaire et laisserait le danger passer, mais il ne peut pas simplement disparaître — sans quoi on le suivrait, arbalète en main. Pour survivre, il doit désormais soit soumettre les chasseurs, soit briser l’arbalète. »
Et même alors, le Roi Mort ne ferait jamais vraiment confiance à la première de ces deux options. Même soumis, les grands Noms de Calernia pourraient encore être poussés à tenter leur chance. Cela avait rendu la conclusion d’un nouvel accord avec lui d’une facilité décevante après le Cimetière. Il s’était attendu à devoir convaincre Keter de s’allier à nouveau après l’avoir trahie si souvent, et avec tant d’entrain.
« Il est donc retourné voir son vieil ami Kairos, poursuivit le Tyran d’un ton traînant, qui avait justement sous la main un grain de sable parfaitement adapté à ce mécanisme sacré. Il fallait un peu d’expertise pour mener l’affaire à bien ; on la lui a généreusement fournie, et nous voici maintenant à l’instant de vérité. »
Il sourit, les dents rougies par le sang de ses gencives.
« Oui, Catherine, je vois la question au bord de vos lèvres. Posez-la. »
Elle l’observa sans ciller.
« Que se passe-t-il quand on brandit un cadavre du Jugement, si le Jugement est mort ? »
La bonne question, comme il s’y était attendu. Elle ne l’avait pas encore déçu.
« Vérité des vérités, mon amie, gloussa-t-il, je vous ai déjà donné la seule réponse à cette question qui mérite d’être prononcée. »
À Rochelant, quand ils avaient commencé cette danse tous les deux.
« C’est tout l’intérêt, cita-t-elle doucement : découvrir. »
Il serait mort bien avant que l’énigme ne soit résolue, bien entendu. Mais qu’est-ce que cela pouvait bien changer ?
« À présent, dit joyeusement le Tyran, vous deux, demoiselles affligeantes, avez conclu un marché avec moi à Salia, et je vous ai promis une bonne raison de poursuivre la guerre contre Keter. Je suis un tyran qui tient parole ; la voici donc : Keter continuera de vous faire la guerre. »
La surprise se lisait sur son visage. Elle avait beau être avisée, impitoyable et dangereuse, elle surestimait l’ampleur de la menace qu’elle représentait réellement pour une entité comme le Roi Mort.
« Votre coalition n’effraie pas le Roi de la Mort, lui dit Kairos sans méchanceté. Votre petite assemblée d’armées et de traités, sur laquelle vous vous lamentez si vainement. Il ne craint qu’une seule chose au monde, et j’ai déchiré les filets périlleux qu’elle avait tissés contre lui. »
L’obscurité s’éclaircit, et les Ophanim ne perdirent pas un instant pour redoubler de pression sur son existence. Kairos cracha du sang qui ressemblait à du goudron bouillant et lui brûla le menton. Les otages devaient être presque hors de danger. Pourtant, tout se déroulait comme prévu : à présent qu’il avait parlé avec orgueil dans la pénombre atténuée, il pouvait découvrir si son orgueil n’était que de l’arrogance. Le filet était-il vraiment brisé ? Mille ans de fureur et de folie concentrés en un seul homme suffiraient-ils à humilier un Chœur ? Malgré tous ses stratagèmes et ses marchés, la vérité était que le Tyran n’en avait pas la moindre idée.
Anaxares le Diplomate n’était plus plaqué au sol par le verdict angélique, remarqua-t-il, et ne tenait debout que grâce à sa volonté obstinée. Cela ne signifiait pas pour autant que le Hiérarque gagnait. À ses yeux, c’était une impasse fracassante. La volonté du Jugement s’abattait depuis les Cieux sans effet, mais le mépris cinglant d’Anaxares pour cette autorité ne parvenait pas non plus à faire mordre son propre jugement dans la chair du Chœur. C’était une étreinte serrée entre des entités incapables de plier et un homme qui refusait de le faire. Cela ne suffirait pas, comprit Kairos. Tôt ou tard, le Tyran serait tué et, lorsque ce moment viendrait, Miséricorde étoufferait le Hiérarque.
Trop puissants. Malgré tous les complots, les mensonges et les cent petites victoires, les serviteurs des Cieux étaient tout simplement trop puissants. Comme un rat mordant la queue d’un lion, leur colère avait été un geste magnifique, mais voué à l’échec. Pourtant, il y avait aussi de la gloire dans ce geste, pensa le Tyran d’Héliké. Tirer une flèche vers la lune, l’atteindre presque, puis la voir retomber et vous transpercer la gorge. Même vaincu, il n’aurait aucun regret, car…
« Si vous ne venez pas à moi, dit le Hiérarque en se redressant, alors j’irai à vous. »
Anaxares de Bellerophon se releva sous la fureur des anges ; pour cette insolence, une flamme fervente lui arracha la chair des os.
« Oh, souffla Kairos, sincèrement ému. Oh, magnifique fou que vous êtes. »
Le Hiérarque des Cités libres fut englouti tout entier par une chaleur chatoyante qui, un instant, chassa jusqu’aux ténèbres de la Nuit. Quand elle s’éteignit, il avait disparu. Le Chevalier Blanc s’effondra au sol, vivant mais inconscient, et un rire remonta dans la gorge du Tyran d’Héliké. Ce n’était pas un rat mordant la queue d’un lion ; il s’était trompé. C’était un roi qui avalait du poison. Il était désormais parmi eux. Debout au milieu d’eux, gênant leur ouvrage comme seuls les fils et les filles de Bellerophon savaient le faire.
« Que les dieux vous gardent, Hiérarque, dit Kairos ; pour la première fois, il prononça ce titre avec respect.
Que les Dieux d’en Bas vous gardent, Anaxares de Bellerophon. C’est une fierté de vous appeler Hiérarque des Cités libres, pensa-t-il. Mourez comme vous avez vécu, mon ami, sans égal dans votre folie.
« Nous avons une guerre, maintenant, Catherine, dit le Tyran d’Héliké. La guerre qui mettra fin à cet âge, d’une manière ou d’une autre. »
La Reine Noire le regarda dans la pénombre mourante, le visage impassible.
« Debout, Kairos Theodosian, dit-elle. C’est tout ce qui vous est dû, pas une chose de plus. »
Il aurait aimé danser avec elle jusqu’à ce que l’un d’eux en meure. Cela aurait été merveilleux. Le corps trempé de sueur et de sang, un genou en miettes et les deux jambes à moitié détruites, le Tyran d’Héliké se redressa. Il chancela, les jambes flageolantes, et sut qu’il mourrait avant de toucher le sol. Et cela arriva, comme il savait que cela arriverait. Comme un murmure sur sa peau, qui apaisait la douleur à la manière d’une main tendre chassant la poussière de son épaule.
En Bas le regardait.
Cette attention était en elle-même une question : quel homme ou quelle femme en vie avait payé une dette plus lourde que le Tyran d’Héliké ? À cette heure tardive, on lui demandait donc quel était son souhait. Tant de possibilités tentantes scintillèrent au fond de son esprit. Des malédictions qui déchireraient le continent, la force de blesser même le Chœur qui allait lui prendre la vie, ou encore une boucle dans le trou — quelques années de plus, s’il parvenait à convaincre les dieux de les lui laisser. Ô mes Dieux malfaisants, vous ne me connaissez donc pas mieux que cela ? Je n’ai jamais rien voulu de vous d’autre que la réponse à une seule question, et seul cet instant me permet de la poser. Il fit un pas vacillant, puis s’humecta les lèvres avant de parler.
« Voici, croassa-t-il, et voyez… »
Un autre pas, son genou fléchissant. S’il pouvait seulement se percer le cœur, songea-t-il, il pourrait peut-être…
« J’ai… tué… », murmura-t-il.
Devant lui, le voile se leva et révéla une lumière terrible. En cet instant, il l’entendit enfin.
« … l’Âge des Merveilles », acheva le Tyran, le visage illuminé d’une joie purement enfantine.
Au son des applaudissements que lui seul pouvait entendre, un instant avant que la lumière ne l’engloutît, Kairos Theodosian mourut.