Chapitre 41
« Je ne garde jamais rancune. Pas longtemps, en tout cas. »
– Maléfique II, Impératrice de l’Effroi
Nous pouvions encore arriver à temps, à condition de nous dépêcher.
Cette pensée inavouée résonnait dans nos esprits tandis que nous courions à travers les rues sombres, le palais comtal se découpant au loin en une silhouette noire. Notre pari était que William ne voudrait pas risquer d’affronter une Calamité sans que toute sa bande de Héros soit présente. Si nous rattrapions Hunter et le Conjurateur, nous les surprendrions donc juste avant qu’ils ne s’en prennent à Warlock. Nous n’étions plus que trois, Hakram et moi courant de près derrière Apprenti, qui nous guidait dans un quartier inconnu. Attendre que tous mes légionnaires descendent le long de la corde aurait pris trop de temps, surtout avec le matériel que certains transportaient. Mieux valait qu’ils nous rejoignent dès qu’ils le pourraient. La commandante Hune avait forcément fait installer des barrages autour du palais ; je pourrais récupérer quelques renforts lorsque nous en croiserions un.
Je n’éprouvais aucune affection particulière pour Warlock, mais je savais que ce serait très mauvais si les Héros parvenaient à le tuer — ou même à le blesser grièvement. Noir ne plaisantait pas lorsqu’il m’avait dit que l’ordre à Praes reposait sur le mythe de l’invincibilité impériale. Les anciennes défaites avaient été effacées par la série ininterrompue de victoires qui s’était amorcée dès les premiers jours de la Conquête. Mais si l’Épéiste parvenait à tuer une Calamité… La nouvelle se répandrait lentement, au début, mais elle finirait par circuler. Partout dans Callow, des soldats à la retraite se saisiraient de leurs épées en se demandant si, peut-être, le moment n’était pas venu de régler de vieux comptes. Autrefois, cette pensée m’aurait peut-être fait sourire : mon pays natal se battant bec et ongles pour recouvrer son indépendance. Mais je savais mieux que cela.
J’avais vu de près la machine de guerre impériale, appris ses rouages et commandé ses soldats. Toute guerre de libération tournerait au bain de sang et, pire encore, Callowperdrait. La moitié du pays serait réduite en cendres avant que la dernière poche de résistance ne soit écrasée. Et lorsque l’autorité de la Tour ne rencontrerait enfin plus d’opposition, les Procerans frapperaient. Comme ils le faisaient à présent, par l’intermédiaire de leur marionnette à Liesse. Je n’avais pas été surprise d’apprendre que le Premier Prince finançait la rébellion, mais cette révélation me laissait encore un goût infect dans la bouche. Une fois de plus, Callow était le champ de bataille où le continent tentait de contenir Praes, et mes compatriotes verraient leurs terres ravagées au nom de cette « sainte » cause. Savoir que j’étais loin d’être innocente dans cette affaire ne faisait qu’empirer les choses.
J’avais laissé partir l’Épéiste Solitaire en sachant qu’il mettrait le feu à Callow, en sachant que des milliers de personnes mourraient dans le cadre d’un pari calculé visant à me faire gravir les échelons de l’Empire. Une fois, après que ma rencontre avec William eutinfléchima perspective, l’idée que Noir sacrifie mes compatriotes comme du bétail pour me faire guérir m’avait révulsée. Depuis, je n’avais cessé de m’interroger sur cette hypocrisie-là. N’étais-je pas en train de faire la même chose en laissant un Héros en liberté pour servir mes propres desseins ? À l’époque, le fait que j’aie directement profité du sacrifice rituel des condamnés à mort, plutôt que d’en bénéficier de manière abstraite, m’avait semblé important. Mais aujourd’hui, je me posais des questions. J’avais revêtu le manteau d’une méchante pour le bien de Callow, en me répétant que c’était pour une cause supérieure ; pourtant, à la première occasion, j’avais précipité ce même pays dans une guerre civile.
Au fond, je croyais toujours que la fin justifiait les moyens. Qu’en sacrifiant quelques milliers de vies maintenant, j’assurais à Callow un avenir meilleur, où le joug impérial maintiendrait l’Ancien Royaume sous sa domination sans l’étouffer. Et pourtant, comment ne pas m’inquiéter, quand les monstres que je côtoyais partageaient cette même idéologie ? Malicia, Noir, la Capitaine, même Warlock… Ils semblaient tous siraisonnables. Ils étaient le Mal, certes, mais dans un monde où le Mal existerait toujours, le voir prendre une forme aussi rationnelle semblait être le meilleur résultat possible. J’étais parvenue à cette conclusion avec tout autant de rationalité ; pourtant, d’instinct, je trouvais profondément répugnant que le meilleur résultat possible soit la soumission de mon peuple à une noblesse étrangère qui considérait ouvertement les Callowans à peine mieux que du bétail. Aucune solution ne s’offrait à moi, aucun remède magique qui ferait tout finir dans la joie et le bonheur.
Comme c’était étrange : j’étais passée d’une fille qui ne croyait pas aux histoires à une méchante qui en vivait une.
Au bout du compte, cela n’avait aucune importance. J’étais engagée. J’avais fait mes choix. J’avais vendu le peu d’âme dont je disposais pour marchander une épée et le droit de m’en servir afin de tailler la Création à ma convenance. L’Épéiste Solitaire pensait libérer Callow, mais tout ce qu’il avait accompli, c’était de faire quelques cadavres et de brandir de vieilles bannières. Le vrai changement devait être gravé dans les institutions mêmes qui maintenaient les nations unies. Tout le reste s’effondrerait en l’espace d’une vie, dès la mort de celui qui l’avait accompli à la seule force de sa personnalité. J’avais étudié les défaites et les triomphes de l’Empire, et j’en avais tiré une leçon : pour changer la Création, il ne suffisait pas de tuer les éléments qui s’opposaient à soi. On pouvait s’emporter contre la marée toute sa vie, comme l’avaient fait tant d’Empereurs et d’Impératrices de l’Effroi, mais ni les forteresses volantes ni les anciens rituels d’ascension ne permettraient de remporter une victoire durable.
Depuis plus d’un millénaire, Praes avait tenté en vain d’envahir le Royaume à coups de plans déments et présomptueux. Tous avaient échoué, car la réalité était que les armées de Callow étaient plus fortes que celles de l’Empire.
Mon maître avait gagné parce qu’il avait reconnu ce fait, puis transformé les Légions pour qu’elles correspondent au résultat qu’il souhaitait obtenir. Pas d’armada de gargouilles, pas de cuirassés terrestres alimentés par des sacrifices d’enfants : seulement le patient labeur d’une véritable réforme. Si je voulais que Callow soit en sécurité et prospère, c’était le même genre de travail que je devais entreprendre. Sans quoi, je ne serais que le reflet maléfique de William, enragée contre le statu quo et tentant vainement de le renverser, un cadavre à la fois. Rien que d’y penser suffisait à faire monter en moi une nouvelle vague de colère. Qu’espérait accomplir l’Épéiste avec tout ça ? Prendre toute une ville en otage pour tuer un seul homme. Risquer la vie de plus de cinquante mille personnes dans un pari qui ne gagnerait même pas la guerre, mais ne ferait que l’élargir. Je n’avais pas lâché un Héros en liberté : j’avais lâché une peste.
Je continuai à ruminer tandis que nous tournions au coin d’une rue, mais les bruits de combat qui nous parvinrent de l’avant me ramenèrent brutalement à l’instant présent. La rue se resserrait près de son extrémité, où mes légionnaires avaient dressé une barricade : des pieux de bois acérés et des chars réquisitionnés en bloquaient presque entièrement le passage, ne laissant qu’un étroit accès. Des légionnaires armés d’arbalètes auraient dû être postés juste derrière, mais il n’y avait personne. La raison était évidente : quelqu’un avait forcé le passage à travers un char à mains nues, le fendant en deux avant d’engager les soldats au corps à corps. Sans un mot, je dégainai mon épée et levai mon bouclier, accélérant jusqu’à dépasser Masego.
« Des Noms, droit devant », annonça Apprenti, d’un ton soulagé. Ce qui se comprenait : s’ils étaient là, en train de tuer mes hommes, ils ne s’en prenaient pas au père de Masego. « Deux. Nos amis de tout à l’heure, si nous avons de la chance. »
La chance était réservée à ceux qui n’avaient pas de Rôle, me dis-je. Dès que nous revendiquions notre pouvoir, nos vies étaient livrées au hasard.
« Concentre-toi sur le Conjurateur, ordonnai-je. Hakram, nous allons neutraliser Hunter. Vite, avant qu’il ne fasse plus de dégâts. »
« À vos ordres », gronda mon adjoint. « On va rééquilibrer un peu les choses. »
Nous franchîmes en courant la barricade détruite, passant devant quelques cadavres de légionnaires. La plupart portaient des blessures de lance, même si au moins l’un d’eux avait été en partie calciné. Comme les suites de la magie de combat étaient horribles, que son auteur soit un Héros ou une méchante. Il n’y avait pas de bonne façon de mourir, mais j’avais toujours pensé que le feu d’un mage était une manière particulièrement atroce de passer l’arme à gauche. Deux lignes complètes, probablement, avaient été réduites à un peu plus d’une vingtaine de légionnaires quand nous interrompîmes la mêlée. Hunter virevoltait au milieu d’eux, repoussant habilement les boucliers et transperçant les gorges, tandis que les quatre soldats callowans encore debout formaient un coin lâche autour du Conjurateur pour le protéger pendant qu’il lançait ses sorts. Le mage héros était le plus proche de nous et le premier à remarquer notre arrivée.
« Hunter ! » hurla-t-il, la voix montant de plusieurs octaves sous l’effet de la panique. « L’Écuyère vous a rattrapés ! »
Masego siffla une incantation et frappa le sol du pied. Les pavés de la rue ondulèrent comme de l’eau, puis se changèrent en une vague qui renversa le Conjurateur et dispersa son escorte comme des pantins de chiffon. Quelqu’un en avait manifestement assez de plaisanter. Mes soldats poussèrent des cris de triomphe en me voyant arriver. Plusieurs lancèrent « La Quinzième ! La Quinzième ! » avant de se jeter sur Hunter avec une vigueur renouvelée. Hakram et moi avançâmes, sans nous occuper du Conjurateur ; mon adjoint ralentit pour enfoncer calmement son épée dans l’orbite d’un soldat ennemi à terre, puis me rejoignit. Nous heurtâmes le Héros en même temps. Deux boucliers contre la poitrine ne suffirent pas à le renverser : il accompagna le choc, fit un saut périlleux et retomba sur ses pieds, tout en repoussant d’un revers de main la hampe en direction de mon cou.
Mon bouclier repoussa la lance sans le ralentir. Hunter fit un rapide bond de côté, contourna Hakram et enfonça son arme dans le pied de mon adjoint. La tête de sa lance n’était toutefois pas assez acérée pour transpercer une plaque d’acier : le Héros ne récolta qu’un crissement de métal contre métal. Un légionnaire surgit dans son dos et le repoussa vers nous d’un coup dirigé contre son dos. Il ne parvint pas à le faire saigner, mais réussit à le déséquilibrer. C’était exactement l’ouverture que j’espérais. Hunter esquiva le coup de mon épée d’armes, mais je revins à la charge et lui abattis le pommeau sur le crâne. Il gémit de douleur et, pour achever de le récompenser, je lui décochai un coup de pied cuirassé en plein ventre, sentant une côte céder.
Contre un adversaire ordinaire, cela m’aurait laissé le temps de porter le coup fatal. Mais les Héros étaient faits d’une étoffe plus résistante : il pivota sur lui-même et le talon de sa lance me frappa la jambe, me faisant perdre l’équilibre. Je jurai et tombai sur un genou, mais les innombrables heures d’entraînement que j’avais derrière moi n’avaient pas été vaines. Quand la pointe de sa lance fondit sur ma gorge, mon bouclier était déjà levé. Hakram gronda et le repoussa, enchaînant avec une rapide estocade vers son ventre découvert. Il le fit saigner, mais la blessure était superficielle et la riposte du Héros brutale : les deux mains agrippées à sa lance, il enfonça le bois dans le nez de mon officier. Hakram recula en rugissant et l’estocade fluide qui suivit aurait traversé son palais si je ne l’avais pas détournée de mon épée au dernier instant.Quand tu accules un Héros, me rappela la voix de Noir,ne laisse surtout pas le combat s’éterniser. Plus sa situation devient désespérée, plus il est dangereux.
« Du calme, adjoint, dis-je. Du calme et de la prudence. »
« C’est comme essayer d’étrangler une anguille », jura l’orc. Mais il recula et se plaça sur le flanc de notre adversaire.
« Viens donc, bande de nazes ! » lança Hunter en faisant tournoyer sa lance avec ostentation.
Il y avait une plaisanterie là-dedans, mais ce n’était ni l’endroit ni le moment. Je m’apprêtais à reprendre l’offensive quand Masego poussa un cri d’alerte derrière nous. Je plongeai juste à temps pour éviter le Conjurateur, qui flottait dans les airs en hurlant à pleins poumons. Les jambes pâles et velues, révélées par ses robes déchirées plus tôt, tressaillaient comme celles d’une araignée mourante. Moins drôle encore, un de ses yeux et la joue correspondante n’étaient plus qu’une masse noire et ratatinée.Ouais, Apprenti ne retient plus ses coups.Il atterrit au beau milieu de mes légionnaires, puis le sort qui le maintenait en l’air explosa. Une déflagration de sorcellerie transparente les repoussa dans un bruit de tonnerre. Hunter eut le malheur de se trouver sur le bord de l’explosion. Il fit un demi-pas en avant, parvenant on ne sait comment à rester debout, mais j’étais déjà en mouvement.
Ma lame fusa vers son cou. Il leva la main pour s’en protéger, mais je tranchai net l’os. Le sang éclaboussa partout tandis que sa main inerte tombait au sol, m’aspergeant le visage. À travers mes yeux plissés, j’ajustai ma visée et me préparai à en finir. Il ne pouvait sacrifier qu’un nombre limité de mains pour sauver son cou, et ses réserves s’épuisaient vite.
Le seul avertissement que je reçus fut une démangeaison entre les omoplates.
J’hésitai un instant, presque décidée à achever Hunter malgré tout, puis commençai à me retourner. Ce geste me sauva la vie : la flèche traversa ma cuirasse à moins d’un pouce de ma colonne vertébrale. Je réprimai un hurlement tandis qu’une silhouette encapuchonnée, sur un toit de l’autre côté de la rue, encochait calmement une autre flèche.
« APPRENTI ! » hurlai-je. « ARCHER SUR LE TOIT ! »
Un instant plus tard, une boule de feu explosa juste devant le nouvel arrivant, mais ce n’était pas l’œuvre de Masego. Mes légionnaires avaient enfin réussi à nous rejoindre, et les mages de Kilian se déployaient derrière les boucliers de la moitié de sa ligne, avec un professionnalisme sinistre. La mage supérieure elle-même projeta un éclair qui fit tomber l’archer du toit dans une ruelle. Hors de vue, pour l’instant ; mais je ne parierais pas que c’était la dernière fois que je le verrais. Je remarquai que Robber et ses sapeurs n’étaient toujours pas là. Avaient-ils pris un autre chemin ?Par les Cieux en pleurs, Robber, ce n’est pas le moment de faire le malin.Je réprimai la vague de soulagement provoquée par l’arrivée de mes renforts. L’Épéiste n’aurait pas envoyé une seule personne récupérer ses sous-fifres retardataires. J’eus le désagrément de constater que j’avais raison lorsqu’une femme aux cheveux courts, vêtue d’une armure de cuir, sauta d’un autre toit sur le dos de Hakram. Le grand orc parvint à lui attraper la main avant qu’elle ne lui plante un poignard dans le cou, mais dut lâcher son épée.
J’avais à peine fait un pas dans leur direction qu’une vingtaine de soldats armés d’épées et de boucliers identiques à ceux que nous avions affrontés à l’intérieur du palais surgirent de leur cachette. Ils chargèrent les légionnaires de la barricade, qui furent pris au dépourvu. Ceux-ci regardaient dans la direction opposée, et certains venaient à peine de se relever après l’échec particulièrement destructeur du Conjurateur.Merde.Il me suffisait de tuer Hunter et… Je frappai en direction de la tête du Héros, mais il était déjà trop tard. Une épée longue para aussitôt mon coup, et des yeux vert vif me fixèrent.
« Écuyère, dit l’Épéiste Solitaire avec un sourire déplaisant. J’espérais tomber sur toi. »
J’avais une réplique bien cinglante sur le bout de la langue, mais avant que je puisse la cracher, le son d’un luth mal accordé lança undoum-doum-DOUM. L’Épéiste et moi nous tournâmes vers sa source : sur le toit même d’où la fille en armure de cuir avait sauté, la Barde Errante était assise, les jambes dans le vide. Elle haussa les épaules devant nos regards incrédules.
« Je ne m’excuserai pas pour monart, bande de péquenauds callowans ! » déclara-t-elle fièrement.
« Tu as seulement une arme ? demandai-je, accablée. »
Elle sortit une bouteille d’un sac posé à côté d’elle et en fit sauter le bouchon sans jamais retirer l’autre main du luth.
« Je peux lancer des vacheries assez féroces, si j’en ai envie, réfléchit-elle. Ça compte ? »
Éprouver de la sympathie pour l’Épéiste Solitaire était profondément troublant, et cela ne me plaisait pas. Un cri de triomphe derrière moi me tira de ma torpeur : une force invisible arrachait la femme aux cheveux courts à Hakram, probablement grâce à Apprenti. Un frisson glacé me remonta le dos. Pendant que je plaisantais, mes gens se battaient pour leur vie. Ils mouraient. Comment avais-je pu perdre cela de vue, ne serait-ce qu’un instant ?Par les dieux. Ce n’est pas parce qu’elle n’a pas d’épée qu’elle n’est pas dangereuse.Une voix au fond de mon esprit nota que tous les Héros étaient réunis : l’Épéiste Solitaire, Hunter, le Conjurateur, la Barde, et soit la femme qui m’avait tiré dessus, soit celle qui avait failli tuer Hakram — une sorte de Voleuse.Eh bien, la situation vient de sombrer aux enfers à une vitesse folle.Cinq Noms contre deux et demi, si l’on était optimiste : cela allait tourner au massacre, même si mes légionnaires étaient plus nombreux que l’ennemi.
À mon grand désarroi, Hunter n’était même pas hors de combat. Il avait noué un morceau de tissu autour de son moignon. La partie de son corps qui n’avait pas été brûlée plus tôt était d’une pâleur malsaine, mais il tenait encore debout, lourdement appuyé sur sa lance. Handicapé comme il l’était, il serait moins dangereux, mais affronter deux Héros à la fois s’annonçait rude. William, à lui seul, serait déjà un problème. Mais après les entraînements de combat brutaux que la Capitaine m’avait fait subir, je savais que je pouvais le tenir en respect. Je pris une grande inspiration, stabilisai ma posture et levai mon bouclier. La pointe de la flèche bougeait douloureusement dans mon dos, mais je gardai un visage impassible malgré la morsure d’un poignard. Si ce salaud croyait qu’avoir l’avantage en Noms me ferait capituler, il allait être déçu. Il me suffisait de faire durer le combat assez longtemps pour que les renforts arrivent en masse : la commandante Hune avait forcément remarqué qu’une barricade avait été attaquée, et elle devait mobiliser d’importants contingents de légionnaires pour submerger les Héros.
« Ça va, Hakram ? lançai-je. »
« Tous mes organes sont encore à l’intérieur, répondit mon adjoint. J’ai connu pire. Je… je ne sais pas si tu l’as remarqué, chef, mais tu t’es fait tirer dessus. »
« Ça m’arrive plus souvent que tu ne le croirais, répondis-je entre mes dents serrées. Essaie de ne pas te faire tuer, Adjoint. Je ne compte certainement pas m’occuper seule de la paperasse. »
« Touchant, ricana William. Tu as un animal de compagnie. Voleuse, occupe-toi de cette chose. »
« Si notre désastre ambulant arrive à retenir leur mage, ça devrait être faisable, répondit la femme aux cheveux courts, d’un ton amusé. Prêt pour une autre manche, grand gaillard ? J’ai encore une démangeaison à gratter. »
« Je ne suis pas vraiment à l’aise avec les sous-entendus que tu donnes à ce combat, admit Hakram, alarmé. »
Hunter mit fin aux plaisanteries en se jetant sur moi. J’esquivai son coup de lance et pivotai autour de lui, lui fauchant les jambes avec les miennes, comme Noir me l’avait appris. Je ne tentai même pas de l’achever à terre : le souvenir de la vitesse surnaturelle de l’Épéiste était encore vif, près d’un an plus tard. William, à en croire son geste, ne se souciait guère de la Règle de Trois : lorsque son épée monstrueuse fondit sur moi, elle visait mon cou. Je me décalai prudemment pour éviter le coup au lieu de le bloquer avec mon bouclier. La dernière fois que cette chose avait embrassé de l’acier gobelin, c’était l’acier qui avait cédé. C’était l’une des raisons pour lesquelles j’avais tant insisté pour m’entraîner avec la Capitaine : seul un idiot aurait tenté de bloquer le marteau de cette géante. William avait une portée différente et frappait plus vite, mais les principes restaient les mêmes. Je cédai prudemment du terrain lorsque l’Épéiste accentua son assaut, tout en tournant autour de lui pour trouver un meilleur angle.
« Tu t’es améliorée, remarqua le Héros. Mais pas tout à faitassez. »
Sa lame s’illumina comme une étoile et il frappa. L’air lui-même hurla tandis qu’une vague de puissance aveuglante fondait sur moi. Trop large pour être esquivée, je le savais. Je me tassai donc derrière mon bouclier et l’encaissai de plein fouet. C’était comme recevoir un coup de sabot de cheval tout en avalant un bâton lumineux. Le choc me projeta dans les airs, mais ce n’était pas le pire : j’avais l’impression de… brûler vive, comme si, au moment où la puissance m’avait frappée, j’avais été jetée dans un brasier assez conscient pour haïr jusqu’à mon existence. Je repris mon souffle dans un râle, là où j’étais étendue au sol, puis me remis tant bien que mal sur pied, à moitié aveuglée et sans savoir combien de temps s’était écoulé depuis le coup.
Un mouvement à la périphérie de mon champ de vision m’apprit que Hunter était de retour à la charge. Il heurta le bord de mon épaulière avec sa lance, mais glissa dessus lorsque je modifiai ma posture. Je tentai de lui fracasser le visage, mais je n’arrivais pas àviserdans cet état et ne frappai que le vide. Un autre mouvement, cette fois sur ma gauche, et mon bouclier fut la seule chose qui m’empêcha de perdre un bras : la lame de William trancha le métal et s’approcha dangereusement de mes doigts avant qu’il ne la dégage d’un élégant mouvement du poignet. Je les voyais à présent tous les deux, tandis que ma vue revenait peu à peu. Ils s’approchaient lentement mais sûrement, prenant leur temps, si sûrs d’eux que l’affaire était réglée. Que j’étais dépassée, complètement hors de ma ligue. Ils avaient raison, bien sûr. Mais nous étions encore très, très loin d’en avoir fini.
J’esquissai un sourire diabolique, et mon Nomhurla, défiant la Lutte qui se dressait devant moi.
« Tu veux te battre, Épéiste ? » lançai-je en riant, tandis que mes veines s’emplissaient de puissance. « Alors allons-y. »