Chapitre 40
« Rien ne vaut, dans la vie, l’expression de ton ennemi quand il comprend que tu l’as mené par le bout du nez depuis le début. À ton avis, pourquoi est-ce que je ne cesse de fomenter des cabales secrètes pour me renverser ? »
— Empereur de l’Effroi Traîtreux
À qui voulais-je faire croire le contraire ? C’était sûr, on allait me mettre ça sur le dos.
Il y avait quelques inconvénients à être un méchant, sans même parler des éternels scrupules moraux. La situation, qui était plutôt équilibrée, avait vite tourné au vinaigre : le feu gobelin coupant la pièce en deux, mes légionnaires ne pouvaient plus traverser pour engager l’ennemi au corps à corps. J’avais toujours l’avantage à distance, grâce à ma ligne de sapeurs et aux mages de Kilian, mais ça ne valait rien si les larbins de l’Épéiste s’enfuyaient dans l’escalier. Bon, au moins, personne n’avait encore essayé de me tuer. Un changement appréciable, à vrai dire. Pas même un battement de cœur plus tard, un homme tomba du plafond comme une chauve-souris démente et me lança un javelot. Je levai mon bouclier juste à temps et déviai le projectile, qui passa dangereusement près des jambes de Hakram. Le plafond. Le vrai plafond. Les Héros.
« Un jour, me dis-je à voix haute, j’apprendrai à arrêter de faire ça. Vraiment. »
« On m’a dit que le Mal créait une accoutumance, vaurienne, ricana le nouveau venu. Ne compte pas là-dessus. »
Vu la tenue du bonhomme — un pantalon de cuir qui ne cachait pas grand-chose et un gilet assorti mettant en valeur son torse tatoué — il y avait fort à parier que c’était le « racoleur à la lance » dont Robber avait parlé un peu plus tôt. Et, tiens donc, en plus de la poignée de javelots dans son dos, il était aussi armé d’une longue lance qu’il pointait maintenant dans ma direction. La seule surprise, c’était que mon tribun n’ait pas fabriqué quelque chose avec la multitude de clochettes d’argent tressées dans les longues boucles du Héros.
« Vaurienne, répétai-je. C’est tout ce que tu as trouvé ? Mes officiers me lancent des piques plus mordantes que ça, et ils ne cherchent même pas à me blesser. »
« HUNTER, cria le mage au-dessus de nous. Respecte le plan ! William nous a dit de ne pas nous battre contre elle ! »
Tiens, alors le vrai nom de l’Épéiste, c’était William. Bon à savoir. L’idiot dans l’escalier avait cependant raison : maintenant qu’il était de mon côté du feu, le danseur exotique raté était à moi. Sans perdre une seconde, je pointai mon épée vers les soldats dans l’escalier.
« Spargere, ordonnai-je. »
« Dispersez-vous », en vieux miezan. Le commandement officiel pour l’emploi des charges. Les sapeurs de Robber obéirent comme la machine bien huilée qu’ils étaient, et je reportai mon regard sur le Héros. Ça devrait suffire à occuper les autres un moment. Hunter s’avança avec souplesse, manifestement décidé à livrer un duel spectaculaire, mais je n’avais pas l’intention de lui faire ce plaisir.
« Boules de feu, Kilian, lançai-je par-dessus le rugissement des flammes, en levant mon bouclier tandis que je fonçais sur l’ennemi. »
L’expression d’horreur stupéfaite de l’homme n’avait pas de prix, tandis que les explosions des charges ponctuaient la scène à l’arrière-plan. Était-ce digne d’un méchant de prendre plaisir à faire un sale coup à ses ennemis ? Parce que la joie que je ressentis en voyant l’homme tenter d’esquiver une salve de boules de feu avec à peine un mètre cinquante pour manœuvrer me parut presque impie. Il s’en sortit plutôt bien, mais mes mages étaient des professionnels : il en prit une dans les jambes, puis une autre dans la poitrine, et les flammes ensorcelées lui brûlèrent la peau nue comme à un cochon à la broche.
« Voilà pourquoi on porte une armure, espèce d’amateur, marmonnai-je. »
Les explosions l’avaient jeté à terre et, avant qu’il ait pu se relever, je fus sur lui. Je lui décochai un coup de pied dans la poitrine, comme j’en avais donné à tant de combattants de la Fosse, à la belle époque. Contrairement à eux, cependant, il accompagna le mouvement et me piqua adroitement avec sa lance. Si je ne m’étais pas entraînée avec des gens comme Noir et Capitaine, sa vitesse m’aurait peut-être surprise. Mais, en l’état, je repoussai sa tentative pitoyable et ripostai en lui ouvrant méchamment la joue. J’avais visé l’œil, pour le mettre hors de combat le plus tôt possible, mais ce salaud réussit je ne sais comment à pivoter et à atterrir accroupi. J’aurais admiré sa souplesse si je n’avais pas été occupée à essayer de le poignarder. Du coin de l’œil, je vis un projectile bleu lumineux voler vers moi, mais un autre, identique, le percuta un battement de cœur plus tard ; les deux s’éteignirent sous le choc.
« Le projectile magique. Espèce de misérable touche-à-tout, s’esclaffa Masego derrière moi. Je t’en prie, Conjurateur, laisse-moi t’apprendre comment se bat un vrai mage. »
J’aurais interrompu mon propre combat pour rappeler à Apprenti que les monologues figuraient parmi les principales causes de mort des méchants, mais avant que j’aie pu ouvrir la bouche, la porte par laquelle nous étions entrés fut arrachée de ses gonds et fila dans les airs en direction de l’autre mage, deux fois plus vite que le projectile bleu. De toute évidence, Apprenti maîtrisait la situation. Ma distraction passagère me valut un coup de la pointe de la lance de Hunter, qui frôla mon menton. Mais je me tassai derrière mon bouclier et laissai passer l’attaque sans riposter. Le Héros cherchait à me contourner pour s’en prendre aux cibles relativement plus faciles que constituaient la ligne de Robber et les survivants orques, mais Hakram ne l’entendait pas de cette oreille. Son bouclier rectangulaire de légionnaire levé, l’épée prête, il se plaça sur le chemin du Héros. Coincé entre un meilleur combattant et un mur de muscles et d’acier orques, Hunter eut naturellement recours à la tradition héroïque séculaire qui consistait à débiter des conneries.
« Typique d’un méchant, se moqua-t-il. Pas capable de m’affronter… »
Mon bouclier en amande s’écrasa brutalement sur son visage et je sentis son nez se briser avec une satisfaction sauvage. Il rugit et lâcha sa lance ; j’aurais considéré ça comme une victoire s’il ne m’avait pas aussitôt collé un coup de poing dans la bouche. Je reculai en titubant et pris le temps de cracher une gorgée de sang. Dieux en pleurs, je crois qu’il m’a déchaussé une dent.
« Alors, on joue comme ça ? grondai-je. »
« Ça en a l’air, répondit-il d’un ton qui se voulait très intense. »
L’effet était quelque peu gâché par son nez cassé, qui lui donnait la voix d’un Proceran ivre et enrhumé. Il leva les poings et Hakram renifla, se déplaçant pour le prendre à revers. Du coin de l’œil, je vis Masego ramasser les morceaux de la porte désormais réduite en éclats à l’aide d’un sortilège, puis en enfoncer des bouts dans la chair des hommes qui entouraient le Conjurateur Empoté. Je résistai à l’envie de grimacer. Pour ceux qui survivraient, retirer ça serait un peu plus pénible qu’une écharde. Alors que le mage Héros tentait de rassembler ses forces pour contre-attaquer, j’entendis Robber ordonner une salve d’arbalètes et, à ma grande satisfaction, l’un des carreaux se planta dans l’épaule du Conjurateur. Le mage poussa un cri et pivota sous l’impact, faisant un pas dangereux vers le bord de l’escalier. Un instant, on aurait dit qu’il allait retrouver l’équilibre, mais il trébucha sur sa propre robe et dégringola. Il atterrit en bas sur l’une des tables dévorées par le feu gobelin ; sa chute fit basculer la structure, déjà fragilisée, et envoya le grand plateau de bois rouler droit vers moi.
« Bon sang, grognai-je en me jetant de côté. »
Les mages de Kilian la frappèrent de boules de feu un instant plus tard. Sans gêner les flammes, leur impact suffit à remettre le plateau à plat. Quand je fus de nouveau sur mes pieds, Hunter avait effectué une retraite tactique audacieuse : il avait atterri au bord de l’escalier en se balançant à une corde attachée à un javelot fiché dans le plafond. Mes mages et mes sapeurs avaient décimé les soldats ennemis malgré leurs efforts pour former un mur de boucliers, mais, sur les quatre qui restaient, l’un hissa le Conjurateur et trancha proprement la partie de sa robe qui avait pris feu.
« Abattez-les, criai-je. »
La décharge de foudre, signature de Kilian, frappa le mur à côté des Héros dans un claquement, mais les manqua. Avant que le reste de sa ligne ait pu tirer à son tour, les soldats remontèrent l’escalier et disparurent, emportant le Conjurateur. Hunter s’attarda un instant, me fixant d’un regard de pierre dans la lumière infernale et verte du feu gobelin qui se propageait.
« On se revwa, Écuyer, et… »
Sans perdre une seconde, Robber pressa la détente de son arbalète et le carreau traversa le mollet du salaud dans un bruit de déchirure magnifique. Je n’avais jamais autant aimé mon petit tribun vicieux qu’à cet instant, tandis que le Héros couinait et détalait hors de vue.
« Je te propose pour une citation, dis-je au gobelin souriant avant de me tourner vers Masego. Apprenti, tu peux nous faire traverser la pièce ? »
« Un par un, répondit-il sans hésiter. Et il faudra dégager les abords. »
« Fais-le, grognai-je, sans prendre la peine de demander ce qu’il entendait par là. »
Ce n’était pas le moment de faire la difficile, pas alors que le feu gobelin engloutissait lentement toute la pièce. Je savais que ce serait un problème à long terme. Même un petit feu comme celui-ci pouvait dévorer tout le palais si on lui en laissait le temps, et je commençais à soupçonner que ce n’était pas le seul incendie criminel que l’Épéiste Solitaire avait ordonné cette nuit. Plus j’y réfléchissais, plus ça se tenait. S’il savait que la plupart de ses ennemis seraient réunis au même endroit et qu’ils ne pourraient même pas remarquer le feu gobelin avant qu’il soit trop tard, pourquoi ne pas mettre le bâtiment à feu et à sang ? Masego prit une profonde inspiration et ferma les yeux. Les breloques et les pierres tressées dans ses cheveux se mirent à luire tandis qu’il tendait la main.
« Cocytus, fléau des traîtres, tyran de l’hiver, prononça-t-il en mthethwa, d’une voix qui devint anormalement grave. Par le sang qui m’a été prêté, je t’invoque. Des pactes furent conclus, des dettes contractées. »
Les yeux d’Apprenti s’ouvrirent, d’un or désormais profondément inquiétant. Malgré la fumée qui étouffait la pièce, je sentis l’odeur du soufre.
« Ma volonté prime, ici et à jamais. Que le monde se noie sous les glaces. »
Un frisson me parcourut l’échine, qui n’avait pas grand-chose à voir avec le froid glacial qui s’empara de cette pièce en grande partie en flammes. Si ce n’était pas l’appel d’un pacte conclu avec un démon, je me rasais la tête et entrais dans les ordres. Un vent hurlant nous traversa tous sans être pour autant physique, et un petit globe d’eau limpide comme le cristal émergea de la main d’Apprenti. Il fila dans les airs jusqu’à se trouver à quelques pieds du bord du feu gobelin, puis chuta brusquement. Dès qu’il toucha le sol, une coulée de glace jaillit du point d’impact. Masego serra les dents tandis qu’il modelait ce flux continu pour en faire un grand pont qui s’étendait jusqu’à l’escalier de l’autre côté de la pièce. Le fils de Warlock laissa échapper un grognement d’effort lorsque le pont fut achevé, lança quelques mots dans la langue des lanceurs de sorts, puis tomba à genoux, haletant d’épuisement. La plupart de mes légionnaires le regardaient avec une admiration discrète et une bonne dose de peur ; je me raclai donc la gorge.
« Beau travail, Apprenti, le félicitai-je. Bon, passons à la question urgente : qui va traverser en premier ce sinistre pont démoniaque gelé ? Les volontaires, avancez. »
Hakram lâcha un rire juron. J’adressai un sourire à Kilian, qui me le rendit, le visage couvert de suie fendu d’un large sourire.
Masego avait meilleure mine lorsque nous nous lançâmes enfin à leur poursuite. Il était toujours trempé de sueur, mais ses cheveux ne donnaient plus l’impression d’être en feu, ce que je pris pour un bon signe. Je lui tapotai le dos et il remonta ses lunettes, l’air un peu perplexe.
« Une raison pour laquelle tu n’as pas choisi de jouer les mages de destruction massive pendant le combat ? demandai-je, en veillant à ne pas paraître accusatrice. »
Il n’était pas idiot. Il devait avoir une bonne raison.
« Être interrompu pendant qu’on invoque un pacte serait… mauvais, grimaça-t-il. Une occasion en or pour que le Conjurateur trébuche jusqu’à la victoire. Ou du moins à une défaite partagée. »
« Mauvais à quel point ? demandai-je, morbide curiosité oblige. »
« Une aile entière du palais gelée pour au moins le siècle à venir, répondit-il. »
« C’est plutôt mauvais, reconnus-je. »
Vu que nous étions dans cette aile à ce moment-là, le résultat aurait été loin d’être idéal. Ma confiance dans le jugement d’Apprenti s’en trouva renforcée, même si cette histoire de pacte démoniaque allait certainement revenir sur le tapis. Les Héros avaient eu la bonté de laisser une traînée de sang à suivre ; je savais donc que nous allions dans la bonne direction. Mais je ne comprenais pas où ils se rendaient. Le toit du palais aurait certes constitué un lieu spectaculaire pour un affrontement, surtout si le bâtiment brûlait, mais ils devaient savoir qu’ils se coinçaient eux-mêmes. À moins que ce soit justement le but ? L’Épéiste cherchait-il délibérément à acculer sa bande de Héros et à la mettre en infériorité numérique ? C’était effectivement le genre de situation où un Héros pouvait revenir dans la partie à la dernière minute et l’emporter. Mais jusque-là, l’Épéiste Solitaire avait pris soin de toujours faire pencher la balance en sa faveur dès qu’il le pouvait. C’était inhabituellement risqué de sa part, surtout alors que Warlock n’était pas encore entré en scène. Mais il n’avait pas de Barde pour le conseiller, la dernière fois, songeai-je. Il a peut-être changé de tactique depuis notre dernière rencontre. Dieux, j’espérais que non. J’avais conçu mon propre plan en tenant compte de son comportement habituel.
Jusque-là, la situation restait relativement sous contrôle. Le Général Afolabi était toujours en vie et sous bonne garde, la Commandante Hune devait avoir encerclé le palais pour empêcher les Héros de s’échapper, et les larbins de William avaient été repoussés. Je ne savais pas combien de soldats il avait amenés, mais ils ne pouvaient pas être nombreux. Le fait que nous en ayons capturé deux douzaines dès le début avait dû lui coûter cher, et les pertes subies lors de l’escarmouche précédente n’avaient fait qu’aggraver le déséquilibre. J’avais dispersé environ une compagnie et demie dans le Palais comtal pour former des unités d’intervention rapide ; elles étaient toujours en vie, à ma connaissance, et les légionnaires de la Douzième avaient dû commencer à se mobiliser. Ce que j’avais mis en place tenait moins du plan que d’un assortiment d’outils auxquels je pourrais recourir le moment venu. J’avais pris exemple sur Juniper et placé mes soldats à des points stratégiques, afin d’avoir toujours des ressources à disposition pour répondre à tout ce que l’Épéiste pourrait nous réserver. Les jeux de guerre m’avaient appris que les plans élégants et complexes s’effondraient toujours avant même de pouvoir fonctionner correctement. J’avais un don pour l’improvisation ; autant en profiter. Malgré tout, un doute persistant me rongeait : j’avais forcément manqué quelque chose. Pourquoi avoir fait repérer la salle du banquet par la Barde s’il ne comptait pas l’attaquer ? Et surtout, pourquoi mettre le Palais comtal en feu s’il avait l’intention de se battre à l’intérieur ?
J’avais d’abord pensé qu’il était logique qu’il cherche à éliminer la majeure partie du commandement ennemi dans son propre bastion grâce au feu gobelin, mais ses hommes étaient eux aussi à l’intérieur. Pour que ce plan ne soit pas complètement débile, ses troupes auraient dû attendre en embuscade à l’extérieur du palais, prêtes à nous achever quand nous prendrions la fuite. Au lieu de ça, il avait lancé un assaut tonitruant avant de mettre le feu gobelin à contribution, révélant ses intentions bien trop tôt et nous permettant d’interrompre ses sbires.
« Hakram, murmurai-je en me tournant vers mon bras droit. Je crois qu’on nous manipule. »
Les yeux sombres de l’orc croisèrent les miens sous l’ombre de son casque.
« J’en arrive à la même conclusion, grommela mon adjudant. Il y a quelque chose qui cloche. Robber a aperçu l’Épéiste plus tôt ; alors, où diable est-il ? S’il avait été avec les deux autres Héros tout à l’heure, il aurait pu faire pencher la balance. »
« Toute l’escarmouche pouvait servir de diversion, supposai-je. Comme ça, il aurait pu s’en prendre à Afolabi sans que je m’en mêle. »
Le grand orc secoua la tête. « Ça ne colle pas. Il n’a pas ciblé le général jusqu’ici, et il a eu tout le temps de le faire avant notre arrivée. Il n’a pas hésité à éliminer des officiers de la Légion jusque-là. »
« Il a peut-être attendu jusqu’à maintenant pour semer le chaos au maximum, répliquai-je, mais j’avais l’impression de m’accrocher à des chimères. »
« Tu dois arrêter de raisonner comme une générale, Écuyer, intervint Masego, qui nous avait rattrapés. On a déjà eu cette conversation, tu te souviens ? La Douzième n’a jamais été la cible. Summerholm non plus. »
Je tressaillis. « Tu crois que c’est toujours ton père qui est visé ? compris-je, avant de secouer la tête. Ça ne colle pas, Apprenti. On sait que l’Épéiste était ici il n’y a pas longtemps, on l’a vu. Il n’attaquerait jamais Warlock sans mener la charge. »
Le Soninke leva les yeux au ciel. « Dieux, protégez-moi des Callowans. Ils ont un mage, Catherine. Pas un soudard de la Légion à peine alphabétisé, mais quelqu’un qui a suivi un apprentissage. Tu crois vraiment qu’ils ne peuvent pas lancer une illusion aussi élémentaire ? »
Je lâchai le juron le plus ordurier que je connaissais, en me disant distraitement que c’était une bonne chose que Kilian et ses hommes fussent assez loin pour ne pas l’entendre.
« Robber, lançai-je. Quand tu as croisé les Héros dans les cellules, est-ce que l’Épéiste a vraiment tué quelqu’un ? »
Le tribun cligna des yeux.
« … Non, répondit-il après un instant. C’est le racoleur qui a fait tout le travail. »
Merde. Pendant qu’on courait dans tous les sens comme des poulets sans tête, à éteindre des incendies et à poursuivre ses hommes, l’Épéiste était donc libre dans la ville. Là où Warlock était sans défense — enfin, aussi sans défense qu’une Calamité pouvait l’être. Voilà le problème. Warlock était une légende, un monstre tout droit sorti des histoires, capable de ravager la moitié d’une ville et d’invoquer les pires habitants des Enfers. Exactement le genre d’ennemi que les Héros sont censés affronter et tuer. Enfin parvenus sur les toits, nous dominions la ville. Un peu plus loin, une corde se balançait dans le vent, offrant une voie de fuite par l’arrière du toit, loin des flammes.
« N’aie pas l’air si inquiète, Écuyer, dit Masego. Le bastion est légèrement décalé par rapport à la Création, tu te souviens ? S’ils essaient d’y pénétrer, ils auront droit à de très mauvaises surprises, Héros ou pas. »
Je regardai au loin et sentis mon estomac se nouer.
« Le feu gobelin dévore la magie, pas vrai ? demandai-je. »
Apprenti fronça les sourcils. « C’est exact. Pourquoi cette question ? »
« Alors, qu’est-ce qui se passerait si quelqu’un mettait le bastion à feu avec ça ? »
Le mage blêmit. « Ça… La partie intérieure est celle qui a été détachée des dimensions, mais elle reste contenue par la structure physique. Oh, dieux impitoyables. La puissance doit bien aller quelque part, Catherine. »
Les paroles de Kilian me revinrent à l’esprit. Le sort était colossal, avait-elle dit.
« Il peut faire tomber la protection, Masego ? demandai-je à voix basse. Avant qu’elle ne transforme Summerholm en un champ de cendres ? »
Et son fils avec elle, achevai-je en silence. Apprenti hocha la tête.
« Mais le contrecoup… »
« L’affaiblirait, terminai-je. Assez pour qu’un groupe de Héros puisse le tuer, s’ils se dépêchent. »
Au loin, le bastion occidental brûlait d’un feu vert, chandelle allumée pour annoncer la mort d’une légende.