Chapitre 409
« La diplomatie est faite pour moitié de mensonges et pour moitié de politesses, autrement dit, elle n’est que mensonges. »
— Le roi Alistair Fairfax, le Renard
Le Tyran d’Héliké avait apparemment décidé de frapper fort et tôt avec ses surprises, ce que je pouvais apprécier. Cela nous ferait gagner du temps, puisque, soyons honnêtes, tout ce qui se discuterait avant « surprise, le Roi Mort est là ! » passerait probablement à la trappe. En fait, je m’étais à moitié attendue à ce qu’il attende que nous soyons en pleine discussion particulièrement complexe pour nous balancer ça, car Kairos Theodosian était rarement du genre à se priver d’ajouter l’insulte à l’injure. Des murmures parcoururent la salle, tant le Tyran avait osé parler avec audace après le Premier Prince, même si j’avais veillé à ce que les personnes qui comptaient soient déjà au courant.
« Ferme-la, espèce de boiteux, et assieds-toi, gamin, gronda Dame Itima de Vaccei. C’est une putain de honte que tu aies seulement une place dans cette salle. »
Hasenbach m’avait laissé entendre que, même si Itima de la Lignée des Brigands était — assez ironiquement, étant donné la haine légendaire de sa lignée pour les étrangers en général et les Procerans en particulier — sa plus fidèle alliée parmi les Lignées, elle voulait aussi très clairement voir la tête du Tyran sur un plateau, pour ses actes lors de l’aventure qui avait donné naissance aux Voies du Crépuscule, ainsi que pour une poignée de trahisons antérieures. Le bon côté, c’était que, contrairement à la plupart des Levantins, la Dame de Vaccei ne tenait pas à ce qu’on lui tranche la tête sur un champ de bataille ou lors d’un duel d’honneur. Un couteau dans le dos ou du poison dans la coupe feraient tout aussi bien l’affaire : le pragmatisme brutal du Brigand Vengeur, forgé au cours de sa longue guerre contre l’occupation procerane, avait déteint sur ses descendants.
« Le Dominion du Levant s’oppose à cette entorse à l’ordre des choses convenu », traduisit calmement le seigneur Yannu Marave, en termes plus policés.
« Regarde les deux autres Lignées », murmura Vivienne.
Je suivis son regard et découvris que mon vieux copain Razin et Dame Aquiline affichaient un calme absolu. Je ne savais presque rien d’Aquiline Osena, mais j’avais vu Razin Tanja se décomposer à l’ombre de Sarcella. J’aimais croire que je cernai bien le bonhomme, et il n’était pas très doué pour mentir ou dissimuler — il avait même une franchise que je trouvais presque rafraîchissante, comparée aux masques bien rodés de presque tous les autres aristocrates que je connaissais. L’éclat de colère de Dame Itima l’aurait embarrassé, s’il l’avait pris par surprise. Ce qui voulait dire que ce n’était pas le cas. Je laissai échapper un petit son approbateur à l’adresse de Vivs ; sans son regard perçant, je n’aurais peut-être rien remarqué. Elle commençait à se débrouiller joliment bien dans ce genre de jeu, ce qui augurait bien des années à venir.
L’accès de colère d’Itima Ifriqui était calculé, semblait-il, mais je ne pouvais que m’interroger sur ses raisons. Rappeler au reste de la Ligue que Kairos était détesté à l’étranger ? Peut-être cherchait-elle simplement à le pousser à réagir d’une certaine façon, même si cela signifierait que la véritable instigatrice était le Premier Prince. C’était son champ de bataille à elle, pas le mien.
« Mes amis, mes alliés, mes compagnons, déclara avec entrain le Tyran d’Héliké. Comment oserais-je défier une loi aussi inébranlable que l’ordre des choses ? Non, je prends la parole pour corriger un oubli. »
« Accouche, Tyran, lançai-je. Je ne suis pas prête à t’entendre disserter sur ton nombril pendant des heures. »
« Catherine, s’écria le vilain aux yeux vairons, l’air blessé. »
Du coin de l’œil, je vis les lèvres de la princesse Rozala frémir, réprimant un sourire. Lui faire un clin d’œil aurait été impolitique, j’imagine, et puis j’avais une règle.
« Et quel serait cet oubli, seigneur Tyran ? demanda calmement Cordelia Hasenbach. »
« Eh bien, il reste des délégués à accueillir et à installer », répondit Kairos Theodosian avec un grand sourire.
Le Premier Prince de Procer tendit élégamment le bras, paume vers le haut, et un assistant aux cheveux noirs lui présenta un petit bâton cérémoniel en aulne sculpté. Taillé dans une seule pièce, il avait été façonné pour ressembler à une brassée de brindilles liées par une ficelle. Une brindille pour chaque principauté : chacune était fragile, mais réunies, elles étaient plus fortes que la somme de leurs parties. Cette image était courante à Procer avant les Guerres liturgiques, au cours desquelles elle était tombée en disgrâce ; elle avait toutefois vécu assez longtemps pour inspirer quelques chansons dans mon pays. Tandis que Cordelia Hasenbach frappait la surface de la table avec le bâton, je fredonnai l’air de Deux douzaines de serpents font un nœud, et Vivienne, à côté de moi, se raidit pour éviter de laisser paraître sa réaction.
« Et même si le roi Billy leur marchait dessus, fredonna doucement Noir, les lèvres frémissantes, ils ne s’en apercevaient même… »
Bien sûr que Noir connaissait les paroles, pensai-je avec amusement. Il avait gouverné Callow pendant vingt ans et, à moins de l’avoir fait sans jamais mettre les pieds dans une taverne, il devait connaître la plupart des vieilles chansons.
« … paaaas », ne pus-je m’empêcher d’achever, en étouffant un sourire.
Vivienne s’était jointe à nous, discrètement. Même dans un repaire de la Légion comme le Nid du Rat, on chantait souvent cet air. Les légionnaires aimaient beaucoup cette image de quiconque piétinait le fameux nœud de serpents à l’ouest des Caps Blancs.
« Votre peuple a un talent tout particulier pour mettre la moquerie en musique », dit affectueusement le Seigneur Charogne.
Notre amusement partagé n’avait pas échappé au reste de la salle ; quelques délégués nous observaient avec curiosité. C’était assez pitoyable que, sur trois anciens Porteurs de Nom, pas un seul ne sache chanter juste, mais à part ça, je ne regrettais rien. Je soupçonnais toutefois que cette légèreté inhabituelle de Noir n’était qu’une manière de se distraire des inquiétudes que lui inspirait une affaire dont je l’avais prévenu. Pendant que nous chuchotions dans notre coin, le Premier Prince avait lancé notre premier gambit de la journée. Au coup de bâton, les assistants s’agitèrent comme un essaim d’abeilles, tandis que les portes, derrière les délégations de la Ligue, s’ouvraient à gauche et à droite. On transporta dans chacune des deux allées un petit bureau d’une grande beauté, puis on plaça une chaise derrière chacun d’eux. Le bon œil de Kairos se plissa un instant lorsqu’il aperçut le second bureau, puis son visage s’éclaira d’un sourire ravi. Sa surprise avait duré assez longtemps pour que je la remarque, cela dit.
Allons, Kairos, pensai-je.Tu aurais aussi bien pu me le dire franchement.Je sais comment fonctionne Malicia : jamais elle ne ferait confiance à l’un de ses seigneurs pour négocier avec quelqu’un comme toi. Même s’ils n’étaient pas traîtres et ne cherchaient pas à s’attirer ton soutien pour la renverser, ils auraient toujours un coup de retard sur toi dans les négociations.Le vieux tour de l’Empereur de l’Effroi Nefarious, qui consistait à changer de corps, aurait donc été utile. Il n’y avait qu’un petit pas à faire pour comprendre qu’il était très probable que le corps d’emprunt de Malicia l’ait accompagné dans sa campagne, ou qu’il ait été prévu comme une autre surprise lors de cette conférence. Après tout, la présence de Noir signifiait qu’en principe, l’Empire de l’Effroi de Praes avait le droit d’y assister. Faire apporter deux bureaux avait été risqué dès le départ, puisqu’il ne s’agissait que d’une hypothèse, pas d’une certitude ; mais le Premier Prince avait fait valoir que nous ne perdrions presque rien si nous avions tort, alors que nous sèmerions un doute bien plus grand si nous avions raison. Je m’y étais tout de même opposée, mais les intuitions de Cordelia semblaient avoir payé, si la surprise du Tyran n’était pas feinte.
Il devait maintenant se demander jusqu’où nous avions percé ses intentions, et si mon alliance avec le Premier Prince n’était pas plus étroite qu’il ne l’avait supposé. On installa les bureaux peints de part et d’autre des délégations de la Ligue, légèrement en retrait par rapport à leur table principale. Un affront subtil, qui suggérait un statut inférieur. Cordelia ne semblait pas au-dessus d’exprimer son mécontentement par de petits détails, ce que je trouvais plutôt attachant. Cela donnait une touche d’humanité à la princesse glaciale et parfaitement maîtresse d’elle-même avec qui je traitais, une femme qui se servirait même de son chagrin et de sa honte pour obtenir ce qu’elle voulait sans sourciller.
« Comme vous êtes magnanime, Premier Prince ! rit le Tyran. Sans plus attendre, je vous présente… »
Noir se raidit. Si je n’avais pas connu l’homme, je ne l’aurais peut-être pas remarqué, car il n’avait pas bougé d’un cheveu. Mais son regard s’était fait plus vif, acéré comme une lame, et toute son attention s’était aiguisée.
« Sa Majesté Trismégiste de Keter, le Roi Mort ! »
La façon dont le plus âgé des deux prédicateurs d’Atalante blêmit comme un linge lorsque l’autre se leva était presque amusante. La sorcellerie parcourut le corps de l’imposteur en épais filets, révélant sous l’illusion le même pantin squelettique, fait d’ossements d’ivoire poli et de longs pans d’étoffe pourpre, que j’avais rencontré la veille. Je m’étais demandé si ce serait le même corps, ou s’il en avait caché un autre quelque part dans la ville. La grande créature morte se tint devant le bureau qu’on lui avait préparé, et la salle éclata en murmures. Quelques scribes poussèrent même des cris de terreur, comme s’ils venaient d’apprendre que les Dieux d’en Bas étaient montés en personne pour s’occuper de leur cas. Ici, à Procer, la peur qu’inspirait l’Horreur Cachée était d’une autre nature. Même dans le sud, il était moins une légende qu’une épée suspendue au-dessus de toutes les têtes : après des décennies sans qu’elle tombe, on pouvait se convaincre qu’elle ne tomberait jamais et même l’oublier.
Mais chaque fois qu’on levait les yeux, on se rappelait que la sécurité n’était qu’une histoire que nos parents nous racontaient enfants pour nous aider à dormir. Callow connaissait l’ombre de la Tour comme son propre souffle et son propre sang, mais on ne pouvait nier que la Principauté connaissait presque aussi intimement la Couronne des Morts.
La peur n’était pas le seul sentiment, pourtant. Dame Aquiline semblait brûler d’envie de dégainer, et les autres membres de sa Lignée l’observaient tous d’un œil évaluateur. Je jetai un coup d’œil à la table des princes et mon estime pour eux remonta d’un cran lorsque je ne vis que du mépris glacé sur leurs visages. Renato de Salamans, à la moustache opulente, détailla les vêtements du Roi Mort avec une expression qu’on ne pouvait qualifier que de dédaigneuse ; Ariel d’Arans se pencha sur le côté et s’adressa distraitement à la princesse Rozala à voix basse. Quant à Rozala Malanza, ses yeux sombres fixaient le Roi Mort sans ciller. L’intensité brûlante de la haine que j’y vis me fit hésiter, car j’avais connu des haines grandes et petites, et celle-ci n’avait rien de superficiel ni de passager. Pour ce qui était du Premier Prince, son visage n’offrait qu’un masque froid et majestueux, encadré de boucles dorées et empreint d’une haine glaciale.
Une partie des délégations de la Ligue — Atalante, Nicae — était consternée par cette révélation soudaine, mais les autres demeuraient plutôt indifférentes. Les délégués de Delos et de Bellerophon prenaient des notes pour les uns, avaient l’air plutôt perdus pour les autres, tandis que les Penthesiens semblaient plus prudents qu’alarmés. Mais ce fut la réaction des Premiers-nés qui me fit sourire avec férocité. Le général Rumena, les yeux bleu argent fixés droit sur le Roi de la Mort, serra les doigts en un poing et frappa une fois la table.
« Prav ruvan », déclara le Faiseur de Tombes.
Première revendication, cela signifiait. Une déclaration, mais aussi le début de quelque chose de plus. Le Puissant Jindrich éclata de rire, un son qui trancha les murmures de la salle, et frappa lui aussi la table.
« Première revendication, déclara également Jindrich. J’offre trois lances du meilleur obsidienne et le Secret des Coquilles. »
Le Puissant Soln ricana.
« Radin. Première revendication, dit-il. Un bureau en bois finement ouvragé, et les Secrets de la Forme et de la Vue. »
Le seul mot qui ne fût pas en crépusculaire était en chantant : bureau. Les drows appréciaient énormément le style proceran de ces bureaux en bois richement ouvragés et, par respect pour cette passion, ils s’étaient montrés très pointilleux sur l’usage du terme « correct ». Ainsi, tandis que le reste de la salle digérait la surprise de la présence du Roi Mort, les fiers Puissants de l’Empire toujours ténébreux se livraient à une guerre d’enchères pour savoir lequel aurait le privilège de tenter le premier de tuer le Roi Mort sur le champ de bataille et de lui prendre sa Nuit. Le Tyran s’éclaircit la gorge, et je sentis Noir se raidir à nouveau.
« Et, naturellement, Sa Majesté impériale, l’Impératrice de l’Effroi Malicia de Praes ! »
On aurait dit, pensais-je, un marchand qui vantait sa marchandise au marché. De nouveaux murmures s’élevèrent lorsqu’une des traductrices de la Ligue se leva. Je remarquai avec un vague amusement que le corps d’emprunt de Malicia s’était placée près de l’allée. J’imagine que la révélation aurait perdu de sa grandeur si elle avait dû demander poliment aux autres traducteurs de la Ligue d’avancer leurs chaises afin de pouvoir s’avancer avec toute la prestance voulue. L’illusion qui se trouvait là était bien plus simple que celle qui avait révélé le Roi Mort : elle dévoila une jeune femme soninke, mais d’une taille et d’une carrure globalement semblables à celles de la fausse traductrice. Des runes éclatantes, gravées à même sa peau, évoquaient à mi-chemin des mutilations et des tatouages. La marionnette de l’impératrice se dirigea vers son pupitre avec une grâce fluide qui n’appartenait qu’à Malicia, fidèlement reproduite à l’autre bout du continent et dans un corps qui ne ressemblait guère au sien, si ce n’était par la teinte sombre de sa peau.
Toute l’amusement que m’avait procuré la réflexion sur les aspects pratiques de cette révélation théâtrale s’évapora lorsque je tournai les yeux vers Noir. Il contemplait la marionnette de Malicia avec le désespoir à nu d’un homme qui se noie, le regard parcourant sa silhouette presque avec obsession. Il me fallut un instant pour comprendre pourquoi. Mon père cherchait un signe, n’importe lequel, qui prouverait que ce n’était pas vraiment l’Impératrice de l’Effroi Malicia. Que ce n’était qu’un tour ou une sorte de simulacre. Mes doigts se crispèrent tandis que je le regardais la regarder se tenir devant son bureau, et qu’il devait se résoudre à admettre qu’il n’en était rien. Quelque chose mourut alors dans ses yeux vert pâle, et je compris que Scribe avait eu raison. Même maintenant, après les trahisons, les mensonges et les erreurs, il avait encore l’intention de trouver un moyen de laisser l’impératrice vivre. Et quand Amadeus de l’Étendue Verte comprit la vérité, quand il la regarda vraiment en face : il allait être privé de ce recours. Une lueur s’éteignit dans son regard, et je doutai que quiconque fût encore en vie puisse la rallumer.
Une ombre passa sur son visage pâle, comme s’il pesait ses options, puis quelque chose qui ressemblait à du dégoût. Dans le battement de cœur qui suivit, il repoussa sa chaise et se leva.
« Alaya, dit Amadeus en kharsum, sa voix s’accrochant de justesse au calme, c’est une erreur très grave. »
Marquée de sigils et brûlant d’un feu creux, la marionnette chevauchée par Malicia tourna vers Noir ses yeux vides. Elle réfléchit, puis prit la parole.
« À moins d’avoir prêté serment à la couronne de Callow, la place qui revient à la délégation de l’Empire est derrière moi, répondit l’impératrice en miezan inférieur. »
« C’est de la folie, siffla Noir, toujours en kharsum. Les protocoles des Jours sombres et les alliances avec Keter ne nous feront pas traverser la tempête, Alaya. J’ai assuré nos arrières autrement, si tu voulais bien me laisser… »
Presque tous les regards de la salle étaient tournés vers eux. Je me demandai combien de personnes ici parlaient le kharsum. La langue n’était même pas si répandue à Praes, encore moins à Callow ; je doutais donc que même les Procerans aient un traducteur pour le principal dialecte orc. Je retins une grimace devant l’erreur de mon mentor, juste avant qu’il ne se morde la langue, mais il était trop tard.
« Te laisser faire ? répondit doucement l’impératrice. Dois-je donc me cacher dans ton ombre comme une enfant et laisser les règles du pouvoir se décider dans cette décharge ostentatoire qu’est la ville ? Certainement pas. »
Une grimace de douleur traversa le visage de la marionnette.
« Mets-toi derrière moi, ordonna l’impératrice, avant de le demander, puis de le supplier. On peut encore gagner cette partie, Amadeus. Je sais toujours comment faire. »
Je me mordis la langue, sachant par expérience que m’interposer entre ces deux monstres antiques ne m’avait jamais valu que leur désapprobation à tous les deux, et suivis sur le visage de l’homme aux yeux verts le combat entre le Seigneur Charogne et Amadeus de l’Étendue Verte. Le premier avait suivi et fait confiance à l’Impératrice de l’Effroi Malicia pendant la majeure partie de sa vie ; il avait tué, sacrifié et saigné pour que l’ordre qu’ils avaient bâti ensemble tienne bon. Pourtant, des deux, c’était lui qui finirait par se retourner contre l’impératrice. Pas sans mal, ni sans raison, mais il le ferait. Si les rouages tournaient et que le verdict était qu’il fallait verser le sang de son amie la plus chère pour obtenir la victoire, alors l’acier serait de nouveau aiguisé et rougi.
L’autre, toutefois, était cette part de Noir qui avait vu un empire réduit à une terre désolée et avait voulu le réparer. Celle qui avait fait d’un jeune mage traqué par le praticien le plus puissant de l’Empire un membre de sa famille ; qui avait offert son amitié à une femme dont la malédiction avait dévoré la vie, et charmé des gens comme Ranger et l’Assassin par cet étrange mélange de dévouement et de cruauté sans cœur. Le même garçon qui s’était lié d’amitié avec une serveuse de taverne bien avant qu’aucun d’eux ait jamais aperçu la silhouette massive de la Tour à l’horizon.
C’était la part de lui que j’aimais, même si ce n’était pas celle auprès de laquelle j’avais appris. Et je pensai que c’était peut-être justement cette part de lui qui, à cet instant, murmurait au fond de son esprit qu’il lui restait un dernier acte de foi à accomplir. Qu’en abandonnant Malicia maintenant, il confirmerait toutes ses peurs les plus sombres — et Dieux, comment aurait-elle pu ne pas craindre cela, alors que c’étaient les armées dirigées par Noir et qui lui étaient plus fidèles qu’à quiconque qui l’avaient portée sur le trône ? — par sa propre hésitation, sa propre faiblesse. La culpabilité, l’amour et les chaînes d’une loyauté déjà bien usée avant ma naissance. J’étais la fille de mon père, et je comprenais donc cela.
Tout comme il l’avait sans doute compris lorsque, pour les armoiries de la noble maison Foundling, je n’avais choisi ni bête glorieuse ni arme terrifiante. Je n’avais même pas imité la dignité des Fairfax et des Alban en leur volant leurs armoiries, pour mieux me repaître de l’amour qu’ils avaient gagné auprès de mon peuple. J’avais choisi une balance d’argent, posée sur le noir sombre et austère de l’homme qui m’avait instruite, et j’y avais pesé une couronne et une épée. Le droit et la force. Les principes et la nécessité.
Les désirs de la femme, comme Akua me l’avait dit un jour, et les besoins de la reine.
Le problème, c’était que, même si nous — Malicia, Noir, moi — prétendions que c’était une guerre, ce n’en était pas une. C’était le bruit inexorable d’un nœud coulant qu’on resserrait, le chant d’une flèche avant qu’elle ne déchire la chair. C’était la marche de l’inévitable, parce que si je croyais que c’était Amadeus de l’Étendue Verte que l’impératrice et moi chérissions toutes deux, ce garçon n’était que ce qu’il était né pour être. Le Seigneur Charogne, le Chevalier Noir, ce tueur au regard froid et à la main sûre qui brisait les armées et conquérait les nations ? C’était ce qu’il avait choisi de devenir. Et, peu à peu, il était devenu l’inévitable. Ces rouages d’acier voraces et impitoyables réduisaient en miettes le garçon qu’il avait été et la fille qu’il avait aimée.
Et quand l’acier se dégagea des derniers fragments dans un bruit humide, le Seigneur Charogne expira doucement.
« Ça n’a jamais été un jeu, Alaya, dit-il avec douceur. C’est un moule, et il sera brisé. »
Ils échangèrent un long regard, dans une salle où les grands et les puissants de tout un continent s’étaient rassemblés pour discuter, et où pourtant on n’entendait pas le moindre murmure : seulement un silence absolu et oppressant. J’avais prédit ce qu’il allait dire. J’avais expliqué à Cordelia ce qu’il dirait, ce qui l’y pousserait, avec une précision qui me glaçait à présent. Les cheveux noirs striés de gris, le dos droit comme une flèche, le Seigneur Charogne se tourna vers l’assemblée et prit la parole avec un calme inquiétant.
« Je m’adresse à présent à tous ceux qui veulent bien m’entendre, puissants de Calernia réunis dans cette salle », déclara l’homme aux yeux verts, dans un chantant parfait.
Les traducteurs se hâtèrent de chuchoter ses paroles à ceux qui ne parlaient pas la langue.
« Je dénonce par la présente celle qu’on appelle l’Impératrice de l’Effroi Malicia, qui n’est pas digne de régner et a perdu les faveurs des Dieux d’en Bas par sa négligence et sa mauvaise gouvernance, déclara le Seigneur Charogne. Je revendique la Tour au nom de l’Empereur de l’Effroi de Praes et demande aux délégués de me reconnaître le droit de parler en son nom. »
Parfois, pensai-je, c’était une chose affreuse d’avoir raison.