Chapitre 407
« Avoir la foi, c’est croire qu’il existe un dessein plus grand que le sien. Ainsi, les terribles couronnés sont tous sans foi, car quel dessein pourrait jamais surpasser le nôtre ? »
— Empereur de l’Effroi Reprobate Ier
« Si je me souviens bien, il faut trois joueurs. Je n’ai bu qu’une demi-tasse, Kairos, il est trop tôt pour voir double. »
C’était un signal aussi clair qu’il pouvait l’espérer avant de dévoiler la mauvaise surprise qu’il gardait dans sa manche. Le misérable petit bâtard me sourit avec gratitude, comprenant ce que signifiait la main que je lui tendais. Il n’était jamais agréable d’être forcée de regarder en face cette vérité : je comprenais Kairos mieux que la plupart des gens — et cela me venait naturellement, sans effort.
« Je crois que vous connaissez cet homme, fit le Tyran d’Héliké. Il se fait appeler Beiakim. »
En ashkaran, cela donnait Be-Iakim, soit « enfant d’Iakim ». Ce nom ne m’était pas inconnu : même si j’avais assisté aux funérailles du roi Iakim des millénaires plus tard, et dans un autre royaume. C’était dans cet écho que j’avais entendu pour la première fois le mot Intercesseuse, prononcé par l’homme qui deviendrait le Roi Mort : le prince Neshamah, autrefois le plus obscur des nombreux enfants du roi Iakim. On ne pouvait pas faire plus évident, même pour un méchant, mais je ne pouvais pas le dire sans reconnaître que Masego et moi avions dérobé le savoir de cette langue morte aux échos d’Arcadie. Entre autres choses. Le Hiérophante avait pillé les pensées de Neshamah alors qu’il était encore mortel, mais j’avais vu/
/. Cela dit, l’identité de notre invité à venir ne faisait guère de doute. Des gargouilles caquetantes s’écartèrent quand quelqu’un quitta le fond de la boutique pour nous rejoindre ; certaines s’empressèrent d’apporter un fauteuil orné de crânes et de le placer à côté de nous, entre le Tyran et moi. La marionnette du Roi Mort — car je doutais fort qu’il s’agisse du véritable corps du Roi de la Mort — ne prétendait pas être encore en vie. Bien qu’elle fût vêtue de longues étoffes violettes et argentées — les couleurs de la bannière de Keter, si je me souvenais bien —, ce que je regardais était un squelette. Ses os, semblables à de l’ivoire poli, étaient pour la plupart ornés de calcédoine violette et d’argent ; dans l’ombre de ses orbites vides, quelque chose d’effroyablement vivant guettait.
« Catherine, me salua le Roi de la Mort. Quel plaisir de vous revoir. »
« Il se montre rarement aussi aimable avec moi, vous savez, se plaignit Kairos. Le favoritisme est un péché, Catherine. »
« Ça a peut-être un rapport avec toutes les fois où tu l’as trahi », remarquai-je.
Je m’éclaircis la gorge et tournai les yeux vers le Roi Mort. La méfiance accéléra mon pouls, mais je ne pouvais pas montrer de faiblesse dans cette tanière de tigres. Ils ne m’attaqueraient pas par la violence, pas ici et pas maintenant. J’aurais été plus rassurée si ces deux-là n’avaient pas compté parmi les plus grands maîtres des paroles retorses, vivants comme morts. La chose morte prit place sur le fauteuil macabre, me laissant me demander si Kairos l’avait fait fabriquer pour l’occasion ou s’il avait traversé un tiers de Procer avec un trône de crânes de rechange dissimulé quelque part dans le train de bagages d’Héliké.
« Beiakim, c’est ça ? dis-je. Voilà qui est nouveau. Je suis surprise que vous n’ayez pas choisi un classique, comme Trismégiste. »
« J’aurais alors été privé du plaisir de feindre que vous ne savez pas qui je suis », répondit Neshamah en ashkaran.
« Je ne parle pas cette langue, vous devriez le savoir depuis le temps », répliquai-je sans perdre une seconde.
« Pêche à la souris pissenlit », déclara fièrement le Tyran en ashkaran.
À peu près, du moins. Il mettait l’accent sur les mauvaises syllabes et en prononçait certaines à la manière de la langue des marchands, si je devais en croire mes oreilles, ce qui… ne fonctionnait tout simplement pas en ashkaran. Les deux langues n’avaient presque rien en commun. Maintenant que j’y pensais, il avait peut-être voulu dire « moue » plutôt que « souris ».
« Bien dit, Kairos, approuvai-je.
— Je suppose qu’en l’absence de quiconque capable de partager mon humour, Trismégiste fera l’affaire », dit le Roi Mort.
« Le roi Trismégiste, médita le Tyran. Ça sonne bien. Puis-je vous offrir quelque rafraîchissement, Votre Altesse ? »
Je dévisageai le squelette vêtu avec scepticisme. Il n’avait pas de… gorge. Je supposais que sa capacité à parler était due à la sorcellerie, peut-être à quelque sort runique. Je regardais sans doute un petit fragment du Roi Mort investi dans une construction, à l’image des corbeaux que Sve Noc m’avait envoyés vers le sud — et qui, physiquement parlant, n’étaient pas plus en mesure de parler qu’un squelette. Je devais reconnaître que j’admirais un peu Kairos pour la pure mesquinerie qu’il fallait pour proposer à boire au Roi Mort, qui ne pouvait rien avaler. Quoi qu’on puisse dire du Tyran, il n’y avait absolument personne à qui il ne proposerait au moins une petite offense insignifiante.
« Ce ne sera pas nécessaire, Tyran, dit le Roi Mort.
J’ignorai délibérément les cliquetis déçus de quelques gargouilles, peu désireuse d’imaginer ce que Kairos Theodosian aurait bien pu juger convenable d’offrir à l’Horreur Cachée.
« Vous venez assister à la conférence de paix, si je comprends bien ? demandai-je.
— Comme je vous l’avais annoncé, répondit Neshamah. Je constate que le goût de la guerre m’a passé, même pour défendre mon alliée. »
Keter n’avait conclu un pacte qu’avec la Tour — officiellement, du moins, songeai-je en jetant un coup d’œil à Kairos —, ce qui signifiait qu’il parlait de l’Impératrice de l’Effroi Malicia. À mon avis, elle aurait mieux mérité le titre de bouclier ou de prétexte que celui d’alliée ; mais il était vrai qu’il n’avait pas frappé avant que l’Impératrice l’invite à sortir de son antre. Je n’ignorais pas que tuer Malicia aurait peut-être suffi à le renvoyer dans la Sérénité. Seulement, ce serait difficile à accomplir : assiéger Ater serait un massacre, et contre toute attente l’Impératrice gardait toujours une ferme emprise sur la majeure partie des Terres désolées. Retirer des fronts procerans les forces nécessaires pour s’emparer de Praes les ferait presque certainement s’effondrer, ce qui rendait le projet fort peu séduisant. Il pourrait malgré tout en arriver là si tout tournait au désastre, mais ce n’était ni la première ni la meilleure flèche du carquois de quiconque.
« Il y a quelques cadavres de trop pour prétendre maintenant avoir le goût de la paix », dis-je.
« Peut-être, répondit le Roi Mort, y a-t-il plutôt quelques cadavres de moins. Peu importe : je suis patient. »
« Que j’aime les soirées agréables entre amis ! s’exclama le Tyran. Mais il me semble qu’il était question de satisfaire l’un de mes caprices. »
« Élever des tours, c’est cela ? demanda le Roi Mort.
— En effet, sourit Kairos. C’est un jeu intéressant, même s’il gagnerait à compter davantage de participants. »
« Y a-t-il une seule chose pour laquelle tu ne penses pas ça ? » demandai-je d’un ton sec.
Je réussis à lui arracher un rire, qui jaillit de sa gorge de façon trop désordonnée — un peu de salive lui mouilla les lèvres, son flanc tressaillit — pour être entièrement feint. Je n’avais guère envie de jouer et le Roi Mort semblait plutôt indifférent, mais Kairos insista habilement pour que nous lui fassions plaisir. Les règles n’étaient pas bien compliquées et j’en avais de vagues souvenirs. Chacun des trois joueurs commençait avec une quantité de pierres cachée : six, huit ou dix. Pour gagner, il fallait réunir vingt pierres, que l’on pouvait obtenir en les prenant à ses adversaires ou dans le « royaume », un tas de quinze pierres que tous pouvaient voir et dans lequel tous pouvaient se servir. L’acquisition des pierres avait quelques subtilités : pour en prendre à un adversaire, il fallait l’assentiment du troisième joueur ; on pouvait en revanche se servir dans le royaume sans son accord. On pouvait aussi détruire ses propres pierres, une à la fois, sans assentiment. Si vingt tours complets s’écoulaient sans que personne n’ait élevé sa tour, le jeu s’achevait sur une défaite collective, le royaume pillé se « rebellant ». Restait enfin la dernière règle : les « gages », des accords conclus entre adversaires.
On pouvait convenir de n’importe quoi, à la seule condition que les deux parties mettent un certain nombre de pierres en gage. Si l’une d’elles rompait ensuite son engagement, les pierres revenaient à la partie lésée. Après qu’une gargouille eut déplacé les pierres, le Tyran recouvrit les bols de tissus brodés, puis les fit poser devant nous sur la table. Je soulevai le mien et haussai un sourcil. Ces derniers temps, la chance me souriait un peu trop : je commençais avec six pierres.
« En tant que roi le plus ancien parmi nous, j’invite notre honorable Trismégiste à commencer », dit Kairos.
Le regard sans yeux du Roi Mort se tourna vers moi et je haussai les épaules.
« Si tu lui voles une pierre, j’accepte », dis-je.
Le Tyran d’Héliké fit la moue, mais tendit sa pierre que l’Horreur Cachée prit avec adresse et glissa dans le bol couvert de tissu placé devant lui.
« Alors, Malicia tord le bras de la Thalassocratie pour la pousser à quitter la Grande Alliance, et voilà que vous êtes tous les deux ici, comme deux larrons en foire. À ma place, si j’étais du genre méfiant, je soupçonnerais la préparation d’une sorte de coalition. »
Une force capable de contrebalancer la Grande Alliance, en quelque sorte. L’Empire de l’Effroi, le Royaume des Morts et la Ligue des Cités libres, liés par un traité. Dans cette optique, contraindre Ashur à rester sur la touche prenait bien plus de sens. Malicia essayait depuis des décennies d’y conclure une alliance, sans succès, mais la Thalassocratie vivait et mourait par le commerce : quand ses ports étaient bloqués, elle mourait littéralement de faim. Elle ne pouvait pas demander à réintégrer la Grande Alliance dès le départ de la flotte des revenants si cela lui valait la fermeture des ports dans toute la Ligue, la même chose du côté de Praes et les foudres du Roi Mort. Le commerce avec la Ligue des Cités libres était le sang vital d’Ashur, bien plus que ses échanges avec le Levant et Procer. Oh, je doutais que la Thalassocratie se retourne contre l’Alliance, même dans ces conditions. Mais elle aurait alors tout intérêt à rester neutre, et serait fortement encouragée à le faire par les profits absurdes que tirerait le commerce ashuran de son rôle d’intermédiaire entre les deux grandes alliances. Cette manœuvre portait la marque de Malicia : une violence précise, suivie des chaînes subtiles de l’argent et de la politique.
Bien sûr, un petit détail faisait obstacle : une telle alliance ne pouvait se conclure sans l’accord du Hiérarque de la Ligue, et je soupçonnais Anaxares de Bellerophon de préférer manger ses propres sandales plutôt que de traiter avec des gens comme Malicia ou le Roi Mort. Non pas à cause du Mal en jeu, mais plutôt à cause des couronnes. Que les Sœurs bénissent ce fou si gênant. Avec l’assentiment amusé du Roi Mort, je volai moi aussi une pierre à Kairos.
« Catherine, si tu voulais bien… » commença le Tyran.
« Non », dis-je.
Le Roi Mort refusa également lorsque le regard de Kairos se tourna vers lui. Le Tyran prit une pierre dans le royaume, toujours boudeur.
« Soutenir la paix avec une telle coalition présenterait des avantages, dit le Roi Mort. J’imagine qu’un tel geste inciterait tous ses membres à signer vos Accords. »
Et voilà le pot-de-vin qu’ils voulaient me proposer. Même si Praes et la Ligue s’alliaient à Keter — ce qui me semblait encore assez improbable —, la Grande Alliance pourrait tout de même tenter sa chance. Les armées de la Ligue marchaient vers le sud et dépendaient de Procer pour se prémunir contre la famine ; Praes, de son côté, devait gérer la perte de deux grandes villes, dont l’une avait été prise lors d’une rébellion gobeline qui avait donné naissance à la Confédération des Eyries Grises et menaçait désormais le sud des Terres désolées. Il serait sacrément risqué de poursuivre la guerre dans de telles circonstances, mais c’était un pari qu’on pouvait faire. Pas sans moi, toutefois. J’apportais les Premiers-nés, ainsi que l’Armée de Callow et les Légions en exil ; si la guerre éclatait, le front de l’est serait mon royaume. En pratique, si je refusais de poursuivre la guerre, la Grande Alliance n’aurait guère d’autre choix que d’accepter la paix. Mon pouls s’accéléra d’excitation. Non pas que l’offre me plaisait, car ce n’était pas le cas, mais à cause de ce qu’elle impliquait.
Les drows marchaient sur le Royaume des Morts dans l’intention d’en faire leur foyer à la surface. Si le Roi Mort l’avait su, il se serait rendu compte que son offre n’était pas si tentante : elle revenait à trahir mes déesses patronnes et la nation qui était sans doute mon alliée la plus fiable, alors qu’elles mettaient toutes à exécution un plan que j’avais moi-même suggéré. Non, si le Roi Mort était au courant, c’était une offre mal avisée. Ce qui signifiait qu’il n’avait pas encore repéré les Premiers-nés qui marchaient vers lui, et qu’ils pourraient encore lancer leur assaut depuis le nord, en profitant de l’effet de surprise.
« Un geste sans valeur, avançai-je. Vous pourriez fabriquer des dizaines d’artefacts apocalyptiques de ceux qu’ils ont interdits dans la Sérénité, et sans accès à vos terres, nous n’aurions aucun moyen de le savoir. »
Sans un mot, j’acceptai une nouvelle fois que l’Horreur Cachée vole une pierre à Kairos, puis je fis de même dans la foulée.
« Une inspection pourrait être envisagée, à condition que les inspecteurs ne portent pas de Noms », dit le Roi Mort.
« Catherine… »
« Non », dis-je sans me retourner.
« Non », dit le Roi Mort, avant même que Kairos ait eu le temps de demander.
Le Tyran prit une autre pierre dans le royaume.
« Dieux, marmonnai-je. Elle vous fait vraiment peur, hein ? »
« Vous croyez que c’est la peur de l’Intercesseuse qui motive mon intérêt pour vos Accords, déclara le Roi de la Mort. En un sens, vous n’avez pas tort. »
Je haussai les sourcils. Voilà une sacrée confession, venant de l’Horreur Cachée lui-même.
« Tant que les Accords de Liesse sont en vigueur, je n’ai pas besoin de faire la guerre à la Création, dit calmement le Roi Mort. Je ne perds rien à respecter une telle paix, même aux conditions d’un autre. »
Un doigt d’ivoire désigna Kairos d’un air interrogateur et j’acquiesçai distraitement. Le Tyran se plaignit qu’on le dépouillait si brutalement et à répétition, mais aucun de nous ne lui prêta vraiment attention.
« Pas besoin, répétai-je.
— Qu’estimez-vous que je gagne à ces entreprises, Reine Noire ? demanda l’Horreur Cachée. Richesses, corps, renommée ? »
Nous savions tous deux qu’il n’avait besoin de rien de tout cela. Ses richesses étaient incommensurables, il disposait de fermes humaines à récolter à la pelle et nul autre être en Calernia n’avait une histoire aussi longue que le Roi Mort.
« Vous maintenez votre histoire en vie, dis-je. Et vous la façonnez au sein des cultures de ceux qui vivent dans votre ombre. Il ne s’agit pas d’invasion, vous en connaissez les risques. Vous élaguiez Calernia pour empêcher toute menace de prendre racine. »
C’était la conclusion à laquelle j’étais parvenue après ma dernière conversation avec l’Intercesseuse. La Barde errante avait peut-être essayé de me manipuler sans se cacher, mais elle n’avait pas forcément menti sur tout. On ne pouvait nier qu’il était improbable que la Principauté n’ait jamais eu de dirigeant porteur d’un Nom. Quelqu’un devait y être pour quelque chose et, étant donné que l’Intercesseuse agissait surtout par l’entremise de porteurs de Noms, elle ne me semblait pas être la coupable la plus évidente. Notre jeu d’élévation des tours se poursuivit : Trismégiste consentit à ce que Kairos se fasse encore voler une pierre et nous refusâmes tous deux les tentatives du Tyran de briser l’encerclement.
« Vous regardez l’arbre et manquez la forêt, Reine Noire, dit le Roi Mort. Pourquoi tout ce qui pousse dans le jardin de la Création chercherait-il tant à me détruire ? »
Je fronçai les sourcils.
« Vous voulez dire que vous faisiez la guerre à l’Intercesseuse, pas à Calernia ? demandai-je.
— Je privais mon adversaire d’un outil, répondit l’Horreur Cachée. Vous le feriez pour moi avec vos Accords. Quel besoin aurais-je alors de poursuivre cette entreprise ? »
Je marquai une pause. Ce qu’il insinuait était atroce, mais semblait terriblement… plausible. Neshamah, alors prince mortel, avait déjà reconnu les dangers liés au fait de porter un Nom, malgré tout le pouvoir que cela conférait ; il avait donc soigneusement préparé son apothéose au fil des années, voire des décennies. Après avoir touché au divin, il n’avait pas oublié ces premières leçons, lui moins que quiconque : les morts-vivants ne changeaient pas, du moins pas comme les vivants. Ses seules invasions avaient eu lieu sous couvert d’une alliance ou d’une invitation, et on ne pouvait nier qu’il avait fait preuve de prudence dans ses interventions en Création. Quand il agissait, c’était avec une monstruosité absolue, mais je ne mettais pas son âme en jugement. Ce navire avait coulé depuis longtemps au fond d’une mer noire et profonde. Je jugeais plutôt la cohérence de ses propos ; et j’étais horrifiée de devoir l’admettre, mais ils étaient plausibles. S’il avait eu recours à la politique de la terre brûlée contre l’Intercesseuse plutôt qu’à la conquête, certains éléments du puzzle commençaient à s’emboîter. Cordelia Hasenbach avait failli obtenir un Nom, n’est-ce pas ? Cela signifiait que la Principauté était devenue une nation où le dirigeant pouvait porter un Nom, ce que le Roi Mort considérerait comme une menace directe.
Cela expliquait notamment pourquoi il avait préféré l’offre de Malicia à la mienne. Il ne s’intéressait pas vraiment aux territoires ni à l’aide qu’il pourrait apporter à la Tour : il voulait démanteler méthodiquement tout ce qui, dans la Principauté actuelle, pourrait devenir une menace pour lui, et il était hors de question que je lui accorde une telle latitude. L’Impératrice de l’Effroi, en revanche ? Tant que Praes et son grenier à blé subsistaient, elle se souciait fort peu du reste du continent. On m’avait invitée à Keter pour faire d’une pierre deux coups : le Roi Mort pourrait observer le dernier imbécile à s’être aventuré aux confins de l’apothéose, tout en profitant de ma présence pour obtenir enfin l’accord de Malicia après des mois de négociations. Mais à présent, une grande partie de Calernia s’était rassemblée au sein d’une coalition, une histoire qui était un poison pour lui. La guerre, même s’il avait l’avantage sur le plan strictement militaire, entraînait d’autres risques.
D’un autre côté, signer les Accords de Liesse signifiait que, tant qu’il ne provoquait pas les royaumes des vivants, il n’aurait plus à nager en pleine croisade. Qu’était-ce que réfréner quelques-unes de ses pires habitudes, en échange ? Merde. Tout s’emboîtait assez bien pour que je ne puisse pas savoir s’il disait vrai ou s’il me servait un mensonge exquis — le seul genre de mensonge qu’un Roi Mort daignerait employer. Les Premiers-nés pourraient peut-être trouver un foyer parmi les hautes herbes de la Chaîne de la Faim, pensai-je. Cela donnerait certainement aux Puissants quelque chose à faire, au lieu de s’entretuer. Un nouveau tour passa selon notre habitude, tandis que les pierres de Kairos s’amenuisaient peu à peu entre nos mains. Non, décidai-je, cette façon d’aborder le problème était une erreur. Que l’Intercesseuse soit une ennemie ne signifiait pas que son adversaire était un allié, ni même qu’il cessait d’être un adversaire.
Laisser le Roi Mort gouverner son royaume et élever des horreurs dans la Sérénité ne revenait pas à reconnaître que l’esclavage de Stygie ne me regardait pas, ni à laisser la magie du sang procerane perdurer parce que je trouvais cette pratique répugnante. Mais était-ce vraiment à moi de prendre une décision qui entraînerait la mort de dizaines de milliers de personnes, au minimum ? Non, même si j’avais probablement assez d’influence pour imposer l’une ou l’autre issue. Il fallait en parler à Cordelia Hasenbach, et sans doute aussi au Sang. Un autre tour passa, et le Tyran se plaignit de notre jeu affreusement fade et sans imagination. Avec mes onze pierres, je ne pouvais pas être en tête, quel que soit celui qui avait commencé avec dix ; mais bientôt, le danger grandissant donnerait lieu à de véritables affrontements.
« Je ne peux pas prendre une décision pareille à la hâte, dis-je en me mordant la lèvre. »
C’était un mensonge, songeai-je. À moins que le reste de la Grande Alliance ne se dérobe, la décision était déjà prise. Et je doutais toujours que la Ligue accepte de participer à ce plan, quoi que puisse souhaiter le Tyran. Tant que le Hiérarque vivrait, c’était peu probable ; et s’il était tué, je doutais fort que Kairos Theodosian soit élu à sa place — ou qui que ce soit, d’ailleurs. Ce serait la fin de l’unité entre les cités-États et chaque dirigeant pourrait à nouveau négocier pour son propre peuple. Malicia avait des coffres bien remplis et assez d’influence pour en convaincre quelques-uns, mais elle n’en rallierait même pas la majorité. Tout cela tournerait au bourbier, ce qui écarterait de fait la Ligue de la guerre, et c’était plus qu’acceptable. Il ne resterait alors que Praes et Keter, et un combat qu’on pouvait gagner.
« Il reste du temps, dit le Roi Mort. Consultez vos pions, si vous le souhaitez. »
Un autre tour de table, qui me laissa avec douze pierres et Trismégiste avec quatorze ou seize. J’en déduis qu’il en avait commencé avec dix ; il ne lui en restait donc plus qu’un à prendre.
« Ma chère Catherine, tenta Kairos.
— Flatteur, dis-je, mais secouai la tête.
Le tour passa et j’avais désormais treize pierres dans mon bol.
« Trêve pour sept tours, proposai-je au Tyran. Aucun vol ni assentiment contre l’un de nous deux. Je mets six pierres en gage. »
« Hélas, je n’ai qu’une pierre, sourit Kairos. »
Je fronçai les sourcils et fis le compte dans ma tête. Cela signifiait qu’il avait commencé avec huit pierres. Le Roi Mort n’était plus qu’à trois de la victoire.
« Que se passe-t-il si tu ne peux pas payer la totalité du gage ? demandai-je.
— On paie autant qu’on le peut, répondit le Tyran.
— Alors, marché conclu », dis-je.
Je jetai un regard au Roi Mort, dont les yeux ne trahissaient guère que de l’amusement.
« Refusé, grinça Kairos. »
Je haussai les sourcils. Une stratégie intéressante. Les coups s’enchaînèrent rapidement. Je laissai le Roi Mort voler encore une pierre à Kairos pour faire monter la pression, puis je pris une pierre dans le royaume, comme le fit le Tyran. Je renouvelai à peu près la même offre, pour moins de tours et un gage plus modeste, mais essuyai un nouveau refus. Le Roi Mort prit une pierre dans le royaume, ce qui le porta à dix-neuf ; je regardai le Tyran. À moins qu’il ne veuille faire exprès de perdre, si je prenais une pierre dans le royaume, il devrait demander mon assentiment et voler au Roi Mort. Il valait mieux pour moi de me servir dans le royaume : il ne restait que quatre pierres, et c’était le seul moyen d’en obtenir sans l’assentiment de quelqu’un. Alors je souris à mon tour à Kairos, et, puisant dans les réserves du royaume, je portai à quinze le nombre de pierres dans mon bol.
« C’est un exercice inutile, dit soudain le Roi Mort. On ne peut gagner à ce jeu qu’en comptant sur la stupidité d’un autre. »
Ses orbites vides fixèrent Kairos.
« Si vous en avez besoin pour régler la dette que j’ai envers vous, je continuerai jusqu’au bout, dit l’Horreur Cachée. Mais cela ne peut mener qu’à une défaite commune. »
Il n’avait pas tort, songeai-je. En nous partageant le reste du royaume, Trismégiste et moi, je monterais à seize pierres tandis qu’il en resterait dix-huit au Roi Mort. Mais après cela, Kairos n’aurait aucune raison d’agir autrement que de donner son assentiment au Roi Mort pendant que nous nous volions l’un l’autre, profitant de la situation. Nos réserves finiraient alors par s’équilibrer lentement jusqu’à ce que nous perdions tous.
« J’ai obtenu tout ce que j’avais négocié, roi Trismégiste, dit en souriant le Tyran d’Héliké. La dette est entièrement réglée. »
« Je vous souhaite une agréable soirée à tous deux, dit le Roi de la Mort en se levant.
Il ne s’inclina pas — malgré ses os hantés, il restait le Roi Mort — et s’en alla sans daigner prononcer un mot de plus.
« Dis-moi que le jeu d’élévation des tours n’est pas ce que tu as demandé en échange de l’avoir amené à Salia, dis-je lentement.
— Ce serait un mensonge, déclara pieusement le Tyran. Même si je reconnais que cette affaire n’était pas destinée à mon profit personnel. »
Je plissai les yeux. Kairos Theodosian prit en souriant la dernière pierre dans son bol et la fit rouler contre sa paume avant de la jeter derrière lui.
« Tu aurais détruit ta dernière pierre, dis-je.
— Je n’ai jamais vécu qu’à mes propres conditions, répondit tranquillement le Tyran d’Héliké. Et le jour venu, comme il vient pour nous tous, c’est selon mes conditions que je périrai. Voilà ma nature, Catherine Foundling. Voilà qui je suis. »
Et, avec le jeu d’Hakram, il avait aussi essayé de me montrer la nature de l’Horreur Cachée. Qui n’avait pas envisagé un seul instant, songeai-je, que l’un de nous puisse agir autrement qu’en fonction de son propre intérêt.
« Il ne respecterait pas les Accords, dis-je à voix basse. C’est ce que tu essayais de me faire comprendre. Il n’est pas dans sa nature de se laisser entraver. »
« Je ne crois pas que l’un ou l’autre tolérerait votre petit monde bien ordonné, médita le Tyran. Et qui pourrait le leur reprocher ? Celui que vous avez peint est terriblement ennuyeux. Pourtant, malgré vos petites crises de vertu, vous n’avez pas été ennuyeuse. Et vous m’avez fait plaisir ; je vais donc vous rendre la pareille avec une faveur. »
Le garçon aux yeux vairons se pencha en avant.
« Voici le premier secret : les anges sont invisibles aux yeux de l’Augure, sauf s’ils le permettent. C’est aussi le cas de l’Intercesseuse, du Roi Mort et de vous-même, dit-il. »
Il sourit.
« Voici le deuxième secret : celui qui a conclu des traités avec la Reine de Callow les rompra bientôt. »
Il grinça des dents, son œil rouge brillant d’une lueur malveillante.
« Voici le troisième secret, et le dernier que je vous livre ce soir : les Chemins du Crépuscule peuvent mener en des lieux hors de la Création. »
Kairos Theodosian se renversa dans son siège rembourré, un sourire de couteau toujours étirant ses lèvres.
« Fais de beaux rêves, Catherine Foundling. »