Chapitre 406
« Mes chers Hauts Seigneurs, vous n’avez rien à craindre. Nous sommes peut-être en train de perdre la guerre contre Callow, mais il existe un remède évident à cela : ce matin, j’ai déclaré la guerre à Ashur. Je me rendrai sans condition dès qu’ils l’auront reconnu, ce qui devrait régler nos problèmes callowans. »
— Irritant Ier, Empereur de l’Effroi, l’Étrangement Victorieux
L’odeur était écœurante, lourde au fond de ma bouche avant même que je n’entre dans la pièce.
L’encens dominait les senteurs, mais d’autres arômes plus subtils s’y mêlaient : sauge et cèdre, ainsi qu’un léger parfum de fleurs. Les brûle-parfums d’où émanait tout cela étaient disposés au hasard dans la pièce et entretenus par des gargouilles bavardes. La lueur des lanternes de verre suspendues au plafond projetait des ombres sur les épaisses volutes de fumée parfumée qui s’élevaient. Kairos Theodosian était affalé sur un siège qui n’était guère plus qu’une grande vasque de bronze garnie de coussins rouge sombre, mais il avait, comme toujours, trouvé le moyen de l’incruster de joyaux et de la couvrir de bas-reliefs sculptés. Le Tyran d’Héliké m’accueillit d’un geste nonchalant de la main. Ses robes brodées d’or et d’écarlate étaient pliées avec un soin minutieux, de manière à dissimuler presque entièrement son bras, sujet aux tremblements. Il avait toujours été maigre et maladif, mais son visage étroit semblait avoir perdu jusqu’à la dernière parcelle de douceur : ses boucles brunes retombaient bas sur un front dont la peau paraissait tendue sur l’os. Son œil valide, le brun, se promenait paresseusement, comme s’il ne parvenait pas tout à fait à se fixer sur quoi que ce soit. L’autre, rouge comme du sang frais et toujours luisant d’humidité, semblait presque avoir grandi. Comme si le rouge avait gagné du terrain pour dévorer une plus grande partie du visage du Tyran, tandis que le reste de ses traits se rétractait.
« Bienvenue, mon amie, me lança joyeusement Kairos Theodosian, ponctuant ses paroles d’un clin d’œil exagéré. Bienvenue dans mon humble échoppe. Tu ne regretteras pas ta visite : nos prix sont princiers et nos marchandises ont, sans aucun doute, été acquises par des moyens au moins en partie légaux. Probablement. »
Sa bonne humeur n’avait rien de nouveau, mais, pour une fois, elle ne parvenait pas tout à fait à masquer quelque chose qui avait pris chez lui une tournure… fiévreuse. J’avais plus d’une fois pensé que la position du Tyran s’effondrerait s’il essuyait une défaite assez grave, mais je me demandais à présent si une défaite ne risquait pas plutôt de lui causer des troubles beaucoup plus viscéraux. Ma canne racla le parquet tandis que j’entrais en boitant, et je découvris qu’un siège m’attendait de mon côté de la table basse qui nous séparait. Le mien tenait moins du nid de coussins que de mon fauteuil préféré, celui que j’avais acquis avec une certaine créativité en Arcadie. Rembourré, avec de lourds accoudoirs. Sur la table, un étrange jeu attira mon regard : trois bols contenant des quantités différentes de galets lisses avaient été posés là, ainsi qu’une poignée d’autres sur la surface même de la table. Kairos en déplaçait quelques-uns quand j’étais entrée. Le jeu me disait vaguement quelque chose, mais ce n’était manifestement pas le mancala. Il n’y avait pas assez de graines ni de trous pour les semer.
« Tu en as assez du shatranj ? demandai-je.
— J’ai été intrigué après avoir lu le traité, songea Kairos. C’est, à vrai dire, un jeu conçu pour trois joueurs, mais essayer d’y jouer m’a tout de même intéressé. Ton Adjoint est un petit être stérile, mais je ne nierai pas qu’il soit brillant à sa manière. »
Ah, c’était donc de là que ça venait ? J’avais vu Hakram jouer à ce jeu une ou deux fois. Il l’avait inventé lui-même, et Robber m’avait raconté que l’orc s’y adonnait déjà avant même d’arriver à l’École de guerre. Je me souvenais surtout avoir été vaguement agacée que le tas de pierres où tout le monde pouvait venir se servir s’appelle « Callow », un nom qui correspondait pourtant bien à la métaphore implicite du jeu.
« La construction de tours, c’est ça ? fronçai-je les sourcils. Je ne savais pas qu’il avait terminé son traité, encore moins qu’il l’avait publié. »
« On m’a dit que c’était devenu assez populaire à ta cour royale, déclara le Tyran. Et que le jeu avait même commencé à se mettre quelque peu à la mode comme curiosité à Ater. »
Je m’installai sans cérémonie dans mon siège. Les petites machinations de Kairos pouvaient parfois être amusantes, mais ces divertissements passagers ne compensaient guère les ennuis qu’il me causait à tant d’égards. Bien sûr, je ne chercherais pas querelle au Tyran sans raison valable : jusqu’ici, il n’avait dirigé ses intrigues que contre mes soldats en Iserre, pas contre Callow. Mais je n’oublierais pas non plus qu’il avait conclu des marchés avec le Roi Mort et le Barde, tout en sachant parfaitement où ils risquaient de mener ce continent.
« Qu’est-ce que tu veux, Tyran ? demandai-je. Je ne compte pas y passer la nuit. »
« Voilà une façon bien peu convenable de parler à un marchand, me reprocha solennellement le roi régnant d’Héliké. Je serais parfaitement en droit d’augmenter mes prix pour un tel manque de respect. »
Je brisai la cire qui scellait la bouteille que je tenais et en humai le contenu. À ma grande surprise, cela sentait bien le véritable vin d’été du Val. Une gorgée me le confirma.
« Tu viens de traiter mon bras droit de petit être stérile, dis-je. Et tu le pensais probablement, vu la malédiction de vérité qui pèse sur ta langue. Ma patience pour tes jeux est limitée, et j’ai d’autres affaires à régler ce soir. Parle, ou je m’en vais et je me lave les mains de tout ça. »
« Tu es libre de partir, si c’est vraiment ce que tu souhaites », répondit le Tyran en haussant les épaules. Son œil rouge palpitait.
Ce serait peut-être plus prudent, pensai-je. Sans personne à qui parler et avec un continent entier de portes fermées devant lui, le Tyran d’Héliké n’avait guère de moyens de se glisser à nouveau dans une histoire qui l’empêcherait de s’enfoncer dans le marécage qu’il avait lui-même créé. S’entretenir avec les personnes les plus influentes de Salia pourrait toutefois faire l’affaire, ou du moins lui offrir l’occasion, par la parole, de ramener les vents du Destin dans ses voiles. De ce point de vue, la meilleure décision était de me lever et de partir sans ajouter un mot. D’un autre côté, cela ne laisserait alors presque plus rien à perdre à Kairos Theodosian. Vivienne m’avait prévenue qu’il n’avait probablement pas encore vidé son carquois, et l’on pouvait soutenir que les méchants étaient souvent les plus dangereux juste avant leur défaite. De plus, il avait laissé échapper une partie de ses projets, me semblait-il. Pas par imprudence, mais avec soin, comme un pêcheur appâtant un hameçon. Et, pour remettre un pied dans la partie, le Tyran n’hésiterait pas à me livrer quelques secrets de valeur, aux dépens de ses nombreux ennemis. Certains étaient aussi les miens, après tout.
Je soupirai. Du coin de l’œil, j’aperçus une gargouille qui apportait un plateau de tasses — une seule était vide — et lui fis signe d’approcher. Elle obéit, et je m’emparai de la tasse d’argent vide avant de la tendre, puis plongeai dans la Nuit pour façonner un tentacule d’obscurité qui versa le vin de la bouteille. Plus discrètement, tandis que mon geste théâtral détournait l’attention des personnes présentes, un fil d’ombre très fin se glissa dans la tasse pleine et en déroba une seule goutte avant de se retirer. Ça ne ressemblait pas à de l’eau, mais plutôt à une sorte de potion à base de plantes. La goûter moi-même ne m’apprendrait pas grand-chose, mais j’avais à mon service des gens qui s’y connaissaient en herboristerie et en alchimie.
« Je t’achète le vin et les feuilles, dis-je. À condition qu’ils ne soient pas empoisonnés et que le prix ne soit pas exorbitant. »
« Je n’ai jamais découvert combien coûtait tout cela, admit Kairos. Cent royaux ? »
C’était la monnaie d’or d’Héliké, si je me souvenais bien. Plusieurs monnaies circulaient dans les Cités libres, et celle d’Héliké ne passait pas pour l’une des plus fiables.
« Je t’offre plutôt tout ce que j’ai dans les poches de ma tunique, là, tout de suite, proposai-je. Et une phrase qui sera plus ou moins un compliment. »
Il se pencha en avant.
« Intrigant, s’enthousiasma le Tyran. Marché conclu, Catherine Foundling. »
Je lui abandonnai les trésors cachés dans ma tunique : une poignée d’avoine à moitié mâchée que j’avais forcé Zombie à recracher après l’avoir surprise en train de se régaler, quelques allumettes en pin et une nappe de table sale du palais dont je m’étais servie plus tôt pour nettoyer ma cotte de mailles.
« La couleur de ta tunique s’accorde aux coussins, ce qui te fait paraître nettement moins décharné de loin, ajoutai-je.
— C’est vrai, n’est-ce pas ? répondit Kairos, ravi. C’était exactement ce que je cherchais. »
Il fit signe à l’une des gargouilles d’approcher en se dandinant et lui remit ma part du marché.
« Donne l’avoine à Hakram, ordonna-t-il. »
Je haussai un sourcil interrogateur. La gargouille gémit en signe de protestation, puis détala après avoir tout ramassé.
« Hakram est le nom de mon fidèle destrier, m’apprit le Tyran. C’était un cadeau merveilleux, Catherine, je t’en remercie. Je lui ai appris à tyranniser les gargouilles, et c’est des plus divertissants. »
Par les dieux, il parlait de la chèvre, n’est-ce pas ? Je ne m’attendais pas à ce qu’il la garde, en fait.
« C’était, hésitai-je, avant de me ressaisir avec bravoure, un plaisir ? »
Il prit la tasse dont j’avais dérobé une goutte, but une gorgée après avoir congédié la gargouille, puis se cala plus confortablement dans ses coussins.
« Tu veux parler du Roi Mort ? demanda nonchalamment Kairos Theodosian.
— Bien sûr, répondis-je. J’ai entendu dire qu’il était à Keter. Il a de bonnes manières, mange peut-être un peu trop d’êtres vivants, mais sa table est bien tenue. »
« C’est ce qu’on m’a dit, répondit aimablement le Tyran. On m’a aussi appris qu’il comptait envoyer un émissaire aux pourparlers officiels de demain. »
Mes doigts se crispèrent. Je les forçai à se détendre avant de boire une gorgée de vin.
« Il l’a laissé entendre à Liesse-Avant-le-Crépuscule, dis-je. Puis-je te demander comment tu l’as appris ? »
« Du Roi Mort, répondit Kairos avec un sourire. Et de son émissaire, qu’il compte envoyer aux pourparlers officiels de demain. »
« Tu héberges les diplomates de l’Horreur Cachée, dis-je d’un ton neutre.
— Un diplomate, au singulier, rectifia le Tyran. Mais, en substance, tu as raison. On m’a demandé d’amener l’émissaire à Salia et de le présenter. »
« Tu dois bien te rendre compte que tu viens d’apporter ton aide à Keter pour la deuxième fois, dis-je d’un ton sombre. Tes ponts ne sont pas seulement brûlés : ils sont réduits en fumée. »
« J’imagine que notre ami de Keter aurait trouvé un moyen, de toute façon, songea le Tyran en sirotant sa tasse. Ce n’est pas une collaboration très poussée. »
« Tu as conclu à plusieurs reprises des pactes avec le Roi Mort, et maintenant tu facilites sa diplomatie, dis-je. Kairos, ça a des conséquences. C’est une chose que de dresser les princes les uns contre les autres ou de réduire la Ligue en ruines pour servir tes intrigues. C’est bien méchant, oui, mais ça reste dans certaines limites. Ce qui se passe au nord, en revanche, relève d’un autre ordre de guerre. Les conséquences d’une défaite là-bas sont… “graves” est vraiment un mot bien trop faible. »
« Tu sembles certaine qu’il y aura une guerre, dit Kairos d’un ton amusé. Comme si elle était inévitable, inscrite dans les étoiles. »
« À ce stade, c’est pratiquement le cas, dis-je sans détour. Il n’existe aucune offre qu’il puisse faire pour changer la donne. La Grande Alliance se rassemblera et le repoussera dans la Couronne des Morts. »
« Ou bien il partira devant une coalition aussi inédite, dit le Tyran. Car il n’est pas complètement idiot. »
« Alors nous reprendrons le Royaume des Morts sans perdre de vies et commencerons à assiéger la Sérénité, dis-je en haussant les épaules. Ce n’est pas une issue si désavantageuse. »
« Tu ne me comprends pas, dit-il. Ses armées se retirent, et tandis qu’elles battent en retraite, plusieurs millénaires des pires rituels que Calernia ait jamais connus s’abattent sur vous. Ensuite, ton alliance chancelante, privée de son ennemi commun, devra affronter les horreurs qui couvent et que vous avez ignorées, les yeux rivés sur le nord. »
« Alors nous devrions accepter sa paix, c’est ça ? répliquai-je avec mépris. Passer le flambeau aux générations à venir en espérant qu’elles s’occupent du problème à notre place ? C’est comme ça que nous en sommes arrivés là. Je ne nie pas qu’il faudra une tâche atroce pour lui fermer la porte au nez. Et qu’elle coûtera cher, d’une manière qui, je le soupçonne, fera sentir ses effets pendant des générations. Mais tôt ou tard, quelqu’un devra payer ce prix. Lui refiler cette responsabilité par lâcheté et mesquinerie, c’est la pire des couardises. »
« Et ce n’est qu’une heureuse coïncidence, songea Kairos, qu’une grande guerre cataclysmique menée par tous donnerait des fondations solides à tes Accords. Ton propre Archihérétique du Nord — le Roi de la Mort, ce Nommé sans égal qui ne subit le joug d’aucune loi, même dans la mort — crucifié au-dessus d’une mer de cadavres, afin que le récit de l’application de tes règles se répande sur les terres, transmis comme un murmure de mère en enfant. »
L’accusation sonnait juste parce qu’il n’avait pas entièrement tort. La signature des Accords de Liesse, suivie de près par la fin du Royaume des Morts, constituerait le mortier le plus solide qui soit pour bâtir. Une preuve indéniable que même les plus grands monstres ne pouvaient tenir seuls face à nous tous, si les Héros et les méchants respectaient leurs engagements. Cette pensée me trottait dans la tête depuis quelque temps, c’était vrai. En revanche, contrairement à ce qu’il sous-entendait, je n’étais pas impatiente de voir les horreurs qu’apporterait la guerre. Marcher sur la Couronne des Morts et sur la créature qui la gouvernait n’était pas une décision à prendre à la légère, quels que soient les avantages qu’elle pouvait offrir.
« Tu peux te moquer autant que tu veux, tu ne proposes aucune autre voie, dis-je. Tu ne le fais jamais, Kairos. Et pourtant, je suis un peu déçue, car je pensais que, même plongé jusqu’au cou dans ta vieille folie, tu saisirais au moins les conséquences d’une victoire de Keter. »
« Tu parles comme si le Roi Mort pouvait vraiment gagner, dit-il en penchant la tête sur le côté. Comme si ce concours de circonstances n’était pas une affaire savamment orchestrée, un piège tendu par des mains expertes. »
« Je serais bien plus disposée à écouter tes discours sur l’Intercesseuse si tu n’avais pas conclu un foutu marché avec elle, répliquai-je durement. Tes actes ne sont pas à la hauteur du dégoût que tu prétends éprouver. »
« Parmi ceux qui ont collaboré avec le Barde cette nuit-là, je ne suis pas celui qui a porté le coup le plus cruel à ton camp, dit doucement Kairos, même si tu l’ignores. »
« Tu mens, Tyran, soupirai-je. Même quand tu ne dis que la vérité, tu mens. Et si tu avais quelque chose à révéler qui fasse vraiment mal, tu l’aurais dit sans détour. »
Ça faisait deux secrets qu’il agitait devant moi, à présent. Plus tôt, il avait sous-entendu que des catastrophes se préparaient ailleurs, et il n’y avait qu’un nombre limité d’endroits où cela pouvait être le cas. Ashur était toujours sous le blocus des flottes de Nicae, la dernière fois que j’avais pris des nouvelles, et le désespoir pouvait en faire un foyer de folie. Pourtant, je savais que Malicia préparait des intrigues, et elle était la coupable la plus probable : l’arsenal d’horreurs de la Tour n’avait pas été déployé depuis des années, mais elle pouvait encore le faire si elle estimait n’avoir plus rien à perdre. Quelqu’un avait donc collaboré avec le Barde la nuit où le Crépuscule était né, et j’en avais subi le contrecoup. Probablement la Sainte, décidai-je. Cela expliquerait pourquoi le Tyran n’avait pas donné de nom : elle était morte de ma main, son compte était déjà réglé. Tout ce qu’il lui restait, c’était de semer le soupçon en ne disant que des vérités exactes.
« Nous sommes les pièces d’un jeu complexe, Catherine, sourit le Tyran. Un jeu dont le plateau avait été dressé bien avant notre naissance. Tu croyais que c’était une coïncidence si le Principat était si faible et isolé ? Des décennies de guerre civile pour l’épuiser, des ennemis de tous côtés, puis une campagne désastreuse à l’est, avant même que le Roi Mort ne s’éveille. Le Procer n’a connu que quelques périodes d’une telle faiblesse dans son histoire, et je parierais qu’aucune ne coïncidait avec une époque où ses plus grands Héros étaient soit très loin de leur apogée, soit pas encore parvenus à leur pleine puissance. »
« Elle n’est pas un dieu, Kairos, dis-je. Et lui non plus, malgré toutes ses vantardises. Même un continent comme Calernia compte tellement de rouages qu’il est impossible de le manipuler avec une telle précision. Ils ont peut-être vu les choses venir, voire les ont aidées à se produire, mais ce n’est pas une élégante partie jouée par des immortels infaillibles : ce sont deux vieux monstres à dos de tigre qui espèrent voir l’autre éjecté le premier. Tu sais qu’ils ne sont pas invincibles. Bon sang, tu as toi-même infligé une défaite au Barde. »
« C’est vrai, concéda le Tyran. Aucun d’eux n’est invincible, Catherine, je suis d’accord. Ils sont plus avisés que ça. Pourtant, nous approchons du crescendo de leurs haines, du dénouement de leur nœud. Et je soupçonne qu’aucune de leurs victoires durables ne serait une fin heureuse. »
« Aide-moi, alors, dis-je. Aide la Grande Alliance. Tu as recueilli les secrets de tout le monde, Kairos. Ceux de l’Intercesseuse, du Roi Mort et de tous les autres. Tu pourrais faire pencher la balance. »
« Je trouve très amusant que tes bonnes intentions hantent ce monde pendant des siècles, si tu l’emportes vraiment, grinça le Tyran. Ah, le méchant nécessaire. La femme dure qui prend les décisions difficiles quand les ennuis frappent et que tous les autres reculent devant ce qui doit simplement être fait. Je me demande combien d’atrocités naîtront de ce moule dans les années à venir, simplement parce que tu auras creusé ce sillon assez profondément dans le tissu de la Création. »
J’avais tiré de lui à peu près tout ce que je pouvais, décidai-je. Il ne faisait plus que répandre le poison du soupçon, et je n’avais aucune raison de continuer à lui prêter l’oreille.
« Pendant que nous parlons, dit nonchalamment Kairos, des milliers de personnes meurent dans d’atroces souffrances, loin au sud. »
« Mets fin au blocus d’Ashur et la famine prendra fin avec lui, répondis-je froidement. »
« Il a déjà pris fin, sourit le Tyran d’Héliké, son œil rouge brûlant comme une étoile écarlate. Demain, Catherine, la Tour rappellera au monde qu’elle est toujours à craindre. Magon Hadast retirera la Thalassocratie de la Grande Alliance. »
Je fronçai les sourcils.
« Elle n’a pas les navires nécessaires pour disperser ceux de Nicae, dis-je. Ni des mages assez puissants pour s’en passer. »
« Non, reconnut le Tyran. En revanche, elle a de nombreux hommes qui doivent boire l’eau de tonneaux. »
Du poison ? Cela semblait peu probable, même s’il en fallait un qui mette un temps absurde à tuer. Il était possible de fabriquer des poisons sans goût, qui ne troubleraient pas l’eau de façon visible, mais en concevoir un qui mette également des mois à tuer — seule façon d’en répandre autant sur tant de navires sans se faire remarquer — aurait été extrêmement difficile et coûteux. Il aurait aussi fallu que les meilleurs alchimistes de l’Empire unissent leurs compétences et se procurent des ingrédients exotiques par barges entières. Scribe aurait remarqué de tels mouvements, même si les Jacks avaient été dupés. Kairos glissa une main tremblante dans sa tunique et en tira une petite fiole de verre remplie d’une poudre gris clair qu’il me lança. Je la rattrapai et la levai vers la lumière. À mes yeux, c’était une poudre alchimique, j’aurais parié des rubis contre des petits cochons, mais je ne la reconnaissais pas.
« Du poison ? demandai-je.
— En un sens, répondit Kairos. Si j’étais d’humeur poétique, je pourrais appeler cela le calme de la mort. »
Oh. Oh. Oh, merde. Le calme, l’eau ? C’était la même horreur dont Akua s’était servie pour transformer toute la population de Liesse en revenants. L’une des anciennes armes apocalyptiques de Warlock, nommée Eau dormante. De la simple alchimie, presque impossible à détecter à mesure qu’elle s’accumulait dans les corps. Jusqu’à ce qu’une sorcellerie l’active et tue tous ceux qu’elle avait contaminés avant de les relever en morts-vivants. Si les tonneaux d’eau de la flotte de Nicae avaient été contaminés, impossible de savoir combien de personnes Malicia avait ralliées à son service d’un simple claquement de doigts. Elle n’a pas pu faire ça avant même qu’ils s’en prennent à Ashur, pensai-je. Personne n’est aussi prévoyant, pas même l’Impératrice. Mais si les tonneaux avaient été contaminés au cours des derniers mois, alors cela signifiait…
« Tu n’as pas pu passer à côté, dis-je. »
« En effet, répondit Kairos. »
« Et tu ne l’as pas arrêtée ? fronçai-je les sourcils.
— Pourquoi, sourit le Tyran d’Héliké, cela irait plutôt à l’encontre du but de l’aider, non ? »
Mon esprit s’emballa. Je n’étais pas très surprise que Kairos trahisse même la Ligue qu’il menait actuellement à la guerre, mais je voyais mal ce qu’il pouvait y gagner. Si Ashur était prêt à céder et à quitter la Grande Alliance à la demande de Malicia, il aurait pu en faire autant pour la Ligue. Cela portait un coup à Nicae, qui restait probablement son plus sérieux rival pour le pouvoir au sein de la Ligue, mais il y aurait eu des moyens moins coûteux d’y parvenir. En vérité, une lourde défaite aurait pu ébranler sa propre position, même si elle ne lui avait pas été directement infligée : l’indifférence violente du Hiérarque à l’égard de telles questions faisait du Tyran le véritable décideur de la politique de la Ligue des Cités libres, pour le moment. Ça ne collait pas, pensai-je. Le Tyran d’Héliké était peut-être un authentique partisan du Dessous, mais, si profondément enfouie qu’elle fût, sa folie avait toujours une méthode. Les répercussions porteraient un coup à la Grande Alliance, mais pas assez lourd pour la briser, et constitueraient une victoire pour l’Impératrice d’Effroi Malicia, mais pas une victoire décisive. Et cela affaiblirait la Ligue à la veille de cette conférence de paix. Kairos avait peut-être utilisé toute cette affaire comme simple prétexte pour mettre la main sur le Chevalier Blanc, mais il ne lui ressemblait pas de gâcher un jeu à ce point au profit d’un autre.
« Qu’est-ce que tu veux, Kairos ? demandai-je, sincèrement perdue.
Le garçon aux yeux vairons se pencha en avant, sa main tremblante touchant les bols remplis de pierres auxquels il n’avait pas touché de toute la conversation.
« J’aimerais que nous fassions une partie, bien sûr, sourit Kairos Theodosian. Pourquoi crois-tu que j’aie sorti les pierres ? »