Chapitre 403
« Même les menteurs les plus habiles ne manient jamais qu’un mensonge. La vérité est un artifice supérieur, car elle frappe plus profond que la tromperie la plus parfaite. »
– Princesse Beatriz de Salamans, devenue par la suite la treizième Première Princesse de Procer
« Je ne vais pas mentir, marmonnai-je, ça m’agace un peu qu’on puisse être assez riche pour avoir une pièce consacrée à la dégustation du thé. »
Hakram marchait devant nous, occupé à entretenir notre guide d’une conversation qui semblait anodine sur les étoffes saliennes et leur évidente supériorité sur celles, méprisables mais d’apparence semblable, de Lange. Je pouvais donc épancher mon indignation sans que chaque phrase finisse directement aux oreilles de la Première Princesse.
« Je m’attends à ce qu’ils en aient une remplie uniquement d’épices, si nous cherchons, ajouta Vivienne d’un ton sec. Pour que celle qui ne contient qu’un énorme lingot d’or se remarque moins, vous voyez. »
« Pas vrai ? grognai-je. Bon sang, Vivs, tu es née noble… »
« Dans une famille de barons, qui manquait de terres et de revenus même avant la Conquête, me rappela-t-elle. »
Je lui lançai un regard incrédule. Pauvres nobles, si misérables.
« Votre maison avait des écuries ? demandai-je. »
« Je ne vais pas daigner répondre à ça, m’informa Lady Dartwick. »
« Je parie que vos domestiques avaient aussi des livrées assorties, lançai-je avec mépris. »
« Vous, Votre Majesté, vous avez des domestiques en livrée assortie, répliqua-t-elle, exaspérée. »
« Bof, dis-je. Disons plutôt que je les emprunte pour quelques années. Et si l’un d’eux voulait trouver un vrai boulot honnête, comme tenir une taverne, je l’aiderais… »
« Des nids d’activités criminelles, à l’exception de ceux des beaux quartiers, me rappela Vivienne. »
J’en restai presque bouche bée devant tant d’audace.
« Tu es la Reine des Voleurs de Callow, protestai-je, indignée. »
« De simples rumeurs, répondit-elle avec aisance. Je dis seulement que ta notion de ce qu’est un travail bon et honnête a tendance à être plutôt déformée, vu ton… »
« Nous sommes en Procer, tu sais, grondai-je. Ici, le crime de lèse-majesté est vraiment puni. »
« Tout, méditait Vivienne. Vraiment tout ce qui te concerne. Tu ne participais pas autrefois à un cercle de combat clandestin ? »
« J’étais aussi serveuse, me défendis-je. C’était légal… Attends, pourquoi est-ce que je me justifie auprès de toi ? Tu étais la fichue Voleuse. Est-ce que tu as déjà eu un boulot, au juste ? »
« C’est triste de voir une personne aussi ancrée dans ses habitudes criminelles s’élever si haut, soupira Vivienne, mais nous vivons une époque sombre. »
« Ça fait beaucoup d’insolence, venant de quelqu’un qui n’a même pas réussi à tuer Hakram, marmonnai-je. »
« Est-ce que personne ne va jamais laisser tomber ? se plaignit-elle. Vous voulez tous que je tue Hakram maintenant, bande de harpies mesquines ? Ne croyez pas que je ne le ferai pas : vous allez finir par m’y pousser. »
Un remue-ménage se fit entendre devant nous. Le serviteur chargé de nous guider demandait avec inquiétude à l’Adjoint s’il allait bien. D’après le contexte, il avait trébuché et émis un bruit étranglé. Dieux sans merci, il nous avait écoutés tout du long grâce à son Nom, pas vrai ? Mes joues s’empourprèrent un peu, mais je m’éclaircis la gorge et pris un masque de dignité royale. Vivienne avait l’air modérément inquiète de voir son cher ami Hakram Main-Morte trébucher, avec un aplomb qui n’aurait pas déparé une reine. Nous étions presque arrivés, nous apprit le guide en s’inclinant avec une insistance superflue.
« À votre avis, est-ce qu’on peut encore parler de labyrinthe quand il y a autant de tapisseries et de belles boiseries ? demandai-je. »
Et ces boiseries étaient vraiment belles. Elles étaient du même style que celles du palais royal de Laure, ce que j’admettais à contrecœur pour moi-même, probablement parce que nous avions imité un style proceran. Il y avait aussi des tapisseries qui ne représentaient ni la chasse, ni la nature, ni des guerres contre Praes, ce qui, je l’avouais, changeait agréablement.
« C’est la stratégie alamane classique, ma reine, dit Vivienne d’un ton sec. Si vous couvrez votre ennemi d’assez de bijoux, il finira forcément par glisser et casser quelque chose. »
« Ils auraient beaucoup moins d’ennuis s’ils avaient investi une partie de l’argent des tapisseries dans de bons murs, acquiesçai-je en grognant. »
« Ne dites pas de sottises, Votre Majesté, lança Lady Dartwick d’un ton sarcastique. Nous sommes dans la Principauté : quand il faut un mur, il suffit d’empiler des paysans. »
J’étouffai un rire. Je ne l’avais jamais entendue, celle-là, et, comme je servais des boissons dans une taverne fréquentée par des légionnaires comme par des Callowans, j’avais entendu beaucoup de blagues faciles aux dépens de Procer. Sous l’occupation de l’Empire, il était plus sûr de s’en prendre à Procer que de faire une pique contre Praes. Comme même les plus dociles de mes compatriotes n’avaient jamais complètement renoncé à l’envie de décocher à l’occasion une flèche verbale en direction des Terres désolées, Procer avait été la cible de railleries bien senties chez nous, et ce avant même que la Dixième Croisade ne leur fournisse si généreusement de nouvelles munitions. À force de nous moquer sans relâche de nos hôtes, j’étais d’excellente humeur quand nous arrivâmes dans la petite salle où la Première Princesse de Procer nous attendait. La femme aux cheveux clairs qui avait bavardé avec l’Adjoint tout le long du trajet frappa à la porte pour annoncer notre arrivée, puis nous prit congé, l’air presque déçue de mettre fin à sa conversation avec Hakram. Un majordome vêtu de soie de bon goût sortit de la pièce et s’inclina, nous faisant comprendre qu’il allait nous annoncer. En tant qu’invitée de plus haut rang, l’étiquette exigeait que j’entre la première.
« Sa Majesté la reine Catherine de Callow, première de son nom, protectrice de Daoine et grande prêtresse de l’Everdark. »
Il avait une voix agréable et sonore, exactement celle qu’on souhaitait chez quelqu’un chargé de faire les annonces. Reine de Callow, hein ? Il n’y avait pas si longtemps, Hasenbach avait refusé de me reconnaître comme reine en Callow, et encore moins comme suzeraine légitime de la duchesse Kegan de Daoine. Et quelqu’un avait parlé aux drows, même si c’était peut-être simplement parce que le Pèlerin s’était montré bavard. J’entrai, chaque pas me rappelant que j’avais laissé mon bâton derrière moi, tandis que la plaque de métal poli qui couvrait mon corps me pesait. Un peu de Nuit suffit à atténuer la douleur, mais quand son effet se dissiperait, je paierais ce soir le prix de mon orgueil. Je pénétrai dans la salle, suivie de l’annonce de Lady Vivienne Dartwick, héritière désignée du royaume de Callow. Même si je n’aimais guère le goût proceran pour le luxe, je ne pouvais nier que le salon devant moi était une très belle pièce. Un haut plafond de plâtre s’ouvrait sur de grandes fenêtres en arc, dont les vitres laissaient entrer le soleil de midi hivernal. La lumière tombait sur une longue table basse en bois peint, recouverte d’une plaque de verre parfaitement transparente. Les murs et les tentures étaient d’un agréable vert pâle, et les sièges disposés autour de la table semblaient d’un confort indécent, avec leurs coussins assortis et leurs larges accoudoirs. La Première Princesse de Procer siégeait au centre de la table ; deux personnes se tenaient derrière elle, dans une attitude respectueuse. Je m’avançai tandis que retentissait derrière moi l’annonce de Lord Hakram Main-Morte des Loups Hurlants, l’Adjoint.
L’une des deux personnes derrière Hasenbach m’était familière depuis longtemps. La beauté classique arlésite de la princesse Rozala Malanza n’était mise en valeur que par la cotte de mailles légère et le tabard ajusté qu’elle portait, mais l’épée à sa hanche méritait un sourcil levé. Peu de gens avaient le droit de porter une arme en présence de la Première Princesse : je n’avais pas pris d’épée aujourd’hui et n’avais donc rien eu à déposer, mais Hakram avait laissé sa hache et Vivienne une quantité étonnamment élevée de couteaux avant qu’on nous laisse entrer dans cette aile du palais. Hasenbach cherchait à me faire comprendre quelque chose : Je fais confiance à Rozala Malanza, qui reste armée derrière moi. Procer n’est pas aussi divisé que vous le croyez. Je ne connaissais pas l’autre personne derrière Hasenbach, bien qu’il fût très âgé — et portât plutôt bien ce fardeau, ses cheveux ayant pris une teinte argentée distinguée plutôt que de blanchir ou de tomber —, vêtu de robes bien taillées mais plutôt modestes. Deux mains pâles entrelacées étaient brodées sur son épaule droite ; cela m’évoquait une image religieuse, mais je n’allais rien supposer dans un endroit comme Salia. J’imaginais que les présentations ne tarderaient pas, de toute façon.
La Première Princesse attendit que Hakram vienne se placer à ma droite, immense colonne d’acier et de muscles, et que Vivienne se tienne à ma gauche — toujours aussi mince comme un fouet et au regard dur que du temps où elle était voleuse, mais désormais dotée d’une assurance qu’elle n’avait jamais eue lorsqu’elle portait un Nom — avant de prendre la parole.
« Bienvenue à Salia, reine Catherine, me souhaita la Première Princesse de Procer. »
Près d’un an s’était écoulé depuis ma dernière rencontre avec Cordelia Hasenbach, mais c’était la première fois que nous nous retrouvions hors du royaume surnaturel de ténèbres et de froid qui nous avait servi de pont lorsque j’étais encore Reine d’Hiver. Comme souvent, elle portait le bleu sombre des armoiries de sa Rhenia natale. La coupe en était conservatrice — son décolleté s’arrêtait à deux doigts sous ses clavicules — mais le vêtement épousait sa silhouette. Il la mettait en valeur, bien qu’il fût impossible de dissimuler que Hasenbach était née avec la carrure d’une guerrière : grande, les épaules larges, la mâchoire ferme et le teint sain. Les touches discrètes de maquillage — l’ombre à paupières dorée, qui faisait ressortir davantage encore le bleu éclatant de ses yeux, et le vernis sur ses ongles, au bout des poignets que révélaient ses manches bordées de dentelle bouffante — servaient à façonner son apparence plutôt qu’à la transformer, ce que je trouvais malin. Si elle avait tenté de cacher ses traits, elle aurait eu l’air ridicule ; en l’état, sa taille et son teint vigoureux ne faisaient que renforcer le poids palpable de sa présence. Sa couronne n’était qu’un simple cercle d’or pâle, qui retenait ses longues boucles blondes. J’avais toujours considéré qu’elles étaient ce qu’il y avait de plus séduisant chez Cordelia Hasenbach : épaisses et fournies, elles cascadaient dans son dos en boucles parfaites.
« Votre hospitalité a été irréprochable, Votre Altesse Sérénissime, répondis-je. »
Elle inclina la tête en signe de reconnaissance.
« Notre illustre générale, la princesse Rozala Malanza, n’a guère besoin de vous être présentée, m’a-t-on dit, sourit Cordelia. Mais je suppose que mon autre accompagnateur vous est moins connu. »
Mon coude se rapprocha doucement de Vivienne, comme par hasard, et le sien vint s’appuyer contre le mien. Bien, elle savait donc.
« Lady Dartwick ? dis-je. »
« À moins que je ne me trompe lourdement, nous avons l’honneur d’être en présence du frère Simon de Gorgeault, actuel chef de la Société sainte, sourit Vivienne. C’est un honneur de rencontrer un confrère aussi éminent, frère Simon. »
« C’est un honneur pour moi aussi, Lady Dartwick, répondit le vieil homme, les lèvres retroussées. »
Son sourire avait presque quelque chose de canaille, me dis-je. Il avait dû faire des ravages dans sa jeunesse, celui-là. Quoi qu’il en soit, il ne portait pas de robe sacerdotale : il devait donc être un frère laïc, qui n’avait prononcé aucun vœu. Intéressant que Hasenbach ait voulu sa présence pour cette rencontre. Cela avait des implications. La Première Princesse m’invita d’un geste à m’asseoir, et les places furent réparties dans un discret remue-ménage. Moi d’abord, en tant que reine régnante, puis Vivienne comme héritière désignée, ensuite Rozala comme princesse régnante en son nom propre, et enfin le frère Simon et l’Adjoint, dont les rangs étaient à peu près équivalents — bien que l’Adjoint fût un méchant porteur d’un Nom, la loi de la Tour ne lui accordait le titre de seigneur que dans les faits. Un petit essaim de domestiques apporta des plateaux d’argent portant une théière de porcelaine yan téi et des tasses assorties, ainsi que du miel pour adoucir le breuvage.
« Ce sont des feuilles de Yan Tei, m’expliqua aimablement Hasenbach. Elles sont plus amères que les importations baalites et les plantes de la Thalassocratie, mais je trouve leur goût plus riche. »
Je ne connaissais le thé que de façon superficielle, principalement grâce aux réserves d’Aisha — des feuilles baalites mélangées à des feuilles ashuranes moins chères — et aux quelques fois où Noir nous en avait servi à Ater. Les siennes venaient d’un autre pays, de l’autre côté de la Mer Tyrrhénienne, qui, je le soupçonnais, était celui dont venait le père de Ranger. Il ne servait pas souvent ce thé, ce qui ne me surprenait pas vu le prix astronomique d’une seule théière de cette infusion. C’était l’un des rares luxes qu’il s’accordait, et j’avais toujours trouvé assez amusant qu’il se contente de si peu, compte tenu du pouvoir immense dont il disposait. Je m’étais renseignée sur l’étiquette avant de partir pour Salia et avais veillé à ce que mes plus proches compagnons en fassent autant. Aucun de nous ne toucha à sa boisson après qu’on nous l’eut servie, sauf Hakram, qui ajouta du miel à la sienne. La princesse Rozala fit de même, remarquai-je avec amusement, et parut plutôt gênée d’être la seule autre personne à table à partager les goûts de l’orc.
« Alors, qu’est-ce que c’est que ce palais, si vous me permettez de poser la question ? dis-je. »
« C’était la résidence d’hiver des Merovins, à l’époque où leur lignée comptait encore de nombreux membres, répondit la Première Princesse. Après le déclin de leur maison, il devint le lieu de prédilection des bals du solstice d’hiver, mais il n’avait plus servi à cet usage depuis la Grande Guerre. »
« Vous n’étiez plus d’humeur à festoyer ? demandai-je d’un ton distrait. »
« Nous avions de meilleurs usages pour notre argent et nos heures, répondit Hasenbach. Et j’ai découvert que ces dernières sont encore plus difficiles à remplacer que le premier. »
Était-ce une invitation à ne pas perdre davantage de temps ? Ça ne m’aurait pas dérangée. Chaque journée passée à tourner autour de ce qu’il fallait faire était une journée de plus gâchée, alors que la fin de notre trêve avec le Roi Mort approchait. Je comprenais que la Principauté eût sa fierté et ses coutumes, mais elle était aussi au bord de l’anéantissement et quelque peu en flammes. Il y avait la dignité, et puis il y avait l’idiotie.
« Ah, fis-je en traînant sur les mots, allons-nous vraiment parler, alors, ou poursuivre ce rituel agréablement insipide où nous prenons la mesure l’une de l’autre ? Pour ma part, nous avions dépassé ce stade il y a un an. »
Malanza émit un bruit étranglé, mais je ne quittai pas Hasenbach des yeux. Elle avait toujours autant de présence, mais je ne sentais pas… ce poids émanant d’elle. Celui qu’un Nom imposerait simplement par sa nature. Il se pouvait qu’elle fût plutôt discrète sur ce point, mais ce serait assez étonnant chez une souveraine. Le tempérament avait tendance à provoquer des remous, cela valait donc la peine d’essayer. La Gardienne de l’Ouest m’étudia un instant, puis s’autorisa un demi-sourire amusé. Elle semblait fatiguée, me dis-je. Ce ne fut qu’alors que je compris que son ombre à paupières dorée n’était peut-être pas un artifice de beauté, mais servait à cacher les cernes d’une personne privée de sommeil depuis trop longtemps. Pourtant, pas une trace, hein ? Il aurait été inhabituel qu’une nouvelle porteuse de Nom maîtrise aussi bien son pouvoir, mais il s’agissait de Cordelia Hasenbach, pas d’un garçon de ferme rongé par la rancune et armé d’une vieille épée. Elle avait tenu les rênes du plus grand empire de Calernia à la surface pendant des années avant même de recevoir un Nom. Si elle en avait un.
« J’ai consacré plus de douze heures à préparer cette conversation, le saviez-vous ? dit Cordelia avec un sourire contrit. Certaines des meilleures têtes à mon service ont étudié chaque bribe de renseignement à votre sujet, de votre vin préféré aux tactiques de vos premières batailles. »
« Et c’est ça que vous avez trouvé ? répondis-je en haussant un sourcil et en jetant un regard autour de nous. »
« Tout cela paraît assez vain, n’est-ce pas ? dit la Première Princesse. Pourtant, qu’aurais-je bien pu organiser qui aurait pu peser ne serait-ce qu’un dixième de la colère d’un ange, ou d’une fraction des horreurs de la Folie ? Nous n’avons rien qui puisse vous faire bouger si vous ne le voulez pas, et des mains plus expertes que les nôtres ont échoué à vous utiliser. C’est une vérité désagréable, et je ne trouve pas facile de l’accepter. »
« Nous avons été en guerre presque aussi longtemps que nous nous parlons, reconnus-je. Et il y a des choses dans votre pays que je méprise, et que je mépriserai probablement toujours. Notre alliance ne repose ni sur l’affection ni sur des liens de parenté. »
« Pourtant, mon peuple a désespérément besoin de votre aide, dit Hasenbach. Alors, comme vous l’avez proposé, parlons. »
C’était une offre on ne peut plus claire, me dis-je. Je la saisis donc.
« Vous ne semblez pas porter de Nom, dis-je. »
Cordelia Hasenbach porta sa tasse de porcelaine à ses lèvres et huma le breuvage avant d’en prendre une gorgée prudente.
« Je ne fais pas partie des Élus ni des Damnés, confirma-t-elle en reposant sa tasse avec élégance. »
Je cachai mon soulagement. Une Première Princesse héroïque qui ferait respecter les Accords de son côté aurait pu être utile, mais, pour être honnête, cela ne valait pas les risques liés à la possibilité que l’Intercesseuse s’en prît directement à Cordelia. Avec moins d’élégance, je tendis la main vers ma tasse et en bus une gorgée. Je ne fis pas la grimace, parce que je n’étais pas une sauvage, mais Hakram avait fait preuve de sagesse en ajoutant du miel à la sienne. Je n’étais pas particulièrement friande de sucreries, toutefois ; même ainsi, ce serait comme essayer d’éteindre un incendie de grange en lui jetant des copeaux.
« Vos espions vous ont-ils transmis des nouvelles récentes des fronts du nord ? demanda Cordelia. »
« Nous n’avons eu que des rumeurs venant des terres lycaonaises, répondis-je franchement. Pour le reste, nous connaissons la situation dans les grandes lignes : Cleves a été reprise, les dernières lignes de Hainaut sont au bord de l’effondrement, mais nous en savons peu davantage. »
« Le prince Papenheim a profité de la trêve pour consolider les lignes en Hainaut, mais le Roi Mort a apparemment rassemblé quelque six cent mille soldats, prêts à les enfoncer de nouveau à l’expiration des trois mois, dit la Première Princesse. Hannoven est tombée, comme vous le savez sans doute, et Rhenia a été ravagée, à l’exception d’une poignée de forteresses où mes sujets subissent un siège. Il ne reste qu’une seule forteresse debout dans le col du Crépuscule, et quand elle tombera — et elle tombera, vu l’immense armée qui l’attend — la principauté de Bremen suivra rapidement. Il ne restera alors que la Neustrie, et l’on me dit que ses basses terres seront pratiquement impossibles à défendre contre un ennemi si écrasant par le nombre. »
Un silence d’un battement de cœur suivit ce sombre bilan de la Première Princesse de Procer, qui venait de parler elle-même de la guerre qu’elle s’apprêtait à perdre de nouveau.
« Cleves a été reprise, reconnut Cordelia Hasenbach. Mais à un prix élevé. Quatre Élus sont morts, ainsi que plus de vingt mille soldats entraînés. Pendant ce temps, les rangs de l’Ennemi grossissent autant à chaque mort, qu’il s’agisse d’un paysan ou d’une princesse. »
La princesse aux cheveux clairs se tenait raide, mais sa voix était à vif.
« Mes généraux pensent désormais que les batailles de Cleves étaient peut-être un piège, dit-elle. Les combats visaient à épuiser nos soldats de métier, voyez-vous. À réduire le nombre d’Élus et à laisser jusqu’à un tiers des armées de Procer pris au piège derrière les lignes ennemies, quand Hainaut tomberait et que les hordes mortes refermeraient le cercle derrière elles. »
Cordelia Hasenbach leva de nouveau sa tasse, la main d’une stabilité forcée, et but une gorgée. Puis la tasse de porcelaine se reposa sur sa soucoupe dans un silence presque absolu. La reprise de Cleves, pensai-je, était la chose la plus proche d’une victoire qu’ait connue la Principauté depuis le début de l’invasion du Roi Mort. Malanza s’y était battue. Je la regardai ; son visage était livide, mais le fait qu’elle ne contredise pas ce constat en disait long. Quel choc cela avait dû être de comprendre que cette unique victoire n’était que le prélude à une défaite plus grande encore.
« Je ne vais pas vous mentir, reine Catherine, dit-elle. Vous le découvririez de toute façon, étant donné vos liens avec les Yeux de l’Empire et les talents surprenants de vos Mouches. À la fin de la trêve, si les hostilités reprennent, la Principauté tombera dans cinq mois tout au plus. »
Son bilan franc de la situation sur les fronts du nord de Procer avait résonné dans le silence, mais ça ? De sa bouche à elle, surtout ? Même Hakram se figea de surprise.
« Les dernières places fortes de Hainaut tiendront peut-être deux mois, peut-être, dit la Première Princesse sans hausser le ton. Après quoi les morts se jetteront sur le Brabant et ses masses de réfugiés, ce qui, en un mois supplémentaire, portera les effectifs du Roi Mort à un niveau trop élevé pour qu’on puisse encore le combattre en rase campagne. Si les armées de Cleves interviennent pour soutenir Hainaut, nous perdrons Cleves, et Hainaut tombera alors dans une tenaille malgré tout. »
Elle marqua une pause.
« Morgentor, la dernière forteresse du col du Crépuscule, tiendra probablement jusqu’à l’effondrement des autres fronts, dit Cordelia, avec une pointe de fierté dans la voix. Mais elle tombera, et même si la trêve que vous nous avez obtenue a permis aux habitants les plus méridionaux de fuir vers les terres alamanes, nous… »
Sa voix se brisa légèrement.
« Nous ne reculons pas, Catherine Foundling, dit-elle. Même quand nous le devrions. Ce n’est pas dans notre nature. Certains partiront sur ordre, mais davantage encore afflueront vers les murailles et les forteresses, et mourront en défiant les ténèbres jusqu’à leur dernier souffle. Ce sera la fin de notre peuple. »
Je ne répondis rien. Qu’y avait-il à dire ?
« Quand ces fronts s’effondreront, Procer s’effondrera aussi, me dit la femme aux yeux bleus. Les premières fissures sont déjà apparues. J’ai vidé les principautés de l’ouest de leur grain pour nourrir le cœur du pays, et de leurs hommes pour grossir nos rangs, mais ravitailler les armées du nord a vidé nos greniers et notre trésor. Le commerce extérieur s’est interrompu et les principautés épargnées par la guerre se lassent de payer leurs impôts à Salia. Même si le Royaume d’En dessous levait ses sanctions, nous n’aurions pas les moyens de nous procurer ses armes. Il y aura des famines et, malgré tous mes efforts, le manque d’acier nous empêchera presque de maintenir nos armées actuelles en état de combattre. »
Elle expira lentement.
« Je m’attends à ce qu’à la chute de Salia, la Principauté prenne fin, dit-elle. Les principautés du sud feront sécession et formeront des alliances entre elles et avec l’étranger, nous abandonnant tous aux chiens. Pour être franche, je m’attends à ce qu’Ariel d’Arans vous prête allégeance en échange de votre protection avant même que nous en arrivions là — et Bayeux comme Orne ne tarderont pas à faire de même. »
Cordelia Hasenbach me regarda droit dans les yeux.
« Vous devez comprendre, à présent, que je n’ai rien du tout pour vous menacer, dit-elle à voix basse. Je n’ai pas d’armée à envoyer, pas d’argent pour vous amadouer ou vous contraindre, et mes alliances sont plus faibles que les vôtres. D’ailleurs, mes alliés ne vous feraient pas la guerre pour moi, car vous les tenez par la dette et le respect. À coups d’acier et d’insultes, j’ai anéanti tout sentiment qui aurait pu nous unir, et plus encore entre nos peuples respectifs. »
Le fait est qu’une partie de moi savourait ces paroles. La même partie qui se souvenait de toutes mes supplications désespérées à cette même femme pour qu’elle rappelle ses armées et ses princes rapaces. Celle qui se souvenait de chaque offre de paix rejetée, de chaque phrase méprisante et de chaque dédain à peine voilé. Elle avait été si foutrement arrogante, à me dire qu’elle pouvait décider du sort de Callow parce qu’elle avait les épées et la justice de son côté, et que je n’avais qu’à partir en exil comme une bonne petite brute, après avoir fermé ma gueule et abdiqué. Et maintenant, elle avait besoin de moi. Ils en avaient tous besoin, elle et toute son alliance, ainsi que les Héros qui la soutenaient. Même le Pèlerin Gris l’avait presque reconnu. Ils m’avaient regardée de haut, craché dessus et tenté de me tuer, et maintenant, je les tenais tous, bordel. Cordelia Hasenbach venait de me décrire la mort de sa nation et de son peuple, et pourtant je ne pouvais m’empêcher de penser qu’ils s’étaient attiré tout ça eux-mêmes. Que s’ils avaient laissé Callow tranquille, s’ils m’avaient laissé régler les choses au lieu de me harceler à chaque étape pour servir leurs propres appétits, ils ne seraient pas en train de tomber de la falaise, à l’heure qu’il était.
Puis, à ma grande surprise, elle repoussa sa chaise et se leva. Le mouvement n’avait rien de gracieux, à l’inverse de l’élégance discrète de tous ses autres gestes. Il était évident qu’elle s’était cassé la jambe et qu’elle n’avait pas fini de guérir. La douleur pinça ses lèvres tandis que Cordelia Hasenbach, Première Princesse de Procer et Gardienne de l’Ouest, s’agenouillait devant moi.
« J’ai une responsabilité, dit Cordelia, envers le peuple de la Principauté. Celle de gouverner, de guider et de protéger. D’atténuer ses pires penchants et d’encourager ses meilleures qualités. J’ai échoué. »
Hasenbach était fière. Ce genre de geste ne lui venait pas facilement. Elle ne l’aurait pas fait si elle ne l’avait pas jugé nécessaire. Rozala était déjà à moitié debout, protestant contre sa souveraine agenouillée devant une reine étrangère, mais aucune de nous ne lui prêta attention.
« Je n’ai pas le droit de vous demander votre clémence à présent, et aucun pouvoir pour vous y contraindre, poursuivit la Première Princesse. Je ne peux donc que vous supplier d’agir comme je ne l’ai pas fait, et de venir en aide à ceux que je ne peux sauver. »
Le fait d’avoir savouré cet instant, même un instant, me laissait un goût de cendres dans la bouche. Car ce n’était pas pour elle ni pour son règne qu’elle suppliait. C’était pour son peuple. Et même si je n’allais pas mener une croisade en Procer, je ne pouvais nier que la situation me paraissait empoisonnée : j’étais là, à recevoir des supplications, au lieu d’en formuler. Non pas parce que j’appréciais de détenir ce pouvoir, mais parce que je n’avais jamais aimé me croire capable d’avoir besoin qu’on me supplie pour sauver des vies.
« Relevez-vous, dis-je d’une voix rauque. Ça suffit. Ce n’était pas nécessaire. »
Je repoussai ma propre chaise et me levai. Malanza et frère Simon tournèrent les yeux vers moi. Ils observaient, ils jaugeaient.
« Relevez-vous, Hasenbach, dis-je. Nous allons faire un tour, vous et moi. »