Chapitre 402
« Orphelin suis-je, et pourtant j’ai bien des mères et des pères. À la fois souverain et sujet, mais jamais l’un seulement. »
— Célèbre énigme procerane, faisant référence à la ville de Salia
Je n’avais jamais beaucoup goûté à l’avalanche de cérémonies qui accompagnait l’ascension dans la hiérarchie.
Oh, j’en comprenais les raisons. J’en avais débattu avec Noir, à l’époque où nous avions encore nos leçons à Ater. Je lui avais dit qu’il était absurde de traiter un roi ou un général comme un dieu, que plus on creusait le fossé entre ceux qui prenaient les décisions et ceux qui les subissaient, plus on risquait de perdre le sens des réalités. Je le pensais toujours, à vrai dire, mais après des années à commander des armées et quelques-unes à porter une couronne, je comprenais mieux les arguments de mon professeur. Quand on investissait quelqu’un d’une grande puissance et d’une grande autorité, le traiter comme un inconnu croisé dans la rue revenait à traiter cette puissance et cette autorité avec la même désinvolture. Cela avait tendance à encourager les mauvaises habitudes. À Praes, le mensonge de l’invincibilité de Malicia et de Noir avait empêché les rébellions d’éclater, parce qu’ils semblaient tout simplement au-dessus de ça : Noir finissait toujours par écraser ses ennemis, et Malicia avait toujours eu trois coups d’avance sur tout le monde. C’était à peu près le même principe ici : plus on entourait quelqu’un de cérémonies, plus cette personne paraissait différente. À part. Et puisqu’elle était d’une autre nature que le commun des mortels, son autorité ne devait pas être contestée et son pouvoir ne devait pas être remis en question.
C’était pour cela que ma matinée s’était transformée en une foutue corvée. La Principauté de Procer devait officiellement accueillir à Salia quatre délégations venues participer à la conférence de paix dans sa capitale, et, même si j’aurais volontiers accepté qu’on me fasse passer les portes de la ville sans que j’aie d’abord à soudoyer le garde, la diplomatie entre grandes puissances ne fonctionnait pas ainsi. Non, il fallait en faire un spectacle. Tout le monde était donc venu avec ses plus beaux étendards et ses armures fraîchement astiquées, prêt à débiter cent politesses creuses, et Procer allait nous faire défiler les uns après les autres sous la grande Porte du Griffon, puis le long de la large avenue qui en partait. Naturellement, Callow n’avait pas été invité à passer en premier. La Principauté avait beau avoir désespérément besoin de mon aide, elle n’allait pas l’admettre devant les dieux et les hommes : non, c’était plutôt le Dominion du Levant qui avait été invité à entrer le premier. Le Levant était un allié, après tout, et un membre de la Grande Alliance. Nous étions tout de même deuxièmes, au moins. Le Général Rumena venait en troisième, ce que je pris pour une offense assez directe à la Ligue des Cités libres en général, et probablement au Tyran en particulier.
On m’avait fait comprendre qu’on nous ferait signe quand viendrait le moment pour ma délégation d’avancer, et j’avais envoyé l’Adjoint devant pour veiller au bon déroulement des choses. Je n’avais donc pas grand-chose à faire, ce qui ne faisait qu’accroître mon irritation avec le temps. Le Général Abigail, comme d’habitude, se trouvait du travail pour ne pas rester dans mon voisinage immédiat et, bien que la Troisième Armée fût pleine de vieilles connaissances de l’École de guerre — elle avait, après tout, d’abord été constituée à partir de l’ancien commandement de Nauk, dans la Quinzième —, aucune ne se prêtait à une conversation informelle. Archer était toujours quelque part dehors et n’avait fait parvenir qu’un seul message par les maraudeurs de Robber, disant qu’elle était « sur une piste » ; je n’avais donc pas beaucoup de choix. Encore moins que d’habitude, puisque Noir et Akua ne devaient accompagner la délégation qu’à partir du deuxième jour, le premier étant celui où tous les regards seraient braqués sur nous. Vivienne, hélas, se trouvait plus loin dans le cortège. Je pouvais la rejoindre, mais cela aurait bouleversé des préparatifs qui avaient pris près d’une heure, et je me sentais un peu pitoyable à l’idée de le faire par pur ennui.
Nous étions environ trois cents, vêtus de nos plus beaux atours. Une cohorte entière de légionnaires en grande tenue formait le cœur du cortège : des vétérans de six champs de bataille, pour la plupart antérieurs à mon service. Trente chevaliers de l’Ordre de la Cloche Brisée y ajoutaient une touche callowane, même si leurs armures couvertes d’hymnes et leurs longues lances s’étaient révélées tout sauf décoratives face aux ennemis de la Création et d’au-delà. Ils portaient trois hauts étendards flottants. Celui de la Troisième Armée, aux chiffres d’or sur fond bleu, arborait le surnom de Fière que je lui avais accordé à Sarcella, ainsi que, ajout récent, des ailes de corbeau dans les coins inférieurs. Les cloches de bronze brisées sur fond noir, emblème du seul ordre de chevalerie de Callow, flottaient à côté ; et, enfin, il y avait le mien. La balance d’argent chargée sur fond noir, que mon peuple appelait désormais, d’après Hakram, la Couronne et l’Épée. Et dessous, une devise qui n’était plus la mienne : seuls les justes ont besoin de justifications. J’envisageais depuis quelque temps de la faire effacer, mais cela susciterait des questions auxquelles je n’étais pas tout à fait prête à répondre.
On m’avait parée tout aussi ostensiblement que le reste du cortège. Pour la première fois depuis des lustres, je portais une armure complète, mais sans casque ; on m’avait tressé les cheveux en une longue natte élaborée et, pour une fois, j’avais coiffé une couronne. D’argent serti d’émeraudes, c’était la couronne pratique que je portais quand je me déplaçais à Laure, plutôt que de rester assise sur un trône pompeux en grande tenue à m’efforcer d’avoir l’air sage. Ce n’était pas un hasard si dame Vivienne Dartwick, elle-même en selle et vêtue d’une magnifique robe bleue, portait aussi une couronne. Un simple cercle d’argent, sans joyaux et beaucoup moins orné que le mien, mais une couronne tout de même. Elle était l’héritière désignée du trône, après tout, et même si elle n’était encore qu’une dame de titre, elle avait sans doute un rang supérieur à celui de tous les membres de la royauté procerane, à l’exception de Cordelia Hasenbach. J’avais commencé à envisager d’envoyer carrément chercher le Général Abigail pour me distraire à ses dép- pour consulter la commandante supérieure de mon escorte, voulais-je dire, quand l’Adjoint finit par ramener sa carcasse jusqu’à moi. Les Procerans avaient enfin donné le signal ; dès que Hakram se fut placé à mes côtés, notre cortège se mit en marche.
Malgré sa renommée, Salia ne m’avait pas encore impressionnée. Si loin à l’ouest, il n’était guère rare qu’une grande ville s’étende bien au-delà de ses remparts, surtout si elle avait connu peu de guerres, comme la capitale de la Principauté. Même le sud de Callow s’était laissé aller à cette mauvaise habitude. Salia, cependant, semblait compter davantage de territoire hors des lointains Remparts du Désir qu’à l’intérieur. Ce n’étaient pas des taudis, du moins pas près de la route où l’on nous menait. Mais c’était assurément un chaos, car on aurait dit que les constructions n’étaient encadrées que le long des grandes routes menant aux portes intérieures de la ville. L’odeur de boue et de merde était stupéfiante, même en hiver, et les cheminées crachaient sans relâche leur fumée vers le ciel. À en juger par tout cela, le bétail et les ouvriers qui, aux beaux jours, occupaient les champs autour de la capitale s’étaient réfugiés dans cette banlieue tumultueuse pour échapper aux neiges. Les maisons étaient en bois et en boue, rarement en pierre, et s’entassaient en groupes serrés, comme un millier de petites îles étranges séparées par des douves de rues boueuses. La route de pierre menant à la Porte du Griffon était toutefois propre et déblayée de la neige. Aucune maison ne se trouvait à moins de quarante pieds de ses bords, même si des charrettes de marchands chargées de nourriture ou de marchandises occupaient la majeure partie de cet espace vide.
De petits groupes s’étaient rassemblés au bord de la route, sans oser approcher les soldats. Au moins semblaient-ils davantage enclins à nous dévisager qu’à nous jeter des pierres. Plus nous pénétrions dans Salia, plus la ville ressemblait aux bourgs et aux cités procerans que j’avais vus, comme si l’ordre rayonnait depuis le centre de la capitale et s’amenuisait à mesure qu’on s’en éloignait. Les rues commençaient à s’organiser, avec des boutiques aux enseignes suspendues et de jolies petites maisons de pierre aux toits de tuiles ou de chaume. Tout cela semblait plutôt prospère, sans toutefois correspondre à la richesse que les récits sur le cœur battant de Procer m’avaient fait espérer. Oh, je ne nierais pas que la ville fût immense, mais Ater l’était tout autant, et la capitale des Terres désolées regorgeait d’édifices grandioses. À vrai dire, de vastes portions d’Ater étaient à moitié abandonnées et ne se remplissaient que lorsque la famine poussait les désespérés dans l’ombre de la Tour, tandis que la moindre parcelle de la capitale procerane semblait grouiller d’une douzaine de personnes. Malgré tout, les cathédrales qui dominaient au loin, derrière les Remparts du Désir, étaient bien moins impressionnantes que les monstruosités gigantesques de la Cité des Portes. Procer était une nation plus jeune que toutes celles de Calernia, à l’exception du Levant, songeai-je, malgré toute sa richesse et sa puissance.
Près d’une heure s’écoula avant que nous nous retrouvions enfin devant la Porte du Griffon, dont les grands vantaux de bronze sur bois énuméraient tous les princes et princesses qui avaient jamais régné en qualité de Premier Prince. Elle s’ouvrit au son des trompettes et révéla la grande avenue Merovins. De part et d’autre, d’immenses statues de marbre nous flanquaient ; à ma droite se dressait d’abord Clothor Merovins, au regard austère, le premier à avoir été élu Premier Prince. Je doutais que ses fourrures eussent été coupées avec autant d’audace, ou qu’elles eussent laissé entrevoir ce torse remarquablement musclé, mais les Alamans étaient comme ça.
« Ils ne sont pas tous de sang royal, tu le savais ? » dit Hakram.
Je lui jetai un regard et haussai un sourcil.
« Des généraux et des fonctionnaires célèbres peuvent aussi en obtenir une, expliqua-t-il d’une voix grave. L’un des ancêtres de Rozala Malanza se trouve plus loin, à l’époque où les Malanza n’étaient pas encore de sang royal. Il a conquis presque tout le nord du Levant pour le Premier Prince de l’époque. »
« Personne n’a jamais parlé de ça au Sang, j’imagine ? » demandai-je avec sécheresse.
« Je crois que c’est l’une de ces vérités gênantes que nous devons tous faire semblant d’ignorer poliment », répondit Hakram en faisant claquer ses dents, amusé.
Le son cuivré des trompettes nous arracha à notre conversation. L’accueil proceran se déployait devant nous : une débauche de bannières de soie sous des cavaliers en armure éclatante et des nobles encore plus colorés. Chaque lignée représentée à la Haute Assemblée avait envoyé un représentant, à en juger par le nombre impressionnant d’étendards. Et par celui, exaspérément élevé, de superbes chevaux de guerre. Avec tout ça, ils auraient pu équiper une bonne compagnie de cavalerie lourde, ces foutus gaspilleurs. Beurk, ça allait être aussi pénible qu’à la Tour, pas vrai ? Des rubis gros comme des poings servant de décoration à de foutus bancs, et de l’or plaqué sur des objets qui n’avaient absolument pas besoin d’être en or. Ce qui, à vrai dire, était le cas de presque tout, à l’exception de certaines pièces et peut-être des couronnes. Un représentant de la Première Princesse en personne, un vieil homme portant le titre de Maître des Ordres — l’un des hauts fonctionnaires de l’Assemblée, si je me souvenais bien, même s’il ne devait pas être de sang royal —, nous salua officiellement. Je lui rendis son sourire de façade et laissai Vivienne répondre à ma place. Cela attira l’attention de nos hôtes, mais c’était justement le but. Plus vite tout le monde comprendrait que Vivienne était bel et bien destinée à me succéder, mieux ce serait.
Le cortège reprit sa marche avec cette escorte supplémentaire, toujours à une allure atrocement lente. Il fallait toutefois reconnaître que Salia méritait un second regard, maintenant que nous étions si loin à l’intérieur. Les Remparts du Désir étaient bien bâtis et capables de résister à un siège, cela au moins, et leur pierre d’un étonnant rose doré brillait comme un miroir sous le soleil. Hakram continua de parler à voix basse tandis que nous passions, ses recherches sur la ville dépassant de loin les quelques livres que j’avais ouverts en prévision de ma visite. On disait souvent que Salia se divisait en deux parties, la Ville désirée et la Ville désirante, d’après un antique poème qui avait donné leur nom à ses remparts : la ville derrière eux était désirée, celle du dehors, désirante. En franchissant la porte, nous étions entrés dans la Ville désirée, et dans le quartier qu’on appelait les bas quartiers. Ils ne devaient pas leur nom à la pauvreté de leurs habitants, mais à leur contraste avec les hauts quartiers à l’ouest, bâtis sur de hautes collines. Les bas quartiers couvraient près d’un tiers de la Ville désirée, s’étendant sur toute sa partie sud, et savoir que même les Saliens les plus riches n’habitaient pas ici me nouait l’estomac d’envie. Les maisons étaient toutes en pierre, souvent hautes de plusieurs étages — l’Adjoint nota que la location était courante dans ces quartiers et rapportait gros — et les fenêtres en verre coloré n’avaient rien de rare. C’étaient des artisans, songeai-je, des marchands et des fonctionnaires. Pourtant, leur richesse rivalisait clairement avec celle de la petite noblesse de Callow, voire la dépassait sans conteste.
À quel point les nobles étaient-ils plus riches ici ? J’avais lu que Procer était sans doute la nation la plus riche de Calernia, certains de ses princes surpassant même les célèbres Hauts Sièges de Praes, mais je n’avais jamais vraiment compris à quel point cette richesse se diffusait jusque dans les couches inférieures. Quand Vivienne m’avait dit, avant la Dixième Croisade, qu’il avait fallu dépenser des sommes colossales pour soudoyer jusqu’aux domestiques des domaines du Prince d’Iserre, j’avais cru que les Jacks s’étaient fait avoir ou qu’elle exagérait un peu pour l’effet. À présent, je pouvais croire que même les domestiques de la capitale de cette principauté étaient aisés, selon les critères de mon peuple. La pilule était amère : la Principauté avait baigné dans tout ce luxe tandis que mes ancêtres mouraient par milliers pour empêcher Praes de prendre pied sur la rive du Wasaliti.
L’avenue Merovins menait directement au vieux palais et à la Haute Assemblée, mais ce n’était pas notre destination. Nous obliquâmes vers le nord-est, empruntant une autre large avenue qui traversait les quartiers dits Les Vendeuses. De grands marchés en plein air, m’avait-on expliqué, mais nous n’en longeâmes que les abords. Notre itinéraire nous fit plutôt passer devant des lieux agréables. Certaines rues semblaient entièrement bordées de grands jardins d’hiver ornés avec art de verreries et de sculptures ; d’autres, de halles de guildes et de manoirs rivalisant d’élégance dans l’opulence. Je notai avec un certain amusement que nous ne passâmes pas une seule fois devant une Maison de la Lumière. Les foules furent une surprise : elles s’étaient épaissies à mesure que nous avancions. Je m’étais attendue aux huées et aux pierres, mais, même si personne ne nous acclama avec enthousiasme, on nous regardait comme un spectacle plutôt que comme… eh bien, l’ennemi incarné. Les chevaliers y étaient sans doute pour quelque chose, décidai-je, car les enfants les admiraient beaucoup. Les orques aussi, mais avec une horreur fascinée plutôt qu’une réelle appréciation.
Ils n’avaient probablement jamais vu d’orques avant aujourd’hui, songeai-je. Ni de gobelins, ni de Taghreb ou de Soninkés. Même les Callowans étaient rares aussi loin à l’ouest, de nos jours. C’est un autre monde, pensai-je. Un monde qui ne savait rien des Champs de Streges couverts de sang, des affrontements éternels entre les chevaliers noirs et blancs et leurs grandes armées, qui se heurtaient toutes les quelques décennies. Ils ne connaissaient pas la terreur de voir une ville s’élever dans le ciel, alourdie par la mort, ni la façon dont les peaux-vertes tressaillaient encore au son des cors de nos chevaliers. Tout ce que nous avions en commun avec ces gens, c’était une histoire usée, de vieilles offenses et de vieilles faveurs ; mais qu’est-ce que cela pesait vraiment ? Je vous comprends moins bien que les Praesi, songeai-je en observant les habitants de Salia. Je connais leurs vérités et leurs prétentions, leurs ambitions folles et leurs sombres splendeurs. Mais vous ? Je vous connais si peu qu’on pourrait dire que je ne vous connais pas du tout. C’était humiliant de le savoir. Et intimidant aussi. Le monde était vaste, et même cette infime parcelle en était immense. Quelqu’un pouvait-il vraiment changer quelque chose d’aussi… immense ? Une pensée troublante, sur laquelle je ne voulais pas m’attarder.
Ce fut un soulagement quand le cortège prit enfin fin et que nous pénétrâmes dans le quartier interdit où se trouvaient les logements mis à notre disposition. On l’appelait le Linéal, car il avait autrefois constitué les terres ancestrales des chefs Merovins, devenus la famille royale de Salia. Ils avaient gardé pour eux de vastes domaines, siège de leur pouvoir lorsqu’une autre lignée obtenait le titre de Premier Prince ou de Première Princesse. À présent que les Merovins avaient disparu depuis longtemps, le Linéal formait presque une ville dans la ville, placée sous l’autorité exclusive du souverain de Salia. Les revenus considérables qui s’y rattachaient constituaient l’un des grands avantages du titre et, en tant qu’ancien siège du pouvoir de la lignée royale, c’était un endroit magnifique. Je m’étais attendue à un hôtel particulier et à quelques casernes pour mes soldats, quelque chose comme les demeures nobles du quartier de la Pierre Blanche, à Laure, mais on nous conduisit plutôt vers ce qui était en réalité un petit palais. Les jardins qui entouraient le bâtiment étaient à eux seuls plus grands que le palais de Laure, et je soupçonnais qu’il s’agissait d’un palais d’agrément hivernal, et non d’un lieu officiel.
Je tirai sur les rênes après avoir franchi un joli portail de cuivre sculpté en une volée de chérubins potelés et nus, occupés à jouer en riant, et ralentis Zombie dans la cour. Des domestiques grouillaient partout ; c’étaient très probablement des espions, et je faillis me mordre l’intérieur de la joue. Avec mon escorte réduite, surveiller tout ce beau monde allait être une sacrée corvée. Il faudrait probablement boucler une partie du palais et la faire garder et protéger en permanence par des sortilèges.
« Tu crois qu’il y en a au moins un qui n’espionne pas pour Hasenbach ? » soupirai-je en interrogeant Hakram.
« Bien sûr, répondit l’Adjoint, amusé. Il y en a probablement quelques-uns qui travaillent pour d’autres familles royales. »
J’acceptai la main qu’il me tendait pour descendre de cheval, grimaçant à l’impact. Lorsqu’un palefrenier s’approcha timidement de Zombie, je réprimai un sourire. Je jetai un regard appréciateur à l’homme aux cheveux couleur sable qui, en s’approchant d’une fée ailée morte-vivante, avait plutôt l’air de se demander si elle rentrerait dans l’écurie que de se demander si c’était raisonnable.
« Ne touchez pas aux rênes, elle vous mordra, lui dis-je. Zombie, cet homme va te montrer où sont les écuries. »
Ma monture souffla, mécontente.
« Tu ne peux pas entrer avec moi, lui répondis-je patiemment. C’est un très beau palais. Ce serait impoli. »
Je jetai un coup d’œil au palefrenier, qui se demandait maintenant ce qu’il était allé faire dans cette galère. Je le comprenais.
« Elle vous suivra jusqu’aux écuries, dis-je. Laissez-lui un box libre, mais elle va encore se promener un moment. Si elle va quelque part où elle ne devrait pas être, envoyez quelqu’un me chercher. Mais elle sera sage, n’est-ce pas, Zombie ? »
Je lui grattai la crinière et elle hennit.
« Menteuse », marmonnai-je, avec une certaine tendresse.
Je jetai un dernier coup d’œil au palefrenier.
« Ne lui donnez rien à manger, lui recommandai-je. Même si elle geint. Elle se remplit toujours l’estomac, mais elle n’en a pas réellement besoin — enfin, vous savez quoi ? Ne lui donnez rien. Restons-en là. »
J’avais vite rectifié le tir lorsque la simple évocation de la nécromancie avait donné à l’homme l’air sur le point de s’évanouir. Il s’inclina, comme s’il ne lui manquait qu’un sermon bien senti pour fondre en larmes.
« Tout sera fait exactement comme vous le dites, Votre Majesté », dit-il.
Il aurait été poli de qualifier ce qui suivit de retraite, mais je savais reconnaître quelqu’un qui détalait.
« Ne dis pas un mot », grognai-je sans me retourner.
« Jamais je n’oserais », mentit Hakram, ce traître infâme.
« Je sens tes moqueries même sans te regarder, me plaignis-je.
— Est-ce que terroriser un jardinier améliorerait ton humeur ? demanda ma fidèle main droite.
Je me retournai juste pour lui faire un doigt d’honneur, mais l’amusement grandissant sur son visage — comme si le chat vert le plus laid du monde venait de surprendre un oiseau en train de s’assaisonner — m’avertit que je venais de manquer quelque chose. Une jeune femme en livrée salienne s’approchait ; elle avait maintenant l’air de n’avoir jamais imaginé qu’une reine puisse faire un geste obscène, et ne savait pas si elle devait prétendre n’avoir rien vu. Par les dieux, Hakram, pensai-je. Tu sais bien que Hasenbach va lire ça dans un rapport, pas vrai ?
« Dites-moi simplement ce qu’on vous a envoyée faire », lançai-je à la jeune femme d’un ton las.
Elle s’inclina.
« On m’a chargée de vous remettre un rouleau, Votre Majesté », répondit-elle.
Si je me souvenais bien, l’étiquette procerane interdisait de remettre directement des objets aux membres de la royauté. Je regardai Hakram, qui s’avança pour prendre le rouleau. Il brisa le sceau — sans emblème, simplement marqué dans la cire — et parcourut son contenu.
« Une invitation, dit l’Adjoint.
— Pour qui ? demandai-je.
— Pour prendre le thé avec la Première Princesse de Procer, répondit Hakram. Elle nous attend dans le salon de ce palais. »