Chapitre 39
« Marchez toujours droit dans les pièges. Le Mal est rusé et patient, et n’est jamais aussi vulnérable que lorsqu’il croit avoir toutes les cartes en main. »
— Eudokia la Souvent-Enlevée, Basilée de Nicae
J’avais déjà fréquenté quelques salles de banquet depuis que j’avais enfin quitté Laure, mais celle du palais comtal était de loin la plus sinistre.
Pas de tapisseries ni de mosaïques, pas même une statue : de la pierre nue partout, avec de grandes dalles taillées en guise de tables et de plus petites pour servir de bancs. Seul concession au principe de décoration, les armoiries des anciens comtes étaient discrètement gravées sur les sièges : la silhouette d’un soldat solitaire se dressant sur un rempart. Même à cette époque, Summerholm était la ville où les armées impériales venaient mourir, et ses dirigeants n’avaient pas hésité à s’en vanter à mots couverts. Au fond, à la tête de la plus grande table, un imposant fauteuil de pierre tenait lieu de trône. Il y avait quelque chose d’indéniablement étrange à voir un Soninké d’âge mûr, vêtu d’une tunique de soie, installé sur un antique trône callowan, mais je devais reconnaître que le général Afolabi Magoro avait fière allure. Grand et large d’épaules, il avait le visage aux angles acérés et les yeux profondément enfoncés dans leurs orbites, qui scrutaient sans cesse les alentours. Chez quelqu’un de moins robuste, cela aurait pu donner une impression de nervosité ; chez lui, cela témoignait plutôt d’une vigilance aiguë.
Heureusement, la liste des invités était courte, Dieu merci. J’avais moi-même amené peu d’officiers : Juniper, Aisha et Pickler. Et Hakram, bien sûr, mais cela allait de soi. Ces derniers temps, mon adjudant me suivait pas à pas, telle une seconde ombre, présence rassurante toujours dans mon dos. Les commandants Hune et Nauk étaient restés au camp de la Quinzième pour superviser nos préparatifs, et Ratface avait disparu quelques instants après son entrée dans la ville. Il avait laissé un mot indiquant qu’il était parti « jouer les poissonniers », ce que je supposais signifier qu’il coordonnait ses efforts avec le tribun de l’Intendance d’Afolabi et échangeait discrètement des fournitures avec lui. Il avait intérêt, en tout cas, parce que s’il s’était éclipsé pour boire un coup, je le chargerais de creuser les latrines de tout le kabili de Nauk. Pas moins d’un bon millier.
Du côté du général, l’assistance était encore plus réduite : deux Taghreb portant les ornements d’épaule rouges et or d’un Légat, ainsi qu’un gobelin d’âge mûr arborant les insignes d’un tribun. Le Tribun Kachera d’Afolabi, si je devais hasarder une hypothèse. De tout l’état-major du général, c’était le tribun responsable de l’éclairage et du renseignement qui aurait le plus à apporter à la conversation du dîner. À supposer que nous en arrivions au dîner. Je pariais que l’Épéiste était aussi le genre de connard à lancer son attaque juste avant le dessert. Cela faisait un moment que je rêvais d’une bonne pâtisserie callowane, et Summerholm était réputée pour son pain sucré fourré de tranches de pomme. Si quelqu’un débarquait en héros flamboyant juste avant que je puisse y goûter, ça allait tourner au vinaigre.
« À quoi penses-tu, Catherine ? »
La voix enjouée ne m’était pas familière, mais je la reconnus.
« Au dessert, répondis-je à Masego, qui s’approchait. Ce qu’on nous sert à Praes est plutôt décevant. »
Surtout des puddings et d’étranges tartes.
« Je te comprends, répondit gravement le mage. Mon père raffole de la tarte au citron ; ça frise l’autodestruction. »
Je pouffai. « Le Seigneur Sorcier est un amateur de citron. Je ne l’aurais pas deviné. »
« Pas le bon père », lança Apprenti avec un sourire en coin. « Il n’a même pas besoin de manger, tu sais. Il aime juste le goût. »
Je retins que les incubes n’avaient pas besoin de se nourrir, me demandant si cela ne concernait que cette espèce particulière ou les démons en général. J’avais une demi-douzaine de questions sur le bout de la langue à propos de son enfance, élevé par deux parents dont l’un venait littéralement de l’Enfer, mais ce n’était ni le lieu ni le moment. J’avais déjà frôlé l’impolitesse en faisant attendre le général pour bavarder avec un ménestrel ; inutile de l’ignorer ouvertement pour faire la conversation à un autre invité.
« Je suppose que nous devrions saluer le général Afolabi », soupirai-je.
« Ah, la politique, ricana Apprenti. Je suis si heureux que mon Rôle ne s’intéresse presque qu’à la sorcellerie. »
« Quelle chance », marmonnai-je en me dirigeant vers la table d’honneur.
L’homme que j’étais venue saluer était déjà assis, seul dans la salle, et discutait avec Juniper lorsque j’arrivai. Hakram se tenait juste derrière ma Légat, le visage empreint d’un calme imperturbable.
« … d’après les rapports, ils alignent au moins cinq cents cavaliers. »
« Des chevaliers callowans ? » demanda Juniper en fronçant les sourcils.
« Des hommes des Cités libres, équipés à la manière des cataphractaires procerans, répondit Afolabi. Ne vous y trompez pas, Légat : sur terrain plat, ils sont mortels. Le Prince Exilé les a utilisés pour mener des raids éclairs, et ils ont causé à eux seuls plus de pertes que le reste de l’armée de Liesse réunie. »
Il interrompit la conversation lorsque je m’arrêtai devant lui.
« Dame Écuyer », me salua-t-il en me tendant l’avant-bras, selon la poignée de main des guerriers.
« Général », répondis-je en lui saisissant fermement l’avant-bras.
« Et Apprenti, ajouta-t-il après que nous nous fûmes séparés. Votre présence est une surprise rare. Votre seigneur père nous rejoindra-t-il ? »
Masego ne broncha pas devant le sous-entendu appuyé ni l’absence de poignée de main.
« Peut-être plus tard, répondit le jeune Soninké en haussant les épaules. Il met la dernière main à un projet qu’il vaut mieux ne pas laisser sans surveillance. »
Afolabi eut presque un mouvement de recul avant de reprendre contenance. Je le comprenais : tout ce que le Souverain du Ciel Rouge jugeait digne d’une surveillance prolongée n’était pas le genre de chose qu’on souhaitait voir en liberté dans une ville dont on avait la responsabilité. Placer Summerholm sous la loi martiale signifiait que, si des dégâts survenaient pendant cette période, la Tour devrait régler la note. Expliquer à la bureaucratie impériale qu’il fallait envoyer quelques centaines de milliers d’auréus vers l’ouest pour réparer les dommages causés par un démon pleinement incarné serait une conversation très, très désagréable. Je décidai de nous orienter vers un sujet relativement moins dangereux.
« Le duc de Liesse aligne donc de la cavalerie ? demandai-je. Je n’en avais pas entendu parler. »
« La seule chose que le duc aligne, c’est une table de banquet, railla Afolabi avec mépris. La comtesse Marchford est la seule stratège adverse qui mérite qu’on s’y attarde dans cette campagne, mais ces cavaliers ne sont pas à elle. Elle a installé la compagnie de mercenaires connue sous le nom de Lances d’Argent sur ses terres, et celle-ci harcèle nos flancs. »
La cavalerie avait toujours été le talon d’Achille des Légions de la Terreur. Les chevaux étaient rares à Praes, et les voisins de l’Empire avaient naturellement rechigné à leur en vendre. Les Légions ne pouvaient guère leur opposer que des chevaucheurs de loups orques, mais Noir avait passé toute une soirée à m’expliquer leurs nombreuses limites. Ils étaient plus difficiles à ravitailler, déjà. La race de loups des steppes assez grands pour être montés exigeait une quantité prodigieuse de viande pour apaiser sa faim, et en campagne, les laisser chasser était rarement envisageable. Il y avait aussi le fait que, tout compte fait, la cavalerie montée sur des chevaux était presque toujours supérieure. Elle était plus rapide, plus lourde et bien moins réticente à foncer droit sur une ligne de soldats ennemis. Les loups étaient aussi beaucoup plus difficiles à remplacer : on les élevait avec leur cavalier et, si l’orque mourait, ils refusaient violemment d’en accepter un autre. Parfois, le chagrin les rendait même fous furieux et il fallait les abattre. Pire encore, les humains et les gobelins ne pouvaient pas les monter. Les quelques tentatives d’adaptation avaient abouti, laissait entendre Noir, à des montures bien nourries, mais à aucun progrès. Pour les raids et pour semer la terreur, ils n’avaient pas leur pareil, mais il ne fallait pas oublier qu’il s’agissait d’une cavalerie très spécialisée.
« Il faudra les déloger si nous voulons avancer plus au sud », remarquai-je.
« Il paraît que ce sera à la Quinzième de s’en charger, murmura Afolabi. Une bonne façon d’aguerrir votre légion avant de l’envoyer au cœur des combats. »
« Enfin », dit Juniper avec un sourire. « De quoi nous mettre sous la dent. »
Le général eut l’air amusé. « Vous êtes vraiment comme votre mère… »
Une explosion lointaine retentit, couvrant la fin de la phrase du Soninké plus âgé. Tous, sauf Masego, se saisirent de leurs armes ; Afolabi lui-même tira de sa manche une dague à l’aspect redoutable.
« Des explosifs gobelins », déclara Juniper.
« Au moins trois, pas plus de six, ajouta la Sapeuse en chef Pickler en accourant vers nous, l’épée au clair. La détonation a eu lieu dans le palais. »
« Nos invités sont arrivés, Hakram, lançai-je. Préviens la commandante Hune : que les troupes se mettent en place. Je veux que le palais soit immédiatement encerclé. »
Le général me fixa. « Vous saviez que cela allait arriver. »
« Je m’en doutais », admis-je.
« Un avertissement aurait permis à mes légionnaires de se préparer, dit-il entre ses dents serrées. »
« Votre légion a été infiltrée, lui appris-je. Cela aurait révélé notre jeu trop tôt. »
Il parut fort mécontent, mais il devrait s’en accommoder. Ce n’était pas comme si c’était faux. Mon regard balaya nos invités, auxquels s’étaient joints les bardes de tout à l’heure, et une idée me vint soudain.
« Masego, demandai-je avec urgence, la fois où tu as perçu un Nom, tu peux recommencer ? »
Le jeune Soninké remonta ses lunettes. « Ça dépend du Nom, mais en général, oui. Pourquoi ? »
« Regarde la barde ashuranne et dis-moi… »
Et merde, elle bougeait. Je savais bien qu’elle avait quelque chose de louche.
« Mesdames et messieurs, annonça Almorava en décrochant sa lyre. Une chanson que j’ai composée pour vous. Elle s’intitule : “Entrer dans un piège évident parce que William a une dent contre quelqu’un, bon sang”. »
Sans perdre un instant, je baissai la main et les deux arbalétriers qui la surveillaient tirèrent aussitôt. L’Ashurane se contorsionna avec une souplesse profondément anormale ; les deux carreaux la frôlèrent sans lui arracher une goutte de sang.
« Sortez vos épées, ordonnai-je. C’est une héroïne. »
Toutes les personnes présentes, à l’exception des autres bardes, dégainèrent ; les musiciens s’éloignèrent en hâte de l’héroïne ainsi démasquée.
« Vous auriez au moins pu me laisser chanter un peu, protesta la ménestrelle. Je travaille cette mélodie depuis presque quinze jours. »
Je sautai par-dessus la table avec adresse, Hakram et Juniper sur les talons, tandis que Pickler tirait un explosif gobelin de je ne sais où. Elle n’avait même pas de sacoche. J’hésitais quelque peu à affronter une héroïne seule alors que nous disposions d’une supériorité numérique écrasante — dans les récits, cela ne se terminait généralement pas bien pour les méchants — mais je ne pouvais pas non plus la laisser filer. À contrecœur, je reconnus que la capturer n’était pas une option. J’ignorais de quoi elle était capable, mais les Noms comme Barde et Ménestrel faisaient généralement d’excellents spécialistes de l’évasion.
« Rendez-vous maintenant et je vous épargnerai la douleur », lui dis-je.
« Je ne vais pas mourir, Catherine Foundling, répondit-elle sans se laisser impressionner le moins du monde par le fait qu’elle était cernée et désarmée. Je suis incapable de me battre pour sauver ma vie, et la seule magie dont je dispose, c’est mon talent musical glorieux, mais j’ai un avantage sur vous. »
« Et lequel ? » demandai-je, contre mon meilleur jugement.
Hakram gémit derrière moi.
« De temps en temps, j’ai droit à un coup d’œil sur le scénario. Aujourd’hui, ce n’est pas le jour où je passe l’arme à gauche. »
Elle sourit tandis que je franchissais en courant les derniers pas qui nous séparaient, l’épée à la main.
« À bientôt. Barde Vagabonde, sortie côté jardin. »
Elle fit un pas sur la gauche et, avant même que son pied eût touché le sol, elle… disparut. Plus aucune trace d’elle. Avait-elle pu se téléporter ? Non, c’était impossible. Il aurait fallu une telle quantité de pouvoir que toute la ville l’aurait ressentie, et je n’avais pas perçu le moindre frémissement.
« Masego, tu as un sort pour détecter l’invisibilité ? » aboyai-je.
Sans prendre la peine de répondre, Apprenti murmura une incantation et balaya la pièce de la main. Une autre explosion retentit au loin, plus forte. Cette fois, ce n’était pas un explosif gobelin. Je reconnus le bruit sans l’aide de Pickler : c’étaient des charges de démolition. Et merde. Aucun de mes légionnaires n’en avait apporté, ce qui signifiait que les Héros avaient mis la main sur des munitions. Voilà pourquoi la Voleuse voulait ces clés. J’aurais dû m’y préparer, me reprochai-je. L’Épéiste Solitaire avait déjà utilisé des munitions gobelines ; ce n’était pas si difficile à deviner.
« Il n’y a personne d’autre que nous ici », déclara Masego.
Je fronçai les sourcils. « Tu en es sûr ? »
Il eut l’air légèrement offensé. « Même l’Assassin ne pourrait pas échapper à ce sort. J’en suis tout à fait sûr. »
Je le crus et me tournai vers Juniper. « Je veux que toi et les tribuns restiez ici pour protéger le général. Il sera forcément une cible. »
L’intéressé renifla. « Je vous en remercie. »
Ma Légat acquiesça et rengaina lentement son épée.
« Hakram, Masego, dis-je sans me retourner. Nous partons à la chasse. »
Je laissai une ligne entière auprès d’Afolabi, en plus de mes officiers, pour renforcer sa garde.
Je n’avais pas emporté mon bouclier ni mon casque dans la salle de banquet, mais Hakram avait demandé à l’un des gardes de les prendre. Affronter l’Épéiste sans mon meilleur équipement me semblait une très mauvaise idée. Sous le regard impatient d’Apprenti, j’attachai solidement les fermoirs de mon casque ; je remarquai qu’il était plutôt pressé de partir, pour quelqu’un qui, à ma connaissance, n’avait jamais participé à un véritable combat. Il renifla quand je le lui fis remarquer.
« Il est rare de pouvoir assister à un duel magique entre Porteurs de Nom, de nos jours, m’apprit Masego. Oncle Amadeus et l’Assassin tuent la plupart des Héros avant qu’ils aient le temps de devenir gênants. »
« Et pour cause », marmonnai-je en ramassant mon bouclier.
Le Soninké haussa les épaules. « J’ai l’intention de tester les limites de mes capacités depuis un moment, et les mages des Légions sont une référence risible en la matière. »
Ce n’était pas très flatteur, mais les lignes de mages n’étaient pas censées être particulièrement polyvalentes. Leur rôle était de concentrer leur puissance de feu, et, sur ce point, elles remplissaient parfaitement leur fonction. Je ne pris pas le temps de le lui expliquer, car ce n’était pas le moment d’en débattre. J’avais placé plusieurs équipes d’intervention rapide à des endroits stratégiques du palais comtal, dans l’attente de l’arrivée des Héros, avec ordre de ne combattre qu’à distance et d’envoyer immédiatement un messager si elles croisaient quelqu’un portant un Nom. Même si je comptais n’affronter les Héros qu’avec l’appui des légionnaires, les envoyer seuls contre un adversaire comme l’Épéiste Solitaire aurait été le meilleur moyen de les faire massacrer. Je menai ma petite équipe vers l’endroit où les charges de démolition avaient explosé, mais, avant de tomber sur l’ennemi, nous rencontrâmes la ligne de Robber. Et quelques autres, à vrai dire. Il y avait une poignée d’orques parmi les gobelins, dont la plupart étaient blessés. Rien de mortel, mais ils en garderaient des cicatrices.
« Patronne, me salua le gobelin en étouffant nonchalamment l’explosif qu’il venait d’allumer. Content de vous voir. »
« Faites votre rapport, tribun, marmonnai-je. Vous gardiez les prisonniers. Que s’est-il passé ? »
« Un type en colère avec une épée geignarde, et une traînée tatouée armée d’une lance, m’expliqua-t-il. On a fait sauter les captifs et on a décampé, comme vous l’aviez dit, mais la plupart des soldats de l’autre ligne se sont fait massacrer pendant notre retraite. »
Je grimaçai. De toute évidence, le plan de secours consistant à « tuer les prisonniers » avait mis l’Épéiste dans une humeur massacrante.
« Restez avec nous, ordonnai-je. Nous allons les poursuivre. »
« Vous avez entendu, les gars et les filles ? » lança le tribun à ses légionnaires. « On reprend le combat contre Bottes-Brillantes et sa concubine, mais cette fois, Catherine putain de Foundling est avec nous. Qu’est-ce qu’on en dit ? »
« On plante la lame dans le rein, on dépouille le cadavre », répondirent avec enthousiasme les gobelins de sa ligne, les quelques orques survivants reprenant le cri dans un grondement.
Parfois, mes sapeurs m’inquiétaient. Vraiment. Les légionnaires se placèrent à l’arrière en bon ordre, et nous repartîmes d’un bon pas, les armes prêtes. Nous avancions trop lentement à mon goût, mais j’avais toujours su que je serais sur la défensive pour ce combat.
« Alors, qui es-tu, binoclard ? » entendis-je Robber demander derrière moi.
« Binoclard, vraiment ? répondit Masego. C’est tout ce que tu as à proposer ? J’ai rencontré des diablotins plus spirituels, et la plupart n’étaient même pas assez intelligents pour parler. »
« Ah, le rejeton du Sorcier, comprit le tribun. Je me suis toujours demandé : quand vos papas passent à l’acte, lequel fait l’épée et lequel le fourreau ? Sois précis, j’ai misé vingt deniers là-dessus. »
« Alors voilà pourquoi les gobelins vivent si peu longtemps », songea Apprenti.
De toute évidence, une belle amitié venait de naître. L’aile du palais où nous nous dirigions abritait l’armurerie et les quartiers de la garde palatiale. Restait à comprendre pourquoi l’Épéiste avait choisi de frapper là en premier : l’endroit devait grouiller de soldats de la Douzième Légion, sans compter que la ligne de mages de Kilian se trouvait tout près. Peut-être avait-il tenté d’éliminer autant de légionnaires que possible ? Ça ne peut pas être ça. Il doit savoir qu’une attaque frontale nous permettrait de l’écraser sous le nombre. Quoi d’autre ? D’après les plans du palais que Hakram m’avait dénichés, un escalier menait aux fortifications sur le toit, et l’une des deux sorties latérales se trouvait là. On va bientôt le savoir. Nous gardâmes le même rythme soutenu jusqu’aux quartiers des gardes. Dès que nous pénétrâmes dans le couloir voisin, nous entendîmes le bruit du combat qui faisait rage devant nous.
« Les réguliers avec Hakram et moi, ordonnai-je d’un ton grave. Sapeurs, tirez avec précaution et restez hors de portée. Masego… » J’hésitai. « Fais ce qui te semble le mieux. »
« C’est toujours ce que je fais », répondit Apprenti avec indifférence.
Les légionnaires me répondirent à l’unisson, puis nous nous ruâmes dans les quartiers. Une vaste salle nous apparut, avec des tables et des bancs renversés ; un râtelier plein d’armes, appuyé contre le mur, avait été renversé au cours des combats. La première chose que je remarquai fut la ligne de Kilian, menée par Kilian elle-même : sa section de réguliers s’agenouillait devant les mages, leurs grands boucliers dressés en guise de barricade. Une salve de boules de feu fila vers un escalier au fond, où une douzaine de personnes armées d’épées et de boucliers battaient en retraite. Derrière eux, un homme aux vêtements trop grands poussa un cri de surprise et agita la main, faisant exploser en plein vol les sorts de mes mages. L’éclair de feu m’aveugla, mais je fonçai, Hakram à mes côtés et mes légionnaires orques juste derrière. Je n’étais dans la salle que depuis un battement de cœur, mais la puissance qui émanait du mage ennemi ne trompait pas : il portait un Nom, et ce n’était pas un Nom timoré.
« Elle est là ! cria l’homme. Faites-le, maintenant ! »
Une demi-douzaine de boules d’argile atterrirent dans la salle, se brisèrent sans peine et répandirent un liquide noir et huileux. L’un des intrus lança une torche sans hésiter et, en un clin d’œil, des flammes d’un vert éclatant engloutirent la moitié de la pièce. Du feu gobelin.
« Bon sang, jurai-je. Qu’on ne vienne pas me coller ça sur le dos. »