Chapitre 398
« La réputation est comme un cheval sauvage : elle s’en va au galop et revient au trot. »
— Proverbe arlésite
« Raconte-moi ce que tu as appris », ordonnai-je.
La petite ville où les émissaires du Prince-Prince nous avaient conduits s’appelait Roque-Faillie. Elle n’avait rien de particulièrement joli ni de luxueux, mais elle avaitau moinsl’avantage d’être presque déserte. Apparemment, en hiver, la plupart des campagnes autour de Salia se vidaient : les travailleurs saisonniers des fermes et des champs, que les habitants appelaient lesmanants, migraient vers la capitale avec les quelques pièces qu’ils avaient mises de côté. La Callowane en moi tiquait à l’idée que de bons et honnêtes fermiers puissent être contraints par la pauvreté de se réfugier dans une grande ville, mais Hakram avait fait remarquer que la situation était un peu plus complexe. Contrairement à mes compatriotes, qui avaient tendance à quitter le foyer familial pour voler de leurs propres ailes, sauf s’ils étaient héritiers d’un bien ou d’un commerce, les Alamans semblaient plutôt former des clans familiaux très soudés, qui achetaient des propriétés au nom de la famille plutôt qu’à celui d’individus. Les jeunes et les robustes travaillaient aux champs pendant les saisons chaudes, puis retournaient, une fois l’hiver venu, dans la ou les maisons familiales de Salia avec les richesses accumulées. Tout cela était très communautaire et assez étrange à mes yeux. Mais, concrètement, cela signifiait qu’une longue série de villes et de villages presque vides se trouvait à une journée de marche de la capitale, où l’on pouvait loger les nombreux émissaires et armées.
D’après mes éclaireurs — et Robber, que j’avais laissé rôder en lui donnant pour seule consigne de ne pas déclencher d’incident diplomatique impossible à nier — et d’après les conversations entre nous, diplomates, installer mes hommes à Roque-Faillie me plaçait entre la ville de la Ligue et celle du Dominion. Assez amusant, ils avaient envoyé le Général Rumena et ses drows au-delà du Dominion, peut-être pour tenter de les séparer du reste de ma délégation. Comme la plupart des Premiers-nés avaient le poing leste et ne parlaient pas un traître mot de chantant, je soupçonnais quiconque tenterait de négocier avec eux en douce de passer un sale quart d’heure, même si je n’avais pas été la Première sous la Nuit. Que les Cieux aient pitié du pauvre type que Hasenbach enverrait sonder les intentions des drows avant les négociations. La princesse Rozala avait installé sa grande armée entre nous et la capitale, mais elle avait dû la répartir en trois forces plus modestes dans différentes villes. Pas que ses soldats s’en plaignent, j’imaginais. Comme les miens, après tant de mois de campagne, ils devaient trouver que dormir dans un vrai lit, entourés de vrais murs, représentait le summum du luxe. Mais Malanza avait disparu dans la ville, et cela m’inquiétait. Le Pèlerin Gris s’y était rendu aussi, d’après mes guetteurs.
À tout hasard, cela avait peut-être un rapport avec le fait que quelqu’un avait mis cette fichue capitale en feu depuis notre dernier entretien avec le Premier Prince. La fumée planait au-dessus d’une bonne partie de Salia, visible à des lieues de distance ; et si la capitale de Procer ressemblait à Laure, une quantité démesurée de ses bâtiments devait être en bois. Probablement plus encore, me dis-je sombrement. Salia était réputée être la plus grande ville de Calernia, plus grande même qu’Ater, qui comptait environ cinq cent mille âmes. On ne pouvait pas loger autant de monde dans des bâtiments de pierre : aucun empire de la Création n’était assez riche pour se le permettre. Quoi qu’il se soit passé, il fallait que j’en sache plus. Si l’on s’apprêtait à me rendre responsable d’un énième incendie que je n’avais pas allumé, autant que je le sache avant d’être accusée devant les Dieux et les hommes. Heureusement, nous avions des Jacks en ville et Vivienne n’était pas restée inactive ces dernières semaines. Ce n’était pas pour rien que je l’avais si peu vue.
« Il y a eu une tentative de coup d’État, déclara Vivienne Dartwick sans détour. »
Elle avait beau être devenue Lady Dartwick autrement qu’en titre, en tant qu’héritière désignée du trône de Callow, elle dirigeait toujours les Jacks. J’ignorais vraiment si les Fairfax avaient eu leurs propres espions avant la Conquête, même si je supposais que oui. S’il avait existé un tel réseau d’informateurs, Noir l’avait depuis longtemps détruit ou retourné, et il nous avait donc fallu repartir de zéro. Résultat : les rapports des Jacks étaient assez fiables, mais la diversité des organisations dont ils provenaient nous laissait de gros angles morts dans nos méthodes, et nos gens étaient généralement largement dépassés par les espions des autres nations. Notamment, je devais l’admettre, pour la même raison qui avait sans doute valu aux Fairfax leur réputation de mal informés : les espions coûtaientcher. Sans même compter les pots-de-vin et les hommes de main, nourrir, vêtir et payer les Jacks revenait déjà douloureusement cher. Si les échanges commerciaux avec Praes et Procer ne reprenaient pas après la fin des guerres, nous devrions peut-être dissoudre une partie des Jacks, tout simplement parce que nous n’aurions pas les moyens de garder un réseau d’agents aussi tentaculaire.
Pour l’instant, l’or nain nous soutiendrait. Il nous avait certainement ouvert plus d’une porte à Salia qui nous serait autrement restée fermée, sans parler des langues qu’il avait déliées. À l’est comme à l’ouest, tout le monde aimait arrondir un peu ses fins de mois.
« Merde », dis-je avec éloquence.
Ce conseil était informel, et les Woe n’étaient même pas au complet — Masego était parti parler au Sorcier renégat et Archer avait annoncé qu’elle allait, que les Sœurs la bénissent, « faire un petit tour » —, mais tous ceux qui avaient un intérêt ou un rôle à jouer dans l’affaire étaient là. Vivienne, mon héritière et la cheffe des Jacks ; Hakram, mon bras droit ; et Akua, enfin… Akua Sahelian.Selon l’heure et les circonstances, sa présence pouvait être une bonne ou une terrible chose, mais elle n’avait au moins jamais été lente à comprendre.
« C’est à peu près ça, confirma Vivienne en repoussant une mèche échappée de sa tresse de laitière. La ville bouillonne de rumeurs et nous n’avons personne dans l’entourage immédiat du Premier Prince, mais nous en savons au moins un peu plus que le premier venu. Déjà, la Maison de la Lumière et les Lettres d’Argent étaienttrèsimpliquées. »
Les Lettres d’Argent étaient l’un des nombreux réseaux d’informateurs de la Principauté — Dieux impitoyables, combien cela devait-il coûter de faire tourner un réseau solide dans tout Procer, sans parler detrois ? — et elles étaient réputées s’occuper tout particulièrement des affaires de Procer. Le Cercle des Épines, le deuxième réseau, était chargé de recueillir des secrets à l’étranger. Nous avions attrapé quelques-uns de leurs agents en train d’essayer de s’infiltrer dans ma cour, et même chez les Royaux, avant qu’ils ne soient châtrés ; et nous en avions probablement laissé passer d’autres. Les Yeux de l’Empire avaient continué à me les dénoncer même après que les relations entre Malicia et moi eurent refroidi jusqu’à devenir glaciales, mais impossible de savoir si ces agents appartenaient à la Tour ou à la Scribe. C’était le troisième réseau, le dernier, qui me surprenait : si la Maison avait participé au coup d’État, elle aurait dû être mêlée à l’affaire, elle aussi.
« Pas la Société sainte ? demandai-je. Je croyais que sa mission consistait à surveiller la Maison. »
« Son chef de nom, un certain frère Simon de Gorgeault, a été recherché pendant quelque temps par des éléments de la garde municipale, sous des accusations de meurtre et d’hérésie, avant que le Premier Prince n’écrase le coup d’État, répondit Vivienne. Il semblerait qu’il ait été dupé, mais qu’il n’ait pas été complice. »
« Si je me souviens bien, les Lettres d’Argent étaient dirigées par un petit bonhomme intéressant du nom de Balthazar Serigny, dit Akua. À moins que cela ait changé ? »
Elle jeta un regard à Vivienne, qui n’avait nullement dissimulé son aversion, tout en restant professionnelle. Ma maîtresse-espionne secoua la tête.
« Intéressant comment ? demanda Hakram. »
« Dans le sens où “les Yeux travaillent sur son cas depuis plus de dix ans”. J’ignore toutefois dans quel but, répondit Akua. Aucun des espions de ma mère n’a jamais gravi assez d’échelons pour être mis dans le secret, mais la Dame Scribe le saurait. »
Merde, pensai-je, en me retenant cette fois au moins de le dire à voix haute. On ne pouvait pas nous reprocher que la fichue Maison de la Lumière ait décidé que le moment était venu de déclencher une quatrième Guerre liturgique ; mais si les Lettres d’Argent étaient la faute de la Scribe, alors nous étions dans de beaux draps, nous aussi. Noir était férocement loyal envers ceux qu’il considérait comme les siens, ce qui était à la fois l’une de ses meilleures et l’une de ses pires qualités. Il n’aurait probablement pas accepté de la livrer aux chiens, même si elle l’avait mérité, il y a quelques années ; encore moins maintenant que les Calamités tombaient comme des mouches.
« Cela nous fait des espions et des prêtres, remarqua l’Adjoint de sa voix rocailleuse. Quels princes étaient impliqués ? Il leur fallait un candidat pour remplacer Hasenbach. »
« Ce n’est pas encore de notoriété publique, pas dans les rues, mais apparemment, tout cela se faisait au nom de la princesse Rozala, dit Vivienne. »
Le fin sourcil d’Akua se haussa, comme pour me rappeler qu’elle avait prédit que le Premier Prince et la première princesse à peu près décente que j’aie jamais rencontrée finiraient par s’affronter. Cela ne collait pourtant pas, pas à mes yeux. Nous avions évoqué la possibilité que les deux dirigeantes s’opposent par l’intermédiaire de la Haute Assemblée et se disputent au sujet des Accords, mais ni Akua ni Hakram n’avaient jamais mentionné un coup d’État comme éventualité. Ni l’un ni l’autre ne savait que Cordelia avait, en pratique, acquis la majorité à l’Assemblée, à l’époque, me rappelai-je. Même ainsi, j’avais du mal à concilier la princesse qui avait été la première à jeter sa couronne, celle qui avait planté son épée dans le sol et prêté des serments de gratitude, avec quelqu’un qui risquerait le chaos qu’un coup d’État pourrait provoquer, alors qu’une étroite trêve avec Keter nous tenait à peine. Elle devait savoir que les Lycaonais considéreraient comme une trahison impardonnable la destitution du premier Premier Prince issu de leur peuple avant même la moitié d’une guerre contre l’Horreur Cachée.
« Elle est partie pour la capitale peu après avoir installé ses soldats, dis-je. Tu ne saurais pas à quelles conditions ? »
« Nous avons quelqu’un dans le personnel de Louis Rohanon, sourit Vivienne. Elle est devenue folle de rage quand on a laissé entendre que cela venait d’elle, et a menacé d’imposer le “licou du menteur” à quiconque répéterait pareille calomnie. Elle est aussi partie avec une escorte réduite au strict minimum. »
« Tu ne saurais pas ce que c’est, ce licou ? demandai-je, les sourcils froncés. »
Mon héritière secoua la tête.
« Vu le contexte, ce doit être désagréable, dit l’ancienne voleuse. »
« C’est un ancien châtiment arlésite infligé à ceux qui calomnient unréal, expliqua Akua d’un ton badin. On passe un crochet fixé à une longue cordelette à travers la langue du menteur, puis on l’attache à la queue d’un cheval, que leréalfait ensuite courir sur un mille. Si le menteur survit à la course sans que le crochet ne lui déchire la langue, les Dieux d’en Haut jugent que son mensonge était involontaire. Sinon, on lui arrache ce qu’il reste de sa langue et on l’enterre sous la porte de la forteresse duréal. »
Vivienne semblait partagée entre l’agacement vif de s’être fait damer le pion sur un détail aussi mineur et le dégoût que lui inspiraient les anciennes coutumes judiciaires arlésites. À noter qu’Akua avait ditréal, et non prince, ce qui était révélateur : cela signifiait que cette pratique remontait à avant la fondation de la Principauté. Celle-ci, malgré ses innombrables défauts, était beaucoup moins portée aux exécutions élaborées que les États qui l’avaient précédée. Cela dit, j’aurais été hypocrite de jeter la pierre. Mon peuple avait eu recours à des méthodes d’exécution atrocement brutales pour punir les traîtres, surtout ceux qui traitaient avec Praes. Enfant, j’avais adoré lire les récits de pendaisons, de dessin et d’écartèlement en place publique, ou même, plus rarement, dependaisons rouges— il m’avait fallu des années pour comprendre qu’il était étonnant qu’on trouve si facilement des livres sur les pires excès de la « justice » callowane, Noir, espèce de salaud — mais en grandissant, je m’étais mise à m’interroger sur cette monstruosité : torturer un traître avec tant de soin qu’on pouvait le pendre par les entrailles. Même les Déoraithe s’étaient parfois essayés à l’empalement quand les clans attaquaient le Mur, mais ils réservaient toujours le pire sort aux Empereurs de l’Effroi qui leur tombaient entre les mains. Je ne devais pas m’étonner qu’Akua soit au courant, vu que les Praesi avaient littéralement écrit les ouvrages de référence sur le sujet ; mais pourquoi se serait-elle intéressée à un quelconque Arlésite… Oh.
« Tu as étudié ce genre de choses partout, n’est-ce pas ? dis-je, malgré moi amusée. Quand tu croyais encore que tu allais conquérir tout le continent. »
Akua eut l’air à peine embarrassée.
« Le souci du détail ironique distingue une Triomphante d’une Nihilis, se défendit-elle. »
Dieux, j’avais hâte de raconter ça à Indrani et de voir les moqueries qu’elle allait lui décocher. De quoi nous divertir pendant des semaines, peut-être même un mois entier si Robber s’en mêlait. L’Adjoint s’éclaircit la gorge ; je le laissai sans résistance me ramener aux choses sérieuses. C’était amusant, certes, mais nous avions des problèmes plus urgents : quelqu’un avait incendié une partie de Salia, et quelqu’un dont je devrais par extension répondre avait peut-être été impliqué. Bon sang, je risquais même d’être accusée par principe. Cela dit, la légion que j’avais amenée était commandée par le Général Abigail, alors qui sait ? Peut-être que cette fois, on lui mettrait tout sur le dos, qu’elle y soit pour quelque chose ou non, et que ce soit plausible ou pas. Fichu William, je n’arrivais pas à croire que les gens me tenaient encore responsable de Marchford.Les deux fois,en plus, merci beaucoup, Chider.
« Cordelia Hasenbach est toujours Premier Prince, toutefois, dit Hakram d’un ton qui tenait presque de la question. »
Comme moi, il avait supposé que si ce n’était pas le cas, on aurait commencé par nous l’annoncer.
« Oui, confirma Vivienne. Elle est aussi sortie de cette histoire avec une réputation irréprochable auprès de la Haute Assemblée, et une grande popularité à Salia. La rumeur veut qu’elle ait empêché l’exécution sommaire des conspirateurs pour qu’ils puissent être jugés comme il se doit, juste après leur tentative d’assassinat contre elle. Ce qui m’amène à un autre point important. »
Elle prit une inspiration.
« Le Chevalier Blanc et la Sorcière des Bois sont tous les deux en ville, dit-elle, ses yeux gris-bleu se plissant. C’est le Chevalier Blanc qui s’apprêtait à juger les conspirateurs, avant que Hasenbach ne l’interrompe. »
Je me penchai en avant, tandis que la surprise et le respect se mêlaient chez les deux autres, comme chez moi.
« Elle a dit au bourreau du Chœur du Jugement de passer son chemin ? dis-je, puis, une seconde plus tard, mon estomac se noua. Merde.Merde. »
« Catherine ? demanda Vivienne, surprise. Je pensais que tu serais ravie. Cela montre qu’elle respecte profondément les principes des Accords. »
Hakram me connaissait depuis le plus longtemps et comprenait mieux que les autres ma façon de penser. Il saisit le premier.
« Cela montre qu’elle a de la volonté, du courage et une foi inébranlable, dit l’Adjoint. Et c’est une histoire puissante : nous savons à quoi mène ce genre d’ingrédients. »
« Il y a plus de chances qu’elle ait reçu un Nom que l’inverse, jurai-je. Tu crois vraiment que le Chevalier Blanc aurait cédé autrement ? »
Et c’était un problème, parce que si Cordelia avait reçu un Nom, la Barde Errante pouvait maintenant la rejoindre à sa guise. Tout juste après sa transition, elle serait débordante de pouvoir et d’assurance, si son expérience ressemblait à la mienne ; ce qui la rendrait plus difficile à influencer à certains égards, et nettement plus facile à d’autres. Surtout si l’Augure se portait garante de la Barde, ce qui semblait malheureusement tout à fait possible. Hasenbach n’aurait toutefois pas des années d’histoire commune avec l’Intercesseuse, ni une confiance absolue en elle. Je pouvais tirer parti de ça, à condition d’agir assez vite. Ce qui semblait désormais nécessaire.
« J’en conclus que les personnes Nommées ne pourront plus être exclues du pouvoir, médita Akua d’un ton calme. Cette clause est morte dans l’œuf si le titre de Premier Prince n’est désormais plus un simple titre. »
Pas Premier Prince, pensai-je. Une histoire trop faible, trop de conditions. Un Nom que la Haute Assemblée pouvait rendre illégitime par un vote, et dont la formation dépendrait d’un tel vote ? Non, il ne prendrait jamais forme ainsi. Ce serait plutôt quelque chose qui s’appuierait sur l’une des rares croyances communes aux peuples disparates de Procer. Si la Maison de la Lumière ne faisait pas apparemment partie du complot, j’aurais parié sur les textes sacrés ; mais dans les circonstances, il s’inspirerait probablement d’un socle commun plus restreint. Le Prince Équitable, peut-être ? Procer n’avait pas vraiment d’histoires fédératrices fortes, ce qui rendait la chose difficile à prévoir. Inutile de spéculer quand j’en savais si peu.
« On verra, grognai-je. Gouverner n’est pas toujours gouverner. »
Les Mages de l’Ouest avaient été les mages royaux de Callow pendant des siècles, et détenaient richesse et influence, en plus de leur magie ; pourtant, ils ne possédaient pas de terres et ne commandaient que rarement des armées. Je devrais peut-être accepter un compromis sur l’étendue du pouvoir que les personnes Nommées pouvaient exercer dans la gouvernance, mais je n’allais pas hisser le drapeau blanc sur cette question.
« Les rumeurs divergent sur les responsables, dit Vivienne. Tu es très souvent citée, Catherine, mais on accuse surtout le Chevalier Noir et le Roi Mort. Mes gens pensent que le Premier Prince encourage activement l’idée que l’Horreur Cachée est derrière tout ça, pour des raisons politiques et diplomatiques. »
« Elle discrédite les prêtres, dit l’Adjoint en laissant échapper un rire discret. Ils ne peuvent pas être des hommes saints s’ils étaient les pions du Roi Mort. »
« Elle prépare une purge, tu crois ? demandai-je. Elle pend les Saints et la Maison de la Lumière de Procer se retrouve sans chef. Vu l’époque, la Maison pourrait se tourner vers un Héros ou l’Assemblée pour se faire diriger, le temps de nommer de nouveaux remplaçants. »
J’inclinai la tête. Il n’y avait pas beaucoup de personnes Nommées prêtres célèbres, en ce moment. Le Pèlerin Gris, à la rigueur, mais il était en pratique un prince levantin ; il était donc douteux que les Procerans se rallient à lui. Roland était alaman, mais aussi mage. Et quels Héros procerans y avait-il, à part lui ? Il y avait eu un chevalier, à la bataille des Camps, s’il était encore en vie, et je me souvenais vaguement du Guérisseur renégat qui avait aidé des prêtres procerans à mettre au point le truc du bouclier qui nous avait fait tant de mal le premier jour ; mais je ne savais presque rien de ce Héros, à part l’évidence.
« Les avantages diplomatiques sont évidents, dit Akua. Si ces Saints — ah, prétendre agir au nom des Cieux silencieux, quelle belle entourloupe — étaient les pions de Keter, alors tout ce qu’ils ont fait ces dernières années devient suspect. Y compris le fait de t’avoir désignée Archi-hérétique de l’Est. »
« Tu as l’air un peu triste, l’accusai-je. »
« Oh, cela servira aux négociations, répondit l’ombre. Mais une telle épithète est assez prestigieuse dans certaines contrées, tu sais. »
« Une rétractation à l’échelle de Calernia vaut mieux que le prestige qu’elle lui a apporté à Praes, dit Hakram. »
« Je n’oserais prétendre le contraire, Adjoint », répondit Akua en inclinant gracieusement la tête.
« Ça va leur coûter cher, ajouta soudain Vivienne. Ce n’était pas seulement les Procerans : c’est un grand conclave qui t’a déclarée Archi-hérétique. Les Orateurs d’Ashur et les Lanternes du Dominion y ont aussi participé. »
« Si je comprends bien le Pèlerin, les Lanternes pourraient même être reconnaissantes d’avoir une excuse, dis-je. Elles ont du mal à concilier cette histoire avec le fait que Miséricorde ne m’ait pas réduite en cendres. Leur seule échappatoire, c’est de prétendre que j’ai dupé les Ophanim, mais personne ne veut tenter le diable alors qu’ils sont là pour les contredire. »
« Elle dit toujours que, de tous les clergés de l’ouest, seul le sien a été corrompu par le Roi Mort, puis lui fait porter tout le blâme de cette nomination, dit Vivienne. C’est une humiliation colossale pour la Maison procerane, Cat. »
« Tu penses que le Premier Prince veut remettre en question l’équilibre des pouvoirs établi par les Guerres liturgiques, dit Akua, surprise, mais aussi un peu intriguée. Cordelia Hasenbach a, il faut le reconnaître, respecté scrupuleusement l’autorité de la Maison de la Lumière jusqu’ici. Même quand cela allait à son détriment. »
« C’était avant qu’ils ne s’en prennent à elle, dis-je. Et leurs politiques ne lui convenaient déjà plus depuis un moment. Je ne dis pas forcément que Vivienne a raison, mais des mesures qu’elle aurait rejetées il y a quelques mois pourraient désormais être envisagées. »
« Cela expliquerait en partie pourquoi elle insiste pour que la conspiration soit traitée dans le strict respect de la loi, dit Hakram. Elle peut ainsi traîner les Saints devant la Haute Assemblée et révéler les détails sordides de leurs tentatives d’ingérence dans les pouvoirs séculiers. Elle obtiendra le soutien de forces qui, d’ordinaire, resteraient peut-être neutres ; même les familles royales proches de la Maison ne voudront pas la laisser en position de recommencer. »
« Des procès publics de prêtres alors que nous sommes en guerre contre le Roi Mort ? dis-je. Ça pourrait mal tourner. Je ne suis pas sûre qu’elle prenne ce risque. Traîtres ou non, ils appartiennent à la Maison. Les gens ne seront pas à l’aise de voir des prêtres devant un tribunal alors que les Morts sont à nos portes. »
« Si elle agit, je m’attendrais à ce qu’elle s’en prenne aux biens plutôt qu’aux privilèges, remarqua Akua. Tous ces monastères et ces abbayes avec leurs terres. Les exemptions fiscales aussi. Les efforts de guerre justifieraient ces mesures et préserveraient l’apparence de l’ordre ancien, tout en réduisant drastiquement l’influence réelle de la Maison. »
« Au bout du compte, tant que cela ne l’empêche pas de négocier avec nous, ce n’est qu’un souci secondaire pour nos affaires, conclut Hakram. »
« Notre position pour la suite ne change pas, approuvai-je. Nous redoublerons peut-être de prudence, mais si Hasenbach parvient à garder le Chevalier Blanc sous contrôle, ce n’est pas une grande menace. »
« Je préférerais qu’il ne soit pas là du tout, soupira Vivienne. Maintenant, le Tyran va avoir son procès. On aurait pu le faire patienter des mois si le Chevalier était resté à l’écart. »
« Je ne suis pas sûre de vouloir découvrir ce que Kairos pourrait faire pour le presser, vu qu’il a déclenché une guerre contre Procer juste pour qu’il vienne, dis-je. Il va évidemment falloir le surveiller de près, Vivs, et c’est pour ça que tes Jacks… »
Ce fut une agréable surprise d’avoir une porte à laquelle frapper, après les ténèbres éternelles et les champs d’Iserre. L’Adjoint fit entrer notre sentinelle, et le jeune orque en armure de légionnaire nous transmit un message. Le Seigneur Charogne demandait audience et avait mentionné qu’il amenait un vieil ami.Eh bien, me dis-je. Les Jacks avaient fait un travail admirable, tout bien considéré, mais rien ne valait d’entendre cette folie de la bouche même de l’intéressée.
Il était temps de voir ce que la Scribe avait à dire pour sa défense.