Chapitre 397
« Certains, à cause de ce qui est écrit dans ce volume, me traiteront de traître. Ils me diront ennemi de tout ce que nous sommes. Mais c’est faux. Je pleure sur ce que nous sommes, car je vois ce que nous pourrions être, ce que nous avons tenté d’être avant de nous égarer : un empire sans pareil, où la loi est juste et mesurée, et où le pouvoir n’appartient pas à un seul, mais à plusieurs. Mépriser la maladie, ce n’est pas haïr le malade. »
– Extrait de la conclusion de « La Ruine de l’Empire, ou un Appel à la réforme de la Haute Assemblée », par la princesse Eliza de Salamans
Agnes regrettait toujours les hauts sommets et le ciel bleu de Rhenia, mais, parfois, dans ce jardin bien particulier, elle avait l’impression de n’être jamais partie. C’était son dépouillement, supposait-elle. Le palais regorgeait de jardins rivalisant d’ornements et de splendeur, et celui-ci avait perdu la compétition. Quelques arbres nus, une statue brisée et décapitée représentant un homme que Cordelia affirmait être le Premier Prince Clothor Merovins, et deux bancs de pierre aussi inconfortables que grossiers. Agnes Hasenbach préférait celui près de la statue : elle pouvait y apercevoir le ciel tout en goûtant la sensation familière d’être entourée par les hautes murailles de la cour à ciel ouvert.
Les gardes traîtres de Balthazar Serigny l’avaient autorisée à revenir dans le jardin depuis ses appartements, et lui avaient même laissé une illusion d’intimité : toutes les entrées et sorties étaient étroitement surveillées, mais on l’avait laissée seule à l’intérieur. Cela ne changerait rien, bien sûr. Pas avec elle. Le ciel lui annonçait que l’heure approchait — le chasseur s’élève, l’œil du chien décline — sans être encore tout à fait là. L’Augure avança donc sans bruit sur la neige jusqu’au pied d’un arbre mourant, puis se pencha pour ramasser une branche longue et fine. Elle retourna s’asseoir sur son banc et, penchée en avant, entreprit de tracer des signes dans la neige.
Fer. Corde. Chandelle. Harpe. Os. Miroir.
À peine avait-elle achevé le dernier trait de l’ancien symbole que certains nommaient le miroir verdoyant qu’elle arriva. La Barde Errante, elle aussi penchée en avant sur son siège, contempla les signes dans la neige.
« Ce vieux tour mavii ? » La Barde eut un petit rire. « Dieux, cela fait une éternité. »
Et voilà, songea Agnes Hasenbach, que cela commence.
Balthazar dégaina son épée avant même que la sauvage ait fini de parler. La surprise céda la place à la fureur : elle s’était jouée de lui de la sorte. Elle n’avait même pas quitté le palais, si ? Des serviteurs avaient dû la cacher dans leurs quartiers pendant que les soldats censés la sauver s’enfuyaient vers les hauts quartiers, emmenant une autre blonde vêtue de ses habits. Ses Lettres d’Argent lâchèrent le banc dont ils comptaient se servir comme bélier et tirèrent leurs propres lames, tandis que le grand espion réprimait une grimace. Il avait quatre hommes à lui, et il se débrouillait plutôt bien à l’épée, mais Hasenbach avait une bonne vingtaine de soldats répartis dans la Chambre de l’Assemblée — tous de la garnison de Salia, à en juger par leurs tabards.
De mémoire, le prince Arsene de Bayeux savait manier l’épée, mais la princesse d’Aisne serait un poids mort dans le combat. Les prêtres, encore pire, même si certains pourraient au moins servir de guérisseurs. Et maudite soit Hasenbach : malgré le nombre de délégués assermentés et de prétendants royaux qui l’accompagnaient, et qui leur donnait un net avantage numérique, rares étaient ceux qui accepteraient de tirer l’épée contre le Premier Prince, même s’ils en possédaient une ou savaient s’en servir. Une des Saints — sœur Adelie, reconnut-il — s’avança avec une audace déconcertante tandis que les soldats dégainaient à leur tour en réponse aux hommes de Balthazar.
« Cordelia Hasenbach, prince de Rhenia, vous êtes accusée d’hérésie, annonça sœur Adelie d’une voix qui résonna dans la salle. Vous tous, jetez vos épées et… »
« La Maison de la Lumière n’a pas encore été autorisée à prendre la parole, coupa le Maître des Ordres. Taisez-vous ou vous serez expulsés de cette Chambre. »
« Rosalie, dit doucement Balthazar sans se retourner, les yeux fixés sur les soldats ennemis tandis que les prêtres commençaient à protester. Va chercher des renforts. Maintenant. Au moins soixante hommes ; il faudra peut-être prendre la salle de force. »
Son agente acquiesça d’un murmure et commença à battre en retraite, même si elle se mettrait à courir dès qu’elle aurait passé l’angle. Les yeux bleus de Cordelia Hasenbach la suivirent, mais elle ne dit rien. Avait-elle fait encercler les lieux, se demanda-t-il, et se fichait-elle de voir Rosalie se faire tuer ? Ou croyait-elle vraiment qu’il ne la ferait pas traîner hors de la Chambre pour la poignarder dès qu’il aurait ses hommes ? C’était une nordienne, mais pas une sotte ; elle ne pouvait tout de même pas croire à cette dernière hypothèse ?
« La Haute Assemblée est réunie, déclara Cordelia Hasenbach. Assermentés, prenez les trônes auxquels vous avez juré fidélité. Je ne tolérerai pas davantage de retard. »
« Vous avez été accusée de trahison, d’hérésie et de tyrannie, dit la princesse Clotilde d’Aisne. Vous n’avez pas le droit de siéger sur ce trône, Cordelia Hasenbach. »
« De telles accusations ne peuvent être présentées que devant l’Assemblée, lorsqu’elle est réunie, répondit la souveraine blonde. Or, elle ne l’est pas tant que les délégués assermentés et les membres présents n’ont pas pris leur siège. À moins, bien sûr, que vous ne comptiez accorder à la Maison de la Lumière le droit de juger la royauté procerane. »
Putain, songea Balthazar. Car, même si ce tour n’était qu’une question de procédure, il allait…
« Les Cieux n’épargnent personne de leur jugement, grands ou petits, proclama frère Bertran. »
« Tenez votre langue, prêtre, répliqua le prince Arsene de Bayeux. Nous sommes venus destituer une tyranne, pas couronner les Saints à sa place. »
En quelques instants, un prêtre plus avisé interviendrait pour retirer cette affirmation précipitée, ou du moins la nuancer, mais le mal était fait. Hasenbach ne visait ni la Maison ni les deux royaux présents dans la Chambre : elle avait dans sa ligne de mire les délégués assermentés. Ceux-ci venaient de voir les deux grands pouvoirs légitimes de la conspiration, les couronnes et les robes, se retourner l’un contre l’autre sans la moindre hésitation. Ils perdent confiance en ce coup d’État, jura Balthazar en voyant nombre d’entre eux afficher une expression absente.
Certains prêtres les avaient convaincus par leur conscience, mais Balthazar s’était chargé des autres à coups de menaces. Or, celles-ci perdaient de leur poids si, à l’aube, il ne semblait pas en mesure de les mettre à exécution. Maudits Cieux, Rosalie devait se dépêcher d’arriver avec les renforts, sans quoi leur soutien fondrait comme neige au soleil d’été. Et s’il devait placer une épée derrière chaque nuque avant le décompte des voix, le Chevalier Blanc retiendrait-il vraiment son bras lorsqu’il se frayerait un chemin à travers les rangs ? Balthazar en doutait.
« La Maison de la Lumière ne s’aviserait pas de juger la royauté sans le consentement de la Haute Assemblée, dit frère Philippe, l’un des Saints. C’est… »
Hasenbach fit un discret signe aux soldats qui l’encadraient, et les lances s’abattirent sur le sol dans un fracas assourdissant.
« La Maison de la Lumière n’a pas encore été autorisée à prendre la parole, prêtre, dit le Maître des Ordres. Attendez que votre requête soit présentée, ou voyez-vous expulser de la Chambre. Assermentés, prenez vos trônes, sans quoi vous serez considérés comme abstentionnistes. »
Dans un silence tendu, les délégués assermentés se dirigèrent vers leurs trônes, sous le regard consterné des deux autres royaux présents dans la Chambre et le silence des prêtres. Balthazar surveilla attentivement Hasenbach, évaluant s’il pourrait s’approcher d’elle sans que les soldats s’interposent, mais non : elle le gardait à l’œil, lui et ses agents. Pourquoi ne m’as-tu pas encore fait expulser de la Chambre ? se demanda-t-il. Ou arrêté, ou fait quoi que ce soit de concret. Hasenbach avait l’avantage pour l’instant, avant l’arrivée des renforts ; alors pourquoi n’agissait-elle pas ?
« Elle s’en sortira, ta cousine, dit doucement la Barde. Ne t’en fais pas. »
Agnes esquissa un faible sourire.
« Je connais Cordelia depuis que nous étions des petites filles, dit-elle. Je la connais mieux que quiconque encore en vie. »
Ce n’était pas de la vantardise, même si Agnes n’aurait pas prétendu être de toute sa famille celle qui était la plus proche de sa cousine royale. Pourtant, l’oracle l’avait vue faire face à mille choix, mille destins, mille erreurs. Et jamais, dans aucun d’eux, Cordelia Hasenbach n’avait cessé d’être fondamentalement la même femme que lorsqu’elle venait de monter sur le trône, étouffée par ses innombrables responsabilités, et qu’elle trouvait malgré tout le temps pour sa cousine étrange, qui aimait parler de troupeaux et d’étoiles. C’était la même femme qui avait envoyé ses dames de compagnie examiner les marchandises des marchands du Sud, à la recherche d’almanachs d’observation des oiseaux, et qui, pour les dix-sept ans d’Agnes, lui avait même procuré un œil baalite. La vérité au cœur de Cordelia Hasenbach, c’était qu’elle choisissait toujours la bonté, lorsqu’un choix s’offrait à elle.
Agnes observa le jeu des ombres sur le mur : clair de lune, lumière des étoiles, et le déni de l’un comme de l’autre. Elle aperçut ce qui pouvait encore advenir : carrefour, creuset, consécration. La plus vieille des trahisons, sous le masque d’un décret des anges. Comme elle était lasse de marcher sur le fil entre deux abîmes, de peser ses mots comme si chaque oreille était tendue vers elle. Depuis combien de temps attendait-elle la fin ? Parfois, elle se perdait dans le ciel bleu et les vents lointains, écoutant les cris portés par la brise et les vérités qu’ils murmuraient. Certains jours, Agnes ne se souvenait plus de son âge, ni du visage de sa mère. Qu’est-ce que son père lui avait murmuré à l’oreille avant de mourir ? Mais elle connaissait des vérités, et savait qu’il en viendrait d’autres ; à la fin, cela suffirait. Ses choix avaient été faits avant même qu’on lui donne la possibilité de les faire.
« Le fer pour lier, la corde pour tuer, cita l’Augure. »
« Au début, ils rougissaient ces autels pour obtenir des bénédictions, pour festoyer, dit la Barde. Mais, plus tard, ce fut le désespoir qui les poussa. Les Arlésites connaissaient les secrets de l’acier, et les Mavii, malgré leurs merveilles de pierre, ne bâtissaient que des merveilles pacifiques. »
« Des entraves aux mains et aux pieds, une lente mort d’un jour et d’une nuit, dit l’Augure. Pour invoquer les seigneurs et les dames des fées. »
« C’étaient des créatures d’une grande beauté, qui menaient leurs suppliants au combat, se souvint la Barde avec tendresse. Pourtant, cela n’avait pas suffi à renverser le cours de la guerre. Les Arlésites avaient simplement trop bien appris aux côtés des Titans. »
« Les légendes racontent que ceux qu’on pendait y allaient de leur plein gré, dit Agnes. »
« Il fut un temps où c’était vrai, acquiesça doucement la Barde. Mais lorsque les jours des Mavii s’assombrirent, la pratique se corrompit elle aussi. D’abord les parjures. Puis les lâches. Enfin, les sans-défense. Et les graines amères portèrent des fruits amers. »
« Mais, autrefois, ils y allaient de leur plein gré, murmura Agnes. »
La Barde acquiesça en silence.
« Parfois, il faut verser le sang, dit l’Augure en levant les yeux vers l’horizon. »
Des panaches de fumée commençaient à s’élever : Salia brûlait. Elle demanderait aux Dieux de lui pardonner, mais ne cherchait pas l’absolution.
Que son silence la traîne jusqu’aux Enfers, si c’était là ce qu’elle méritait.
Les voix à l’Assemblée leur étaient toujours favorables, à condition que les délégués qu’ils avaient soumis gardent leur position. Balthazar constata qu’il y avait autant de trônes vides que de sièges occupés et, s’ils couronnaient leurs candidats royaux, Hasenbach était perdue. Elle avait encore les voix de Rhenia et de Salia, mais les trois autres principautés lycaonaises n’avaient aucun représentant, pas plus que le prince Renato et le prince Ariel. La conspiration comptait sur les souverains de Bayeux et d’Aisne, ainsi que sur assez de délégués assermentés : Aequitan, Tenerife, Segovia, Brabant, Orne, Cleves et Hainaut.
Grâce à ces voix, ils pourraient couronner six autres princes et princesses, les mêmes qui avaient abdiqué au Cimetière des Princes ; ils obtiendraient alors la majorité des voix, même au sens le plus strict. Il serait bien plus difficile de contester la légalité de la procédure. Si les délégués assermentés tenaient bon. Si Hasenbach ne noyait pas la session sous d’autres sujets pour empêcher tout vote de ce genre. Peu importe, songea Balthazar le Bâtard en observant les soldats toujours aux aguets. Qu’elle joue à la reine encore un peu ; cela ne vaudra plus un sou quand j’aurai davantage d’épées qu’elle. L’instant ne pouvait arriver assez tôt.
« Conformément à l’ancienne loi, un représentant de la Maison de la Lumière peut maintenant s’avancer et présenter la requête soumise à la Haute Assemblée, annonça le Maître des Ordres. Que s’ouvre le deuxième ordre de la soirée. »
Le deuxième ? Qu’avait-elle… si elle s’en tenait à cette mascarade de légalité, alors qu’est-ce qu’elle pouvait bien… Oh, putain. La convocation par la Maison de la Lumière signifiait que la session officielle avait commencé des heures plus tôt, lorsque Hasenbach était la seule à siéger dans la salle. Tant qu’elle s’en tenait aux votes majoritaires qui n’exigeaient pas de quorum, ou aux sujets nécessitant simplement une reconnaissance officielle — sans vote —, elle pouvait faire bien des choses sans enfreindre la lettre de la loi. Balthazar Serigny comprit avec amertume que chaque trône vide de la Chambre pouvait désormais avoir un délégué assermenté officiellement reconnu en la personne de Cordelia Hasenbach. Cela ne résisterait jamais à une contestation sérieuse lors d’une session plénière, certes, mais ce n’était pas nécessaire.
Du moment qu’elle survivait à la nuit, Hasenbach accepterait sans doute volontiers de faire rayer des registres tout ce qui avait été consigné pendant cette session, et peut-être même présenterait-elle des excuses pour ses abus de procédure. Si elle semblait tout sauf contrite en présentant ces regrets, cela pourrait même améliorer sa popularité auprès de certains membres de la royauté alamane : ils aimaient les retournements de fortune dans le Flux et le Reflux. La Maison de la Lumière désigna sœur Adelie comme porte-parole, ce qui fit retenir son souffle à l’espion. Au moins avaient-ils eu le bon sens de choisir quelqu’un qui connaissait assez bien les procédures de l’Assemblée, à ce qu’il semblait. Quand ils avaient l’avantage, les Saints pouvaient se permettre d’enfreindre les règles pour afficher leur puissance. Mais, cette nuit, ils auraient plutôt l’air de rustres désespérés.
« Au nom des Dieux d’en Haut, la Maison de la Lumière accuse le Premier Prince Cordelia Hasenbach d’hérésie aggravée, annonça sœur Adelia. Que toute la Création sache que la lignée des Hasenbach a déchu et s’est détournée de la grâce des Cieux. »
« Quelles preuves la Maison de la Lumière avance-t-elle pour étayer ces accusations ? demanda le Maître des Ordres. »
« Elle a fait la paix avec l’Archihérétique de l’Est, ainsi que l’a proclamé un grand conclave sacré, dit sœur Adelie, la voix montant dans les aigus et s’échauffant. Elle a pardonné le grand massacre des Procerans par le Seigneur Charogne et a même proposé une trêve au vil Tyran d’Héliké et à son maître, le Hiérarque sanguinaire. »
La prêtresse s’était tournée vers les délégués plutôt que vers Hasenbach et son sbire barbu, ce qui plut à Balthazar : elle comprenait elle aussi que, pour préserver les apparences de légalité, ils devaient garder cette petite bande de leur côté. Pourtant, Balthazar vit qu’ils n’étaient pas sans scrupules : ils craignaient de créer un précédent. Si les délégués votaient ici, officiellement, que la Maison pouvait destituer un Premier Prince pour avoir désobéi aux décisions d’un conclave, ils devraient ensuite répondre à des questions très précises de leurs propres maîtres : pourquoi avaient-ils laissé la Maison exercer un tel pouvoir sur l’Assemblée ? Pourtant, sœur Adelie parlait au nom de la Maison, fort respectée dans les affaires morales et religieuses, et nul ne pouvait nier que Hasenbach concluait des pactes avec un sacré nombre de Damnés.
« Rappel au règlement, dit le Maître des Ordres. Après avoir sollicité l’assentiment de cette même Haute Assemblée, le Premier Prince a proposé une trêve à la Reine de Callow et à la Ligue des Cités libres. Pas la paix. Aucun accord officiel n’a été conclu concernant le sort du Seigneur Charogne. »
Un détail technique, songea Balthazar, qui ne devrait pas avoir d’importance. Si les délégués assermentés étaient sensibles aux accusations d’hérésie, ils ne se soucieraient pas de telles arguties. Sinon, ils n’y prêteraient guère plus d’attention. Pourtant, Hasenbach veillait scrupuleusement à ce que chaque aspect de la procédure soit aussi légal que possible.
Quel était son plan, et où étaient ces fichus renforts ?
« C’étaient des créatures si vaniteuses et si capricieuses, médita la Barde. Même au sommet de leur influence. J’imagine que nous le sommes tous, à notre façon, mais les fées ont toujours été d’une autre nature. »
« La chandelle pour aveugler, cita Agnes, et la harpe pour apaiser. »
« Elles détestent être endettées, vois-tu, même d’une dette aussi minime que celle qu’un sacrifice par pendaison en leur nom leur aurait imposée, dit la Barde, amusée. Mais un cercle de chandelles les rendait hébétées lorsqu’elles en étaient témoins, puis de belles chansons les apaisaient et les rendaient plus accommodantes. On pouvait alors leur soutirer des faveurs, ou de petits serments. »
L’Augure en avait tiré une autre leçon. Une chandelle dans l’obscurité attirait tous les regards, même lorsque c’était ce qui se déroulait dans les ombres qu’il fallait voir. Et une douce chanson, un plaisir adoré ? C’était une diversion dont on ne voulait pas percer le secret, même quand on le pouvait. Ne fais jamais confiance à un homme qui sourit facilement. Était-ce là le dernier conseil de son père ? Non, cela ne pouvait pas être ça. Le givre avait recouvert une branche, formant un faucon aux ailes déployées : la providence lui souriait. Certaines nuits, certains jours, elle pouvait observer jusqu’à en avoir les yeux larmoyants sans presque rien distinguer. Ce soir, les signes débordaient, se pressant autour de ses sens comme des courtisans empressés, alors même qu’elle ne cherchait aucune réponse. Le vent chantait des chansons — la mort, la mort s’élevant avec la fumée, et des complots autour d’un autel de jade traître — mais Agnes secoua la tête. Elle devait se recentrer, sans quoi elle se perdrait.
« Je suis Agnes Hasenbach, murmura-t-elle. Je suis Agnes Hasenbach, je suis ici et je suis maintenant. »
Elle resserra les doigts autour du bâton qu’elle tenait toujours, preuve de ce qu’elle avançait, et expira. Les secrets et les signes se dissipèrent peu à peu.
« Les oracles sont toujours les plus mal lotis, dit la Barde avec compassion. Les mortels ne sont pas faits pour voir comme toi, si près de la vérité profonde des choses. Les ennemis que tu dois combattre ne peuvent pas être tués. »
Et ils gagnent toujours, songea Agnes. Un jour, elle irait trop loin, apercevrait des choses si éloignées de sa compréhension qu’il n’y aurait plus de retour possible. Pas entière, pas même un peu. Elle touchait déjà aux limites de ce qu’elle pouvait faire : tenter de regarder au-delà des bords de l’obscurité qui enveloppait le Roi Mort était une chose terrifiante, un chœur interminable de cris et de rires déments. Pire encore, plus profond, il y avait la sérénité glaciale des voix qui l’adoraient comme un dieu. Pourtant, elle avait vu des choses, appris des choses. La Reine Noire, au moins, était brutalement franche dans son refus de se laisser voir : trois fois, l’Augure s’était réveillée dans la neige, furieuse, les bras marqués de griffures profondes qui s’effaçaient bientôt, le goût du sang dans la bouche.
Mais elle avait aussi appris de cela, et façonné une vision plus fine grâce à ce savoir. Ou bien était-ce l’inverse ? Avait-elle d’abord aperçu la Barde Errante, puis appris grâce à elle ? Ou n’avait-elle vu que l’ombre de tout cela, et vécu toutes les voies du carrefour dans d’autres vies ? Parfois, la différence était difficile à discerner.
« Tu es voyante, toi aussi, dit l’Augure. »
« Je vois des choses, renifla la Barde. Mais je ne suis pas voyante. »
« Comme un oiseau de malheur perché au sommet d’une tour, tu vois tout ce qui se trouve en dessous, dit Agnes, dont la voix lui parut lointaine. Les histoires. »
« Je connais bien des histoires, acquiesça l’autre femme. »
« Tu connais des histoires, gloussa doucement l’Augure. Toutes les histoires, tout le temps, comme si elles se déroulaient sous tes ailes et qu’il te suffisait de baisser les yeux pour en voir le fil. Tu choisis, tu fais ton choix, tu fond sur ta proie et… comment cela ne te rend-il pas folle ? »
Clair de lune sur le givre — un lézard qui bâille — un oiseau lointain dans la nuit, à mi-chemin entre le guetteur solitaire et l’homme en pleurs. Danger, chuchotait le monde, avance avec prudence. Comme si elle avait besoin qu’on le lui dise. Elle n’aurait pas dû parler autant.
« Cela fait très longtemps, dit la Barde avec légèreté, que personne n’a compris cela. »
« Cela devait parler de famille, fronça les sourcils Agnes. Il parlait toujours de famille. C’était un père épouvantable, mais il ne l’a jamais su. »
Des yeux la détaillèrent, puis se détournèrent. Le glaçon fondait, il s’amincissait, et il se briserait en trois, deux…
« Des créatures vaniteuses et capricieuses, médita la Barde. Comme nous tous. »
Brisé. Pour le moment.
Oh, c’était une erreur de l’avoir laissée parler. Balthazar le comprenait maintenant. Ils auraient mieux fait de tous fuir et de revenir seulement avec assez de soldats pour traîner Hasenbach dehors, plutôt que d’en arriver à ça. C’était comme regarder un duelliste arlésite aux neuf soleils se jouer d’un bretteur fanfaron sans le moindre galon. Assise sur le siège qui avait jadis appartenu à Clothor Merovins, fondateur de la Principauté, Cordelia Hasebach gardait le silence, comme si tout cela était indigne d’elle. Le Maître des Ordres répondait à sa place, sans jamais hésiter.
Les prêtres passèrent les premiers, sœur Adalie à leur tête. Les Saints exposèrent leurs arguments pour destituer Cordelia Hasenbach, Premier Prince de Procer, et, malgré toute leur habileté, on les démonta méthodiquement. Traiter avec des vilains, disaient-ils, constituait une souillure morale et la rendait indigne de sa charge. Même l’Horreur Cachée avait retenu son coup, preuve manifeste qu’un pacte avait été conclu avec l’abomination.
« Aucun traité de paix n’a été signé, et le retrait du Roi Mort a été obtenu par la Reine Noire, non par le Premier Prince. Elle l’a reconnu elle-même, ce que l’Augure a confirmé. »
On démontra qu’elle n’avait aucun mandat des Cieux puisqu’elle n’avait pas mené la Dixième Croisade à la victoire, ni à Callow ni à Iserre.
« La princesse Rozala Malanza commandait lors de la bataille des Camps et au Cimetière des Princes. »
Elle s’était immiscée dans les affaires de la Maison de la Lumière, ce qui dépassait l’autorité de tout souverain mortel, et avait comploté pour pervertir la décision d’un grand conclave sacré.
« Aucun décret de ce genre n’a jamais été adopté, et toute action contre la Maison de la Lumière nécessiterait le consentement de la Haute Assemblée. »
C’était une tyranne : elle avait rempli la Haute Assemblée de ses alliés, pervertissant clairement l’ordre légitime de Procer tel que l’avaient établi ses fondateurs. Ce fut alors que Hasenbach laissa enfin échapper un son : un rire sec et méprisant tandis qu’elle observait le cortège de prétendants royaux qui se tenaient à l’écart des trônes. La honte embrasa plus d’un visage. La Maison de la Lumière tenta ensuite d’invoquer un précédent des Guerres Liturgiques pour réclamer une régence du royaume par les Saints, mais l’argument reposait malheureusement sur l’idée que le Premier Prince était prisonnier ; il s’effondra dès qu’on fit remarquer que Hasenbach ne l’était manifestement pas, et qu’aucune régence ne pouvait donc être jugée nécessaire. Après cela, les prêtres affichèrent leur désarroi.
Le prince Arsene et la princesse Clotilde, qui, comme Balthazar, sentaient que les rênes leur échappaient, tentèrent leur chance à leur tour. Arsene de Bayeux affirma avec audace que le chaos dans la capitale prouvait qu’elle avait perdu la confiance du peuple, et donc celle de l’Assemblée ; pour assurer la stabilité du royaume en ces temps sombres, il fallait élire un autre Premier Prince.
« Les procédures légales pour destituer un Premier Prince sont connues, et personne n’a tenté de les appliquer. Il faut donc se demander quelle méthode le prince de Bayeux compte employer, si ce n’est pas la voie légale. »
La princesse d’Aisne affirma plutôt que Hasenbach avait outrepassé son autorité et tourné en dérision les procédures de la Haute Assemblée. Elle cita plusieurs cas précis : des votes d’urgence répétés, organisés à la suite les uns des autres ; l’octroi de pouvoirs étendus et d’une amnistie préventive à Arnaud Brogloise, allant jusqu’à l’autoriser à négocier des accords diplomatiques avec les Damnés ; la nomination de l’ancienne princesse de Lyonis sous les ordres de la princesse Malanza, tout en lui accordant une autorité sur la princesse Malanza, ce qui sapait la nomination même décidée par la Haute Assemblée.
Clotilde d’Aisne concéda qu’aucun de ces actes n’était, à proprement parler, illégal. Mais ils détournaient le sens voulu des procédures de la Haute Assemblée, et les laisser se poursuivre sans conséquence mènerait inévitablement à l’effondrement de la Principauté, réduite à un simple royaume. Certains délégués assermentés furent sensibles à cet argument, mais pas assez pour compenser le massacre verbal qui se poursuivait. Balthazar soupçonnait que les griefs leur semblaient fondés, mais qu’ils ne valaient pas tant de troubles, surtout en temps de guerre.
Le prince Arsene retenta sa chance, insinuant que les troupes étrangères qui marchaient sur Salia étaient censées imposer la volonté de Hasenbach aux princes eux-mêmes. Enfin, la sauvage se manifesta. Le Maître des Ordres s’empressa de lui accorder la parole, coupant net le discours montant du prince de Bayeux.
« Avez-vous terminé ? demanda calmement Cordelia Hasenbach, les yeux bleus comme la glace. »
Les mains posées sur les accoudoirs de l’antique trône de Salia, la princesse blonde balaya l’Assemblée du regard.
« Voilà près d’une heure que je siège ici, à attendre que quelqu’un justifie la raison pour laquelle la capitale, au-dehors de ce palais, est en train de brûler jusqu’aux fondations, dit-elle d’une voix cinglante. Les morts continuent de s’accumuler, même à cet instant. Nos alliés, dont dépend notre survie, vont perdre confiance en nous. Nos ennemis verront notre faiblesse et s’en prendront à notre gorge. »
Elle tambourina des doigts, cinglante.
« Alors ? dit-elle. J’attends toujours. Parlez, si l’un de vous en est capable. »
Le silence régna, et pas seulement pour des raisons de procédure.
« Je m’en doutais, dit Cordelia d’un ton las. »
Elle expira lentement.
« Cette farce prend fin, déclara-t-elle. Vous n’avez pas la moindre apparence de légitimité pour prendre le pouvoir à Procer, et vous n’avez pas la force de le faire illégitimement. Rendez-vous, avant que la loi ne m’oblige à vous faire tous passer par le fil de l’épée. »
Alors retentit le plus doux des sons : des bottes ferrées martelant rapidement un plancher de bois. Balthazar jeta discrètement un coup d’œil derrière lui. Rosalie était en tête du groupe et, même s’ils étaient moins nombreux qu’il ne l’aurait voulu — à peine une quarantaine —, cela suffirait.
Hasenbach savait bien parler, mais il était difficile de parler avec une épée dans la gorge.
« Ah, fit la Barde en chantonnant. Nous y voilà. »
« L’os au vent, dit l’Augure, et le miroir à combler. »
« Tu n’en démords pas, hein ? dit la Barde, amusée. »
« L’os a deux sens, oui, dit Agnes. J’ai mis longtemps à comprendre. Parfois, on ouvre des tumulus et l’on y trouve des phalanges. Il y a très longtemps, on y a enroulé de la ficelle. C’est ce qu’un tribunal de chouettes de Hannoven m’a raconté. »
« Des chouettes, répéta lentement la Barde, comme si elle en doutait. »
« Les chouettes sont de sacrées commères, dit l’Augure. Ne leur confie jamais tes secrets. La ficelle était un serment, m’ont-elles expliqué. »
« Des chouettes, hein, marmonna la Barde. Je m’en souviendrai. Elles avaient raison : la ficelle avait la longueur d’un serment. Elles avaient appris à compter, après les premières fois où l’un des seigneurs était resté plus longtemps que ne durait le serment. Même les fées les plus douces ont un humour mordant. »
« L’os, c’est aussi celui de l’homme, lui dit solennellement Agnes. Sans lui, nous ne tenons pas debout. Nous ne bougeons pas, nous n’agissons pas. C’est… »
Le mot resta en suspens. L’ombre avait-elle toujours touché l’arbre sous cet angle ? Non, les étoiles se déplaçaient ici. La lune ne clignait pas des yeux, elle tournait. Ah ! Des doigts solennels par trois, le signe du Tribunal. Pas celui des chouettes, même si elles avaient elles aussi des ailes. Le Chevalier Blanc était proche, et les trois doigts touchaient l’une de ses propres empreintes qui menaient vers le nord. Ah, l’avant du pied, et non le talon : il avançait, il venait, une sombre conclusion l’attendait. Oui, c’était bien ce qu’elle avait vu.
« Essentiel, dit la Barde. »
« Oui, sourit Agnes. Posséder leur os, c’est les posséder, les avoir enroulés autour de ses doigts comme une ficelle. Rusés, ces Mavii. »
« La nature peut être façonnée, répliqua la Barde. Elle peut changer. Il n’en faut même pas tant : parfois, il suffit de jeter une pierre dans l’étang, et les ondulations font le reste. »
Ah, songea l’Augure, est-ce là ce que tu crois que nous avons fait ?
Cordelia Hasenbach, Premier Prince de Procer, prince de Rhenia, princesse de Salia et Gardienne de l’Ouest, ne se leva pas lorsque les Lettres d’Argent entrèrent dans la Chambre de l’Assemblée et commencèrent à se disperser. Elle s’y attendait ; elle savait que cela arriverait depuis le moment où elle avait décidé de ne pas quitter le palais. Quand tout le reste échouerait, ils tenteraient la force. Les ennemis présents étaient assez nombreux pour que ses vingt Saliens risquent de perdre. Pourtant, elle resta assise. Sa robe bleue rheniane lui tombait jusqu’aux pieds ; son col haut s’accordait à la couronne de saphirs sertie d’or blanc qu’elle avait choisi de porter sur ses boucles blondes. Elle se contenta de fixer les espions qui s’étaient retournés contre elle et avaient rendu tout cela possible.
« Et nous y voilà, dit Cordelia. Le vrai visage de cette affaire : les épées et l’ambition, exposées au grand jour. »
« Rendez-vous et je n’aurai pas besoin de vous faire traîner dehors par les cheveux, dit Balthazar avec un large sourire. Votre Altesse. »
Elle l’ignora et posa plutôt les yeux sur les Lettres d’Argent derrière lui.
« Si vous lui obéissez, si vous tirez vraiment vos épées et faites couler le sang dans l’enceinte de la Chambre de l’Assemblée, vous êtes finis, leur dit-elle. »
Menacer des gens comme eux ne les intimiderait pas ; elle devait leur faire comprendre que ce n’était pas une menace en l’air.
« Peu importe que je vive ou que je meure, dit-elle. Quiconque prendra ma place, quiconque siégera dans cette Assemblée, devra tous vous faire tuer. En public, avec éclat, dans d’atroces souffrances. Car, s’il ne fait pas un exemple qui résonne à travers les âges, un exemple qui étouffe jusqu’à l’idée que quelqu’un puisse recommencer, jamais il ne pourra siéger ici en toute sécurité. »
Elle désigna les Saints.
« Vous croyez qu’ils vous protégeront ? La Maison de la Lumière ne pourra même pas se protéger elle-même des conséquences de tout ceci. Les autres Saints sacrifieront chaque prêtre présent dans cette salle, car ils se sont ouvertement rebellés, et aucun Premier Prince ne pourrait tolérer que la Maison agisse ainsi. Comprenez-vous maintenant ? Si vous obéissez à Balthazar, il vous a condamnés à mort. »
Le silence retomba, jusqu’à ce que Balthazar se racle la gorge.
« Elle a raison, dit-il. Malgré sa sauvagerie, elle a raison. Tout a dérapé, alors il faut éliminer les témoins gênants. »
Le grand tueur hirsute se racla la gorge.
« Hasenbach a perdu la raison, après avoir conclu des pactes avec des démons, et a utilisé ses pouvoirs maléfiques pour massacrer toute la Haute Assemblée, annonça Balthazar le Bâtard. Nous y mettrons le feu après, par précaution. »
Les Lettres d’Argent hésitèrent. Puis ils se mirent à avancer, épées levées, tandis que deux d’entre eux s’approchaient des portes pour les fermer et empêcher quiconque de fuir. C’était de la folie, songea Cordelia. Elle savait que Serigny pourrait perdre la tête et tenter de la débusquer par le feu ; elle avait donc veillé à ce que le passage secret soit libre. Mais c’était de la folie. Non, c’était pire que cela : c’était servir l’Ennemi. C’était chaque pulsion laide et sombre qu’elle avait tenté d’éradiquer de Procer, grondant et bondissant à sa gorge. Et maintenant, elle devrait encore fuir ? Comme si les épées et la brutalité suffisaient à gouverner le cœur de la Principauté ? Non. Non, elle ne le tolérerait pas. Elle ne s’enfuirait pas une fois de plus, abandonnant des hommes bons aux épées et ce royaume à des bêtes insouciantes qui le gouverneraient. Elle était la Gardienne de l’Ouest, pas…
Avant que les portes de la Chambre ne se referment, une épée s’y glissa. Comme si les lourds battants de chêne étaient légers comme des plumes, on les força à s’ouvrir, et un grand homme en armure de plates, un manteau flottant derrière lui, s’avança.
« Veuillez m’excuser de troubler la séance, dit poliment le Chevalier Blanc. Je cherche Balthazar Serigny. »
La Barde Errante se figea.
« Qu’as-tu fait ? siffla-t-elle. »
Agnes éclata de rire, encore et encore.
« Exactement ce que tu voulais que je fasse, haleta l’Augure. Juste un peu trop vite. »
« Elle était censée… »
« Censée ? siffla Agnes. Censée. Comme si tu ne t’en mêlais pas, Oiseau de malheur. Comme si tu ne tirais pas des ficelles depuis longtemps. »
« Tu n’as rien changé, dit la Barde. »
« J’ai tout changé, répondit l’Augure. Elle a le choix, maintenant. »
« Ils font toujours les mêmes choix, dit la Barde. Tu le comprendras. »
« Le miroir à combler, dit Agnes. Le fer et la corde nous ont fait mourir, et tu es venue. La chandelle et la harpe nous ont fait danser, et tu es restée. »
Elle gloussa.
« Mais je possède ton os, Barde Errante, dit-elle. Je possède ton os, et dans mon miroir tu n’as trouvé que ton propre reflet. Tu ne m’as pas trompée, Longs-Fils. »
« Tu viens peut-être de tout détruire, dit la Barde. Tout, enfant. Le Roi Mort… »
« Il est une vérité en ce monde qui ne peut être brisée, dit calmement Agnes Hasenbach, l’Augure. Je l’ai apprise par d’innombrables présages, des oiseaux venus de cieux étranges et lointains, mais aussi les murmures secrets des vents et des nuages. »
Elle se pencha en avant et effaça les six symboles qu’elle avait tracés dans la neige.
« Veux-tu les connaître, Oiseau de malheur ? demanda-t-elle. »
Alors, et alors seulement, Cordelia se leva. Elle faillit tomber, le visage pâle de douleur, en s’appuyant sur sa jambe brisée. Elle savait que c’était le Chevalier Blanc. L’Épée du Jugement, envoyée parcourir la Création, une pièce d’argent dans une main et la mort dans l’autre. Elle s’avança.
« Élu, lança frère Bertran, à la fois soulagé et plein d’attente. Ces conspirateurs des Lettres d’Argent veulent nous assassiner. Apporte-leur le jugement des Séraphins, au nom des Cieux ! »
Le Chevalier Blanc inclina la tête sur le côté, faisant rouler une pièce d’argent entre ses doigts.
« Vous faites partie de ceux qui se nomment les Saints, c’est bien cela ? demanda-t-il. »
« Les Cieux nous ont accordé cet honneur, répondit fièrement frère Bertran. »
« C’est tout à fait possible, répondit aimablement l’Élu à la peau sombre. »
D’une pichenette, il lança la pièce qui tournoya dans les airs, toujours plus haut. La main de Cordelia bougea plus vite que son esprit, plus vite que sa chair, et elle l’attrapa au vol. La pièce lui brûla la paume, lui cautérisant la peau. Elle ravala sa douleur.
« Assez, dit le Premier Prince de Procer. Il n’y aura pas de mise à mort. »
L’Élu la regardait, les yeux écarquillés. Quelque chose comme de la surprise et de l’émerveillement traversa son visage.
« Vous êtes… dit-il, visiblement ému. Je n’avais jamais vu cela de mes propres yeux. »
Elle le sentit elle aussi, pulsant dans ses veines : le manteau de pouvoir qui se trouvait à sa portée. Elle avait interrompu son jugement, car une seule personne pouvait le rendre dans ces chambres, et c’était la Gardienne de l’Ouest. Même la brûlure dans sa paume lui semblait lointaine, comme si sa chair se remplissait de quelque chose… Non. Non. Elle combattit l’attrait, l’inéluctabilité, tout ce que cela impliquait. Elle lutta de toutes ses forces. Rien n’était plus grand que cela : cette chair, cet instant, ce lieu et les lois qui les liaient tous. Elle n’avait qu’un seul maître, et c’était la Principauté de Procer. La pièce lui brûla la chair et elle la jeta à terre. Le Chevalier Blanc blêmit.
« Voici, dit Cordelia, la Principauté de Procer. Nous gouvernons par l’accord et la loi, et rendons la même justice aux âmes les plus nobles comme aux plus humbles. Nous manquons souvent à ce principe, et les hommes comme les femmes y ont manqué depuis la Première Aube. Mais je n’y renoncerai pas : ni pour un jour, ni pour une heure, ni pour un seul souffle. Cette terre ne connaîtra ni reine, ni impératrice, ni gardienne vêtue de blanc qui se tiendrait au-dessus de tous les autres. »
Dans sa paume, les lauriers avaient noirci sous la brûlure ; elle savait que cette blessure ne guérirait jamais tant qu’elle vivrait.
« Les conspirateurs seront jugés selon nos lois, déclara Cordelia Hasenbach. Et selon celles de personne d’autre. »
Elle pouvait être la loi, le savait le Premier Prince. Après tout cela, en croisant les regards de ceux qui l’entouraient et en y voyant éclore leur loyauté, leur foi, elle le pouvait. Elle pouvait s’en emparer ; Premier Prince ou non, elle serait la seule loi dont Procer aurait besoin. À coups de complots et de couteau, par une volonté impitoyable, elle pourrait purger la corruption et faire de Procer ce qu’il aurait dû être, au lieu de… Non, se répéta Cordelia, et cette fois, elle n’eut presque pas à lutter.
Elle regagna son trône, et dès qu’elle s’y rassit, la conspiration fut terminée.
« Peu importe, dit l’Augure, que des rois, des monstres et tous les dieux qui foulent cette terre se dressent de l’autre côté. Peu importe que les chances soient dérisoires et que les signes hurlent la défaite de toutes leurs voix silencieuses. »
Des yeux bleus et une étreinte chaleureuse. Bien sûr que tu vas vivre avec nous, maintenant. Tu fais partie de la famille. Tu en feras toujours partie. Cela, elle ne l’oublierait pas, jusqu’à cette ultime aventure au-delà du lieu où elle était censée aller.
« Je parierai, dit Agnes, toujours, toujours sur Cordelia Hasenbach. »