Chapitre 394
« Deuxièmement, redevables :
La chandelle pour aveugler
Et la harpe pour faire taire. »
– Deuxième des trois prétendues « Supplications maviennes »
Les Horizons Lugubres était une taverne au même titre que la soie était un tissu.
Nul ne pouvait mettre le pied dans ses jardins de verre et de pierre sans avoir été recommandé par trois clients. Et si l’extérieur de la salle paraissait plutôt banal, l’intérieur formait un labyrinthe d’alcôves privées mouvantes : elles changeaient avec le soleil et la lune, les saisons et le temps, si bien que deux heures passées là ne se ressemblaient jamais tout à fait. La nature de l’établissement en avait fait un favori du Cercle des Épines depuis des décennies, bien avant que Louis de Sartrons ne prenne la tête de la ligue ; mais ce fut sous son égide que le Cercle en devint le propriétaire clandestin. On lui avait dit que le décor de ce soir était l’œuvre d’une jeune femme de la principauté d’Orne, une artiste qui avait un jour parcouru les champs des Vallées des Fleurs rouges en quête d’inspiration. L’influence sautait aux yeux et, malgré ses origines provinciales, le résultat était exquis. Des tables en séquoia et des sculptures en verre coloré — disposées de manière à ce que les reflets changeants de la lune et leurs ombres imitent le vent dans les herbes — côtoyaient des panneaux verts et gris peints à la manière de Bourdonnier, auxquels s’ajoutaient çà et là des éclats métalliques, mêlés pêle-mêle pour évoquer l’armure des chevaliers et fantassins tombés. Tout cela était assez approprié, vu la raison de la réunion du Cercle, et le rouge acidulé de Lange que leur sommelier avait choisi pour accompagner le repas conférait à ces délibérations improvisées une touche de civilité bienvenue.
Lorsque le dernier d’entre eux fut arrivé et eut pris place, son voisin de gauche lui versa un verre — conformément à l’une des traditions les plus pratiques du Cercle, qui voulait qu’on se passe de serviteurs. Louis de Sartrons se leva. Il leva son verre, geste imité par les douze autres hommes et femmes présents, puis se racla la gorge.
« À Procer et à Son Altesse Sérénissime », porta-t-il.
Ses mots furent repris avec politesse et, d’un même mouvement, tous burent avant de se rasseoir. Louis attendit quelques instants, tandis que la lumière teintée projetait des ombres rouges, pareilles à des griffes, sur son visage squelettique, puis s’adressa à ses pairs.
« Il semblerait qu’un coup d’État soit en cours, déclara le maître-espion. La participation des Saints de la Maison de la Lumière et des Lettres d’Argent, sous la direction de Balthazar Serigny, est à présent confirmée. L’ampleur du complot au-delà de cela reste incertaine, mais il faut s’attendre à ce que la royauté y soit impliquée dans une certaine mesure. »
À l’autre bout de la table, Antonie de Bientaillant, dont les traits avaient agréablement flétri avec l’âge, frappa la table de ses phalanges pour demander la parole. Louis accéda à sa requête d’un léger hochement de tête.
« Mes amis de la garde municipale m’ont dit que les conjurés prétendaient agir au nom de la princesse Rozala Malanza, dit Antonie, même s’ils ne l’ont pas révélé au grand jour. »
Bertrand de Gonfallond, plus jeune que la plupart des convives et le regard acéré, frappa la table de ses phalanges quelques instants plus tard. Louis marqua une pause un peu plus longue que nécessaire avant de lui donner la parole, rappel implicite qu’il n’y avait aucune excuse à manquer de courtoisie envers un autre client du Cercle.
« Vu la place qu’occupe Balthazar Serigny dans le coup d’État, dit Bertrand, nous devons envisager qu’il ait délibérément révélé cette information aux amis d’Antonie. Balthazar connaît certaines de nos lois, comme vous le savez tous. »
Ce n’était pas impossible, songea Louis, et, à vrai dire, ce n’était même pas improbable. Le Cercle des Épines ne servait aucun maître hormis la Principauté elle-même : c’était là son principe directeur, sa loi suprême. Ni le Premier Prince, ni la Haute Assemblée, et encore moins la Maison de la Lumière. Comme la plus haute charge de Procer n’était pas héréditaire, les esprits avisés avaient compris dès les premières années de l’histoire du pays que les espions de la Principauté à l’étranger pouvaient être redevables à une famille ou une institution. Le Cercle devait toujours rester au-dessus des intrigues menées à l’intérieur des frontières de Procer et n’intervenir qu’en cas d’ingérence étrangère. S’il prenait parti dans les petites querelles de l’Assemblée, il risquait de se mettre en danger et, avec lui, les yeux de la Principauté à l’étranger. En vérité, cette neutralité tant vantée avait parfois été mise à mal, mais jamais au-delà d’un certain point. Ceux qui ambitionnaient de faire et défaire les souverains de l’Assemblée étaient écartés dès leurs premières années au Cercle, bien avant d’atteindre de véritables postes d’influence. En temps de paix, ou même lors d’une guerre moins éprouvante, une tentative d’une autre princesse pour détrôner Cordelia Hasenbach n’aurait suscité aucun débat. Et il était indéniable que même en ces temps… délicats, Rozala Malanza était la seule successeure acceptable au titre de Premier Prince : personne d’autre n’avait assez de soutien ou de popularité pour empêcher la Principauté de s’effondrer.
Pourtant, Procer avait atteint le vestibule de la fin des temps, et les frontières entre l’étranger et le pays s’étaient brouillées. Le fait que le Bâtard soit peut-être à l’origine de ce que les gens d’Antonie avaient appris n’arrangeait rien, comme leur jeune collègue l’avait fait remarquer. À force de côtoyer leurs méthodes et leurs lois durant la Grande Guerre, le chef des Lettres d’Argent en avait appris plus qu’il n’était rassurant ; et il n’était pas du genre à hésiter à se servir du nom de la princesse Malanza comme d’un bouclier pour tenir le Cercle à l’écart jusqu’à ce que la poussière retombe. À sa gauche, de nouvelles phalanges frappèrent la table. Alejandra de Cuenera, qui gardait d’ordinaire un silence maussade, prit la parole.
« Peu importe que Serigny tente de nous duper, dit-elle d’une voix légèrement accentuée. Ce n’est pas à nous de décider si Cordelia Hasenbach ou Rozala Malanza gouvernera. Il nous revient de découvrir si ce transfert de pouvoir est à l’abri des manigances de l’Ennemi. »
Un murmure parcourut la table, empreint autant de consternation que d’approbation. Plusieurs personnes frappèrent la table de leurs phalanges, mais Louis choisit Joachim d’Essenrer — l’un des doyens du groupe et le seul Lycaonais. Le Cercle veillait à toujours compter au moins un représentant des principautés du Nord, même si le recrutement était souvent difficile. Il ne pouvait prétendre défendre les intérêts de Procer sans que l’arrière-garde de son empire ait voix au chapitre.
« Il faudra infiltrer les Lettres d’Argent, dit Joachim, d’une voix étonnamment puissante pour un homme si âgé que sa peau semblait fine comme du papier. Elles sont le maillon faible. La Maison aura tout ce qui compte dans ses cloîtres et ses basiliques, mais ces ouvreurs de lettres en ont recruté tant qu’aucune de leurs planques ne peut être vraiment sûre. »
Louis dissimula son sourire amusé derrière une gorgée de vin, comme beaucoup d’autres à la table. Joachim s’était moqué d’eux en les appelant des ouvreurs de lettres ; à l’époque de leur légalisation, le chef du Cercle avait qualifié ces brutes de « confrérie d’ouvreurs de lettres et de coupe-bourses ». Certains disaient que le nom même de Lettres d’Argent venait de ce que leurs premiers fondateurs s’étaient enrichis en ouvrant la correspondance des puissants et des riches pour les faire chanter. Le sourire de Louis s’effaça en même temps que le goût du vin sur son palais, tandis qu’il digérait le reste des paroles de son collègue. C’était vrai, mais il en découlerait aussi des conséquences, à moins d’agir comme il convenait.
« Il semblerait que ma loyauté personnelle envers Son Altesse m’égare, déclara calmement le chef du Cercle des Épines. Comme le veut notre usage, je partirai plus tôt afin de vous laisser rédiger la dénonciation en mon absence. »
Il marqua un temps d’arrêt. Louis se dit qu’il devrait peut-être ajouter quelque chose ; si l’enquête prouvait que les Lettres d’Argent ou leurs complices n’avaient pas été poussés par une puissance étrangère, ce serait la dernière fois qu’il s’adresserait au Cercle en tant que chef. Peut-être même la dernière fois tout court. Pourtant, il n’avait jamais été porté à de telles envolées, à vrai dire, et il connaissait tous ceux qui se trouvaient à cette table depuis des décennies. Leur profession ne laissait aucune place aux sentiments, et il n’insulterait pas le service qu’ils rendaient ensemble à la Principauté en se retournant sur leur passé avec une nostalgie superflue. Leur travail était sinistre et souvent sordide ; ceux qui s’en chargeaient connaissaient souvent une fin tout aussi sinistre et sordide. Tous le savaient depuis bien avant d’obtenir une place à cette table.
« Vous connaissez mon choix pour mon successeur, dit Louis. Et celui que je recommande pour le siège que mon départ laissera vacant. Quant au reste… »
Il se leva de nouveau et brandit son verre.
« Que nul ne porte la main sur cette terre », déclara Louis de Sartrons.
Les verres se levèrent à l’unisson, comme le sien.
« Sans verser son sang pour cela », répondirent-ils, tous sans exception, le regard dur.
« Vous serez un cercle d’épines autour de Procer, leur avait enjoint leur fondateur, Clément Merovins, afin que nul ne puisse porter la main sur cette terre sans verser son sang. » S’il y avait de la pourriture dans la chair, si l’Ennemi rôdait dans Salia cette nuit, ils l’arracheraient jusqu’à la racine.
Balthazar n’avait pas pris place à la table. Adossé au mur de la salle ornée des Hérons, il prenait plaisir à étudier les personnes assises.
Il n’avait pas connu tous les détails du complot, ce qui n’avait rien d’inhabituel dans ce genre d’affaire. Mais à cette heure de vérité, les masques étaient tombés : le conseil avait rassemblé ceux qui souhaitaient former le cœur du régime à venir. Ils n’étaient pas peu nombreux, près d’une centaine à son estimation. Ses Lettres d’Argent et les Saints formaient le cœur du complot ; il connaissait donc l’implication de presque toutes les personnalités importantes. Mais à présent que les autres avaient rampé jusque dans le palais qu’il leur avait réservé pour se rassembler comme des asticots sur un cadavre, le décalage entre les participants lui paraissait quelque peu préoccupant. Il fallait s’attendre à ce qu’ils manquent de prétendants royaux, puisque presque tous les membres de la famille royale encore présents à Procer se trouvaient sur l’un des fronts du Nord. Mais une récolte de deux n’avait rien de négligeable : le prince Arsene de Bayeux, l’un des anciens limiers d’Amadis désormais dressés à obéir à Malanza, avait été une prise facile.
Il avait tout à gagner à voir la princesse d’Aequitan accéder à de plus hautes fonctions, puisqu’il était l’un de ses partisans par héritage. La princesse Cotilde d’Aisne avait été une surprise lorsqu’il avait appris son existence et, même à présent, elle semblait fort mal à l’aise en compagnie des autres. C’était par principe qu’elle s’était retournée contre Hasenbach, comprit-il. La transformation de la Haute Assemblée en assemblée docile lui avait paru tyrannique ; elle avait sollicité les Saints pour obtenir des conseils moraux et des avis, mais s’était retrouvée entraînée dans le complot. Les deux seuls autres membres de la famille royale présents dans la ville étaient Renato de Salamans et Ariel d’Arans ; aucun d’eux n’avait été jugé assez sûr pour être invité.
Le prince Renato était un fidèle de Hasenbach, plus encore que jamais depuis que la guerre contre la Ligue des Cités libres avait miraculeusement épargné ses terres. Quant au prince Ariel, ses allégeances étaient plus ambiguës, mais de nombreux soldats traversaient ses terres par ces « Voies du Crépuscule ». Tous deux n’avaient accepté qu’à contrecœur la convocation à une séance de la Haute Assemblée et s’étaient aussitôt mis à repousser leur départ vers le lieu même de l’Assemblée, le temps que leurs espions comprennent mieux ce qui se tramait. Ils n’apprendraient pas grand-chose ; Balthazar y avait veillé. Entre le chaos sanglant qui régnait dans les rues de Salia et la mort mystérieuse des quelques capitaines et fonctionnaires les mieux placés pour échanger des renseignements contre des pots-de-vin, les moyens les plus simples de recueillir des informations avaient été soigneusement neutralisés.
Le véritable problème avec ces deux-là, c’était que, maintenant que Hasenbach l’avait ridiculisé et avait échappé à ses propres maudites griffes, elle avait fort bien pu trouver refuge dans le manoir de l’un d’eux. Les deux princes avaient refusé l’entrée à la garde municipale comme à la Maison de la Lumière ; le capitaine de la garde du prince Renato avait fendu le crâne d’un officier de la garde urbaine trop ambitieux sans même sourciller. Les comploteurs avaient les effectifs nécessaires pour prendre ces manoirs, mais il faudrait livrer un combat difficile, et aucun des membres de la famille royale impliqués dans le coup d’État ne voulait donner son accord.
Le précédent risquait d’être dangereux pour eux, après tout.
Une motion votée par la Haute Assemblée pourrait sans doute forcer ces portes, mais il fallait d’abord jouer la comédie jusqu’au bout. Le complot manquait actuellement de princes, mais avec un peu d’enthousiasme, il pourrait commencer à en fabriquer quelques-uns. Des candidats étaient déjà disponibles ; Hasenbach y avait veillé en lançant sa petite manœuvre autour du décret Guillermont rétabli. Elle avait trouvé des hommes et des femmes de la bonne lignée et de la bonne naissance pour servir de candidats à la succession dans chaque principauté laissée sans dirigeant par le Cimetière des Princes. Tout comme ceux qui avaient comploté pour destituer le sauvage lycaonais avaient dégusté les rafraîchissements de cette salle, préparés par Hasenbach pour ses propres capitaines, ces candidats royaux seraient à présent couronnés et deviendraient les créatures du complot, plutôt que celles du Premier Prince.
Le moment approchait. La convocation à la Haute Assemblée avait dû être envoyée il y avait déjà une cloche entière, et à l’heure dite, les séances pourraient commencer même en l’absence de certains membres. Deux voix ne suffiraient évidemment pas à faire adopter quoi que ce soit, mais les Saints s’étaient révélés utiles sur ce point. Les têtes couronnées avaient laissé derrière elles à Salia des assermentés, des suppléants jurés qui pouvaient voter en leur nom. Leur serment leur imposait de ne voter que selon la volonté de leur prince ou princesse, mais la Maison de la Lumière avait su jouer de la peur et de la foi avec efficacité.
Le Ciel voulait que certaines mesures soient adoptées, et rompre son serment pour les voter ne constituait pas un péché. Refuser revenait à servir l’Ennemi, dont les mains sombres avaient touché le cœur de Cordelia Hasenbach et corrompu son corps et son âme. Balthazar s’était assuré que ces prêtres ne pourraient pas le convaincre, maintenant que l’Augure n’était plus un problème : otages, chantage et menaces à peine voilées avaient suffi à assurer une courte majorité. Il aurait préféré que la séance commence sans même attendre la fin de la cloche, mais les membres de la famille royale et les Saints n’avaient rien voulu entendre. L’accession de Rozala Malanza au pouvoir sacré ne devait être entachée par le moindre vice de procédure. L’ancien fantassin les prenait pour des imbéciles : ils craignaient que de tels détails servent un jour à renverser Malanza, mais oubliaient qu’il fallait d’abord mettre cette foutue princesse sur le trône.
Ce qui, à son avis, serait plus difficile que prévu, vu la discordance entre les conjurés qu’il observait. Il y avait là des Saliens, des officiers de la garde municipale et de la garnison, ainsi que des fonctionnaires. Les mesures sévères de Hasenbach contre la corruption dans la capitale avaient privé des membres de la plupart des grandes familles de la région d’une sinécure et des revenus qui l’accompagnaient. Comme elle s’était abstenue d’épurer la vieille garde, dont les membres avaient agi avec probité, beaucoup avaient nourri en privé une haine du Premier Prince pendant des années et ne s’étaient décidés à régler leurs comptes que maintenant. Balthazar lui-même avait débusqué la moitié de ces mécontents, chargeant sa nouvelle vague d’agents dans la capitale de repérer les rancuniers sous prétexte de chercher des « infiltrés de Praes » ; mais le prince Arsene et les Saints en avaient découvert un bon nombre de leur côté.
C’était lorsqu’ils avaient compris combien Cordelia Hasenbach s’était fait d’ennemis que les conjurés avaient décidé d’agir, tout autant que lorsqu’ils avaient saisi l’étroitesse de leur fenêtre d’opportunité. Impossible de tenter un coup d’État tant que des armées étrangères se trouvaient à une journée de marche de la capitale ; et Malanza avait clairement indiqué qu’elle ne pouvait être vue en train de renverser le pouvoir elle-même : tout devait être réglé avant son arrivée à Salia. Pourtant, les dieux leur avaient souri quand l’occasion s’était présentée. Un scribe de la Maison avait découvert un précédent datant des Guerres liturgiques, celui d’une régence exercée par une prêtresse en Segovia. Cela avait convaincu l’un des membres hésitants des Saints de prêcher l’action directe et fait basculer toute l’influence de la Maison de la Lumière derrière le coup d’État juste à temps.
Des agents du prince Arsene avaient surpris les prêtres en train de faire entrer des gardes dans la ville, et le prince de Bayeux avait prudemment pris contact avec les Saints, ajoutant le poids de son complot grandissant au leur. Tout s’était mis en place juste avant leur dernière chance d’agir avant des années, peut-être même leur dernière chance tout court ; Balthazar avait donc mis de côté sa méfiance envers la princesse Rozala pour soutenir le coup d’État de toutes ses forces. Jamais plus il n’aurait une telle occasion, et Balthazar Serigny ne laisserait pas cette foutue sauvage meurtrière régner une minute de plus que nécessaire. Sa propre sœur n’avait même pas eu de tombe à Brus : on l’avait jetée dans une fosse commune avec le reste des fantassins, massacrés par les bouchers du Nord.
À vrai dire, il aurait peut-être pu supporter cela, même si c’était le jour où il avait apporté tout son soutien à la princesse Constance d’Aisne. Mais Salieri, tué d’une flèche dans le dos pour s’être approché d’un peu trop près du camp neustrien après la tombée de la nuit ? Balthazar se considérait comme un homme endurci, et il en était quelque peu fier. Les callosités naissaient d’un travail rude, honnête ; les poètes et les grands pouvaient se permettre les sentiments, mais pour des gens comme lui, ils coûtaient aussi cher que n’importe quel autre luxe. Pourtant, même pour lui, perdre une sœur et un mari, c’était trop. Chaque fois qu’il regardait Hasenbach, le savoir lui empoisonnait les veines : si seulement elle était restée dans son foutu désert glacé, là où les Lycaonais étaient censés vivre, quelqu’un de compétent aurait pu mettre fin à la Grande Guerre, et les deux seules personnes auxquelles il avait jamais tenu, même un peu, seraient encore en vie.
Et il ne pouvait rien faire, car Hasenbach et son oracle d’Élue flaireraient jusqu’à la moindre intention. Alors il avait souri, servi et attendu, tandis qu’elle rendait évident son projet de le remplacer par un crétin de Lyonis. Il avait tout gardé pour lui et placé à des postes utiles des hommes et des femmes qui lui étaient redevables, car un jour, un jour, une occasion se présenterait. Et elle s’était présentée, n’est-ce pas ? Parce qu’il y avait bel et bien eu des Yeux de l’Empire à Salia, et que ses gens les avaient capturés avec leurs documents — dont une suggestion datée expliquant comment organiser l’assassinat du Premier Prince, qui mentionnait les propres théories du Seigneur Charogne sur le fonctionnement des pouvoirs de l’Augure.
Comme le monstre de l’Est avait poursuivi sa cavalcade au cœur des terres, ridiculisant toutes les forces de l’Ouest jusqu’à ce que le Pèlerin le surprenne, Balthazar avait lu ces « théories » avec grand intérêt. Puis, après les avoir jugées raisonnables, il avait fini par contacter les Saints pour leur… prêter main-forte et peut-être leur soumettre quelques idées. Ils ne lui avaient jamais fait confiance, et ce n’était pas déraisonnable de leur part. Sept prêtres parmi les plus hauts dignitaires des Saints assistaient à la réunion, représentant la Maison de la Lumière avec leur essaim d’acolytes de rang inférieur. Les prêtres complotaient depuis plus longtemps qu’eux tous, comme il s’était avéré. Balthazar avait eu connaissance d’une partie de leurs échanges avec Malanza ; ils avaient commencé en toute innocence, des mois plus tôt, puis étaient devenus de plus en plus séditieux au fil du temps.
La princesse d’Aequitan avait trouvé le filon en proposant de rétablir le siège de la Maison à la Haute Assemblée, à son avis. Cela avait suffi à pousser les ambitieux à convaincre les indécis ; ensuite, ce n’avait été qu’une question de temps avant que suffisamment de prêtres ne prennent son parti. C’était audacieux de sa part d’utiliser le sceau royal d’Aequitan sur une partie de la correspondance, mais Balthazar avait remarqué qu’elle avait eu la finesse de ne le faire que sur les lettres apparemment innocentes. Elle n’avait pas écrit toutes les lettres, car près d’un tiers étaient identiques aux échantillons de l’écriture de l’ancien prince Louis Rohanon que les Lettres d’Argent possédaient. Mais, puisque l’on savait que l’ancien souverain de Creusens était très impliqué dans ses conseils, ce n’était pas inattendu, même si elle lui faisait preuve d’une confiance surprenante. Il se pouvait que Rohanon devienne son consort officiel après son élection.
La situation en Iserre avait malheureusement empêché d’envoyer quelqu’un directement au camp de l’armée — Sophie de Lyonis surveillait Malanza comme le lait sur le feu, précisément pour éviter une telle éventualité. Ses agents avaient toutefois remarqué que les lettres provenaient bien du cœur de l’armée de la coalition. Il en avait même intercepté une et s’en était servi pour entamer une correspondance privée avec la princesse. Cela avait constitué la dernière confirmation dont Balthazar avait besoin : quelqu’un d’autre aurait pu lui offrir un pardon vide de sens, mais nul autre n’aurait eu de raison de suggérer, avec autant de détours, que le jeune frère de Rozala Malanza, son rival à la succession et présent à la cour de Salia, pourrait connaître un malencontreux accident dans le chaos à venir. Elle avait sans doute ses propres agents pour s’en charger, le savait Balthazar ; il avait donc interprété cette requête comme ce qu’elle était : un gage de confiance, destiné à l’intégrer plus avant dans son camp.
Ce serait un plaisir de travailler avec une femme aussi habile dans le Flux et le Reflux, surtout une femme assez clairvoyante pour le cacher, contrairement à tant de ses pairs.
« … et la Maison de la Lumière a donc commencé à se demander si les actes de Simon de Gorgeault l’ont rendu indigne de la grâce, lui qui est connu pour avoir assassiné des frères laïcs de la Maison. »
Le maître-espion leva brusquement les yeux vers le vieil homme qui venait de parler, un membre des Saints originaire du Sud.
« Une précision, dit Balthazar le Bâtard. Le frère Simon a-t-il été blessé avant d’être remis en détention ? »
Dieux, pourvu qu’ils ne l’aient pas fait saigner. Balthazar ne l’aimait pas particulièrement, mais la Société sainte avait des amis dans les hautes sphères ; si ses membres se mettaient à geindre parce que leur chef avait été blessé pendant le coup d’État, cela provoquerait un scandale. Le prêtre arlésite rougit de colère devant cette question, mais personne dans cette salle n’ignorait qui était Balthazar Serigny, désormais — ni pourquoi le contrarier serait une erreur coûteuse.
« Il n’a pas été blessé », répondit le Saint.
Balthazar haussa les sourcils, surpris. Gorgeault avait dépassé depuis longtemps la fleur de l’âge, mais certains milieux savaient qu’il avait eu une jeunesse fort aventureuse. Il ne se serait pas laissé emmener sans résistance.
« Il n’a pas été blessé du tout ? insista le maître-espion.
Le prêtre répondit entre ses dents.
« Il n’a pas été remis en détention, coupe-jarret, lâcha le Saint à contrecœur. Il s’est évadé. »
Oh. Oh, ces foutus imbéciles. Ne comprenaient-ils pas à quel point cela changeait la donne ? Balthazar, même s’il lui en coûtait de l’admettre, avait commis une erreur en ne s’emparant pas de Hasenbach avec plus de fermeté. Mais les Lettres d’Argent étaient à présent mobilisées, chaque prêtre de la ville la recherchait et les manoirs de ses partisans étaient sous surveillance constante. On savait qu’elle avait fui vers les quartiers hauts après avoir quitté le palais ; les gardes et la garnison en avaient bouclé les accès, il était donc certain qu’elle se trouvait encore là. Si elle n’était dans aucun des manoirs, ce n’était qu’une question de temps avant qu’on la trouve. Si elle se cachait dans l’un d’eux, elle ne pouvait qu’attendre, impuissante. La situation restait dangereuse, vu la ruse de leur proie, mais on pouvait encore la rattraper, surtout si la Haute Assemblée leur donnait satisfaction. Mais à présent, Gorgeault serait dans les rues, et tous ses petits amis ainsi que leurs petites cachettes inconnues de tous les autres seraient à la disposition de Hasenbach dès que l’autre espion l’aurait trouvée. Et il la trouverait, car ce vieux sac d’os avait l’esprit aussi acéré que l’acier gobelin.
« Serigny, dit le prince Arsene d’une voix qui trancha le silence et l’imposa par la seule vertu de son rang. Qu’est-ce qui vous trouble ? »
« Ce qui me trouble, c’est que nos amis en soutane aient laissé filer l’un des rares individus capables de faire sortir Cordelia Hasenbach de la capitale, répondit sèchement le chef des Lettres d’Argent.
Le silence qui suivit fut assourdissant.
« Cela ne peut être toléré, dit un autre membre des Saints. Elle doit comparaître devant le Ciel et la Haute Assemblée. »
« L’un ou l’autre va-t-il se donner la peine d’aller la chercher ? rétorqua sèchement Balthazar.
La colère des prêtres, qui, comme la plupart de leurs accès de colère, commençait à devenir lassante.
« Ça suffit ! cria le prince Arsene. Puis, quand on lui obéit, il baissa la voix. Vous avez une proposition à faire, je suppose ? »
« Il me faudra au moins deux mille hommes, répondit le maître-espion. Des suites princières, la garde municipale ou la garnison, peu m’importe, pourvu qu’ils soient fiables et obéissent aux ordres. »
« Et quels seront ces ordres ? demanda avec méfiance un capitaine salien.
« Nous savons dans quel quartier Hasenbach s’est réfugiée, et nous l’avons bouclé, dit calmement Balthazar Serigny. Mais je viens de recevoir une nouvelle information : dans son désespoir, le Prince Maléfique aurait conclu un marché avec le Dessous et tenterait à présent de faire surgir des démons dans la ville. »
Un silence suivit.
« Pour sauver Salia, sourit le Bâtard, nous allons devoir la faire sortir de là en mettant le feu à tout. »
Deux silhouettes de haute taille, vêtues de lourdes capes pour se protéger des derniers frimas de l’hiver et non par souci de discrétion, franchirent la porte la plus au sud de Salia. La Sorcière des Bois fronça les sourcils, sentant le sang et la fumée, puis pencha la tête sur le côté d’un air interrogateur.
« L’ordre doit être rétabli, approuva calmement le Chevalier Blanc. »