Chapitre 392
«D’abord, les dons :
Du fer pour lier
Et une corde pour tuer. »
— Première des trois prétendues « Supplications maviennes », gravées sur des pierres dressées dans une grande partie de l’est et de Procer
La colère l’avait saisie, brûlante et aveuglante, mais elle ne dura pas : Cordelia avait appris le calme sur les genoux de sa mère. Celle-ci n’avait peut-être jamais tenu audience ni rendu la justice sans ravaler un soupir d’impatience devant le cérémonial réduit à sa plus simple expression d’une cour lycaonienne, mais elle n’avait jamais été faite pour les salles et les lois. La blonde Rhenian se souvenait encore de sa première chasse dans les montagnes : sa mère, d’ordinaire si remuante, était restée immobile comme une statue pendant près d’une demi-nuit, dans l’attente qu’un ratelin errant s’approche assez pour être à portée de flèche. Patience, moineau, lui avait murmuré sa mère. Patience et silence : ne prends ta proie que lorsque l’heure est venue. La flèche avait atteint le flanc du ratelin plutôt que son cou et, même à sept ans, Cordelia avait eu honte de son erreur. Mais la leçon de cette nuit avait duré plus longtemps que sa déception. Cela faisait des années que la Première Princesse n’avait pas manié une lame plus grande qu’un couteau, encore moins bandé et décoché l’un des solides arcs courts que son peuple réservait aux enfants et aux faibles. Mais, contrairement à Margaret Hasenbach — autrefois Papenheim —, elle n’était pas née pour le chant de l’acier et des batailles. Ces salles, ces lois, voilà les lames qu’elle savait manier.
Et quelqu’un semblait avoir entamé, juste sous son nez, une partie des plus ambitieuses.
La pensée s’attarda et prit de l’ampleur après qu’elle eut envoyé ses messagers convoquer au vieux palais des Merovins toutes les lames et toutes les lances dignes de confiance dont elle disposait à Salia. Une fois sa colère passée, une fois sa frustration exprimée, son humeur s’apaisa et elle se mit à examiner les détails de cette apparente folie. Les Saints avaient convoqué la Haute Assemblée, un pouvoir qui leur appartenait bel et bien, quoique de manière détournée : la Maison de la Lumière avait le droit de présenter des requêtes directement à l’Assemblée n’importe quel jour de l’année, même lorsqu’aucune session n’avait été convoquée. En pratique, déposer une telle requête pouvait donc tenir lieu de convocation. Depuis les Guerres liturgiques, ils n’avaient toutefois usé de ce droit qu’avec parcimonie. Ils avaient aussi ordonné à leurs propres gardes d’arrêter le frère Simon, puis de le transférer dans l’une des basiliques de la Maison, dans la capitale. En apparence, la convocation ne constituait pas un excès de pouvoir, même si elle le serait probablement dans les faits. En revanche, l’arrestation de l’un des maîtres-espions de Cordelia, qui occupait aussi une charge officielle à la cour, constituait un défi direct à l’autorité de la Première Princesse. Un défi lancé en temps de guerre, alors qu’elle détenait à l’Assemblée une majorité absolue qu’on ne pouvait facilement lui ravir.
Se servir de l’arrestation et de la détention de Simon de Gorgeault comme prétexte pour discipliner les Saints ne serait pas une mesure populaire, pas alors que les ténèbres menaçaient au nord et que la foi en l’Au-delà était le dernier réconfort de tant de gens. Mais ce ne serait pas non plus le genre de chose qui déclencherait des émeutes. Cordelia avait fait chuchoter la version des faits qui lui convenait dans chaque grande taverne et chaque bordel de Salia, et les prêtres le savaient parfaitement. Par le passé, ils s’étaient plaints qu’elle avait saccagé la réputation d’Amadis Milenan et de ses alliés par ce biais, avec l’aide de l’intermédiaire qu’était le frère Simon, désormais arrêté. Ils savaient que, pour peu que les sanctions fussent équitables et habilement formulées, elle pourrait les imposer sans trop de peine. Et, après un conflit aussi long, elle ne se contenterait de rien moins qu’un coup dévastateur : confiscation de leurs richesses, de leurs céréales et de leurs terres. Tout prêtre dont le poste actuel ne répondait pas à une nécessité avérée serait envoyé sur les fronts du nord pour apporter soins et réconfort moral. Cordelia réclamait depuis quelque temps déjà ces mesures, ou des versions plus modérées, mais on les lui avait refusées encore et encore. La Première Princesse ne voyait aucun avantage à court terme qui justifiât les pertes qu’elle leur infligerait ensuite. C’était inquiétant : selon toute vraisemblance, la Maison de la Lumière entendait la forcer à abdiquer.
Agnes m’aurait prévenue, songea Cordelia. Même si les yeux scrutateurs de sa cousine s’étaient tournés vers les ténèbres du nord et la folie qui régnait en Iserre, elle n’aurait pas manqué une attaque aussi flagrante. Elle l’aurait signalée, même si elle était vouée à l’échec — ce que le prince aux cheveux clairs refusait de croire sans preuve. Il existait toujours un moyen de mettre fin à un règne, ne serait-ce qu’un couteau entre des mains sans scrupules. Ainsi, le jeu plus vaste qu’elle avait entrevu commença à prendre forme : une erreur pouvait être une faute, deux révélaient l’incompétence, mais trois ne pouvaient qu’être délibérées. Cordelia ne laissa rien paraître de cette soudaine prise de conscience, mais l’examen de sa situation lui noua l’estomac. Après avoir envoyé ses convocations, la princesse Rhenian avait quitté son cabinet pour la magnifique Gallerie des Hérons. Ses grandes fenêtres donnaient sur la cour extérieure, où ses soldats de confiance ne tarderaient pas à se rassembler. La galerie était aussi assez vaste pour accueillir une assemblée de capitaines avant leur départ, et elle avait donné des instructions en ce sens tout en réfléchissant à ce qu’elle leur dirait. Elle avait fait apporter des nappes et des rafraîchissements par les domestiques pour que l’ensemble ait l’air moins improvisé, mais la grande galerie était presque vide.
La Première Princesse s’avança d’un pas nonchalant vers la grande fenêtre ouverte. Une enchantement ancien, usé par le temps mais toujours puissant, protégeait le rebord contre la majeure partie du vent et du froid, derniers soupirs de l’hiver. Cordelia feignit d’admirer la vue, mais, en vérité, elle cherchait à voir si des soldats lycaoniens étaient arrivés. Aucun n’était là. Dans la cour, les soldats portaient tous la livrée de Salia : ils n’étaient guère plus que des gardes de la ville, à la loyauté douteuse. D’un demi-pas, elle se plaça de manière à observer la galerie dans le reflet de la vitre. Elle posa nonchalamment une main sur le rebord tiède et laissa la fatigue qu’elle ressentait vraiment se peindre sur son visage. Huit, neuf, dix domestiques dans la salle. Tous avaient l’air alamand ; aucun ne l’avait accompagnée depuis Rhenia. Louis de Sartrons était parti depuis quelque temps pour contacter d’éventuels agents du Cercle des Épines dans la capitale, mais le deuxième de ses trois maîtres-espions était resté à ses côtés. Balthazar le Bâtard avait mal pris la surprise que lui avaient causée les Saints et s’était entretenu sans relâche avec certains de ses espions. Il transmettait régulièrement de nouveaux rapports à Cordelia : il avait rapidement découvert où l’on détenait le frère Simon et confirmé que chacun des membres actuels de l’Assemblée avait été convoqué par la Maison de la Lumière.
Tandis que la Première Princesse observait les lieux, les gardes postés à l’entrée sud de la galerie laissèrent entrer une femme vêtue d’un cuir de fantassin grossier. Elle se dirigea vers le chef des Lettres d’Argent, assis non loin, et lui murmura quelque chose à l’oreille. Le maître-espion à l’air féroce l’écouta, répondit à voix basse et la congédia. Cordelia détourna le regard avant qu’on ne remarque son attention, puis examina les gardes qui l’entouraient. Huit aux entrées nord et sud, tous vêtus de la livrée de Salia. La grande blonde se souvenait de trois autres portes discrètes dans la galerie, mais le reflet de la vitre ne lui en révélait que deux. Deux des trois étaient des entrées de service ; la dernière menait à des latrines réservées aux invités trop ivres pour s’éloigner lorsqu’on donnait des festins dans cette galerie. Elle savait laquelle était la première porte de service : une des femmes de chambre qu’elle avait envoyées chercher des nappes venait de l’emprunter. Mais elle ignorait où menaient les deux autres, et en prendre une pour s’échapper serait risqué. Cordelia savait qu’elle n’aurait pas deux occasions de se dérober au nœud coulant. D’où son examen des soldats qui se rassemblaient en contrebas, dans la cour. Ils étaient près de cinquante à présent, toujours tous originaires de Salia. Tant d’hommes pouvaient-ils vraiment avoir retourné leur veste ?
Si elle avait voulu isoler la Première Princesse de Procer dans son propre palais, elle n’aurait agi qu’après s’être assurée d’avoir suffisamment de complices. Pourtant, rien ne permettait de savoir si ses ennemis avaient été contraints d’agir trop tôt. Le fait qu’ils aient dissimulé jusqu’ici les mâchoires qui se refermaient sur elle pouvait avoir plusieurs explications : ils avaient craint ce qu’elle ferait si elle apprenait la vérité, ou ils privilégiaient tout simplement la discrétion. Les chances étaient meilleures en contrebas, songea-t-elle, qu’aux entrées. La cour devait se trouver à au moins dix pieds sous elle, et le sol était de pierre. Sa robe bleue, sans être si peu pratique qu’elle l’empêchât de bouger vite, resterait encombrante. La Première Princesse de Procer s’empêcha de se raidir lorsqu’elle entendit derrière elle la démarche lourde, si reconnaissable, de son maître-espion. Elle se retourna pour voir Balthazar approcher et laissa poindre sur son visage la plus légère impatience.
« Votre Altesse Sérénissime, dit l’homme aux cheveux noirs. J’ai des nouvelles de la ville. »
« Parlez », l’invita Cordelia.
« Des émeutes ont éclaté dans les rues, fit-il en grimaçant. Les prêtres prétendent que vous comptez vous couronner reine et ont poussé le peuple à la violence. »
« Regrettable, dit la Première Princesse de Procer. Il faudra disperser les émeutiers, à coups de matraque si les discours ne suffisent pas. Mieux vaut agir vite, avant que les troubles ne s’étendent. Combien de soldats sont arrivés ? »
« Deux cents se trouvent dans les casernes du palais, plus ceux que vous voyez en bas, répondit Balthazar. Je vous déconseille vivement de descendre dans la rue avec moins de cinq cents hommes, Votre Altesse. À Salia, même en période d’abondance, les émeutes donnent lieu à des jets de pierres et à des couteaux tirés. »
Et voilà, songea-t-elle. Une raison plausible de la retenir dans cette galerie, tandis qu’elle se tournait les pouces et que la ville sombrerait dans le chaos autour d’elle, pendant que les conspirateurs mettraient leur coup d’État à exécution. Balthazar Serigny était des leurs, cela ne faisait aucun doute. Les Saints ne pouvaient la démettre de ses fonctions sans un vote de la Haute Assemblée, et ils ne pouvaient être assez sots pour croire qu’ils obtiendraient ce vote sans préparation. La Maison de la Lumière avait dû approcher les indécis et les mécontents, ce que les Lettres d’Argent n’auraient pas pu manquer avec leur forte présence à Salia. Et dire que Cordelia elle-même leur avait ordonné de renforcer leurs rangs afin d’éradiquer les derniers Yeux de l’Empire de la capitale. Elle avait invité le loup à sa table en le prenant pour un chien de chasse. Au moins, songea la Rhenian, les conspirateurs n’avaient pas réussi à réunir assez de voix pour la destituer en bonne et due forme. S’ils pouvaient employer des moyens légitimes, ils ne recourraient pas à de telles méthodes. Mais si on la faisait prisonnière et qu’un autre candidat était proposé à son poste, combien de ses alliés lui resteraient-ils fidèles ? Cordelia n’avait pas exercé une emprise délicate sur la Haute Assemblée, même si elle avait pris soin de ne froisser personne sans bonne raison. Certains se détourneraient d’elle, elle le savait. Certains l’avaient déjà fait, juste sous son nez.
« Faites venir la Capitaine Haas », dit-elle, en donnant à son visage l’expression d’un désir contenu de froncer les sourcils.
Balthazar n’obtempérerait pas : Andrea Haas dirigeait sa garde personnelle et était une tueuse aguerrie. Le cœur de Cordelia se serra lorsqu’elle comprit que son ancienne compagne d’armes avait probablement été assassinée en prélude au coup d’État, même si rien n’était certain. Agnes… non, ils ne toucheraient pas à Agnes. L’Augure était un atout stratégique trop important pour qu’ils lui fassent du mal, même si elle était la cousine de Cordelia. Je ne peux rien faire pour personne depuis l’antre de l’ours, songea la Première Princesse. Je dois d’abord m’échapper. Balthazar grimaça, comme à contrecœur. Elle le fixa d’un air poliment impatient jusqu’à ce qu’il lui réponde.
« La Capitaine Haas avait bu, dit l’espion. Elle est à moitié dans les vapes, pour l’instant. Je ferais venir un prêtre pour la dessaouler, Votre Altesse, mais vu les circonstances… »
« Comme vous le dites, répondit la Première Princesse de Procer. Toute la prêtrise est suspecte jusqu’à preuve du contraire. »
« Je peux faire venir l’officier le plus haut gradé, si vous le souhaitez, proposa Balthazar. Le lieutenant Beringer, je crois. »
Les conspirateurs avaient donc aussi planté leurs crochets chez l’un des siens, songea Cordelia avec dégoût. Un otage avait peut-être été pris, pensa-t-elle, mais elle ne se bercerait pas d’illusions sur la trempe de son peuple. Ses gens pouvaient être aussi vénaux et traîtres que n’importe qui. Certains diraient que, puisque Cordelia Hasenbach n’avait envoyé aucune armée renforcer la défense des terres lycaoniennes, elle les avait trahis la première. Tous ses soldats présents ici avaient des proches qui avaient combattu au col du Crépuscule ou y étaient morts. Non, leur loyauté n’était plus aussi inébranlable qu’un an auparavant.
« Tant que cela ne retarde pas le rassemblement, dit-elle nonchalamment. On dirait que les Dieux infernaux ont à l’œil mes projets, ce soir. »
« Nous les écraserons dès que nos forces seront prêtes, Votre Altesse, répondit Balthazar Serigny. Il ne nous faudra pas plus d’une heure. »
Cordelia inclina légèrement la tête, puis reporta son regard sur la cour, le congédiant clairement sans un mot. Il s’y trouvait peut-être une centaine de soldats à présent, dont certains avaient remarqué sa présence. Pas un seul ne portait autre chose qu’une casaque de Salia. Un mouvement capta son regard et la Première Princesse faillit se raidir, mais se força à n’en rien faire. Alors Balthazar planta un poignard dans le rebord de la fenêtre ; la lame mordit le bois juste au moment où ses doigts se crispaient dessus, jusqu’à en blanchir.
« Tu as toujours eu l’œil vif, hein ? Pour une sauvage », lança-t-il d’un ton léger, avant de siffler.
La moitié des domestiques dégainèrent des couteaux. Deux gardes à l’entrée sud et un autre au nord furent tués par leurs camarades, sans la moindre hésitation. Une femme de chambre tenta de courir vers une porte, mais un homme mince en livrée de domestique lança une lame sans même ralentir ; elle lui traversa l’arrière du crâne. Les autres poussèrent des cris et obéirent lorsqu’on leur ordonna de s’asseoir par terre, les mains derrière la tête.
« C’est parce que je n’ai pas tressailli, n’est-ce pas ? demanda Cordelia avec calme. »
« C’est une bonne astuce, quand on a affaire à quelqu’un de méfiant, répondit Balthazar avec un sourire. Tout le monde tressaillirait, sauf quelqu’un qui pense avoir une raison de ne pas le faire. Qu’est-ce qui nous a trahis ? »
« Agnes m’aurait prévenue, répondit la Première Princesse. Si elle ne l’a pas fait, c’est que quelqu’un l’en a empêchée. »
Et, parmi tous les conspirateurs possibles en ville, seules les Lettres d’Argent avaient les moyens d’y parvenir. Elles avaient finalement mis le doigt sur la faiblesse la plus accablante d’une oracle : un avertissement ne servait à rien si personne ne l’entendait. Cela faisait quatre jours que Cordelia n’avait pas parlé à sa cousine. Elle avait voulu le faire, vraiment, mais il y avait tant à accomplir et, si l’Augure avait eu une révélation importante, elle lui aurait envoyé un messager pour le lui faire savoir. Les domestiques qui n’appartenaient pas aux Lettres d’Argent avaient obéi et s’étaient agenouillés. Cordelia sentit son sang se glacer en voyant Balthazar échanger un regard avec l’un des assassins.
« Non, s’empressa-t-elle de dire. Ne… »
La gorge tranchée, les domestiques s’effondrèrent sur le côté, l’un après l’autre, tandis qu’ils se tortillaient et gargouillaient, rendant leur dernier souffle. Cordelia ne détourna pas les yeux. Elle ne connaissait le nom d’aucun d’entre eux. Mais si elle survivait, elle les apprendrait, ces innocents qui avaient perdu la vie parce qu’elle n’avait pas été tout à fait aussi avisée qu’elle le croyait.
« C’était inutile, dit la Première Princesse d’une voix rauque. »
L’homme barbu ricana.
« Tu t’attendris, Hasenbach ? demanda Balthazar. Je ne peux pas laisser de témoins, au cas où les prêtres retrouveraient leurs scrupules une fois le travail accompli et décideraient de se retourner contre moi. »
« Les Saints se sont donc bel et bien révoltés, dit Cordelia en s’efforçant de rester calme. Vous ne vous êtes pas contentés de suborner quelques-uns de mes gens et de me servir un mensonge. »
« Je n’aurais pas agi sans eux, répondit l’espion. Sans ces justes à mes côtés, cela n’aurait été que de la méchanceté. »
L’homme sourit, dévoilant des dents de travers.
« Mais c’est l’œuvre de l’Au-delà, m’a-t-on assuré, poursuivit Balthazar. Même si l’amnistie générale me plaisait davantage que l’absolution anticipée d’un vieux fou, je ne vais pas mentir. »
Amnistie. Voilà pourquoi elle avait continué à parler à cette ordure, alors même que le sang des innocents se répandait sur le parquet lambrissé. Balthazar Serigny était un fanfaron, qui détestait tout particulièrement ses supérieurs sociaux et les Lycaoniens — ce dernier point la surprenait, à vrai dire. Il n’en avait jamais rien laissé paraître avant aujourd’hui. À Salia, seule la personne à la tête de la principauté pouvait accorder l’amnistie pour les meurtres commis dans les limites de la capitale ; or, cette personne était nécessairement la Première Princesse ou le Premier Prince de Procer. C’était Cordelia, en l’occurrence. Les conspirateurs avaient donc déjà choisi clairement qui lui succéderait. Cette personne avait même apposé son nom au bas d’un pardon avant que le sanglant travail de la renverser n’ait commencé. Très peu de gens, en Procer, pouvaient prendre sa place aussi aisément. Amadis Milenan en aurait peut-être été capable avant son abdication ; à présent, la princesse Rozala Malanza pouvait le faire, et elle était en vérité devenue une candidate bien plus solide qu’Amadis ne l’avait jamais été, même au faîte de son influence.
Son propre oncle, le prince Klaus Papenheim, pourrait lui aussi rallier un tel soutien en tant que plus grand général de la principauté, alors que ce royaume se trouvait au bord de la destruction. Le prince Ariel d’Arans pourrait peut-être passer comme candidat de compromis, mais il n’avait pas de liens solides hors de la principauté orientale. Ce n’était pas le genre de figure de proue autour de laquelle on bâtissait un coup d’État, surtout alors que des centaines de milliers de soldats traversaient des sentiers surnaturels pour entrer dans ses terres. Non, de tous ces candidats, la seule option réaliste était Rozala Malanza. Hormis un talent moyen pour les intrigues, elle avait passé presque toute l’année précédente en campagne dans une principauté où la scrutation était impossible. Cela signifiait soit que la princesse Rozala avait dissimulé ses talents avec une grande habileté, soit qu’une personne influente tirait les ficelles derrière elle, soit qu’une puissance étrangère cherchait à paralyser Procer au moment même où son salut semblait possible. Le cœur de Cordelia lui souffla le nom de Malicia, l’ancienne ennemie de l’Est. Mais le Roi Mort pouvait aussi être un adversaire plausible — quoique par l’intermédiaire d’agents clandestins, car la Rhenian doutait que même les plus vils acceptent de traiter directement avec l’Horreur Cachée.
Ou, songea sombrement Cordelia, ils sont peut-être idiots. Ils ont pris peur en voyant ce qui se profilait à l’horizon, ont déniché quelqu’un d’assez haut placé pour en faire une figure de proue, puis l’ont utilisé pour justifier ce massacre insensé. Que les Saints puissent être assez arrogants pour croire qu’ils parviendraient à imposer leur candidat sans véritable soutien paraissait peu convaincant. Mais Cordelia Hasenbach n’était pas assez vaniteuse pour nier que les mesures qu’elle avait prises afin d’assurer la survie de Procer aient pu pousser d’autres à agir contre elle avec une telle brutalité. Par peur, par principe, ou peut-être même sous l’effet de l’ivresse que pouvait produire un mélange des deux. Au bout du compte, peu importait. L’ordre serait rétabli, et tous ceux qui auraient prêté la main à cette folie seraient forcés de danser au bout d’une corde. Balthazar, persuadé de la tenir à sa merci, s’éloigna de la fenêtre.
« Maintenant, sois gentille et va t’asseoir dans un coin, Cordelia, dit l’espion avec un sourire. Tu pourrais même t’en sortir vivante, si tu fais ce qu’on te dit. »
Il avait laissé le couteau dans le rebord de la fenêtre, remarqua-t-elle. Cela simplifiait les choses. La princesse blonde saisit le manche du poignard et l’arracha au bois. Le grand homme barbu la regarda avec un mélange de mépris et d’amusement. Ancien soldat, tueur aguerri, il était nettement plus grand qu’elle. Plus d’une douzaine de soldats et de membres des Lettres d’Argent la surveillaient à présent. Son oncle Klaus, songea-t-elle, aurait dit quelque obscénité outrancière avant de dégainer son épée et de tenter de se frayer un chemin à coups de lame. Et, brave vieux cheval de guerre têtu qu’il était, il serait mort en essayant.
« Je suppose que même le plus chétif de la portée sait un peu se battre, ricana Balthazar Serigny. Allons, Première Princesse. Impressionne-moi. »
Le regard bleu et froid de la princesse balaya la salle, gravant chaque visage dans sa mémoire. Elle n’avait peut-être pas leurs noms, mais cela suffirait. Patience, moineau, résonna la voix de sa mère. Patience et silence : ne prends ta proie que lorsque l’heure est venue.
« Avant le printemps, dit calmement Cordelia Hasenbach, je vous verrai tous pendus. »
Avant qu’ils ne puissent répondre, elle s’entailla la poitrine, puis lâcha le poignard. La plaie, longue mais peu profonde, saigna abondamment et se mit à imbiber sa robe. Alors que la surprise et la confusion envahissaient le visage de ceux qui la regardaient, la Première Princesse grimpa sur le rebord de la fenêtre et se jeta dans la cour. La réception fut douloureuse ; elle ne retint pas son cri lorsqu’elle sentit sa jambe se briser.
« Meurtre ! cria Cordelia à la foule de soldats qui la regardait. Trahison ! Serigny a tenté de m’assassiner ! »
Il était temps de savoir, songea-t-elle, si la galanterie alamande était une vantardise creuse ou non.