Chapitre 390
« On me dit que la crainte se compose pour moitié de révérence et pour moitié de peur. Voyons si la terreur seule suffira à vous l’enseigner, chevaliers de Callow. »
— Nihilis Ier, Empereur de l’Effroi, le Tanneur
Le dernier arriva une demi-heure avant les premières lueurs de l’aube.
Depuis que j’avais reçu mon premier commandement dans les Légions, je m’étais habituée à ce que la magie rituelle à grande échelle exigeât plus de monde qu’on ne l’aurait cru, du moins lorsqu’il fallait l’exécuter à la va-vite — comme c’était généralement le cas en campagne. Il fallait souvent mettre les forces en commun pour éviter que quelqu’un meure ou s’épuise à alimenter le rituel. J’avais eu de la chance, plus que je ne l’avais compris, lorsque Masego, qui s’appelait encore l’Apprenti à l’époque, avait rejoint la Quinzième. Si le Noir avait préféré les sorts de masse aux anciens cadres rituels lorsqu’il avait rebâti les Légions de la Terreur de fond en comble après la guerre civile de Praes, c’était pour une raison : uniformiser l’arsenal des lanceurs de sorts d’une légion. Au fil des années, il était devenu de plus en plus évident que si seuls les aristocrates des Terres désolées employaient des cadres de mages rituels auprès de leurs armées personnelles, ce n’était pas un hasard. Le nœud du problème, c’était qu’un cercle de sorciers ne pouvait accomplir un rituel ensemble sans préparatifs conséquents que s’ils étaient hautement compétents, se connaissaient bien et maîtrisaient ce rituel en particulier. Il aurait donc fallu maintenir les cadres de mages ensemble dans les Légions, ce que le Noir aurait tout fait pour éviter : par simple jeu de probabilités, cela aurait signifié que de nombreux officiers soninkés et taghrebs de naissance noble formeraient des cliques dotées d’une influence disproportionnée au sein d’une légion.
Mon maître avait passé des décennies à démanteler un système qui appliquait un règlement aux aristocrates et un autre aux soldats ; il n’aurait pas tacitement approuvé son retour au sein même de l’institution qu’il avait façonnée pendant tant d’années. La Quinzième, puis l’Armée de Callow, avaient échappé à une bonne partie de ces difficultés grâce à la seule présence de Masego. Je n’avais pas compris l’importance de son rôle dans les sorcelleries de bataille à grande échelle avant nos dernières campagnes, où son absence avait pratiquement fait disparaître la moitié de notre arsenal rituel et m’avait privée du savant de la Haute Arcane vers lequel me tourner dès qu’un phénomène étrange se manifestait. Oh, Zeze avait enseigné à mes mages quelques rituels rudimentaires et relativement simples à employer sur les champs de bataille : ses Éclairs et ses Lances de feu restaient des incontournables de l’Armée de Callow qui, contrairement aux Légions, n’avait tout bonnement pas assez de mages pour se permettre de faire des sorts de masse une tactique. Mais même avec ces rituels, son absence entraînait une baisse notable de la portée, de la puissance et de la cadence de tir. Ce n’était pas seulement parce qu’il avait disposé de réserves assez impressionnantes ; c’était aussi que la présence de Masego au sein d’un rituel revenait à confier la direction d’un chœur à quelqu’un. Il compensait les imprécisions des autres, les guidait lorsqu’ils trébuchaient et veillait à la précision des manipulations d’une façon que personne d’autre ne pouvait… tout simplement pas égaler.
Akua avait un jour comparé cela au fait de confier des recrues aux exercices de formation sous la conduite de l’un des meilleurs épéistes du continent, et elle n’avait pas entièrement tort. Pourtant, avec la coupure infligée par le Roi Mort, cette époque semblait révolue, et la foule rassemblée n’avait rien d’une cohorte de jeunes mages fascinés, buvant les paroles de Masego comme autant d’évangiles sorciers. Avec la seule arrivée du Hiérophante et de l’Archère, notre compagnie avait pris des allures de légende de l’aube. Deux déesses aux ailes noires, silencieuses, dominant la scène depuis des pierres dressées en forme de corbeaux grandioses et terrifiants. Le Doom de Liesse, voilé et muet, mais à peine diminué par son heure de folie. Le Hiérophante, dépouillé de sa sorcellerie, mais toujours vivisecteur de miracles, un homme dont même les dieux redoutaient les intuitions. L’Archère et moi étions peut-être des figures moindres, pour ce qui comptait. Tout ce que l’on attendait de moi dans ces ténèbres qui s’amenuisaient, c’était une main ferme et le maniement de la Nuit. Quant à elle, elle était là pour épauler Masego, mais aussi parce qu’elle avait franchi plus d’une fois la frontière entre la Création et les Voies du Crépuscule sans avoir besoin qu’on la guide. Si le Pèlerin refusait de venir, on s’en remettrait aux intuitions de l’Archère au moment de la brûlure. Mais Tariq finit par venir, accompagné : le Sorcier renégat, l’air hagard et emmitouflé dans une épaisse cape de fourrure, se tenait à ses côtés. Avec ces deux derniers arrivants, il ne restait plus personne à attendre ; je rompis donc la première le silence.
« Bonjour, lançai-je. Ou à peu près. »
Seul Masego, remarquai-je, eut la bonté de me rendre pleinement ma politesse. Roland frissonna sous sa cape, tandis que le Pèlerin se contenta de hocher la tête. Son visage affichait ce calme qu’on arborait face à un ennemi, me dis-je. Même si je savais qu’il fallait le pousser à retrouver cette attitude pour entraver l’Intercesseuse, je le regrettais encore. Il aurait été agréable d’être en bons termes avec le doyen tacite des champions du Dessus.
« L’aube est toute proche, et tout sera plus difficile une fois qu’elle sera là. Je vais donc nous épargner les banalités, dis-je. La plupart de mes conseillers en matière d’ésotérisme estiment que c’est le moment le plus propice pour ouvrir une porte stable vers le Crépuscule. »
« Il vous faudra un ancrage de l’autre côté, dit le Sorcier. »
« Si l’objectif était une découpe nette suivie d’un renforcement matériel, peut-être, trancha Masego. La Nuit manque de précision, d’après ce que j’ai pu observer, et nous n’avons pas rassemblé ici les substances rituelles appropriées. »
Je jetai un regard à Roland qui, contrairement à la plupart des gens confrontés à la perplexité modérée de Zeze devant leur « ignorance », ne semblait pas le moins du monde vexé. À vrai dire, il avait plutôt l’air de vouloir avoir de l’encre et du parchemin sous la main. Cela devrait se régler tout seul, alors. Parfait. Le Sorcier renégat était de loin le Héros le plus affable que j’aie rencontré, et je n’avais aucune intention de laisser une rivalité universitaire gâcher cela.
« Le Hiérophante a raison, dis-je. Ce qu’il me faut, en revanche, c’est… une idée de l’endroit où viser. Et je n’en ai pas, contrairement à certains d’entre vous. L’Archère pourrait peut-être m’aider, mais la personne présente sur ce tertre qui a le lien le plus profond avec le Crépuscule n’a pas besoin qu’on la présente. »
À savoir l’homme qui avait jadis porté la Couronne du Crépuscule, si brièvement que ce fût. Porter un tel manteau laissait des marques ; j’étais bien placée pour le savoir. Ce n’était pas un hasard si j’avais pu sentir l’affinité de cet endroit avec l’Arcadie longtemps après m’être débarrassée du dernier vestige d’Hiver en moi. Le Pèlerin Gris me dévisagea avec méfiance, sans toutefois refuser catégoriquement. Comme on pouvait s’y attendre de sa part, il avait déjà compris où cela nous menait et n’était guère enthousiaste.
« Oh, fit Roland en frissonnant. La résonance, pour déterminer la profondeur à laquelle les dégâts seront infligés. Oui, ça fonctionnerait. Mais c’est une solution de brute. »
L’Archère aurait aussi pu remplir ce rôle, mais ses liens étaient loin d’être aussi profonds. Elle avait foulé les terres du Crépuscule plus longtemps que quiconque parmi nous, parcouru ses recoins et ses détours, et même assisté les yeux grands ouverts à sa transformation, d’éclat d’Arcadie dérobé en royaume. Rien de tout cela n’était négligeable. Mais le Pèlerin Gris avait offert la dernière couronne et porté le fardeau de donner aux Voies du Crépuscule leur apparence et leur forme. La différence était considérable, et elle ferait sans doute la différence entre être assommée pour une journée ou pour une semaine. Au sens figuré, espérais-je, même si mon triumvirat de conseillers n’avait pas voulu s’engager là-dessus.
« Les outils d’une grande finesse sont le fruit d’années et de décennies de perfectionnement, dit Akua. Ce travail n’a aucun précédent, Sorcier. »
Elle prononça le dernier mot avec la plus légère pointe de doute. M’étais-je inquiétée du mauvais Soninké, alors ? Merde. D’ordinaire, elle gérait mieux ces choses que Zeze, mais celui-ci était à la fois un Héros et un praticien.
« Elle a raison, nota Masego. Cela revient à ouvrir une porte en faisant fondre la pierre pour la façonner en seuil. »
« Et nous avons tant de témoins pour déterminer s’il existe une meilleure méthode, la prochaine fois que nous en aurons besoin, dis-je en intervenant avant que l’orgueil ne s’en mêle. »
Les mages, hein. Et moi qui croyais que les brutes comme Indrani et moi étions les seules à avoir un excès d’arrogance.
« Et comment comptez-vous obtenir cette résonance, Reine Noire ? demanda le Pèlerin Gris. »
Je réprimai une grimace.
« En observant de près les traces que le Crépuscule a laissées sur vous, répondis-je. »
« Une lecture de l’âme, dit Tariq d’un ton sec. »
Un peu fort de la part d’un homme dont l’Aspect était, j’en étais presque sûre, entièrement consacré à cela et qui l’utilisait sans arrêt sur tout le monde. Mais je lui en tiendrais rigueur, vu qui se chargerait de cette lecture. Les Sœurs, qui, malgré l’affection que je leur témoignais parfois, n’étaient pas les entités les plus aimables ni les mieux disposées de la Création.
« Un intermédiaire sera à votre disposition si vous le souhaitez, dis-je en inclinant la tête vers Akua. »
La lecture serait moins précise : malgré tous ses talents, l’ombre ne bénéficiait pas des sens et des perceptions indescriptibles qui naissaient de l’apothéose. Mais elle était douée. Ce qu’elle me transmettrait suffirait amplement et, puisqu’elle n’avait pas prêté serment de servir les Sœurs, l’examen serait peut-être plus acceptable. Peut-être. J’ignorais ce qu’en penserait Miséricorde, et Tariq lui-même plus encore.
« Et qui êtes-vous ? demanda ouvertement le Pèlerin, observant Akua avec prudence. Nous nous sommes déjà rencontrés, cela ne fait aucun doute. Pourtant, je vous vois à présent devant moi sous la forme d’un esprit lié. »
Ils s’étaient rencontrés ? Je fronçai les sourcils, fouillant ma mémoire sans rien trouver. Même au cimetière des Princes, ils n’auraient pas dû faire connaissance. La bataille des Camps, compris-je. Akua avait couru partout dans mon corps tandis que j’étais prisonnière d’un cauchemar hivernal sans fin, et elle avait même combattu une bande de Héros réunis. Le Pèlerin avait dû la voir à ce moment-là. Même si elle avait désormais son propre corps, j’imaginais que sa nature profonde n’avait pas beaucoup changé.
« Je suis au service de la Reine de Callow, dit Akua avec un sourire. Rien d’autre n’a d’importance ici. »
« Vous avez choisi cette apparence, fronça les sourcils Tariq. Mais vous n’y êtes pas liée. Qu’êtes-vous, esprit ? Je n’ai jamais vu d’être semblable à vous, pas même dans les plus anciens tertres de Brocelian. »
« L’aube approche, Pèlerin, dis-je sèchement. Elle m’est liée et peut manier la Nuit sans servir Sve Noc. Nous n’aurons pas de méthode plus directe pour mener cela à bien, si tant est que vous acceptiez. »
« On peut supposer que les Ophanim tueraient tout le monde ici si quelqu’un tentait de blesser votre âme, fit remarquer Roland à part. »
« C’est une supposition, en effet, acquiesça calmement Masego. »
L’Archère réprima un sourire et, pour être honnête, j’en fis autant. Ce n’était guère le moment, mais le sérieux avec lequel il avait énoncé ce qui aurait été une fanfaronnade dans la bouche d’un autre était touchant. Le Pèlerin avait les yeux clos, sans doute en train de consulter les Ophanim. Lorsqu’il les rouvrit enfin, ils brillaient toujours de Lumière.
« Soit, dit le Pèlerin Gris. N’outrepassez pas vos droits, esprit, ou vous pourriez trouver plus que vous ne l’aviez prévu. »
« Ne vous inquiétez pas, Pèlerin, répondit Akua avec amabilité. J’ai toujours eu une grande estime pour les anges. »
Je dus faire un effort pour ne pas m’étrangler. Techniquement, elle ne mentait pas, puisqu’elle avait voulu utiliser l’un des Hashmallim comme combustible pour sa forteresse de l’apocalypse. Après toutes ces postures, je m’étais attendue à un certain cérémonial. Mais l’ombre s’avança simplement et demanda silencieusement la permission avant de poser la main sur l’épaule du Pèlerin. Il acquiesça d’un signe de tête et ferma de nouveau les yeux, tandis que les siens restaient grands ouverts. Au bout d’un long moment, elle expira lentement et hocha brusquement la tête dans ma direction. J’avançai en boitant et tendis la main ; elle m’attrapa par le poignet. Le filet de Nuit qu’elle avait invoqué s’insinua en moi. Je m’étais attendue à ce que ce processus dépasse de loin mon entendement, mais, à ma grande surprise, il me parut assez familier. C’était comme ouvrir une porte féérique : la sensation d’une aiguille traversant le tissu, destinée… faute d’un meilleur mot, à en ressortir ailleurs. Ce qu’Akua avait perçu chez le Pèlerin et m’avait transmis n’était pas aussi précis ni aussi fin, mais cela s’en rapprochait. Je me dis que les portes féériques sous Hiver consistaient à piquer le tissu, tandis que ce que l’ombre m’avait transmis revenait à l’avoir touché. Je savais déjà par expérience que chercher à saisir pleinement ce savoir ne me vaudrait guère qu’un mal de crâne fulgurant. Je le laissai donc flotter dans un entre-deux, à moitié compris, puis expirai.
« Car j’ai vu des couronnes brisées et forgées à nouveau, arraché une étoile au ciel étoilé et troqué une saison contre la moitié du monde, murmurai-je en crépusculaire. À présent que l’aube s’avance sans y être conviée, ô Sve Noc, accorde-moi la puissance de manier le pouvoir et l’audace de le faire sans crainte. Là où se dresse un rempart, que ma main ouvre une route, et que la Création ne s’oppose pas à ma volonté. »
Les corbeaux croassèrent, poussant un cri retentissant comme un coup de fouet dans le ciel nocturne, et la Nuit inonda mes veines, épaisse et pure. Je faillis perdre pied, mais Akua me soutint par le coude, laissant Tariq debout tout seul, et je haletai en forçant mon bâton d’if à se dresser.
« Que la Création ne s’oppose pas à ma volonté, sifflai-je encore. »
La Nuit jaillit, vague et coup de tonnerre à la fois, crue déchaînée dans le lit d’une rivière depuis longtemps à sec. Là où elle rencontrait de la résistance, je crispai les doigts autour du long manche de mon bâton et brûlai la Création. Je la scarifiai, afin que les croûtes noircies et sanglantes se dressent au seuil et indiquent le chemin à suivre. C’était comme chevaucher une marée, chaque instant une lutte, et j’avalai un cri en sentant mes forces s’étioler. Je ne céderais pas, pas avant que l’ouvrage ne soit achevé. Même lorsque la fraîcheur de la Nuit se prélassa dans mes veines comme une fumée, contaminant chacun de mes sens, et qu’au loin je sentis le regard ardent de la Lumière s’avancer comme une avant-garde impitoyable.
« Catherine, murmura Akua à mon oreille. Catherine, tu dois t’arrêter. »
Me tenait-elle ? Depuis quand ? Quelqu’un me dégagea la main passée autour de ma taille et la plaça au moins sur une épaule. Quelqu’un de plus grand que moi. Je serrai les dents : toutes ces distractions avaient relâché mon emprise sur la Nuit ; le travail avait ralenti, en avait souffert. De longs doigts délicats se joignirent aux miens sur le bâton et, comme par miracle, le voile devant mes yeux se leva. Une volonté inflexible se mêla à la mienne et j’échangeai un sourire féroce et sauvage avec le Hiérophante, sans que ni lui ni moi détournions les yeux des ténèbres hurlantes qui nous faisaient face.
« Tu peux encore manier le pouvoir, murmurai-je. »
Je compris vaguement que c’était de l’ashkaran.
« Un dieu a chevauché mon esprit pendant des mois, Catherine, murmura le Hiérophante à son tour. J’ai appris des choses. »
La puissance enfla, et je n’étais plus une idiote de gamine accrochée à un tigre : nous étions Woe, côte à côte. Nous étions des êtres meurtris, mais aucune créature de ce monde ni d’aucun autre ne nous avait jamais arraché notre soumission. Nous peignions la Nuit à grands traits, sentant ceux qui nous entouraient reculer devant la tempête en formation. Komena rit au fond de mon esprit, et elle ouvrit avec empressement les vannes entre nous. Andronike hésita, jusqu’à ce qu’une éclaboussure de Nuit fasse bouillir la pierre comme de l’eau et que nous la façonnions comme de l’argile sans même nous regarder. Après quoi, la faim devint un puits, et Dieux d’en Bas, quelle puissance ils nous accordèrent. Les pierres dressées fondirent en filaments liquides, pareils à des bannières de fête, et s’enroulèrent dans des tourbillons de Nuit. À quatre mains, nous sculptâmes dans la pierre une prière aux dieux d’Arcadie morts depuis longtemps et usurpâmes les anciens sacrements, tels des maçons voleurs vêtus en prêtres. Nous façonnâmes et gravâmes deux hauts piliers, couverts de mots qui formaient une prière sans dieu dans une langue morte. Puis la fermeture du seuil s’abattit sur eux : une porte de pierre claquée. Tissée de croûtes et de brûlures, scellée dans la roche où sa nature pouvait rester dissimulée. Nous savions que le pouvoir finirait par s’estomper. Mais la blessure, la cicatrice ? Certaines transgressions pesaient de tout leur poids par leur seule nature. Celle-ci durerait très, très longtemps.
Au bout d’une éternité, nous nous laissâmes presque tomber à terre. Les doigts de Masego quittèrent maladroitement mon bâton tandis que je m’en servais pour nous empêcher de basculer comme des ivrognes. Nous restâmes accroupis, épuisés et exaltés, tandis que la sensation que l’ampleur de ce que nous avions manié et construit nous avait ravie revenait peu à peu dans nos esprits. Nous avions déjà ressenti quelque chose de semblable, une fois, à Dormer. Mais nous étions plus nombreux, alors : l’Adjoint et l’Archère aussi. Nous avions marché droit au cœur de l’ennemi, portant l’histoire de Woe comme une bannière. Cette fois, c’était une œuvre plus modeste, me dis-je : la Reine des Objets perdus et trouvés et le Hiérophante avaient tiré un miracle de leur pouvoir et de leur orgueil. Mais, dieux… c’était comme boire le plus exquis des vins, comme sentir du miel sur son âme, et une part de moi faillit pleurer que cela prenne fin.
« Regarde, Cat, croassa Masego. Regarde. »
Je suivis son doigt tremblant du regard et contemplai la porte de pierre que nous avions élevée. Les runes gravées sur les deux grands piliers — je savais, je savais qu’ils faisaient vingt pieds de haut et qu’ils étaient séparés par vingt pieds — ne m’apparaissaient plus comme du charabia, alors qu’auparavant je les connaissais comme ma langue maternelle. Mais leur vibration, le flux de pouvoir rampant le long des piliers et traversant le tertre comme s’ils y avaient pris racine, tout cela chantait à mes oreilles. Le Crépuscule se trouvait juste au-delà, à une simple tache de sang sur la pierre. Et toute cette puissance était contenue, enfermée par l’énorme bloc de pierre grossière qui pesait sur le seuil — et par les cicatrices qu’il abritait, comme un secret sous scellés.
« C’est magnifique, dis-je. »
Et ça l’était, à sa manière terrible. Nous restâmes longtemps dans la neige, au cœur d’un cercle de pierres dressées que nous avions défait puis reforgé, au sommet d’un tertre nu que caressaient les vents. Nous y restâmes jusqu’à ce que l’aube se lève au loin, ses lueurs lointaines venant parachever notre ouvrage.
« Et voilà, murmurai-je. »
Les premiers rayons du soleil frappèrent la pierre et, comme s’ils se reflétaient dans les runes spiralées et les longues bandes de symboles anciens, tourbillonnèrent en un nuage de poussière entre les hauts piliers. Juste assez longtemps pour laisser entrevoir le royaume au-delà : un ciel étoilé sans fin, et des collines ombrageuses que l’on pouvait parcourir jusqu’au bout de tout voyage.
« Il y a toujours quelque chose de plus, n’est-ce pas ? murmura Masego. Un autre horizon, une autre merveille. Un autre seuil à franchir, vers des inconnues toujours plus profondes. »
Il exprimait sa propre vérité, me dis-je, mais j’y entendais aussi l’écho de celle d’Indrani. Chez elle, c’était l’impatience, le goût du voyage ; chez lui, plutôt l’émerveillement.
« Nous n’en avons pas fini, Masego, dis-je. Nous avons saigné pour arriver là où nous sommes, et quand nous ressortirons de l’autre côté, nous ne serons plus les mêmes que lorsque nous avons entrepris ce voyage. Mais nous sommes encore très loin d’en avoir fini. »
Il hocha lentement la tête.
« Demain sera à nous, acquiesça le Hiérophante, d’un ton aussi paisible que les eaux anciennes et sombres. Et s’il en est qui veulent nous le refuser, nous le leur arracherons de nos mains sanglantes. »
Le mot résonna, et le monde avec lui, tandis que mon vieil ami découvrait la vérité de son troisième Aspect. Nous restâmes silencieux dans la douce lumière de l’aube.