Chapitre 386
« Sans ennemi, sans colonne vertébrale. »
– Dicton callow
Je n’eus même pas besoin de dire quoi que ce soit.
Black m’observait discrètement depuis le seuil de minuit, et un simple signe de tête suffit. Contrairement à moi, l’homme aux yeux verts n’avait aucun lien avec les protections qui entouraient le tumulus, mais en se servant de moi comme d’un fil-piège, il avait appris l’arrivée du Pèlerin à peine quelques battements de cœur après moi. Ce n’était pas parce que l’homme avait perdu son Nom qu’il avait cessé d’être perspicace – ou dangereux. Je me levai lentement, la main tendue vers mon bâton d’if, et du coin de l’œil, je vis l’ancien Chevalier Noir s’éloigner du cercle réuni pour écouter une vieille histoire de campagne de Grem Borgne. Hakram croisa mon regard, muet dans l’obscurité, et m’interrogea d’un regard, mais je secouai la tête. Moins il y aurait de monde pour ces discussions, mieux ce serait : j’avais beau faire confiance à l’Adjoint comme à ma propre main, le Pèlerin n’avait aucune raison d’en faire autant. Je n’allais pas compliquer davantage des négociations qui s’annonçaient peut-être déjà difficiles, juste pour le réconfort élémentaire d’avoir Hakram à mes côtés. Je m’éloignai sans que mes amis ne me voient pas, mais au moins sans qu’ils me questionnent, et me faufilai entre les silhouettes sombres des pierres dressées par les antiques Mavii. Très haut dans le ciel nocturne, les étoiles formaient de pâles constellations sur l’encre noire. Mes bottes de cuir crissaient sur la neige tandis que j’avançais, les pans de ma cape frôlant la pierre lisse.
Tariq Fleetfoot se tenait quelques pas plus bas sur la pente, droit et solide pour un homme si âgé. Une robe gris passé lui tombait lâchement sur le corps, si usée qu’elle n’était plus très loin de tomber en lambeaux, et les derniers filaments de cheveux blancs sur sa tête se détachaient nettement tandis qu’il contemplait les étoiles. Il n’avait pas de bâton, le vieux bout de bois noueux qu’il avait brisé sur son genou pour parachever la Couronne du Crépuscule. Depuis, il aurait aisément pu s’en trouver un autre, je le savais, mais il ne l’avait pas fait. Cela m’évoquait une perte, quelque chose qu’on avait abandonné et qu’on ne retrouverait jamais. Ceux qui avaient renoncé à leur couronne ne trouveraient jamais de quoi combler ce vide, et l’absence d’une canne n’en était que le moindre signe. Black sortit des pierres un battement de cœur après moi et avança sans bruit, le long manteau qu’il portait traînant derrière lui. La mâchoire de Tariq bougea tandis que je l’observais, se crispant si légèrement que je l’aurais peut-être manqué si je ne l’avais pas déjà étudié. De la méfiance, songeai-je. Le Pèlerin avait reconnu les pas de Black, pourtant presque inaudibles, et se méfiait de l’homme qui les faisait. J’ignorais ce qui s’était passé entre eux lorsque mon maître avait été retenu prisonnier, avant que son âme ne soit mutilée, mais la froide rancœur dans les yeux du Seigneur Charogne et la tension dans les épaules de Tariq n’annonçaient rien de plaisant. Ils étaient néanmoins tous deux pragmatiques à leur manière. Qu’ils le veuillent ou non, ils étaient dans le même bateau, et aucun ne serait tenté d’agir d’une façon qui risquerait de le faire chavirer pour nous tous.
« Votre Majesté, dit calmement le Pèlerin. Quelle belle nuit, n’est-ce pas ? »
« Iserre a ses beautés, reconnus-je. »
Le vieux Héros esquissa un demi-sourire, puis se tourna pour incliner respectueusement la tête.
« Je me suis invité à une soirée de camaraderie, et je vous prie de m’en excuser, dit Tariq.
— Vous devriez, fit remarquer Black. J’ai au moins apporté de l’alcool. Votre présence est censée être le cadeau ? »
Il y eut une brève pause, puis il marmonna « héros » d’un ton cinglant. Je lui lançai un regard d’avertissement, mais il n’en fut visiblement pas ébranlé. Une conséquence, songeai-je avec amertume, de m’avoir laissé les essayer quand j’étais beaucoup moins dangereuse que je ne l’étais à présent.
« Je vous dois donc deux excuses, Reine Noire, répondit légèrement le Pèlerin. Pourtant, il m’a semblé plus sage d’avoir cette conversation à l’abri des regards indiscrets, et avant que trop de temps ne s’écoule. »
Une occasion qu’il n’aurait pas de sitôt, compris-je, même s’il ne le disait pas clairement. Je n’étais guère surprise que le Pèlerin ait réussi à franchir une douzaine de couches de protections, de patrouilles et de gardes pour arriver sans être vu au cœur même de mon camp. Après tout, il était le Pèlerin Gris : surgir sans prévenir était sa spécialité, aussi indissociable de son Nom que ses robes couleur de cendre. Mais il avait réussi parce que j’étais à l’écart du reste de mon armée et de mes protectrices vigilantes. S’il avait tenté le coup sous la tente où je dormais, les Sœurs auraient pu s’en offusquer, et bonne chance pour garder ça silencieux.
« Je ne vous attendais pas moins, dis-je. Vous n’avez pas à vous excuser. »
« Votre bonté est appréciée, dit le vieil homme. J’ai reçu les documents envoyés par le seigneur Adjoint, reine Catherine. C’était… une lecture intéressante. »
Eh bien, je ne m’attendais pas à ce que l’homme s’extasie, me tape dans le dos et me demande où il devait signer. Avais-je espéré que ce soit le cas, juste un tout petit peu ? Ô Nuit, oui. Je n’étais pas au-dessus des victoires faciles quand je pouvais en obtenir, ce qui arrivait tragiquement rarement. Les doigts serrés autour de l’if mort que je tenais, je descendis prudemment la pente jusqu’à me retrouver à la gauche du Héros. Black, qui ne laissait jamais passer une occasion de se livrer à une mise en scène subtile quand elle ne lui coûtait rien, passa nonchalamment derrière moi et vint se placer à ma gauche. Je résistai à l’envie de lever les yeux au ciel, sachant que cela ne ferait que l’amuser davantage.
« J’imagine que vous avez des questions, dis-je.
— Des objections aussi, mais autant commencer par clarifier les choses.
— Ce n’était pas le texte intégral, dit le Pèlerin.
— Le manuscrit simplifié, répondis-je. Mais il n’y avait pas de piège, Pèlerin. Je n’ai rien caché qui me semblait susceptible de faire débat, j’ai seulement supprimé les encriers entiers de détails qui seront nécessaires au bon fonctionnement du traité définitif. »
« Fonctionnement, répéta Tariq, ses yeux bleus plissés. Oui, c’est le mot que je cherchais. »
Il expira ; son souffle forma aisément un nuage dans cette nuit sans vent.
« J’ai des réserves, comme vous devez vous en douter, sur certaines des lois que vous souhaitez instaurer, dit le vieil homme. Mais ce n’est pas si grave, car même si vos conditions étaient acceptées sans amendement, je parierais que les Accords de Liesse seraient davantage annonciateurs de bien que de mal. »
Le visage déjà ridé du Pèlerin, marqué par de longues années passées à sauver des vies et à en prendre, devint grave.
« Aussi dois-je vous demander, Votre Majesté, dit-il : quelle fonction entendez-vous donner à vos Accords ? Quel est leur objectif ? J’ai entrevu les grandes lignes de votre œuvre, et elle ne vise ni au salut ni à l’abolition. »
Quelle façon recherchée de le dire, mais cela n’en était pas moins vrai. J’avais compris, dès l’instant où l’idée des Accords avait commencé à me hanter, que je ne pourrais accomplir qu’un nombre limité de choses par leur intermédiaire. Un traité promettant cent ou mille ans de paix à tous ses signataires aurait été une belle chose, mais c’était le rêve d’une idiote. Le vieux Terribilis le Second, le plus rusé des anciens Tyrans à bien des égards, avait dit un jour que les armées étaient comme l’eau : elles empruntaient le chemin de moindre résistance. Cette phrase m’était restée en tête, encore plus que le reste des Commentaires, et j’avais depuis constaté que la sagesse qu’elle renfermait allait plus loin que ne l’avait prétendu Terribilis. Les gens, le plus souvent, empruntaient le chemin de moindre résistance. Parce que c’était plus facile, parce qu’on les y encourageait, parce que personne n’aimait lutter ni souffrir. Si j’érigeais un barrage sur la voie de notre propre nature – et, qu’on le veuille ou non, les gens se faisaient la guerre depuis la Première Aube –, il tiendrait peut-être quelque temps, mais finirait inévitablement par céder. Et pourrait causer des destructions encore plus grandes que celles qu’on avait voulu contenir. Je ne pouvais pas changer ce qui se trouvait au cœur de l’humanité, des orcs, des gobelins, ni même des drows. Je n’étais même pas sûre que les Dieux le puissent, et même dans mes moments d’arrogance les plus extrêmes, je n’avais jamais prétendu atteindre de tels sommets. Mais je pouvais créer un ensemble de règles. Pas trop contraignantes, de peur qu’on ne les rejette, mais assez pour qu’une cité ne soit plus jamais détruite par les luttes entre les Nommés.
« Je vous l’ai dit la première fois que nous nous sommes parlé, dis-je. Ce que je ne peux briser… »
« Vous le réglementerez, acheva doucement Tariq. Je m’en souviens. Ce jour-là, vous m’avez aussi parlé de votre maître. »
Black nous observa, l’air légèrement curieux.
« Il ne peut pas concevoir un monde où il ne gagne pas, m’aviez-vous dit, me rappela le Pèlerin. »
Et ceci n’est pas une victoire, taisait-il. Je savais depuis un moment que ce serait l’un des aspects les plus difficiles à gérer : les Accords exigeaient qu’on fasse confiance à d’autres champions d’En Bas que moi, sans quoi cette confiance mourrait en même temps que moi. Une part de moi se demanda si mon maître prendrait pour une insulte une remarque que je n’avais jamais voulu lui voir parvenir, mais je m’y tenais toujours et je jetai un coup d’œil de côté. Il ne paraissait pas vexé, même si seul un imbécile aurait pris ce qu’on pouvait lire sur le visage d’Amadeus de l’Étendue Verte pour le reflet exact de ses pensées.
« Pourtant, j’ai perdu, dit Black. Indéniablement. »
Je me figeai. Je ne m’étais pas attendue à ce qu’il réponde, sauf peut-être pour lancer de temps à autre une pique mesurée au Pèlerin. L’indécision faisait rage dans mon esprit : les Accords étaient mon œuvre et je me méfiais de laisser mon maître parler en leur nom ou à leur sujet, mais je ne pouvais pas les tenir dans mes bras comme un nourrisson qu’il fallait apaiser. Ils me dépasseraient, je le savais, dès l’instant où ils seraient signés. Il le fallait, car sinon ils ne seraient rien de plus que la folie d’un ancien Tyran : même si j’aurais choisi les lois et les traités plutôt qu’une armée invisible ou des forteresses volantes, leur issue aurait été tout aussi certaine. Ainsi, bien que j’aie eu l’impression de perdre le contrôle de la situation, je gardai le silence.
« Vraiment ? demanda doucement Tariq. Vous êtes de nouveau libre, à la tête d’armées. Alliée à l’une des étoiles montantes de notre époque, à l’abri du jugement, et assuré d’avoir une place et une voix lorsque le déroulement de cette guerre et ce qui suivra seront consignés. Avez-vous perdu, Amadeus de l’Étendue Verte ? »
Une part de moi fut presque offensée au nom de mon maître, car j’avais vu les victoires qu’il avait remportées, et elles n’avaient pas grand-chose en commun avec celles de ces derniers temps. Pourtant, une autre voix, plus discrète, au fond de mon esprit, sans approuver ce qu’avait dit le Pèlerin, ne trouvait pas ses paroles insensées. Alors qu’il n’était qu’une âme amputée il y a quelques jours à peine, Black avait retrouvé une position presque aveuglante de rapidité. L’envie de prendre la parole, d’intervenir, me démangeait, car trop de choses dépendaient de cette conversation et de cette nuit pour que je me satisfasse de garder le silence. Je la maîtrisai avec difficulté, sachant que m’en mêler à présent pourrait tourner au désastre. Mon maître se tourna vers le Pèlerin, ses yeux vert pâle réfléchis, puis lâcha soudain un rire mordant.
« Une victoire, Pèlerin ? railla-t-il. Cette nuit, cette lune, cette année ? Toute ma vie passée au service de cette chose brûlante et fugace qui rétablit l’équilibre le temps d’un instant à peine, et vous prétendez que ceci en est une ? »
L’homme aux cheveux noirs, désormais striés de blanc, rit de nouveau. Un son pareil à un sac qu’on viderait sans ménagement, une coupe bue jusqu’à la dernière goutte. Plus volonté qu’instinct.
« Ceux que j’aime se font décimer, dit sèchement Amadeus de l’Étendue Verte. Les miens, au sommet de la Tour, s’enfoncent toujours davantage dans les vieilles folies, et l’ordre que je me suis éreinté à bâtir a éclaté comme un fruit trop mûr. La façon dont les choses ont été perdues… »
Il secoua la tête, puis sourit. Un sourire fin, large et bien trop acéré : celui, semblable à une lame, que j’avais appris à si bien connaître.
« Ces dernières années ont été catastrophiques, Pèlerin, dit le Seigneur Charogne. Chaque gain a toujours été obtenu à un prix trop élevé et, si je ne céderai pas au regret, je ne me déroberai pas à la vérité : pas une seule de ces parties n’a valu la chandelle. »
« Vous saignez, reconnut Tariq. Vous êtes furieux, gelé et amer, avec ce poison en vous. Mais vous n’êtes pas dompté. Vous avez régné, mais que savez-vous des règles ? Dois-je croire que vous allez maintenant vous mettre un joug au cou par sentimentalisme ? »
Le vieux Héros dévisagea le méchant vieillissant avec dédain.
« Il n’y a qu’une part de sentimentalisme en vous, dit le Pèlerin. Et elle n’a jamais pesé plus qu’une plume dans la balance, Seigneur Charogne. J’ai vu les lois qui formeront la trame des Accords, et j’y vois du bon, car même si les enfants d’En Haut auront les mains liées à certains égards, cela ne représente qu’une broutille comparé au prix que devront payer les monstres chéris d’En Bas. On vous privera de mille façons de vos méthodes de terreur et de brutalité, on vous forcera à mesurer votre méchanceté et à modérer vos cruautés. On vous enchaînera, et la lame sous la gorge, on vous dira que vos ambitions doivent être contenues. Je ne vois rien, n’ai jamais rien vu, en vous qui vous ferait considérer tout cela autrement que comme de l’encre gaspillée. »
« Ça doit être agréable, de vivre dans un monde où tous ceux qui se dressent contre vous sont forcément soit avides de pouvoir, soit soumis, sourit Black. Soit des créatures des Dieux d’en Bas, soit leurs apôtres du Mal : dans les deux cas, quel péché y aurait-il à nous briser ? »
Il eut un petit rire.
« Eh bien, s’il me faut être méchant pour qu’on me prenne au sérieux, alors je le serai, dit le Seigneur Charogne, les yeux froidement brillants. Je parlerai au nom des fourbes et des cruels, pèlerin gris, et je te donnerai la réponse que tu exiges. »
Sous la lumière des étoiles, l’homme aux cheveux noirs s’inclina avec emphase, et je vis à son expression qu’il savourait l’instant. La chance de parler sans peser chaque mot ni réfléchir aux conséquences sur l’équilibre de son Rôle et de son Nom. De… lâcher prise, après toute une vie de contrôle absolu. Des Praesi, songeai-je, non sans une certaine affection.
« Le premier complot éclora avant même que l’encre ait séché, dit le Seigneur Charogne. »
Mes doigts se crispèrent. Ce n’était pas ce que j’avais attendu de lui. Ni ce que j’avais voulu. Il sourit, une entaille d’os pâle dans l’obscurité.
« Nous contournerons l’esprit de chaque règle tout en en respectant la lettre, dit l’homme aux yeux verts. Nous mentirons, tricherons et dissimulerons nos péchés, tout en exposant au grand jour ceux de nos ennemis et de nos rivaux. Nous chercherons à détourner les lois pour en faire des outils au service de nos ambitions et des épées pour abattre nos ennemis. Nous nous abriterons derrière toutes les protections qu’elles nous offrent et ferons de leurs détails un art sanglant, capable de sauver ou de tuer. Nous défendrons nos avantages et chercherons à détruire les vôtres, sans jamais fléchir dans notre cupidité sans cœur. »
Son sourire s’élargit encore, celui d’un fou. Un défi.
« Et pourtant, nous respecterons les Accords de Liesse, vieille épave brisée, et nous ferons la guerre à quiconque voudra les défaire, dit le Seigneur Charogne. Miséricordieux Dieux, vous croyez qu’ils font pencher la balance en votre faveur ? Toute votre engeance est au service de l’immobilisme, façonnée dans l’argile du recul. Vous êtes sortis vainqueurs de l’Âge des Merveilles, mais cet… Âge de l’Ordre sera nôtre, corps et âme. »
« Vous êtes fou, dit le Pèlerin Gris à voix basse.
— C’est bien possible, rit le Seigneur Charogne, mais est-ce que je mens ? »
Le visage de Tariq se crispa.
« La paix étouffera les vôtres jusqu’à les faire disparaître, dit le vieux Héros. Je le sais, je l’ai vu maintes fois. Sous la loi, vous vous élèverez trop haut et paierez le prix de votre arrogance. »
« Eh bien, Tariq Fleetfoot, répondit le Seigneur Charogne avec un amusement nonchalant, voilà qui ressemble fort à un pari. »
Les doigts du Levantin se crispèrent.
« Cela aurait pu être une belle chose, dit-il. Les principes du Bien inscrits dans la loi, si modestement que ce soit. Vous souillez tout cela par votre seule existence. »
« Je n’ai jamais reconnu qu’un seul péché et une seule grâce, répondit le méchant aux yeux verts. Votre sens geignard de la vertu ne vaut pas un grain de poussière à mes yeux, Pèlerin. Étouffe-toi avec et péris, comme tu aurais dû le faire il y a des décennies. »
Eh bien, c’était merveilleux. Pourtant, chacun des deux camps semblait assez proche d’un accord pour que je puisse intervenir sans avoir à me mêler à la dispute de tout le monde. Vous savez, avant que deux des personnes les plus puissantes de toute la putain de Calernie ne commencent à se tirer les couettes en traitant les Dieux de menteurs. Charmant, tout ça ; mais je devais reconnaître à Black que, même s’il avait été une belle ordure à ce sujet, il avait au moins plus ou moins obtenu des résultats.
« Ravie de voir que nous sommes tous amis, dis-je, parfaitement disposée à répéter la phrase toujours plus fort jusqu’à ce que les objections cessent. »
Aucun des deux ne me contredit. Eh bien, regardez-moi ça. Peut-être qu’ils étaient intelligents, finalement.
« Je suis d’accord avec le principe des Accords de Liesse, dit Tariq d’un ton tendu. Même si, lors des négociations à Salia, je m’opposerai aux articles que je juge mal conçus. »
« Je n’en attendais pas moins, dis-je. »
Je dus faire un effort pour garder une voix égale et en retenir le pur et simple triomphe. Car si Tariq était d’accord, ne serait-ce qu’avec les principes des Accords, j’étais presque certaine que la majorité des Héros encore en vie suivrait. Il y avait sans doute des Héros plus puissants, mais aucun n’était plus respecté ni influent. Rassembler le camp d’En Bas serait plus compliqué, mais si Black tenait la Tour et que la tête du Tyran finissait sur une pique ? C’était possible. On en voyait enfin la forme. C’était possible. Mon enthousiasme retomba toutefois quand je me rappelai que cette conversation n’était pas terminée. Et que ce dont nous devions parler risquait d’ébranler les fondations du reste si les choses tournaient mal. J’hésitai sur la façon d’aborder le sujet et, pour dissimuler mon indécision, cherchai de nouveau ma pipe. Black m’adressa un regard légèrement réprobateur.
« Le wakeleaf est une vice disgracieux, dit-il. L’une des rares choses sur lesquelles je me suis jamais trouvé d’accord avec Tikoloshe. »
« J’ai goûté ce vin que tu gardes en bouteilles, répondis-je en bourrant ma pipe, et je ne vais pas recevoir de leçon sur les vices disgracieux d’un homme qui boit régulièrement quelque chose qui a le goût de poison pour rats. De poison pour rats boueux. »
« La boue fait toute la différence, approuva aimablement mon maître. »
Je passai la paume au-dessus de la pipe ; une flamme noire s’épanouit parmi le tabac, et j’inspirai profondément. Les détours n’avaient jamais été mon fort, alors il était peu probable que je m’y essaie maintenant et que je réussisse comme par miracle avec ce foutu Pèlerin Gris, entre tous. Autant être directe. J’expirai, laissai la fumée monter vers le ciel nocturne et me jetai à l’eau.
« Pèlerin, dis-je, il faut qu’on parle de la Barde Vagabonde. »
Sauf que ce n’était pas le cas.
Je me tenais plutôt à l’écart des trois personnes – le Pèlerin Gris, la Reine Noire et le Seigneur Charogne – qui discutaient dans la neige, sous les étoiles. Je pouvais même voir la fumée s’élever de ma bouche et de ma pipe. Putain, songeai-je.
« Catherine, Catherine, Catherine, dit une voix de femme, presque douloureuse. Tu étais si près du but, et maintenant tu fous tout en l’air. »
Je regardai d’où venait la voix : sur le côté, assise au sommet d’une des pierres dressées, la Barde Vagabonde était perchée. Fine et brune, avec des yeux bleus et un visage plutôt séduisant. Mais j’avais reconnu son accent. Alamane.
« Vraiment, dis-je, alamane ? Quoi, il ne restait plus aucun autre corps ? »
La Barde pencha la tête sur le côté, l’air surprise et passablement amusée.
« C’est troublant, marmonna-t-elle. »
Elle leva une flasque d’argent que je ne l’avais pas vue prendre, haussa les épaules et en but une gorgée.
« Très bien, reprit l’Intercesseuse avec un sourire après s’être essuyé la bouche. Je dirais qu’il est grand temps qu’on ait une petite conversation, toi et moi. »