Chapitre 383
« Cinquante-trois : un compagnon de confiance qui, après une série de déceptions personnelles, se met à s’habiller de couleurs plus sombres ne devrait plus être considéré comme digne de confiance. »
— « Deux cents axiomes héroïques », auteur inconnu
Partir à Salia pour les discussions ne me dérangeait pas, et il y en avait tant à mener : la conférence de paix, la demande de Callow pour rejoindre la Grande Alliance et les Accords de Liesse eux-mêmes. Les traités fondateurs de la Grande Alliance avaient d’abord été signés dans la capitale procerane ; que Callow en fasse autant là-bas aurait donc une forte portée symbolique. En outre, la Haute Assemblée étant sur place, nous gagnerions beaucoup de temps. Comme la plupart des armées d’Iserre avaient livré des escarmouches et des batailles épuisantes pendant des mois, je prévoyais que l’invitation du Prince-Président serait acceptée. À vrai dire, puisque c’était Arnaud Brogloise qui m’avait soufflé cette idée en privé, il y avait fort à parier que le Dominion avait déjà donné son accord et que Hasenbach cherchait simplement à prendre la température, pour éviter une humiliation publique si je refusais. Le Prince-Président était trop rusée pour ne pas comprendre qu’une fois tout le monde rallié à Salia, elle aurait de fait forcé la main de Kairos : s’il piquait une colère à ce moment-là, il se ferait l’ennemi de tous ceux qui tenaient à la paix. Non, je comprenais pourquoi la capitale de Cordelia Hasenbach accueillerait les discussions et, pour mes propres raisons, je préférais même qu’il en soit ainsi.
Mais nous marchions au marchandage, alors pas question que je reparte sans rien en échange.
Par l’intermédiaire de son envoyé, le Prince-Président avait insisté pour que l’Armée de Callow et les Légions de l’Exil établissent leur campement dans le nord-ouest du Brabant. Nous avions catégoriquement refusé. Les rapports des Jacks indiquaient clairement que la principauté du Brabant était submergée par les réfugiés venus des domaines lacustres du nord, et que le front contre le Roi Mort, en Hainaut, était au bord de l’effondrement depuis quelque temps déjà. Si nous installions nos quartiers d’hiver là-bas, mes armées constitueraient la seconde ligne de défense, qu’elles le veuillent ou non, et nous serions entourés de gens affamés et désespérés. Nous avions plaidé pour le nord des Arans, ce qui me semblait parfaitement raisonnable : mes soldats seraient assez près du passage septentrional pour être ravitaillés par Callow, tout en renforçant le flanc droit du front du Hainaut. Les choses s’étaient compliquées quand j’avais insisté pour que les armées puissent établir leurs camps près d’une ville et que mes soldats aient le droit de s’y rendre en permission. Brogloise n’avait guère été disposé à me laisser m’approcher de quoi que ce soit, sinon des morts, jusqu’à ce que je laisse entendre que Salia risquait d’être un peu trop loin à mon goût. Le ton avait alors changé, comme je m’y attendais.
Il hésita tout de même à donner son accord sans réserve tant que le prince Ariel d’Arans n’aurait pas été consulté sur la question. J’acceptai cependant l’escorte de quatre mille hommes et la suite de quatre cents personnes à Salia, pour que Cordelia y trouve son compte. Je précisai que les drows n’étaient ni mes esclaves ni mes sbires, mais les alliés d’une autre nation, l’Empire toujours ténébreux, et que les Premiers-nés auraient besoin d’un émissaire le moment venu de discuter de la paix et des Accords.
« Vous voulez que la Haute Assemblée reconnaisse la légitimité de cet Empire toujours ténébreux, dit Brogloise d’un ton mesuré.
— Si vous préférez, dis-je, les princes et princesses pourront venir expliquer aux détenteurs des sceaux pourquoi, sans vote à Salia, ils ne peuvent pas appartenir à une véritable nation.
— Il s’agirait d’accorder une reconnaissance diplomatique à… eh bien… » L’envoyé eut l’air vaguement embarrassé. « Aux sinistres sbires d’une divinité étrangère maléfique.
— Je ne vous demande pas d’échanger des ambassades, dis-je patiemment. Je vous demande de reconnaître que cinquante mille guerriers donneraient aux Premiers-nés une place à la table, même s’ils exigeaient des nouveau-nés en guise de rafraîchissements. Combien d’ennemis Procer peut-il encore se permettre de se faire, en ce moment, Brogloise ? »
La situation se révélait plus nuancée que je ne l’aurais voulu. En règle générale, la Principauté ne se considérait pas liée par des traités conclus avec des entités assujetties aux Dieux infernaux. Celui qui détenait la Tour était habituellement l’Archihérétique de l’Est, ce qui signifiait qu’aucun accord avec lui n’avait à être respecté ; et ni le Royaume des morts ni la Chaîne de la Faim ne proposaient de traités. Les accords conclus dans les Cités libres relevaient de l’autorité de la Ligue elle-même, si bien que les cités ayant prêté serment aux Dieux d’en Bas n’étaient généralement pas des interlocutrices directes de la Principauté, sauf dans le cadre de pactes secrets qu’on n’admettait pas avoir conclus. Bref, Procer n’avait quasiment aucun précédent de traité avec un État adorant les Dieux d’en Bas qu’il aurait jugé valoir plus que le prix de l’encre et du parchemin. En grande partie, je pouvais bien l’admettre dans le secret de mes pensées, parce que très peu de ces États attachaient jamais beaucoup d’importance au respect de leur parole. D’un autre côté, j’étais encore la Reine de Callow et si la Principauté était incapable de négocier avec moi — qui restais une méchante, malgré le déclin de mon Nom —, tout cela tournerait vite au vinaigre. L’ancien prince de Cantal recula alors avec une certaine élégance, faisant remarquer que, même si une reconnaissance officielle ne pouvait être garantie, on pouvait au moins lui donner un équivalent juridique.
Ça ferait l’affaire. Je ne m’attendais pas à des miracles, même si la Principauté était dans une situation si désespérée. Elle avait été la puissance dominante de Calernia, du moins en apparence, pendant bien trop longtemps. Des générations durant, ses dirigeants avaient été parmi les individus les plus riches et les plus influents du continent ; leur arrogance s’était transmise de génération en génération. Je ne ménagerais pas les nobles, le moment venu, mais je n’irais pas non plus chercher à leur marcher sur les pieds. Mon aversion profonde pour la plupart des têtes couronnées de l’ouest ne justifiait pas que je me mette moi-même des bâtons dans les roues quand des enjeux plus importants étaient en jeu. Nous abordâmes quelques autres détails logistiques, notamment les commodités qui seraient mises à la disposition de l’escorte de quatre mille hommes — il s’agissait, au final, de bourgs situés à moins d’une journée de marche de Salia — et les modalités d’entrée d’une suite armée dans la capitale. Je n’avais aucune intention de livrer à Procer pour qu’ils soient jugés ceux de mes gens qu’on accuserait d’avoir enfreint ses lois, mais je lui fis comprendre que j’étais prête à les soumettre aux mêmes exigences tant qu’ils séjourneraient à Salia, à condition que cela ne contrevienne à aucune loi de Callow ni au règlement de son armée. Je cédai sur mon insistance pour que tout manquement à la loi soit jugé par Callow, en autorisant un observateur nommé par le Prince-Président à assister aux audiences si la situation l’exigeait.
Nous mîmes bientôt fin aux discussions, Hasenbach devant désormais rassembler ses chats royaux avant de pouvoir accepter mes conditions. Vivienne et Hakram restèrent avec moi après le départ de Brogloise ; tous trois, nous demeurâmes assis en silence, plongés dans nos réflexions. L’ancienne voleuse avait elle aussi pris des notes pendant la majeure partie des discussions, surtout sur le libellé exact de ce que Brogloise et moi avions convenu. La liste était étonnamment longue, même si elle restait plus courte qu’on aurait pu le croire après des heures de pourparlers. Je ne pus toutefois m’empêcher de remarquer qu’une bonne partie de la lassitude que m’inspirait la diplomatie s’était dissipée dès lors que je m’étais retrouvée en position de force — à peu près. Tiens donc, pensai-je avec ironie. Je chassai cet amusement cynique. J’avais beau prendre plaisir à m’y abandonner, je n’avais pas le temps de me complaire là-dedans.
« Tu as remarqué quelque chose, n’est-ce pas ? demandai-je plutôt à Hakram.
— Pas chez lui, mais dans ce qu’il a dit, répondit l’Adjoint. C’est une question de logistique, Catherine. Hasenbach ne peut pas accepter de signer les Accords sans avoir d’abord consulté la Haute Assemblée, pas vrai ? »
J’inclinai la tête, sans prendre la peine d’acquiescer à quelque chose que nous savions tous deux vrai.
« Arnaud Brogloise en a reçu le texte par écrit dès le soir de la bataille, poursuivit Hakram. Ce qui veut dire que, jusqu’à la tenue de cette réunion, Hasenbach et la Haute Assemblée n’ont eu qu’un jour et demi pour lire les documents, en débattre et organiser un vote. L’offre de livrer le Seigneur Charogne en échange d’une signature était juridiquement contraignante : elle venait d’un envoyé investi des pouvoirs de cet homme.
— C’est faisable, fis-je remarquer. Ils peuvent convoquer une séance de nuit, si nécessaire. Ils n’ont pas forcément besoin de tout lire eux-mêmes, non plus ; ils peuvent demander à des érudits de confiance de leur en résumer le contenu.
— Pas si l’Assemblée doit aussi s’entendre sur les successions de sept principautés, dit doucement Vivienne. Même en temps de guerre, ils ont leurs usages, Cat. Et il leur faudrait tout organiser par scrying ; c’est plus rapide que des messagers, mais ça prend quand même un temps fou.
Je tambourinai des doigts sur la table, repassant en pensée tout ce qui s’était dit. Ces deux-là avaient raison. Et même plus qu’ils ne le savaient, vu le nombre de choses que Brogloise avait acceptées au nom du Prince-Président.
« Il leur faudrait voter pour tenir toutes ces discussions à Salia, dis-je. Pour décider du nombre de soldats autorisés dans la capitale. Bon sang, ça aurait dû nous mettre la puce à l’oreille, non ? C’est de la diplomatie, et nous avons quand même réussi à faire autant de choses.
— Des négociations de mauvaise foi ? suggéra Vivienne. Hasenbach pourrait faire des promesses sans les avoir soumises au vote, en comptant sur leur confirmation par la suite.
— C’est trop bâclé pour quelqu’un comme elle, grognai-je. Sans parler du prétexte que ça donnerait à ceux qui veulent la déposer ; elle jouerait aussi avec le feu avec nous. Et elle ne prendra pas ce risque alors que Procer est livré aux loups, en pleine nature.
— Il reste une autre explication plausible, dit Hakram. Hasenbach a tenu ces votes et les a fait passer de force à la Haute Assemblée, parce qu’elle disposait des voix nécessaires pour faire adopter à peu près tout ce qu’elle voulait, sans débat.
— Impossible, si les souverains qui ont abdiqué ici ont pu choisir leurs successeurs, répliquai-je sèchement. Il n’y avait déjà pas beaucoup de fidèles de Cordelia Hasenbach dans cette assemblée, et la campagne leur a ensuite coûté leur couronne. »
Je grimaçai. Cela signifiait sept sièges vacants sur les vingt-trois de l’assemblée, une part considérable ; et comme la principale opposition au Prince-Président s’était ralliée autour de la princesse Rozala, qui se trouvait ici, en Iserre, personne n’aurait assez d’influence pour lui barrer sérieusement la route. Non, un simple calcul me montrait que Hasenbach avait pu s’arranger pour avoir les coudées franches. Entre les Lycaonais, les principautés lacustres et celles du sud, qui tremblaient à l’idée que la Ligue vienne s’installer chez elles ? D’un côté, cela signifiait que je pouvais vraiment conclure des marchés avec le Prince-Président et espérer qu’ils portent leurs fruits. De l’autre, toute cette situation risquait de se transformer en mauvais bouillon si des accusations de tyrannie étaient lancées et que suffisamment de gens y prêtaient l’oreille.
« On ne peut rien faire de là où nous sommes, dit Vivienne avec pragmatisme. Et je viens à peine de rétablir le contact avec les Jacks dans le reste de Procer ; il faudra donc un moment avant que nous sachions ce qui se passe à Salia.
Je m’adossai à mon siège et fermai les yeux pour réfléchir. J’avais tendance à considérer Hasenbach comme une femme plutôt raisonnable, au fond. Arrogante et autoritaire, oui, mais ni sanguinaire ni aveuglée par ses principes. Elle me détestait, moi et tout ce que je représentais, mais n’avait jamais fermé la porte aux négociations, car la diplomatie lui semblait préférable à la guerre si elle permettait d’arriver aux mêmes fins. Je ne pouvais pas dire que je l’appréciais, mais je lui accordais un certain respect professionnel. Après tout, elle avait tenu tête à Noir et Malicia pendant des années, et en était souvent sortie gagnante. Alors, quand j’avais appris qu’elle faisait draguer quelque chose dans le Lac Artoise par Kairos, j’avais soupçonné que ce ne serait pas joli à voir, mais j’avais aussi eu tendance à y voir une mesure de précaution. Une arme à dégainer si tout le reste échouait, pas un gourdin qu’elle brandirait au nez de tout le monde pour obtenir ce qu’elle voulait. Au fond, j’avais été assez convaincue qu’elle n’utiliserait jamais ce qu’elle faisait remonter des profondeurs. Mais maintenant ? Tout ce qu’elle faisait était justifiable et pratique. Je le savais. Mais il y avait un mot pour désigner ceux qui prenaient le contrôle de la Haute Assemblée et déterraient des armes anciennes, et ce n’était pas héroïne.
« Vivienne, dis-je en ouvrant les yeux. Fais pression sur les Jacks. Je me fiche du nombre que tu finiras par brûler. La situation à Salia n’est plus la priorité absolue.
— Le dragage, gronda Hakram en m’observant attentivement.
— Découvre ce que Hasenbach est en train de pêcher dans le lac, Lady Dartwick, dis-je. Et fais-le vite. »
La femme qui serait probablement ma successeure acquiesça avec résolution, et nous en restâmes là.
Si quelqu’un respectait encore l’antique foi qui avait fait dresser les pierres au sommet du tumulus, il aurait été en droit de qualifier cela de profanation. On avait éloigné mes affaires du cœur de la prière mavienne et ramené le tout dans ma tente ; mais comme nous allions enfin organiser notre première veillée autour du feu depuis plus d’un an, j’avais chargé l’Adjoint de… bien aménager les lieux. Là où l’on avait autrefois disposé des pierres délimitant d’anciennes frontières amincies, les légionnaires avaient donc creusé un vaste foyer, profond, à coups de pelle. On avait installé des bancs, du genre grossièrement taillé que les règlements désapprouvaient, mais qui apparaissait aussi inévitablement que les lavandières — celles qui lavaient vraiment le linge, celles qui le faisaient aussi, et ces âmes admirablement entreprenantes qui faisaient les deux — et les marchands ambulants, quand une armée s’installait au même endroit pour un certain temps. Si l’on déconseillait les bancs, c’était uniquement parce qu’ils gaspillaient du bois et gênaient souvent le déploiement rapide auquel les camps de la Légion étaient censés permettre de procéder ; mais tant que les légionnaires les laissaient derrière eux, la plupart des officiers ne cherchaient pas à faire d’histoires. Ils formaient un cercle assez confortable autour du feu et, avec quelques sièges, constituaient le cœur de l’installation.
Les boissons étaient tout aussi variées : l’Adjoint avait mis la main sur un tonneau de bière de Laure et sur ce que je soupçonnais être un large assortiment d’alcools confisqués. Pour célébrer avec nostalgie nos années à l’École de guerre, nous avions fait tuer deux porcs et les avions mis à rôtir sur des broches ; puis, par prudence, nous avions aussi préparé des brochettes de cheval, vu le nombre de peaux-vertes parmi nous. Ceux d’entre nous qui avaient des « dents de vache » auraient aussi droit à un immense plat commun de biryani ; ici, en Procer, le cumin et le poivre qui accompagnaient le riz coûtaient presque plus cher que tout le reste du repas réuni. Je m’installai à ma place peu avant la tombée de la nuit, abusant de mes prérogatives royales pour obtenir une bonne bouteille de vin, tout en lisant les derniers rapports que Juniper m’avait envoyés. Notre état-major spéculait : les armées de la Ligue seraient à moins d’un mois de manquer de vivres. La nouvelle serait assez intéressante, si elle se confirmait. On commençait déjà à préparer la marche probable sur les Arans, mais Tariq et moi devrions nous occuper de l’aspect pratique. Un ou deux personnes nommées pourraient peut-être entrer et sortir du Crépuscule par leurs propres moyens — surtout ici, en Iserre, où la séparation avec la Création était si mince — mais pas une armée. Il faudrait un portail, et une quantité considérable de pouvoir.
Je rendis les rapports à l’officier qui me les avait apportés, juste avant que les deux premiers de ma petite bande de vauriens ne fassent leur entrée. J’avais vu le premier ici même, peu de temps auparavant, mais Robber avait apparemment mené sa cohorte depuis dans une embuscade téméraire contre des mages levantins, dont il s’était tiré sans la moindre blessure. Quant à l’autre… cela faisait un bon moment. La Sapeuse en chef Pickler n’avait jamais été ce qu’on pouvait appeler une femme sociable, même dans ses meilleurs jours ; et entre l’augmentation soudaine de son budget pour la construction de machines de guerre et l’élargissement constant de mes responsabilités, cela faisait une éternité que nous ne nous étions pas vues en dehors du travail. Comme Robber, elle avait visiblement vieilli : sa peau parcheminée était plus profondément ridée, son visage anguleux était devenu plus émacié. Elle avait aussi grandi, dépassant en taille et en carrure la plupart des gobelins. On disait que les lignées des Matriarches — et, en tant que fille d’une Matriarche, Pickler était d’une souche plus pure que la plupart — étaient plus grandes et vivaient plus longtemps que les autres. Quant aux rumeurs sur leur intelligence supérieure, je n’y avais jamais accordé beaucoup de crédit. Il était facile de se prétendre plus malin quand on s’assurait que ses adversaires restent dans l’ignorance.
« Votre Majesté, me salua Pickler.
À ma grande surprise, elle ne laissa transparaître aucune ironie. Je jetai un coup d’œil à Robber, un sourcil levé.
« C’est votre titre, se défendit-il.
— Elle n’est jamais aussi révérencieuse, dis-je sèchement. Aucun d’entre vous ne l’est jamais autant.
La sapeuse, remarquai-je alors, tenait une poignée de parchemins.
« Pickler, dis-je, vaguement amusée malgré moi, tu essaies de m’amadouer avant de me demander des fonds pour ton dernier projet ? »
Un battement de cœur passa.
« Non, tenta-t-elle.
— Qu’est-ce qu’il y a dans ces parchemins, Pickler ? demandai-je d’un ton désinvolte.
— … Des recettes, répondit-elle lentement. Pour cuisiner. Je me suis mise à cette activité depuis la dernière fois que nous nous sommes parlé.
— Je croyais que la cuisine était une activité strictement masculine chez les gobelins, dis-je en regardant Robber.
— Aucune Matriarche ne mangerait quoi que ce soit qu’une autre femelle aurait contribué à préparer, confirma-t-il.
— J’ai commencé par profond respect pour la culture humaine, dit Pickler. Je ne vous en ai jamais parlé avant aujourd’hui parce que… »
Par pure curiosité, je la laissai essayer de se tirer de là sans l’interrompre.
« … parce que je trouvais cela tellement évident qu’il n’était pas utile de le mentionner, conclut-elle, triomphante.
La façon dont elle avait dit culture humaine au lieu de, vous savez, citer une culture précise, entamait légèrement la sincérité de son respect proclamé. Je savais toutefois comment mener l’affaire à bon port.
« C’est dommage, dis-je pensivement. Je veux dire, il faut bien que je dépense tout cet or nain, et tu sais à quel point j’aime les bonnes machines de siège. Comme j’aimerais que quelqu’un ait des plans à me montrer… »
Robber secoua discrètement la tête, ce sale traître, mais elle ne le remarqua pas.
« J’ai aussi des plans, Votre Majesté, s’empressa de dire la Sapeuse en chef, la voix presque visiblement illuminée. Pour des raisons sans rapport.
— On y était presque, gémit Robber. Si près du but, Pickler.
Je jetai un coup d’œil à la coupe que je tenais, presque vide, puis haussai les épaules.
« Qu’est-ce qu’on risque ? dis-je. Tire-toi un siège et montre-moi ce que tu as. À condition que Robber continue à me servir du vin, bien sûr. »
Quand les autres commencèrent à arriver, nous en étions déjà à la moitié d’une bouteille entière — j’avais ordonné à notre valet mutin de faire aussi office d’échanson pour elle — et nous nous disputions à grands cris sur l’utilité de scorpions, même grandement améliorés, contre les morts-vivants.
« Ce n’est pas que je pense que les machines de siège n’ont aucun rôle à jouer, dis-je. Mais les carreaux ne nous feront pas gagner une bataille, Pickler. Des catapultes en batterie, voilà notre multiplicateur de force.
— Tant qu’on y est, pourquoi ne pas ramasser des cailloux et les jeter sur Keter ? répliqua-t-elle en sifflant. Ou mieux encore, importer un caillou nain et le balancer. Honte à ta lignée, Foundling.
— Et tu étais si gentille avec moi tout à l’heure, m’apitoyai-je.
— Oh, un humain a posé une couronne sur sa tête et s’est mis à régner sur d’autres humains, lança-t-elle avec mépris. Quelle originalité. Tu ne sais toujours pas faire correctement des maths abstraites, j’imagine.
— J’ai eu d’autres choses à faire, répondis-je, peut-être un peu sur la défensive.
— Qu’est-ce que tu disais, sur le fait de faire honte à Catherine ? lança joyeusement une voix. Je ne peux pas croire que tu aies voulu me priver de ce plaisir.
On aurait dit que toute la bande était arrivée d’un seul coup. L’Archère venait de prendre la parole avec entrain, et Hakram et Masego l’accompagnaient. Au loin, sur la pente, Juniper et Aisha gravissaient le versant en discutant avec animation. Tout le monde, donc. Je m’adossai à mon siège.
« La ramène pas, garce, répliquai-je à Indrani. Je parie que tu ne sais pas faire correctement des maths abstraites non plus.
— C’est amusant que tu dises ça, répondit l’Archère en souriant comme si je venais de commettre une erreur.
Bon sang, pensai-je, et me préparai à encaisser.