Chapitre 381
« Le pouvoir est comme la richesse : ce qui vous appartient a toujours été arraché à quelqu’un d’autre. »
– l’Empereur de l’Effroi Venal
Le général Rumena les avait fait venir, et ils étaient venus.
Depuis mes premiers pas au-delà des brumes de l’Obscurité, j’avais compris que les Premiers-nés étaient les ruines d’un peuple. Même le nom de leur royaume n’était plus que le vestige des nuits anciennes : l’Empire toujours ténébreux s’était mué en une tapisserie brutale de sigils hantant les derniers soubresauts d’un peuple qu’on appelait désormais simplement l’Everdark. Quand j’avais traversé leurs antiques cités brisées et leurs interminables guerres tribales, ils n’avaient guère été qu’un rituel désespéré déguisé en peuple. Sve Noc avait négocié le salut de son peuple et conclu un pacte avec le Dessous, mais c’était la survie qu’ils avaient recherchée, et leurs ambitions s’étaient arrêtées là. C’était peut-être sage de leur part, étant donné l’insistance avec laquelle les Sages du Crépuscule avaient courtisé la perte des leurs, jusqu’à se faire massacrer dans leur propre siège du pouvoir pour obtenir audience auprès de ceux que les drows appelaient les Dieux Voilés. Sous l’égide de Komena et d’Andronike, les Premiers-nés avaient taillé leurs anciennes gloires pour en faire des taudis et des remparts, oublié comment lire leurs propres écrits sacrés et troqué l’acier contre l’obsidienne. Coup après coup, ils avaient oublié ce qu’ils avaient été, jusqu’à n’être plus que de lointains parents du peuple qui avait érigé les grandes œuvres dont je n’avais vu qu’une infime partie.
Il m’avait fallu du temps pour comprendre qu’ils avaient perdu bien davantage que des choses comme le savoir de bâtir des égouts, de fabriquer des outils en acier ou cent autres menus savoir-faire pratiques qui facilitent la vie de ceux qui les possèdent. Non, la blessure était plus profonde. Il n’y avait pas eu un seul jour de ma vie où j’avais ignoré que je pouvais connaître l’histoire de mon peuple en trouvant les bons livres ou les bons récits. Qui nous avions été jadis, et comment nous étions devenus ce que nous étions. Ce que cela signifiait, lorsqu’un Proceran bien vêtu arpentait une rue et que mon peuple se mettait à fredonner l’air de Rouges sont les fleurs. Pourquoi, à chaque foire d’été, on suspendait des primevères à l’arbre ou au toit le plus haut et qu’on jouait dessous des pièces comiques jusqu’à l’aube — ultime défi lancé au nom des Albans, étouffés dans la folie il y a si longtemps. Par les enfers, j’avais même pu découvrir pourquoi, au début du printemps, tant de vieux hommes et femmes grisonnants remplissaient les tavernes de Laure, et reconnaître ouvertement la raison s’était révélé plutôt dangereux. Les vieux soldats qui, chope à la main, pleuraient encore la dernière défaite de la Conquête n’étaient pas le genre de sujet qu’on abordait si l’on ne voulait pas attirer l’attention des Yeux. Pas trop fort, du moins.
Même pendant les décennies d’occupation de Noir, les anciennes histoires n’avaient pas été brûlées. Oh, il était plus rusé que ça. Il avait restreint l’accès aux grimoires et aux armes, éradiqué tout héritage des paladins de la Main Blanche, mais il n’avait même pas tenté de réduire les récits historiques en cendres. Aussi férocement élégant que toujours, il s’était contenté de rendre les histoires qu’il préférait moins chères et plus faciles à trouver, puis avait laissé la nature humaine faire le reste. Pourtant, pour qui avait assez de détermination pour fouiller, le passé de Callow était là, à portée de main. Même sous les Praesi, j’en savais davantage sur la vérité de mon peuple que n’importe quel drow né au cours du dernier millénaire ne pouvait prétendre connaître celle du sien. J’avais vu cette vérité mise à nu entre le Seigneur des Pas silencieux et le Fabricant de tombes, Ivah et Rumena. Le plus jeune regardait les Premiers-nés et n’y voyait que ce qu’il avait toujours connu : une histoire en boucle, faite de meurtres sous la Nuit. Le plus vieux, lui, détenait un rang dans l’armée d’un empire qui n’existait plus et commandait des soldats morts depuis longtemps. Rumena traitait même les autres détenteurs de sigils comme des enfants, car à ses yeux, c’était ce qu’ils étaient : des enfants revêtant les insignes de l’empire qui les avait engendrés, des pies voleuses bâtissant leur nid de rubis et de bracelets d’or. Je ne pouvais pas dire que cette idée était fausse. C’était vrai : les Premiers-nés de cette époque portaient d’anciens honneurs et prononçaient de vieilles paroles sans en connaître le sens véritable, ayant, au fil des ans, transformé le profane en mystique. Et pourtant, devant cette volée de pies, je ne pouvais nier qu’elles étaient magnifiques.
Ils étaient cinquante mille, étendus devant moi comme une mer qui avait balayé tentes, literie et distractions, jusqu’à ne laisser sous la lune que chair et os. Ils formaient un tourbillon de couleurs, ces guerriers liés à une centaine de sigils : rouge et argent, or jaune, vert éclatant et bleu azur profond. Peu de sigils partageaient les mêmes couleurs, et aucun les mêmes symboles. Mon propre Losara, qui m’était resté fidèle même après la mort de l’Hiver, avait pris l’habitude de dessiner l’arbre d’argent le long de l’arête du nez et autour des yeux pour achever le motif. L’effet était saisissant : un masque violet et argent dont les racines étaient les lèvres et les dents des guerriers. Le tournesol doré sur fond ocre, symbole du sigil de Rumena, était plus souvent tatoué à l’aiguille sur les joues ou le cou, bien que chaque drow là-bas semblât porter son sigil à sa façon. Leurs innombrables bannières ondoyaient paresseusement sous les doigts traînants du vent, chacune clamant une revendication, un récit ou une vantardise ; même leurs armes étaient des œuvres d’art. Oh, les dzulus portaient des lances, des boucliers et des outils pratiques pour tuer, mais les Puissants ? Chacun d’eux traitait son corps et son équipement comme des œuvres d’art. Les artefacts façonnés dans la Nuit, probablement plus anciens que certaines villes de Callow, étaient peints, polis ou ornés de bandes de tissu et de rubans.
Le chef de guerre en moi, le général, les regardait et ne voyait que du chaos. Une armée de sauvages, sans équipement standardisé, sans doctrine pour s’en servir ni discipline pour le faire correctement. Mais une part de moi, celle que j’avais dérobée à l’éternité en même temps que ma mort, celle qui savait savourer une bonne bouffée de fumée, une journée ensoleillée et le froid sur mes joues, les regardait et voyait que, bien qu’ils fussent les bâtards de l’Empire toujours ténébreux, les Premiers-nés n’avaient rien de moins que splendide. Comme un vase précieux brisé puis transformé en mosaïque : toujours imparfait et fragmenté, mais non moins beau pour autant. Je ne l’oublierais pas, me dis-je en contemplant les rangs fiers des Puissants et les guerriers dzulus derrière eux. À certains égards, je connaissais leur peuple moins bien que le dernier d’entre eux ; si je devais contribuer à façonner ce que deviendrait leur peuple bien après ma mort, je devais le faire en gardant conscience de mon ignorance. Nos coutumes sont rudes, mais elles ont aussi leurs grâces. Malicia me l’avait dit un jour, des années plus tôt, parce que même ce qu’elle détestait dans les Terres désolées faisait encore partie de Praes. Cela faisait donc partie de ses os, de sa chair, de son souffle, nourris au lait de sa mère. Je ne pouvais pas façonner la nature des Premiers-nés comme de l’argile, déraciner tout ce qui se trouvait au cœur de leur peuple sous prétexte que cela me déplaisait.
J’étais une étrangère au regard froid, venue leur dire des vérités difficiles, pas une quelconque sauveuse. Et la vérité, c’était que les seuls anges gardiens que les Premiers-nés auraient jamais étaient les deux corbeaux aux plumes d’encre qui tournaient lentement au-dessus de nous, haut dans le ciel étoilé. J’expirai en regardant la brume, en regrettant qu’elle ne fût pas de la fumée, mais je ne pouvais guère tirer sur ma pipe pendant tout ça. Dieux impitoyables, comme je le voudrais.
« En êtes-vous dignes ? » demandai-je, et mes mots résonnèrent dans la nuit.
Des milliers de lèvres répétèrent la question que j’avais posée aux Puissants devant la Couronne du Crépuscule : sa vrede. Le récit de cet instant s’était déjà répandu dans la foule la nuit précédente, alors qu’il était encore frais dans les mémoires. Pas auprès de tous, mais d’un nombre suffisant. Et si ma question trouva de nombreux échos, personne n’osa y répondre.
« Le Puissant Zoitsa a été tué, et sa Nuit attend un digne successeur, dis-je. Pourtant, la Nuit a décrété qu’aucun Premier-né ne pouvait en tuer un autre avant la fin de l’Expédition du Sud. Alors me voici à vous demander qui est digne de cette Nuit, qui est digne de s’élever. »
Je ris.
« N’avons-nous pas déjà répondu à cette question, vous qui êtes nés du sang ? lançai-je. N’avez-vous pas bien appris cette réponse ? »
La peur, la colère et l’incertitude montèrent dans la Nuit, une mer d’émotions que je pouvais à peine effleurer sans risquer de m’y noyer. Grande prêtresse ou non, je n’étais qu’une femme, et une mortelle de surcroît.
« Je me demande, vous qui prétendez être puissants, repris-je, si vous avez maintenant honte de répéter devant les dzulus ce que vous avez avoué dans l’ombre du crépuscule. La vanité est-elle la réponse la plus sincère que vous puissiez donner ? »
La pique les atteignit, comme je l’avais voulu. Non, dirent certains. Je ne répondis pas et, dans le silence, ils furent forcés de répéter le mot, encore et encore, de plus en plus fort, jusqu’à ce qu’aucun membre de toute l’armée des Premiers-nés ne puisse prétendre ne pas l’avoir entendu. J’avais interrogé les Puissants, mais tous finirent par répondre : car si les plus grands d’entre eux ne pouvaient être dits dignes, lequel des moindres oserait prétendre l’être à leur place ?
« Il n’y a pas de honte à cela, dis-je. Je suis la Première sous la Nuit et je ne prétends pas être digne quand vous ne l’êtes pas — sinon ne serait-ce pas mon droit, ce qui m’est dû, d’arracher la Nuit à chacun d’entre vous ? »
La peur se renforça, mais aussi le respect. Les drows n’étaient pas un peuple à en vouloir aux menaces, ni, d’ailleurs, à estimer la faiblesse. Leur rappeler que mon pouvoir dépassait de loin celui des plus grands de leurs Puissants rendait tout le reste plus facile à avaler : n’était-ce pas le privilège des forts de faire ce qu’ils voulaient des faibles ? C’était le principe, du moins. Comme toujours avec ce genre de choses, la réalité était plus nuancée.
« Mais il y a de la honte, poursuivis-je, et ma voix se fit plus dure, à savoir que l’on est indigne et à le rester. Il y a de la honte dans la paresse, dans l’apathie, à voir ses défauts sans chercher à devenir meilleur. »
Je devais ici avancer sur une ligne étroite : le sentiment que j’exprimais était ancien et cher à leur peuple, mais il allait aussi de pair avec le sang versé. Au moins, pensai-je avec ironie, j’avais désormais l’habitude de chevaucher des tigres, et ils ne m’avaient pas encore dévorée.
« Je vois devant moi des mains sanctifiées par le sang, et guère autre chose, dis-je. Qu’avez-vous offert à la Nuit, sinon la discorde ? »
Je frappai mon bâton contre le sol enneigé. L’if claqua contre la terre et déclencha une rafale de vent.
« Quand le Dernier Crépuscule viendra vous emporter tous et que l’on dressera le bilan des actes des Premiers-nés, qu’aurez-vous à mettre sur les pages, sinon la mort ? »
Je ricanai.
« La mort, dis-je. La fin promise à toute créature. Ce n’est pas un grand cadeau que de hâter l’inévitable. »
Alors vint le tumulte. J’avais commencé par parler de dignité, de ceux qui étaient aptes à détenir un sigil, et voilà que je raillais la seule mesure que les drows savaient employer : le bras puissant et la lame qu’il maniait. S’il ne s’agissait pas de tuer et de s’emparer de la Nuit, quelle voie leur restait-il ? Et là, je ne pouvais pas leur offrir une réponse, une grâce salvatrice incarnée. Parce que, la plupart du temps, je parvenais à peine à discerner mon âme et n’osais pas parler de celle d’un peuple entier. Parce que je connaissais encore si peu les Premiers-nés, ce qu’ils étaient et ce qu’ils pourraient devenir. Parce que je ne voulais pas être comme mon père, un tyran bien intentionné, lame en main, décidé à extirper la laideur d’une culture jusqu’à ce qu’il n’en reste plus la moindre imperfection. Les drows n’étaient pas des enfants qu’il fallait guider par la main. Je pouvais leur montrer un horizon, mais s’ils choisissaient de le poursuivre, cette décision leur appartiendrait.
« Vous qui détenez des sigils ne vous inclinez que devant Sve Noc et ceux qu’elles ont élevés de leur propre main, dis-je. Vous possédez de profondes réserves de Nuit, et votre nom est associé à des actes sanglants de bravoure et de ruse. Vous avez le poids de nombreuses années derrière vous et une lame affûtée par autant de victoires. Pourtant, la lame acérée que vous avez faite de vous-mêmes reste inutilisée. Vous avez été envoyés au sud, sur ces terres, pour apprendre aux Terres brûlantes le retour de l’Empire toujours ténébreux. Mais que se passera-t-il après notre victoire ? »
Je marquai une pause et balayai la foule du regard.
« La rouille, dis-je. C’est la rouille qui vous attend. Votre tranchant s’émoussera, votre feu s’éteindra. À moins que vous ne trouviez un but plus élevé et ne le poursuiviez avec ceux dont l’âme est semblable à la vôtre. »
J’élevai la voix pour qu’elle porte.
« Le Puissant Zoitsa a été tué, dis-je, et sa Nuit attend un successeur. Nul sous ce ciel n’en est digne, mais elle ne doit pas le rester. Alors, Premiers-nés, je vous enjoins de lutter. De rechercher l’excellence en toute chose et, par là, de conquérir l’éternité. »
Je sentis le contact léger comme une plume des Sœurs contre mes pensées, tel un doigt qui glissait le long d’une page. Mes déesses tutélaires percevaient la forme de mes pensées, le décret que j’allais transmettre à leur peuple. Je les sentis s’approcher, ces grandes présences menaçantes, et goûter à leur jugement. Komena se tenait à califourchon sur le mur ; la part d’elle qui gardait les souvenirs de la femme ayant jadis commandé des soldats était mécontente, mais l’idole de la lutte sacrée, elle, était satisfaite. C’était l’attitude d’Andronike qui ferait pencher la balance, et son jugement vint plus lentement que celui de sa sœur. Au-delà même de mes pensées, elle contemplait les nombreuses fins auxquelles ce décret pouvait mener, les fils épars ; je ne pouvais la suivre là où elle allait. Celle qui avait touché à la divinité, comme les Sœurs, pouvait suivre ces fils d’une manière qui dépassait mon entendement. En silence, Sve Noc descendit du ciel obscurci sur de longues ailes. Elles descendirent encore et encore, jusqu’à se poser sur mes épaules, leurs serres acérées. Elles m’avaient accordé leur bénédiction, silencieusement certes, et le simple fait qu’elles se perchent sur mes épaules fit frissonner cinquante mille drows. Ce n’était ni un présage ni un oracle, ni un texte religieux interprété à la lumière des années.
Sve Noc était réelle à leurs yeux, aussi réelle que la neige, l’ombre ou le tranchant de l’obsidienne, et elles m’avaient accordé leur bénédiction sans laisser place au doute. Je levai la main, paume tournée vers le ciel, et la Nuit fit apparaître ce que j’avais pris au cadavre du Puissant Zoitsa. Le pouvoir prit la forme du symbole du sigil : une lourde clé dont les quatre dents ressemblaient à des bois torturés.
« Voici le sigil des Zoitsa, dis-je. Il sera détenu jusqu’à l’aube. »
Un frisson, une onde. Une excitation semblable à celle d’une foule attendant le premier sang d’un duel.
« Vous tous qui êtes Zoitsa, dis-je. Vous pouvez revendiquer le sigil. »
Je me penchai en avant.
« J’ai jadis reçu les serments de certains d’entre vous, et bien que ces nuits soient passées, nos coutumes avaient leur part de vérité, dis-je. Détenir ce sigil, c’est prêter serment, s’efforcer d’être digne de l’honneur qui vous est conféré. Et le serment apporte du pouvoir, car c’est la promesse d’un acte à venir. »
J’affichai un sourire acéré et cruel.
« Mais il n’y aura qu’un seul serment, et il y en aura beaucoup à formuler, poursuivis-je. Il faut donc un commencement et une fin, car nul vainqueur ne peut être couronné… »
Et, à la fin, tout sera Nuit, répondirent les drows, achevant le vers des Préceptes de la Nuit que j’avais cité. J’avais réfléchi à ces termes pendant que Rumena rassemblait tous les sigils, et leur ironie m’avait plu. Mais il y avait plus que cela, bien sûr. Ce qui était fondé sur une chanson reposait sur quelque chose de plus profond que la pierre et de plus poignant que la loi. Et si l’on connaissait la bonne chanson, les bonnes histoires ? Il suffisait de donner la première poussée, et la pierre dévalait la pente d’elle-même.
« Le serment durera neuf ans, dis-je. Au terme du dernier crépuscule, le sigil pourra être revendiqué de nouveau. La garde des serments et l’octroi de la Nuit seront confiés à mon propre sigil, car les Losara sont les enfants de ceux qui sont perdus et retrouvés. »
Je levai la main.
« Ce devoir reviendra aux Losara, qui devront s’en acquitter sans faire de distinction entre amis et ennemis tant qu’il y aura un empire, dis-je ; ainsi, dans la garde des serments, ils ne monteront ni ne tomberont tant qu’ils resteront Losara. »
Il fallait un équilibre, il en fallait un. Si Ivah et mes guerriers devaient former le sacerdoce chargé de recueillir et d’octroyer la Nuit, ils ne pouvaient prendre part à ce partage ; autrement, autant proclamer les Losara nobles fondateurs de l’Empire toujours ténébreux et épargner à leur peuple quelques siècles d’intrigues et de trahisons avant d’en arriver au même résultat. Mon sigil ferait office de sacerdoce et ne prendrait parti pour personne dans l’accomplissement de son devoir ; il faudrait donc l’écarter des grands jeux du pouvoir.
« Quel serment sera le plus digne ? dis-je. Voilà ce que vous vous demandez, n’est-ce pas ? Si je parlerai au nom de la Nuit quand tous les grands se présenteront pour choisir un serment. »
Je ris d’un rire rauque.
« Êtes-vous des enfants, Premiers-nés, pour qu’on doive vous tenir par la main ? dis-je. Êtes-vous dépourvus d’yeux, d’oreilles, de langue ? Ne pouvez-vous pas choisir votre propre voie ? »
Je frappai une nouvelle fois le sol de mon bâton.
« Je ne vous donne rien, sinon des préceptes sous la Nuit, dis-je. Périr ou prospérer dépendra de vous, et que les Dieux Voilés emportent quiconque prétendra le contraire. »
Mon sourire reparut : cela faisait longtemps que le Destin ne m’avait pas permis de savourer si pleinement une ironie aussi finement ourlée.
« Tous ceux qui sont Zoitsa peuvent revendiquer le sigil, dis-je. Ainsi, chacun d’entre vous pourra proposer un serment qui sera poursuivi pendant les neuf années où vous détiendrez le sigil. »
Je laissai mes paroles faire leur chemin, puis frappai de nouveau.
« Et ce seront les mêmes mains qu’autrefois qui distingueront le serpent de l’izmej, dis-je. Quand les serments seront proposés, ce seront les Zoitsa qui choisiront lequel possédera leur sigil, au moyen de jetons. »
En fin de compte, ils voteraient pour le serment qui unirait leur sigil pendant neuf ans, et le détenteur élu garderait la Nuit pendant toute cette durée. Je pensais que cela obligerait les Puissants les plus forts de chaque sigil à se soucier des plus faibles — de peur qu’au bout de neuf ans ils ne voient la force qui les avait menés au sommet confiée à un autre, pour d’autres fins. Et il y aurait d’autres mesures encore. Les détenteurs de sigils qui survivraient seraient eux aussi chargés de prêter des serments, mais ils conserveraient leur Nuit à l’issue des neuf ans. Seul leur pouvoir de régner serait contesté cette nuit-là, même si tout détenteur de sigil mourant dans cette fonction verrait sa Nuit transformée en Nuit de serment. Le piège, ce qu’ils ne remarqueraient qu’une fois trop tard, c’était que Sve Noc sanctifierait le droit de tout drow à quitter un sigil quand bon lui semblerait, sans qu’aucune violence puisse s’ensuivre. Les sigils garderaient leurs propres lois pour ceux qu’ils accepteraient en leur sein, mais les Puissants ne pourraient plus contraindre les autres drows à les servir. Je comptais pendre la tyrannie avec la corde de l’opportunisme : si les détenteurs de sigils traitaient leurs fidèles comme des bêtes, quel drow choisirait de rester dans leur sigil ? Pour l’instant, les rouages plus profonds pouvaient attendre.
« Vous qui êtes Zoitsa et souhaitez prêter serment aux Zoitsa, avancez », dis-je.
Je réprimai le sourire d’une folle : cette fois, au lieu de trois candidats, il y en avait trente-neuf.
« Vous entendez ? murmurai-je, assez bas pour que seules les Sœurs m’entendent. C’est le bruit que fait votre peuple en abattant la vieille organisation à coups de hache. »
Moi aussi, je l’entendais, et cela réchauffa le cœur de la méchante que j’étais.