Chapitre 378
« Renier ce qui se trouve au cœur de Praes — l’ambition, le talent, le savoir — serait une erreur. Pourtant, laisser ces traits devenir des principes plutôt que des outils a causé bien des désastres. La grandeur d’autrefois doit servir les desseins modernes, sous peine de devenir étrangère au cours de la Création. »
— Extrait de « La Mort de l’Âge des merveilles », traité de l’Impératrice de l’Effroi Malicia
L’après-midi glissa bientôt vers le soir, et, l’espace d’un instant, je crus retrouver le rythme de Laure : trop de choses à faire et trop peu de temps pour m’en charger. La décoction d’herbes que Hakram m’avait préparée atténuait suffisamment la douleur pour que ma jambe ne me lance pas trop quand je restais assise sans bouger. Je profitai donc pleinement de ce répit pour m’occuper des nombreuses tâches qui s’étaient accumulées pendant mon sommeil. Malgré tout, je ne regrettais pas d’avoir de nouveau besoin de dormir, même si cela empiétait sur mes heures de travail. Dormir était agréable, mais c’était aussi une expérience qui m’aidait à garder les pieds sur terre, d’une certaine manière. On faisait plus facilement des erreurs quand ses pensées tournaient sans interruption, jour et nuit, comme un chien poursuivant sa propre queue. Le sommeil s’interposait, permettait aux idées de refroidir et de prendre du recul. Je décidai qu’il me faudrait une autre nuit de sommeil avant de reparler des Accords avec mon père. Maintenant que j’avais eu le temps de mieux rassembler mes idées, j’aurais pu défendre bien plus efficacement l’interdiction faite aux Nommés de régner : nul touché par un Chœur, par exemple, ne devrait approcher d’un trône. Mais je ne reprendrais pas nos échanges sans repos ni préparation. De toute façon, nous aurions tous deux fort à faire dans les jours qui venaient.
Le Maréchal Grem et les Légions en exil avaient été séparés de lui pendant des mois ; rien que remettre en ordre les rapports sommaires de plusieurs mois de campagne prendrait au moins une journée. Et d’autres dossiers l’attendraient, surtout maintenant que la scrutation fonctionnait de nouveau correctement. Non, Noir aurait des journées bien remplies, et moi plus encore. Quand je descendis du sommet du tumulus, une garde d’honneur composée de légionnaires et de Premiers-nés m’attendait, avec l’Adjoint ; des dzulu des sigils Brezlej et Soln se mêlaient à eux. Un rang complet de vétérans de la Première Légion, le commandement personnel du Maréchal Grem, attendait Noir un peu à l’écart. Je leur adressai un hochement de tête respectueux, auquel ils répondirent de même. On m’avait dit que la Légion I Invicta s’était battue comme des lions dans les Vallées de la Fleur Rouge, tenant tête à une charge de cavalerie lourde lycaone menée par le Chevalier Blanc en personne. Je n’oublierais pas de sitôt que les Légions en exil étaient celles-là mêmes qui avaient défendu Callow. Je n’éprouvais guère d’affection pour celles qui étaient restées terrées dans Praes pendant que les loups hurlaient à mes portes, mais celles-ci ? Elles avaient versé leur sang pour ma patrie, alors même qu’elles l’avaient jadis conquise.
Je m’installai dans un siège confortable sous la tente du conseil de guerre de la Première Armée, dissimulant sous la large table la peine que me coûtait chaque mouvement de ma jambe. Hakram se tenant à mes côtés, je me mis à la première tâche du jour. Les rapports de pertes inaugurèrent les réjouissances. L’Armée de Callow et ses légions sœurs de Praes avaient subi des pertes négligeables lors de la bataille de la nuit dernière. Ivah vint apporter le bilan des pertes drows au nom de Rumena : là aussi, elles s’étaient révélées relativement faibles. Moins de deux mille morts. Les Levantins avaient connu un succès étonnant en tuant des Puissants — mon Seigneur des Pas silencieux avait mentionné que les guerriers de Tartessos s’étaient particulièrement distingués —, mais la plupart des victimes n’étaient ni des porteurs de sigil ni même des rylleh, seulement de simples Puissants. Le Dominion avait sorti une lanterne enchantée ou bénie qui avait perturbé la Nuit, et ce furent les Puissants les plus faibles qui en pâtirent le plus. La Ligue comme l’Alliance s’en seraient bien plus mal sorties après la nuit dernière. C’était une sacrée perte de soldats à la veille d’une guerre au nord, mais aussi une aubaine pour ma position diplomatique. La situation de nos approvisionnements, malheureusement, était beaucoup moins réjouissante.
Le Limier infernal avait prévu des bagages et des vivres pour une longue campagne : à l’origine, elle avait cru qu’il faudrait peut-être s’emparer de la principauté d’Arans pour la défendre contre l’avancée du Roi Mort. Quant à l’Expédition du Sud de l’Empire toujours ténébreux, elle avait traîné pendant toute sa campagne en Isserre les provisions que j’avais négociées avec les nains. Nous ne risquions pas, à proprement parler, de manquer de nourriture ou de produits de première nécessité dans l’immédiat. Mais l’Armée de Callow était en campagne depuis des mois et aurait sans doute subi un lent défilé de désertions si nous n’étions pas au cœur de l’hiver, en territoire étranger hostile. Professionnels ou non, mes légionnaires avaient besoin de repos et de temps pour récupérer avant de repartir au combat. J’imaginais que ce serait difficile à organiser en Procer, et, même si j’ignorais encore tout des détails de l’utilisation des Voies du Crépuscule, je doutais qu’elles permettent de déplacer des troupes beaucoup plus efficacement que les chemins d’Arcadie. Cela signifiait que ramener mes soldats à Callow les retirerait de la guerre pendant presque une année entière. Je ne pouvais pas me le permettre. D’ici là, la victoire ou la défaite contre Keter pourrait bien être décidée.
Les problèmes des Premiers-nés étaient plus complexes, et je fis abstraction de l’air irrité de Juniper — et de celui, fasciné, de Hakram — tandis qu’Ivah les détaillait en crépusculaire. Un porteur de sigil, le Puissant Zoitsa, et deux rylleh d’autres sigils avaient péri au combat. Sans l’intervention personnelle du Général Rumena, l’ancien sigil Zoitsa aurait commencé à se déchirer dans une lutte pour la succession : le général avait brisé tous les membres des deux rylleh les plus en vue qui tentaient de s’en emparer. Les deux autres pertes avaient également déclenché des luttes de pouvoir, car le réseau complexe d’alliances et d’inimitiés qui formait les hautes sphères d’un sigil stable avait été ébranlé par la disparition de deux tueurs de haut rang. Pour l’instant, les porteurs de sigil avaient réussi à les contenir. Mais mon décret interdisant aux drows les duels à mort pendant la campagne était mis à rude épreuve par la situation, et la tension se faisait sentir. Rumena m’avait poliment suggéré de venir trancher les différends moi-même, ce qui suffisait à m’apprendre qu’ils étaient sérieux. Rumena se montrait presque toujours impoli avec moi quand il le pouvait, et son commandement de l’Expédition du Sud lui donnait en principe le droit de régler ces conflits sans mon intervention. Si ma présence était réclamée, c’était donc que ni le respect ni la crainte qu’inspirait le Général Rumena n’avaient suffi à maîtriser la situation.
« Je viendrai après le crépuscule, dis-je. À moins que le général juge la situation si désespérée qu’elle exige mon intervention immédiate ? »
Ivah s’inclina profondément.
« Pas à ce point, Reine Losara, dit Ivah. Le général a fait remarquer que contenir la situation sera plus… ardu après la venue de la Nuit, mais qu’à la lumière pâle, tout sera remis en ordre. »
Autrement dit, Rumena était prêt à écraser les querelleurs tant que le soleil brillait, mais devrait se montrer assez brutal pour tout garder sous contrôle une fois que les Puissants se mettraient à déchaîner la Nuit. Très bien. Même nommé général et commandant de l’Expédition du Sud par mandat divin, Rumena demeurait bel et bien le premier parmi ses pairs : il avait ses limites, et ses ordres ne pouvaient aller plus loin sans qu’il soit obligé de faire couler le sang pour les faire respecter. Ivah s’en alla, et je classai toute cette affaire parmi les chaudrons que je devrais empêcher de déborder et de brûler tout le monde. Par les Enfers, il ne s’agissait que d’un porteur de sigil et de deux rylleh. Qu’est-ce que ce serait quand nous commencerions à subir de vraies pertes ? Il fallait mettre en place une autre méthode, qui ne finirait pas par pousser les Puissants à s’entre-tuer violemment à chaque fois que l’un d’eux mourrait.
« Qu’est-ce que voulaient les drows ? demanda Juniper.
— Ils ont quelques différends internes, grognai-je. On va régler ça. »
L’orque me scruta attentivement, puis devina à juste titre que si je pensais qu’elle devait en savoir plus, je le lui dirais. La conversation passa au débat sur la tradition de la Légion, qui consistait à distribuer des rations de bière après une victoire, et sur l’opportunité de s’y plier alors que tant d’autres armées campaient autour de nous. Je plaidai en faveur de cette tradition : même la Ligue ne serait pas assez stupide pour croire qu’une soirée à boire suffirait à la sauver si elle reprenait les hostilités maintenant. Mais Juniper campa sur ses positions : c’était un risque inutile, quelles que soient les conséquences positives pour le moral. Nous étions en train d’élaborer un compromis prévoyant des tours de garde qui permettraient à la moitié de l’armée au moins de rester prête au combat à tout moment, quand Vivienne nous rejoignit, un peu plus d’une heure avant le coucher du soleil. Vêtue d’une cape et d’une robe pratiques par-dessus des bottes et un pantalon, l’héritière désignée du trône de Callow entra, les joues roses et l’air reposé. Nous renvoyâmes l’état-major, puis elle s’installa à la table d’honneur, aux côtés de Hakram, qui finit par prendre place au lieu de rester debout à mes côtés comme une sinistre gargouille verdâtre.
« Indrani ? demandai-je.
— Elle est partie se promener après le repas, répondit Vivienne. Tu sais comme elle devient agitée après une longue nuit de sommeil. »
Je savais, oui, et mieux que ne le soupçonnait l’ancienne voleuse. Mais d’ordinaire, le fait que nous ayons dormi ensemble la rendait un peu plus calme. Connaissant Indrani, elle devait jeter un œil aux positions de la Ligue ou tâter les chemins à demi formés qui menaient aux Voies du Crépuscule. Dans l’écrasante majorité des cas, elle avait plus de chances d’être le danger rencontré que celle qui le rencontrait ; je ne m’inquiétais donc pas tellement pour sa sécurité. Elle ne tarderait pas à revenir prendre des nouvelles de Masego, de toute façon.
« Elle finira par réapparaître, grommela Juniper sans s’émouvoir. L’Archer est une sacrée dure à cuire. »
De la part du Limier infernal, c’était un grand compliment. Je sortis ma pipe en os de dragon et la bourrai, faisant appel à la moindre touche de Nuit en passant ma paume au-dessus du fourneau. J’inhalai doucement, puis levai les yeux et vis les trois autres me regarder avec impatience. Un battement de cœur passa.
« Je n’ai qu’une pipe sur moi, dis-je. Et je ne partage pas, les amis. »
Juniper manifesta son irritation, Vivienne sa résignation et Hakram une sorte d’amusement contrit.
« La vôtre s’entretient avec Seigneur Noir, dit la Maréchale Juniper. Comment cela s’est-il passé ? »
Je haussai un sourcil et jetai un regard à Hakram.
« Tout le monde le sait, admit l’Adjoint. Même si on avait placé l’affaire sous scellés, ça n’aurait rien changé. La nouvelle s’est répandue avant même que vous ayez fini de gravir le tumulus. »
Dieux sans pitié. Personne qui plaisantait sur les commères n’avait jamais servi dans une armée.
« Les Légions en exil ne se sont ni retirées ni mises en ordre de bataille, observa Vivienne. Ça n’a donc pas dû si mal se passer. »
Les Jacks étaient toujours à l’œuvre, et c’était rassurant.
« Il soutient les Accords de Liesse, dis-je. Il ne se prononcera pas sur la Tour tant qu’il n’en saura pas davantage sur ce qui se passe dans les Terres désolées. »
Je surpris un échange de regards entre Juniper et Vivienne, ce qui me força à réprimer un accès d’irritation. Quand il s’agissait de ces deux-là, surtout, je n’appréciais guère qu’on me cache des choses, et cela resterait longtemps le cas.
« L’Observatoire fonctionne à nouveau, même si ses capacités sont extrêmement réduites, proposa Vivienne. Fadila Mbafeno a réparé ce qu’elle a pu, mais elle affirme que sans l’attention personnelle du Hiérophante, espérer lui rendre toutes ses fonctions relève de la fantaisie. »
« Mais notre réseau de scrutation est de retour, dis-je d’un ton neutre. Qu’avez-vous appris ? »
« La Générale Sacker s’est déplacée vers l’est, sur l’Île bénie, répondit Juniper. Notre homme à Summerholm — le Légat Asadel — lui a demandé d’expulser les réfugiés de Praes avant de prendre position sur la côte. »
Étant donné que nous nourrissions la légion de la Générale Sacker avec les réserves de grain de Callow, cette demande aurait beaucoup de poids.
« Le Légat Asadel, répétai-je lentement.
— La Quinzième, dit Juniper. Un Taghreb, qui faisait partie des troupes du Général Hune à l’École de guerre. Il est loyal, Catherine. Il n’y a aucune raison d’en douter. »
Il y avait toujours une raison d’en douter, pensai-je. Mais si on ne savait pas où placer la limite, de telles inquiétudes ne pouvaient que nous rendre fous.
« Je suppose que les réfugiés ont refusé d’obéir ? »
« Ils ont aussi invoqué la protection de la Gouverneure Abreha, qui la leur a accordée, poursuivit l’orque. Elle a envoyé ses troupes personnelles pour dissuader Sacker, mais celle-ci a repéré leurs positions et les a brisées lors de raids nocturnes. Ensuite, elle a mis le feu aux camps de réfugiés et ordonné d’abattre tous ceux qui fuyaient vers l’ouest au lieu de se diriger vers l’est. »
Je laissai échapper un souffle sifflant.
« Merde, dis-je. Dis-moi que l’annonce a suffi, Juniper. Dis-moi qu’aucun de nos propres foutus légats n’a pris part au massacre de civils terrifiés. »
« Une caravane a été massacrée, répondit la Maréchale de Callow. Nous estimons qu’il y a eu deux cents morts. Les enfants ont été épargnés. Cela a suffi à faire fuir tous les autres. »
Je fermai les yeux. J’inspirai, j’expirai. Pourquoi suffisait-il que je détourne le regard un instant pour que tout parte en vrille ? Non, songeai-je, ce n’était pas juste. Si le Légat Asadel était de la même promotion que Hune, et que le reste de cette génération était encore à l’École, alors il n’avait pas plus de vingt-cinq ans. Son grade était élevé pour son âge et, si le talent y était peut-être pour quelque chose, c’était aussi indéniablement parce que nous manquions d’officiers formés à l’École et que la plupart des vétérans des anciennes légions encore en vie avaient des loyautés trop complexes pour qu’on leur confie des postes dangereux. Je ne pouvais pas confier des hommes et des femmes encore inexpérimentés à de telles responsabilités, puis me mettre en colère contre eux quand ils commettaient des erreurs.
« Rappelez le Légat Asadel, dis-je en rouvrant les yeux. Affectez-le à une garnison où il ne pourra pas faire de dégâts et remplacez-le par quelqu’un de plus expérimenté. »
« Personne dans Praes ne soulèvera de tollé au sujet des civils, Catherine, dit Juniper. En entrant dans Callow, ils ont renoncé à la loi de la Tour. »
Du coin de l’œil, je vis Vivienne grimacer.
« Oui, dis-je. C’est vrai. Et c’est aussi le meilleur argument que j’aie entendu en faveur du vieux projet de Noir : passer au fil de l’épée tous les nobles des Terres désolées. Rappelez Asadel, Juniper. C’est un ordre. »
Elle acquiesça.
« Ce ne sera pas tout, dis-je. Continue.
— La Gouverneure Abreha a considéré l’attaque contre ses troupes personnelles comme un acte de trahison, compte tenu du rang que lui a conféré la Tour, dit Juniper. La Générale Sacker a répondu qu’elle suivait les ordres du Chevalier Noir, commandant suprême des Légions de la Terreur, et que c’était donc Abreha qui avait trahi en s’ingérant dans ses opérations. Elle a déposé une protestation officielle auprès de la Tour. »
« L’Impératrice ne poignardera pas la Haute Dame Abreha dans le dos si tôt, dit Hakram. Pas pour faire plaisir à Sacker, surtout : elle est liée aux Matriarches et reste une proche alliée du Seigneur Charogne. Malicia voudra peut-être qu’Abreha meure ou soit disgraciée, mais si elle la jette aux roues maintenant, autant abdiquer en faveur du Chevalier Noir. »
Si la simple prétention d’un général à agir au nom de Noir, alors qu’il se trouvait à l’autre bout du continent, suffisait à faire reculer l’Impératrice de l’Effroi, l’Adjoint avait parfaitement raison : elle aurait en pratique admis être moins influente que l’un des serviteurs de sa propre main droite, et, selon les usages des Terres désolées, elle serait alors bonne à servir au banquet. D’un autre côté, pouvait-elle vraiment se permettre de sacrifier les Légions en exil ? Vu qu’elle avait perdu Foramen au profit de la Confédération des Eyries Grises et que ses régions côtières étaient à vif, je dirais que non.
« L’Impératrice étudie la requête, dit Juniper, mais n’a pas encore agi. La Générale Sacker s’est emparée de la rive occidentale du Wasaliti et s’y est retranchée. Depuis, la situation est au point mort avec la Gouverneure Abreha. »
Je grimaçai.
« Nous devons découvrir à qui obéit la Générale Sacker, dis-je. Il vaudrait mieux que ce soit Noir, parce que si ce sont les Matriarches, nous avons un problème. »
La jeune nation gobeline au sud des Sables voraces ne pourrait que profiter d’un approfondissement de l’inimitié entre Praes et Callow : l’Histoire avait montré que les Tribus ne pouvaient que perdre si elles tentaient de tenir tête seules à l’Empire de l’Effroi. Callow, en revanche, aurait tout intérêt à maintenir la Confédération debout, comme une épine dans le flanc des Terres désolées. Et puisque mon royaume avait largement adopté les doctrines militaires introduites par les Réformes, nous continuerions d’avoir besoin de l’acier et des munitions gobelines, que seuls les gobelins pouvaient produire. Ils auraient quelque chose que nous voulions, et nous aurions un ennemi commun : des alliances s’étaient nouées pour moins que ça. Malheureusement pour les Matriarches, elles préparaient leurs complots à l’aveugle. Elles n’avaient pas la moindre idée de ce qui se passait aussi loin à l’ouest et ne savaient rien des Accords. Elles menaient la guerre du siècle dernier, pas celle-ci ; elles jouaient à la partie des Bonnes Reines et des Impératrices de l’Effroi, alors que c’était précisément ce mode d’existence que je voulais faire exploser. Si on les invitait aux pourparlers, je soupçonnais qu’elles signeraient. Ne serait-ce que parce que la clause stipulant qu’un pays signataire attaqué par un pays non signataire pourrait appeler tous les autres signataires à l’aide les intéresserait. Soit comme protection contre un Praes non signataire, soit parce que Praes avait signé et qu’elles ne pouvaient pas se permettre de se retrouver de l’autre côté de cette règle.
Pourtant, elles étaient aveugles, pour l’instant, et une assemblée de vieilles Matriarches gobelines vicieuses, poursuivant ce qu’elles considéraient comme leurs intérêts, pouvait causer beaucoup de dégâts.
« Vivienne, dis-je enfin. Quelque chose à ajouter ? »
Elle se mordit la lèvre.
« Des rumeurs courent, dit-elle, selon lesquelles Malicia convoquerait à la Tour presque tous les nobles de Praes. »
Je haussai un sourcil.
« Pourquoi ? demandai-je.
— Je ne crois pas que quiconque le sache, à part elle, admit Vivienne. Les rumeurs habituelles circulent : elle mettra fin à l’édit qui fait de toute prétention au Nom de Chancelier un acte de trahison, elle cherche un autre Chevalier Noir ou un époux… mais rien n’est certain. Quoi qu’elle prépare, les attentes sont élevées. »
« Après la série de désastres qui vient de s’abattre sur elle, une telle assemblée de nobles la verra soit déposée, soit assurée de régner encore de longues années grâce à une grande victoire, estima Hakram. Elle joue son règne aux dés. »
Malicia ne joue pas aux dés, pensai-je. Elle ne joue que lorsqu’elle croit être certaine de gagner. Il lui arrivait parfois de se tromper de manière désastreuse, comme à la Seconde Liesse, mais personne n’était exempt d’angles morts et je soupçonnais Noir d’être, à certains égards, le sien. Mais cette fois ? Il s’agissait de la politique des Terres désolées, un jeu auquel elle dansait sans perdre le rythme au milieu de tueurs tirés à quatre épingles depuis des décennies. Si elle agissait maintenant, c’était qu’elle préparait quelque chose qui assurerait son emprise sur Praes. À mes yeux, elle ne se serait pas exposée aux loups de la Cour impériale pour moins que ça. J’expirai.
« Envoyez donc un messager officiel au Seigneur Charogne, dis-je d’un ton sec. Demandez-lui de partager ses renseignements sur Praes demain. Il y a de fortes chances qu’il en sache plus que nous. »
Vivienne acquiesça, et non Juniper. Intéressant de voir que le Limier infernal la reconnaissait comme l’autorité supérieure en matière diplomatique, même quand cela concernait Noir et les Légions. C’était le signe implicite d’un respect dont je savais bien qu’il n’existait pas encore quand j’étais partie pour l’Everdark.
« Nous devons déterminer où l’armée se dirige, dit Juniper sans détour. Nous sommes à bout, Catherine. Ton retour et notre victoire ont fait des merveilles pour le moral, mais l’hiver a été long et nous avons combattu pendant presque toute sa durée. Même si nous partons vers le nord, je veux qu’on établisse des quartiers d’hiver et qu’on organise des permissions à tour de rôle pour les soldats. Sinon, le tranchant finira par s’émousser. »
« Je ne peux pas te répondre tant que les négociations ne sont pas terminées, Juniper, répliquai-je tout aussi franchement. Pour ça, je dois m’entretenir avec le Pèlerin, et probablement avec Arnaud Brogloise — sinon avec le Premier Prince lui-même par scrutation. »
Je n’étais pas destinée à savoir ce que le Limier infernal aurait répondu : avant qu’elle puisse parler, on annonça le Conseiller Kivule. Surprise, je tournai les yeux vers la silhouette voilée d’Akua tandis qu’elle entrait sous la tente et s’inclinait.
« Le Hiérophante est réveillé, Votre Majesté, dit l’ombre. »
Je me levai, ignorant les élancements de douleur dans ma jambe.
« La réunion est levée, dis-je. »
Ils savaient tous qu’il ne fallait pas me contredire.