Chapitre 377
« Tous sont libres, ou nul ne l’est. Gens de cette terre, ne souffrez aucun compromis sur ce point. »
– Inscription sur la stèle fondatrice de Bellerophon
Mon cœur manqua un battement. Certes, ce n’était un secret pour personne que j’avais attaché Akua Sahelian au collier de la Manteau de Woe, et certains soupçonnaient sans doute la véritable nature du « Conseiller Kivule ». Pourtant, jusqu’ici, personne à qui je n’avais pas confié le secret n’en avait parlé, à l’exception de Kairos Theodosian. Le Tyran avait pu acheter cette information au Roi Mort, qui connaissait toutes mes actions dont Masego avait eu connaissance, ou même la découvrir grâce à quelque aspect lui permettant de discerner si finement les désirs d’autrui. Mais Noir ? S’il le savait maintenant, c’était soit parce que des officiers des Légions en exil étaient au courant et le lui avaient appris depuis son réveil, soit parce qu’il l’avait su avant sa capture. Ou peut-être, pensai-je à contrecœur, m’avait-il simplement assez bien connue dès le départ pour deviner où cette histoire nous mènerait.
« Quelle envolée lyrique, lançai-je avec précaution. Peut-être un peu imprécise. »
Malgré l’insouciance qu’il affichait depuis son réveil, son visage n’en était pas devenu plus facile à lire.
« Employez-les, dit Noir. Nos fous, nos démonistes et nos sorciers. Donnez-leur des lois, de l’argent et de grandes entreprises auxquelles se consacrer. Sinon, ils se trouveront tout cela eux-mêmes. »
Je me détendis un tout petit peu. Il ne parlait pas de rien : faire de Cardinal un terrain neutre pour les Accords, ainsi que le siège de la légion chargée de les faire respecter par l’épée si nécessaire, coûterait déjà cher ; en faire aussi un centre de sorcellerie ? Je n’étais pas une grande spécialiste de la sorcellerie, mais j’avais eu un aperçu du gouffre financier que représentaient les recherches que Masego et son père considéraient comme étant à la pointe du progrès. Fonder une école de magie et la financer coûterait une fortune, pour ne pas dire plus. Il n’avait toutefois pas tort sur les avantages qu’il y avait à occuper les mages de Praes, en particulier ceux qui, jusque-là, auraient consacré une bonne partie de leur vie à étudier les arcanes de la démonologie. Imaginer une centaine de Hauts Seigneurs des Terres désolées, furieux et n’ayant plus grand-chose à perdre, lâchés dans le monde, c’était le genre de chose qui donnait naissance aux catastrophes. Et peut-être aux Nommés, même si j’avais toujours su qu’en jetant un si gros pavé dans la mare, je provoquerais des remous. À vrai dire, je comptais dessus. Si, au lieu de guerres dévastatrices entre le Bien et le Mal, je pouvais faire du conflit une lutte entre des Nommés respectueux de leurs lois et les autres, alors ce serait une guerre de Noms, et non de nations, et Calernia éviterait de revivre la Folie d’Akua.
« Vous pensiez peut-être que je parlais de l’ombre d’Akua Sahelian ? demanda nonchalamment l’homme aux yeux verts, un sourire soudain et acéré aux lèvres. »
Son sens de l’humour, semblait-il, n’avait pas été adouci par la perte de son Nom. J’imagine que c’était un peu trop espérer.
« Certains Hauts Seigneurs seraient ravis de la voir occuper une place importante, concéda-t-il. Pourtant, concernant le Doom de Liesse, mon conseil restera toujours le même : aussi ingénieux que vous pensiez votre stratagème, il ne l’est pas. Tuez-la maintenant, complètement, et d’une manière dont personne ne pourra la réparer. »
« J’ai besoin d’elle pour quelque chose, dis-je.
— Et elle aussi a besoin de vous, Catherine, me reprit-il. Vous feriez bien de ne pas l’oublier. Si une seule victoire suffisait à rallier les Hauts Seigneurs à sa cause, la Tour ne changerait pas de maîtres comme les autres pays changent de saison. »
« Je le sais, répliquai-je un peu sèchement. Il y a beaucoup de choses que vous ignorez, Noir. Que vous ne pouviez pas savoir, parce qu’après que je vous ai dit de vous reprendre en main, vous avez préféré traverser les contrées centrales de Procer, une torche à la main. »
« Une mesure calculée, destinée à empêcher le Principat de poursuivre la guerre comme il le faisait, répondit-il. Je n’ai pas l’intention de débattre de sa moralité, mais je dirai que si le Premier Prince de Procer entend recourir à des levées massives pour mener ses guerres, il a lui-même fait de sa paysannerie une ressource militaire. »
« Vous avez condamné des centaines de milliers de personnes à mourir lentement de faim, dis-je sans détour. Peut-être n’étaient-elles pas innocentes, pas toutes. Mais elles ne combattaient certainement pas. Il existe des façons acceptables de faire la guerre, Noir, et vous les connaissiez autrefois. Pendant la Conquête, vous n’avez pas autorisé le pillage, ni aucune des innombrables atrocités qui suivaient les anciennes Légions comme un chien fidèle. »
« J’ai fixé des limites adaptées au résultat que je souhaitais obtenir, répondit calmement Noir. Comme je l’ai fait dans le Principat. Il ne peut y avoir de traité de paix avec une croisade, Catherine. Elle prend fin quand l’un des camps n’est plus capable de poursuivre la guerre. J’ai choisi la voie la plus rapide et la plus vraisemblable pour y parvenir. »
« Vous avez aussi échoué, lui dis-je. Assez lamentablement pour que ma Maréchale doive engager les armées de Callow afin de tirer les vôtres d’affaire, et pour que je doive affronter deux des Héros les plus puissants encore en vie afin de récupérer votre âme après qu’ils vous l’ont arrachée, bordel. »
J’aurais eu moins d’estime pour lui s’il avait prétendu que les légions sous les ordres de Grem avaient saigné peu de temps auparavant pour défendre les Vallées de la Fleur Rouge, et qu’on leur devait donc bien un coup de main. C’était vrai, et cette dette figurait parmi les raisons pour lesquelles je n’avais pas complètement perdu patience devant la campagne occidentale aventureuse de Juniper. Mais cela aurait implicitement admis qu’il s’attendait à ce que quelqu’un vienne le sauver. De la part de l’homme qui m’avait appris à prier à l’autel de la responsabilité, qu’on agisse avec droiture ou par méchanceté, cela aurait été… décevant.
« En effet, admit-il franchement. J’ai gravement sous-estimé à la fois le danger représenté par le Pèlerin Gris et les stratégies décidées par les grandes puissances de Calernia. Avec le recul, la bonne décision aurait été de marcher vers le nord, en direction de l’Escalier. Klaus Papenheim nous aurait suivis et serait donc arrivé à temps pour renforcer la défense du Hainaut et éviter la perte des côtes. Les pertes auraient tout de même été sanglantes pour lui comme pour les troupes de Malanza, laissant le Premier Prince dans une position vulnérable, mais sans avoir engagé au combat ni mes légions ni votre Armée de Callow. »
Il formula son analyse avec clarté et concision, comme un chirurgien disséquant un cadavre d’erreur, mot après mot. Au moins ne cherchait-il pas à nier qu’il pouvait se tromper. Et mes mains n’étaient pas blanches comme neige dans cette affaire. Malicia ne lui avait peut-être pas parlé de ses tractations avec Keter, mais moi non plus ; il avait donc pris ses décisions à l’aveugle. Et bien que la famine qu’il avait provoquée dans le Principat fût à la fois une honte durable et une complication persistante, j’aurais menti en prétendant ne pas en avoir tiré profit. Et du fait que quelqu’un d’autre s’en était chargé, aussi, épargnant ainsi mes mains.
« Procer serait moins disposé à négocier avec moi si vous n’aviez pas d’abord ravagé ses territoires les plus riches et les plus fertiles, admis-je. Et j’ai des raisons de croire que le Pèlerin Gris s’en est pris à vous en particulier pour s’assurer une prise sur moi. »
Il pencha la tête sur le côté, son visage anguleux devenu pensif.
« Pas un otage, conclut-il. Cela aurait comporté… des risques considérables. Il voulait plutôt provoquer un affrontement selon ses propres conditions. »
Je le regardai alors. Derrière ses yeux vert pâle, son esprit était à l’œuvre, et je distinguais toujours les contours de l’homme qui était devenu le Seigneur Charogne. En perdant son Nom, il avait perdu un moule de pouvoir, mais la substance même qui rendait Amadeus de l’Étendue Verte dangereux demeurait. Il pourrait encore trouver un nouveau moule, pensai-je, et le résultat ne serait pas tendre. Son regard finit par se poser sur le bâton que je tenais.
« Une structure en trois temps, déduisit-il.
J’inclinai la tête, reconnaissant que je le soupçonnais moi aussi.
« Il convient donc de vous féliciter, dit Noir, à ma surprise. Vous voilà reconnue comme l’égale d’un homme dont l’influence s’étend sur plus de la moitié de Calernia. »
Ses lèvres tressaillirent, mais j’avais appris à distinguer chez lui la moquerie de l’amusement, et cette fois, c’était bien de l’amusement.
« J’ai encore de plus grandes ambitions, avouai-je.
— En effet. Vous savez que certains diront que le conseil que vous proposez gouvernera véritablement Calernia depuis les coulisses. Surtout si les forces que vous proposez parviennent à attirer des Nommés et à financer une armée permanente. »
« Ce ne sera pas une armée de campagne comme celles que commandent Juniper et Grem, me sentis-je obligée de préciser. Elle sera destinée aux batailles et à traquer les Nommés acculés qui rallient des gens sous leur bannière. Pour les guerres de grande ampleur, nous ferons appel aux signataires. »
« Ce sera toujours l’une des faiblesses de vos Accords, m’avertit Noir. Vous avez vu de vos propres yeux les défauts d’un conseil dirigeant à Laure : la formation de blocs de vote et la prise de contrôle des débats par des intérêts personnels sont inévitables. Créer un conseil diplomatique comprenant un Héros et un méchant élus pour régler les différends ne servira pas à grand-chose si le représentant désigné par chaque signataire ne défend que les intérêts de son pays. Les inimitiés et les alliances extérieures perturberont le fonctionnement prévu des mécanismes diplomatiques. »
« C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai besoin que Praes signe et obtienne un siège, admis-je. Je ne suis pas sûre que la Ligue signe — certainement pas tant que le Hiérarque sera en vie, quelle que soit la durée de vie qu’il lui reste —, alors sans l’Empire, les signataires se résument essentiellement à la Grande Alliance, Callow et aux drows. L’équilibre serait trop précaire. »
« Il est peu probable que la Floraison Dorée daigne participer à un tel traité, convint-il. Pas plus que la Titanomachie, d’ailleurs. »
Ce qui ne laissait que le Levant et Ashur, alliés de longue date depuis la fondation du Dominion, et Procer, dont les richesses et l’influence rayonnaient au loin. Callow et l’Empire toujours ténébreux, nations situées aux confins qui devaient traiter avec Procer pour jouir d’une présence commerciale digne de ce nom, se retrouveraient inévitablement à la périphérie du conseil des Accords. Si l’Empire signait, la donne changerait. Ashur aurait des intérêts commerciaux sur la côte praesienne, et les intérêts des Terres désolées seraient étroitement liés à ceux de Callow, car elles constitueraient de fait son grenier et son plus solide partenaire commercial. Si l’ouest faisait front commun, l’est en ferait autant, empêchant ainsi tout bloc de détenir une majorité écrasante au conseil. Or, puisque j’avais inscrit dans la loi qu’un tel conseil pourrait appeler les signataires à faire la guerre à toute nation violant les Accords, c’était indispensable si je voulais qu’ils fonctionnent vraiment comme prévu. Si le conseil de Cardinal devenait un moyen pour une alliance de nations d’imposer son influence aux dépens des autres, les Accords de Liesse finiraient inévitablement par s’effondrer.
« Une bande de Nommés itinérants chargés de faire respecter vos lois, soutenus par une armée, suscitera à elle seule de la résistance, reprit Noir. Mais, combinée à votre insistance pour interdire aux Nommés de gouverner ou de posséder des biens dépassant une certaine valeur totale — seuil qui, à mon avis, devrait être plus élevé en général, mais nettement plus strict pour les propriétés foncières —, cette mesure pourra fort bien être interprétée comme la tentative de la méchante Catherine Foundling de prendre le pouvoir sur Calernia derrière un voile de lois partagées. »
« Je n’aurai aucune autorité particulière en vertu des Accords, fis-je remarquer. À Cardinal même, oui, mais… »
« Mais Woe représente une part importante des méchants encore en vie, vous êtes une reine au pouvoir disposant de grandes ressources et sans conteste la Nommée la plus célèbre de votre génération, m’interrompit-il avec calme. Il est presque certain que vous siégerez au conseil comme représentante du Dessous. Cela suffira à alimenter les rumeurs. »
« Très bien, dis-je. Mais, de l’autre côté de la table, il y a fort à parier que le Pèlerin parlera au nom du Dessus. L’homme inspire beaucoup de confiance à l’ouest, Noir. »
Un instant s’écoula.
« Cela a la forme d’une histoire, concéda-t-il, ce qui était à la fois un éloge et un reproche. Cela ne change toutefois rien au fait que vous risqueriez la guerre chaque fois que vous tenteriez de détrôner un souverain populaire ayant reçu un Nom. »
« C’est nécessaire pour éviter les pires horreurs que les Nommés puissent infliger, insistai-je. Bien sûr, un Bon Roi améliore généralement les choses. Et une puissante Impératrice de l’Effroi rassemble Praes pendant au moins une partie de son règne, ce qui permet au pays de prospérer. Mais si leurs royaumes partagent une frontière, ce qui ne serait que des escarmouches entre souverains ordinaires risque de dégénérer beaucoup plus facilement — et d’atteindre des sommets de brutalité inaccessibles à quiconque. »
« Si un conseil composé en majorité d’étrangers ordonne à un Bon Roi d’abdiquer, il se retirera des Accords et luttera avec acharnement contre toute tentative de lui en imposer les clauses, dit Noir. Le Dominion tient ses Nommés pour des figures de vénération religieuse, du moins ceux issus des grandes lignées. Même si le Pèlerin vous soutient, vous utiliseriez, pour obtenir leur soumission, précisément le trait que vous cherchez à éradiquer. Voilà un édifice aux fondations bien fragiles. Vous pourriez obtenir leur accord à Procer, où les Nommés ne règnent pas, mais ailleurs ? »
« Les Nommés sont sous influence, dis-je. Celle du Dessous ou du Dessus, peu importe : leur jugement en sera toujours altéré. Cette influence les pousse parfois à accomplir des actes honorables, mais elle les empêche malgré tout de prendre des décisions avec lucidité. »
« Inscrirez-vous aussi dans les Accords une loi interdisant de couronner un ivrogne ou un idiot ? demanda Amadeus. Eux aussi ont le jugement altéré. »
« Vous savez bien que ce n’est pas la même chose, dis-je. »
« Je sais que vous tentez de dicter qui peut ou non gouverner des nations qui sont à peine vos alliées, quand elles le sont, des nations que vous n’avez ni conquises ni véritablement vaincues, et auxquelles vous cherchez à imposer votre conviction personnelle malgré des siècles de culture qui indiquent une autre voie. Et, surtout, cela vise des nations dont vous avez désespérément besoin de la bonne volonté pour que les Accords de Liesse soient autre chose que de l’encre et des chimères, dit-il sans jamais hausser ni baisser le ton. Vous dépassez les bornes. »
Je crispai les doigts.
« Vous savez que nous nous en porterions tous mieux si nous convenions d’exclure les Nommés du pouvoir, dis-je. Bon sang, même Praes pourrait se débarrasser de certains de ses… »
« Tant que l’Empire de l’Effroi lui-même ne voudra pas guérir cette blessure, aucun traité ne changera quoi que ce soit, dit Noir d’un ton neutre. Cela m’a été clairement révélé, par la connaissance et la vérité. Avoir raison sur le principe ne suffit pas, Catherine. Si vous ne pouvez proposer de moyen concret de mettre vos convictions en pratique, alors ce ne sont que du vent. Personne n’acceptera que le conseil de Cardinal ait le droit d’appeler les signataires à faire la guerre pour détrôner un souverain Nommé ; pas même les vôtres, quand vous aurez transmis la couronne. Mieux vaut vous y résigner dès maintenant et vous préparer à livrer des batailles plus décisives. »
Il ne m’avait pourtant pas proposé de supprimer les articles, remarquai-je. Ah, bien sûr que non. À ses yeux, cette mesure n’avait jamais mérité qu’on s’y essaie sérieusement ; y renoncer devenait donc une concession facile dans une véritable négociation. Honnêtement, je n’étais pas convaincue qu’il ait raison. Mais je pouvais au moins le considérer comme le héraut de l’opposition que je rencontrerais à l’avenir, ce qui signifiait que certains aspects de tout cela devraient être repensés. Inutile de promulguer une loi sans mordant, mais une loi trop sévère risquait d’être pire encore, puisque la plupart des signataires se seraient récemment fait la guerre, d’une manière ou d’une autre.
« Comme quoi ? demandai-je.
— Votre académie, répondit-il. Certes, sans elle, les Accords mourront avec vous. Si vos règles d’engagement ne sont pas gravées dans un système auquel tous devront se plier, elles disparaîtront dès que la force qui les soutient aura faibli. Pourtant, vous devez tenir compte des difficultés inhérentes au fait de rassembler des Nommés et de leur imposer des leçons et des lois. »
« Je ne fonde pas une École de guerre, Noir, dis-je. Il ne s’agira pas de donner les mêmes cours et conférences à un Écuyer de quatorze ans et à une Championne invaincue endurcie par les ans, qui en approche la quarantaine. Ce serait voué à l’échec. Le but principal de cette académie est d’enseigner les Articles de la Lutte — les niveaux de violence acceptables envers les Nommés et les sans-Nom — et d’établir des règles de conduite. Je m’attends à ce que la plupart n’y restent que quelques mois avant de repartir à travers le monde. Mais ils sauront alors qu’ensemencer le puits d’un village avec une peste de morts-vivants attirera sur eux des tueurs Nommés, qu’invoquer un ange au-dessus d’une ville leur vaudra d’avoir la gorge tranchée et la ville mise en quarantaine. Je ne peux pas maîtriser les Nommés de tout un continent, ce serait absurde de seulement essayer. Mais si je peux leur enseigner des règles d’engagement et les convaincre que ces règles doivent être appliquées, alors les Accords auront déjà accompli la moitié de leur mission. »
« Vous manquez de vision, dit Noir. Ne vous rendez-vous pas compte de l’influence que Cardinal — et donc votre académie — finira inévitablement par exercer ? Le Bon Roi. L’Impératrice de l’Effroi. Le Tyran d’Héliké. Le Pèlerin Gris. Qu’ont-ils tous en commun ? »
« Ils sont ou peuvent tous être à la tête de leur nation, répondis-je en fronçant les sourcils.
Oh, compris-je.
« Les souverains de la plupart des nations de Calernia passeront au moins six mois à étudier à l’étranger, à Cardinal, dis-je. Merde. »
Il n’eut pas besoin de développer davantage : mon esprit tournait déjà à plein régime. Si je voulais que passer des mois dans une ville étrangère soit perçu comme autre chose qu’une contrainte imposée à un souverain ou à un futur souverain, Cardinal devait offrir plus qu’une formation aux subtilités des Accords. Des précepteurs auraient pu s’en charger, après tout, et personne n’aurait alors eu de raison de financer l’existence de Cardinal — autrement dit, le cœur de la cité s’affaiblirait, prélude à sa chute.
« Des sorciers, dis-je. Il nous en faudra autant que possible, et tous les grimoires sur lesquels nous pourrons mettre la main. Des professeurs et des livres aussi, dans toutes les disciplines et de toutes les origines. Des ouvrages sur l’histoire de la Ligue, des atlas d’Ashur, des poèmes procerans. Cette école ne peut pas être réservée aux Nommés, n’est-ce pas ? Il faut que ce soit l’école, afin que, lorsqu’on proposera à un gamin furieux, une épée à la main et des pouvoirs grandissants, d’y étudier, il y voie une chance plutôt qu’une corvée. Il faut qu’ils aient envie de venir. »
« Oh, si vous y parvenez, vous attirerez bien plus que des Nommés et des aspirants Nommés, sourit Amadeus de l’Étendue Verte, d’un sourire mince et tranchant comme une lame. Avec des professeurs d’une telle qualité et un savoir si vaste, vous verrez même les nobles y envoyer leurs enfants. Croyez-vous qu’un précepteur du Dominion puisse offrir l’éducation que vous venez de décrire ? À Callow, dans n’importe quelle cité de la Ligue ? Les Hauts Seigneurs, les diplomates et les ambitieux désireux de se rapprocher des Nommés qui n’ont pas encore atteint leur apogée viendront tous frapper à votre porte pour réclamer une place. »
« C’est… » Je m’interrompis. « Ça coûtera une fortune. Et vous ne savez même pas où la cité sera bâtie. »
« Je ne suis pas un imbécile, dit mon père, amusé. Alors si, je le sais. Au fond, vous restez callowane jusqu’à la moelle. Vous la ferez bâtir dans les Vallées de la Fleur Rouge : vous établirez ainsi un terrain neutre entre vous et Procer, tout en ouvrant la voie à un commerce florissant. »
Je me demandai combien d’autres avaient percé ce secret à jour. Ce n’était pas une mauvaise idée : en tant que Reine de Callow, je pouvais céder suffisamment de terres pour accueillir la cité et, puisque Procer gagnerait beaucoup grâce aux Accords tout en perdant moins que n’importe qui d’autre, lui obtenir un territoire équivalent de l’autre côté des Caps Blancs ne devrait pas être impossible. La cité se trouverait aussi au cœur de Calernia, au carrefour de l’ouest et de l’est. Malgré tout, j’aurais menti en prétendant ne pas avoir choisi cet emplacement pour en faire profiter Callow.
« Vous allez bâtir la capitale d’une ère nouvelle, dit Noir. Vous devez donc revoir votre position dans les négociations en conséquence, sous peine de vous faire damer le pion. Ce ne sera pas seulement votre arrière-cour, Catherine. Vous fondez la cour royale de Calernia elle-même. »
Et tandis qu’il parlait, ses lèvres s’incurvaient, comme si le monde exigeait qu’elles se muent en sourire, qu’il le veuille ou non.
« J’ai besoin que vous meniez ce projet à bien, avouai-je. J’ai besoin que vous siégiez à cette table, que vous parliez au nom de Praes et que vous signiez les Accords. Bon sang, j’ai juste besoin de quelqu’un à qui parler de tout ça. »
De quelqu’un qui, contrairement à Hakram et Vivienne, avait parfois des désirs éloignés des miens. Quelqu’un qui examinerait mes plans et y verrait des failles qui m’avaient échappé.
« Aidez-moi, demandai-je. Aidez-moi à briser le Jeu des Dieux. »
Il détourna les yeux vers les parchemins suspendus, où mon rêve insensé s’étalait en lois et en encre.
« Un monde meilleur, c’est ça ? dit-il pensivement. »
Ses yeux vert pâle se plissèrent, une froideur au fond du regard. Comme d’immenses rouages d’acier, conçus pour s’arrêter, mais qui se remettaient à tourner par à-coups.
« C’est possible, dit Amadeus de l’Étendue Verte. Et si rien d’autre, ce sera une façon intéressante de passer mes dernières années. »