Chapitre 370
« La diplomatie, c’est la guerre sans toute la maladresse. »
– Eugénie, première princesse de Lange
S’il en venait aux armes, décida le seigneur Yannu Marave, ils perdraient probablement. Il ne craignait pas la cavalerie procerane : sa charge se briserait contre un mur de boucliers solide et implacable. Les effectifs ne l’inquiétaient pas davantage : les légionnaires étaient des soldats aguerris et les hommes d’armes, des combattants courageux, mais ni les uns ni les autres ne faisaient le poids face aux guerriers des Lignées, postés en hauteur. Ce qui faisait pencher la balance en faveur de l’adversaire, c’étaient les sapeurs callowans. Il avait vu de ses propres yeux les ravages que leurs munitions pouvaient causer lorsqu’on les lançait sur une formation serrée. Le mot « déchiqueter » lui vint à l’esprit. La torture de prisonniers callowans leur avait appris que ces « éclateurs » étaient à la fois courants et disponibles en grande quantité ; les groupes de sapeurs qu’il avait vus jaillir de la lumière des torches pour disparaître dans l’obscurité en seraient donc probablement chargés. Non : si les Procerans et les gens de l’est étaient partis au galop pour les trahir, chaque fils et chaque fille du Levant sur cette colline serait mort avant l’arrivée des renforts depuis les camps. L’avaient-ils fait ?
« C’est la bannière personnelle de Rozala Malanza, dit dame Aquiline. Elle est peut-être arlésite, mais elle n’est pas notre ennemie : elle s’est conduite honorablement depuis qu’elle a pris le commandement en Iserre. »
« Je vois de la cavalerie et de l’infanterie qui viennent vers nous, pas du pain et du miel, répliqua dame Itima. Cette affaire sent mauvais, ma fille. »
Yannu se dit qu’on reconnaissait là les paroles d’une femme dont les terres jouxtaient celles des Arlésites. Contrairement à Aquiline Osena, dont les principales préoccupations, en tant que dame de Tartessos, avaient toujours été les rivaux issus d’autres Lignées et les créatures rôdant dans le Brocelian.
« La bannière de la Reine Noire flotte elle aussi, fit remarquer Razin Tanja, les yeux plissés. L’un des Woe accompagne peut-être les légionnaires. »
Le seigneur d’Alava y réfléchit. Les visions que leur avait transmises la dernière volonté du Pèlerin leur avaient révélé bien des choses sur ce qui s’était passé dans le cauchemar de Liesse la Morte, mais elles ne leur avaient pas appris où étaient partis Archer et le Hiérophante. Ils devaient être vivants tous les deux, même si le grand sorcier soninké avait été dépouillé de ses pouvoirs ; il était donc possible qu’ils chevauchassent avec les cohortes. Cela paraissait toutefois peu probable, après les troubles de la nuit : la mort d’Archer était encore gravée dans la mémoire de Yannu, et le Hiérophante avait été plongé dans le sommeil par compassion. Non, si l’un des Woe chevauchait sous cette bannière, ce serait l’Adjoint ou la Voleuse. Et des rumeurs couraient depuis longtemps : la seconde aurait perdu sa Bénédiction en assumant les responsabilités du pouvoir.
« Si c’est Archer et qu’ils comptent nous tuer, alors nous sommes tous morts, observa Yannu Marave. Elle abattra nos officiers et nous-mêmes dès le premier assaut, et notre seule réponse serait de charger sur un terrain préparé par les sapeurs. »
Tous grimacèrent à cette idée : chacun ici avait subi les vils artifices que les gobelins pouvaient préparer dès qu’on leur en laissait l’occasion. Razin Tanja plus que quiconque, à ce qu’il avait entendu dire : la Troisième Armée, sous les ordres du général Abigail, aurait transformé les rues de Sarcella en abattoir avant même l’arrivée de la Reine Noire.
« Personne n’a une flèche plantée dans le front, dit dame Itima de la Lignée des Brigands. J’en déduis soit qu’Archer n’est pas là, soit qu’ils ne sont pas assoiffés de sang. »
S’il n’y avait eu que les Callowans, aucun d’eux n’aurait sourcillé : si le corps du Pèlerin devait être rendu, ce serait par Catherine Foundling, ou par personne. Mais l’arrivée des Procerans brouillait les pistes, car ils n’avaient rien à voir avec ce qui devait se produire au lever du jour. On le leur avait même clairement fait comprendre : leurs messagers avaient insisté pour obtenir une audience, au-delà de ce qu’exigeait la simple politesse. Et pourtant, les voilà. Plus suspect encore, leur avancée s’était synchronisée avec celle des légionnaires de l’Armée de Callow : ensemble, ils se dirigeaient vers des positions de flanquement qu’il serait difficile de reprendre en cas d’assaut.
« Les arbalétriers praesi pourraient déjà tirer, fit remarquer dame Aquiline. Sans grand effet, mais au moins pour affaiblir nos défenses avant l’assaut. »
Le seigneur Yannu était enclin à voir là un signe de bonne volonté, mais la situation était délicate. La vieille et astucieuse Itima Ifriqui l’avait probablement déjà remarqué, même si elle avait gardé le silence ; les deux plus jeunes, en revanche, n’y avaient peut-être pas pensé. À l’exception des deux fils d’Itima, tous les représentants des Lignées présents en Procer se trouvaient au sommet de cette colline. Et vu la mauvaise réputation de la Lignée des Brigands, ainsi que les pertes qu’elle venait de subir — l’attaque de leur camp callowan leur avait coûté cher —, il était peu probable qu’elle parvienne à convaincre ne serait-ce que la plupart des capitaines de la suivre par la diplomatie ou les menaces. Une attaque, ici et maintenant, décapiterait les armées du Dominion à l’étranger. Même lorsque la nouvelle parviendrait au pays, des mois plus tard, toute représaille pour cette trahison devrait attendre le règlement de la succession et la convocation d’une session du Majilis. Le seigneur d’Alava ne savait pas pourquoi on les trahirait ici et maintenant, mais l’occasion était indéniablement là. Les Procerans ou les Callowans avaient-ils percé les secrets de leurs conseils, puis décidé qu’éliminer les Lignées servait leurs intérêts ? C’était absurde, à vrai dire, mais les gens de l’est se mettaient volontiers au service des méchants, et les Procerans mentaient aussi facilement qu’ils respiraient.
« Le silence ne nous sert à rien, dit Razin Tanja. Il est inconvenant de traiter avec des étrangers avant que le corps du Pèlerin Gris ait été livré aux flammes, mais une querelle le serait encore davantage. »
« Allons-nous aussi les inviter à nos conseils, Tanja ? lança Yannu d’un ton dur. Nos usages ont leurs raisons, mais il semble que vous ayez oublié les uns comme les autres. Le sang peut se laver, contrairement à l’honneur souillé. »
Il ne s’agissait pas seulement d’inconvenance : manœuvrer avec des étrangers en cet instant déshonorait la mort d’un grand homme. Que la royauté procerane ne soit pas prête à renoncer à son précieux Flux et Reflux, même le temps de dresser le bûcher du Pèlerin…
« Si c’est la Reine Noire qui ramène le Pèlerin, les Callowans font déjà partie de l’affaire, au moins, répondit Tanja. »
« S’adresser à eux sans les Procerans pourrait les diviser, fit remarquer dame Itima d’un ton approbateur. Ils ne doivent pas se faire bien confiance. »
Le fils d’Akil Tanja sembla vouloir protester : ce n’était pas du tout ce qu’il avait voulu dire. Mais il finit par se retenir. Le jeune Razin n’était pas assez entêté pour jeter aux orties une victoire déjà acquise. Car il avait bel et bien remporté la victoire, reconnut silencieusement Yannu dès que dame Itima s’était prononcée en faveur d’une audience. Dame Aquiline avait déjà clairement exprimé son souhait de négocier ; si le seigneur d’Alava était le seul des quatre à s’opposer à ces échanges, son isolement croissant parmi les Lignées d’Iserre n’en serait que plus manifeste. Ni les paroles de Razin Tanja ni un couteau sous la gorge n’auraient retenu Yannu après qu’il eut entrepris de guider le Dominion hors du désastre par le duel, comme il l’avait fait. Il avait simplement reculé parce que dame Itima Ifriqui, qui avait toutes les raisons de se tenir à l’écart de l’affaire par aversion pour les Osena, avait choisi de lui mettre ce couteau sous la gorge malgré tout. Dans ses terres natales, on se vantait fièrement depuis des générations qu’Alava avait tenu bon, seule, quand le reste du Dominion était tombé aux mains du Principat, et que les gens des collines n’avaient besoin d’aucun allié, hormis le courage de leurs proches. Mais en réalité, la cité et les terres qu’il gouvernait pouvaient se retrouver privées de monnaie, de marchandises et même de nombreuses denrées si elles rompaient avec toutes les autres grandes Lignées. À tout le moins, une entente entre les trois autres suffirait à le démettre du commandement suprême des armées du Levant, même s’il y laissait la vie.
Il pourrait peut-être tous les tuer, mais ce serait tout aussi dangereux que de jouer aux dés, et il était prudent de nature. Non, mieux valait reculer dès maintenant, pour organiser la victoire à sa manière lorsque l’occasion se présenterait.
« Il semblerait que nous n’ayons pas le choix, dit soudain dame Aquiline. Regardez. »
Sous trois bannières — celles d’Aequitan, des Foundling et de la trêve blanche —, un petit groupe s’était approché du pied de la colline pendant qu’ils parlaient. Deux cavaliers suivaient la silhouette familière de la princesse Rozala : l’un portait ses armoiries, l’autre une torche. Derrière un grand orque en armure sombre, deux humains plus petits tenaient les deux autres bannières. Six âmes en tout. Ce n’était probablement pas une embuscade, même si l’armure calcinée annonçait à elle seule que l’orque parmi eux était l’Adjoint.
« Nous pouvons inviter la Mainmorte seule à se présenter devant nous, dit Itima, le sourire dur. »
La frontière entre émissaire et otage était mince. Razin Tanja lui jeta un regard pensif, et Yannu crut un instant retrouver le père du jeune homme. Le seigneur Akil était réputé pour son esprit vif ; et si, sous son règne, il n’avait pas été un grand général, la Lignée du Lieur avait accru son influence à force de traités et de marchandages prudents. Au pays, on plaisantait depuis longtemps en disant que le véritable talent des Tanja n’était pas la magie de leur célèbre ancêtre, mais la richesse qui coulait le long des canaux de Malaga. Pourtant, rares étaient ceux qui, avant Akil Tanja, avaient si bien su tirer parti de cette fortune. Plus d’une fois, Yannu avait vu dans les yeux d’Akil le même éclat que celui qu’il apercevait à présent dans ceux du jeune Razin, juste avant que quelqu’un ne se laisse pousser à commettre une erreur coûteuse sur le parquet du Majilis.
« Seul, ce serait une insulte par trop évidente, dit Razin. Qu’il vienne avec un accompagnateur, au moins. »
Le consentement d’Itima scella la décision. Le seigneur Yannu Marave commença à se demander s’il ne vaudrait pas mieux, après tout, tuer le jeune homme plutôt que dame Aquiline pour le bien du royaume.
La princesse Rozala connaissait assez bien le courage. Elle ne se serait pas considérée comme un parangon de cette vertu, mais elle n’était pas lâche non plus. Rozala, malgré son absence de recul devant la bataille, restait une princesse de sang : elle partait en guerre entourée de gardes du corps loyaux, avec des prêtres prêts à la ramener du seuil de la mort si elle était blessée. C’était naturel, même si les dieux n’y voyaient peut-être pas une grande justice : sa mort causerait bien davantage de troubles que celle d’un fantassin. Pourtant, songea en son for intérieur la princesse d’Aequitan, il était plus facile d’affronter le danger quand tant de gens avaient juré de vous garder en vie. Elle avait néanmoins vu des formes de courage plus pures chez d’autres hommes et d’autres femmes. Des soldats qui se portaient volontaires pour tenir des positions frontalières face à l’Ennemi, sachant qu’on ne pourrait leur envoyer aucun renfort. Des conscrits qui couraient sous les flèches et les sorts pour ramener leurs amis tombés derrière les lignes, des garçons et des filles de moins de dix-huit ans qui calmaient leurs mains tremblantes et levaient leurs boucliers avec fermeté tandis que les morts chargeaient en hurlant. La princesse arlésite avait aussi vu bien des gens afficher un courage factice, pour toutes sortes de raisons, qu’il s’agisse de raffermir le moral ou de préserver leur réputation. Et pourtant, Rozala Malanza n’arrivait pas à savoir si l’indifférence sereine de Hakram Mainmorte face au danger qui les entourait était sincère ou non.
L’orque tenait son casque dans le creux de son bras sans main ; sa peau épaisse et coriace ainsi que les dents inquiétantes de sa race étaient bien visibles. Rozala connaissait mal les Peaux-Vertes, et discerner leurs sentiments ne lui venait donc pas naturellement. Mais il n’avait pas hésité un instant quand on l’avait invité à entrer dans la tanière du loup, au sommet de la colline, et depuis, il n’avait montré aucune inquiétude particulière. C’était comme s’il ne voyait pas les centaines de soldats lourdement armés qui les entouraient, le regard fixé avec antipathie sur la bannière de trêve que Rozala portait. À vrai dire, elle aurait préféré venir à cheval, mais Mainmorte avait rudement effrayé son destrier en s’approchant. On disait que les animaux éprouvaient naturellement de l’aversion pour les Peaux-Vertes. Jusqu’à récemment, Rozala avait pourtant cru qu’il s’agissait d’une de ces idées fausses admises par tous, comme quoi les Praesi naissaient menteurs ou les Callowans étaient physiquement incapables de cuisiner un plat à peu près mangeable. Il semblait toutefois qu’il y eût du vrai, car tous les chevaux s’étaient emballés lorsque l’Adjoint se trouvait au vent.
« La bannière penche, Votre Grâce, dit Hakram Mainmorte. »
Sa voix rocailleuse trahissait une pointe d’amusement. Les dents serrées, la princesse d’Aequitan redressa la bannière qu’on l’avait forcée à porter comme une sorte de… eh bien, d’accompagnatrice. C’était ainsi que l’Adjoint n’avait pas hésité à la désigner lorsque les Levantins les avaient convoqués. À son grand dépit, elle avait même dû jouer le jeu pour assister aux négociations. Comme si laisser seuls un orque et quatre seigneurs du Dominion prompts à la querelle pouvait se terminer autrement que par des cadavres sur le sol.
« Votre lignée est-elle réputée parmi les vôtres pour sa dignité particulière ? » tenta la princesse Rozala.
Sa dignité en aurait été un peu moins froissée s’il était au moins l’équivalent orque d’un noble. Sinon, elle portait la bannière d’un des Damnés tiré de quelque désert du Nord pour servir la Reine Noire. Un battement de cœur passa.
« Ma mère préparait, à la renommée de tout le clan, le meilleur ragoût de viande callowan, répondit l’Adjoint. »
Rozala comprit qu’il se moquait d’elle. Attendez… du ragoût de viande callowan ? Il ne pouvait tout de même pas vouloir dire…
« Je n’avais jamais entendu parler de ce mets délicat, dit la princesse d’Aequitan. Puis-je vous demander de quoi il se compose ? »
Elle espérait que non, car la Reine Noire n’aurait pas fait de lui un dignitaire d’une telle importance si le plat était fait de Callowans.
« Pas d’humains, bien sûr, répondit Hakram Mainmorte avec désinvolture. »
Elle se maîtrisa pour ne pas laisser échapper un soupir de soulagement. Au moins n’allait-elle pas devoir frayer avec un cannibale aux crocs ensanglantés.
« Ils coûtaient beaucoup trop cher, si loin dans les Steppes, poursuivit l’Adjoint avec la même désinvolture. Je n’en ai jamais mangé préparé de façon traditionnelle avant d’arriver à Ater. »
Avant que Rozala ait pu trouver une manière courtoise de demander au Damné à ses côtés si la « façon traditionnelle » impliquait de la chair humaine, on les fit passer une dernière ligne de soldats et s’avancer devant les quatre chefs des armées du Dominion à l’étranger. Elle connaissait bien les deux plus âgés : le seigneur Yannu Marave d’Alava et dame Itima Ifriqui de Vaccei. Cette dernière avait particulièrement mauvaise réputation chez les Arlésites à cause de ses raids cruels et injustifiés sur Orense, dans les années qui avaient précédé la Dixième Croisade. Le Premier Prince avait bien conclu la paix là-bas, mais les pillages et les incendies qui avaient ravagé le sud d’Orense n’étaient pas oubliés. Elle n’aimait guère le seigneur Yannu, mais le respectait au moins. Le seigneur d’Alava, qui se disait descendant du Champion Valeureux, était un homme prudent et farouche, loin de la témérité légendaire de sa lignée. La princesse d’Aequitan n’avait pas apprécié qu’en tant que commandant levantin le plus important, il se soit de fait emparé de la direction de la campagne d’Iserre, d’autant que, contrairement à elle et à plusieurs de ses généraux, il n’avait jamais combattu ni la reine Catherine ni la maréchale Juniper. Mais le Dominion avait fourni la majeure partie de l’armée, et revendiquait donc davantage d’influence. Si la bataille des camps avait été une victoire, Rozala aurait peut-être pu prétendre le contraire. Or, ces trois jours brutaux avaient été bien des choses, mais pas une victoire.
Elle ne connaissait les deux plus jeunes que par les rapports, mais la fascination des Levantins pour les peintures de guerre et les couleurs de leurs Lignées rendait leur identité facile à deviner. Le jeune homme vêtu de gris fer et de cramoisi devait être Razin Tanja, fils et héritier du seigneur Akil Tanja de Malaga, fraîchement tué. Les particularités des lois de succession du Dominion impliquaient qu’il ne deviendrait seigneur de Malaga qu’après que ses parents l’auraient acclamé dans cette même cité, à supposer que son droit ne fût pas contesté. Parmi les quatre nobles présents, son autorité était donc la plus faible. Pour l’heure, ses propres capitaines pouvaient lui désobéir sans rompre leur serment, même si ce serait une bien mauvaise décision s’il accédait un jour au titre seigneurial. La jeune femme à ses côtés, remarquablement sculpturale, devait être dame Aquiline Osena de Tartessos, réputée rivale des Tanja et ennemie mortelle des Ifriqui, pour une double affaire de meurtre au sein de leur parenté. Les jeux politiques du Dominion étaient fluides, même selon les critères procerans : ils évoluaient au gré des querelles de chaque génération des Lignées. On pouvait toutefois généralement s’attendre à ce que les nobles se querellent avec les propriétaires des terres voisines et recherchent des relations cordiales avec ceux dont les terres ne les jouxtaient pas. Les Marave d’Alava avaient la réputation de lunatiques orgueilleux qui se tenaient à l’écart de la politique, sauf si on les offensait. Aussi n’avait-on pas été si surpris que cela quand le seigneur Yannu était devenu, de fait, le chef des armées du Dominion à l’étranger. Rozala connaissait bien l’astuce qui consistait à confier le commandement à ceux qu’on ne pouvait dompter.
Les quatre jeunes seigneurs se tenaient debout, en armes. Et, à en juger par les blessures visibles d’Osena et de Marave, ils venaient de s’affronter en duel.
« Vous vous tenez devant quatre Lignées du Sang, dit dame Itima dans un miezan inférieur fortement accentué. Vous pouvez vous agenouiller. »
« Vous vous tenez devant la main droite de la Reine de Callow, répondit calmement l’Adjoint en chantant. Vous pouvez vous incliner. »
La princesse Rozala aurait bien davantage apprécié cette insolente assurance si elle n’avait pas risqué de les faire tuer tous les deux. Les lèvres de dame Aquiline frémirent d’amusement, tout comme celles de dame Itima, mais Tanja pinça les siennes et le seigneur Yannu conserva un visage impénétrable.
« Princesse Malanza, dit le seigneur d’Alava. Êtes-vous désormais l’accompagnatrice d’un serviteur du Dessous ? »
« Je suis une envoyée assermentée, qui parle au nom du Premier Prince de Procer, répondit la princesse d’Aequitan. Et il se trouve aussi que j’accompagne temporairement le seigneur Adjoint. »
S’il espérait la faire rougir de honte au point de battre en retraite, il allait devoir trouver mieux. Rozala avait été la princesse régnante d’une principauté qui s’était presque ruinée en combattant à mort le Premier Prince actuellement au pouvoir. Elle était la fille d’une femme qui s’était un jour vantée, en riant, qu’elle renverrait Cordelia Hasenbach vers le nord, la queue entre les jambes, pour « téter des glaçons et broyer du noir ». Pour parvenir au rang qu’elle occupait aujourd’hui, elle avait dû traverser des océans de mépris et de moqueries, tout cela venant de ses pairs — ce qu’aucune des personnes présentes ne pouvait prétendre être.
« Quelle coïncidence improbable, dit dame Itima avec sarcasme. »
Pour une raison quelconque, elle lança ensuite à Razin Tanja un regard à demi approbateur.
« Vous interrompez une cérémonie sacrée, Nommé, dit dame Aquiline en examinant l’orque avec curiosité. Retirez vos guerriers et n’en parlons plus. »
Rozala se sentit presque honteusement soulagée que personne n’ait proposé de réclamer la tête de la Reine Noire dans une tentative désespérée de vengeance. Presque tous les nobles du Dominion se trouvaient ici ; si un imbécile s’en prenait à Catherine Foundling, l’armée levantine tout entière pouvait être décapitée. Ce n’était pas comme si la princesse d’Aequitan était sortie pour protéger la Reine Noire : qu’aurait pu craindre ce monstre de moins d’un millier de soldats ? La Reine de Callow avait regardé plus de huit mille cavaliers dans les yeux, tracé une ligne dans la neige et osé les défier de la franchir. Et lorsque Rozala l’avait provoquée ensuite, Foundling n’avait répondu ni par la peur ni par la défiance. Mais, ce qui était plus glaçant encore, par une vague irritation. Comme si Foundling leur avait déjà fait une faveur en s’abstenant de les massacrer comme des animaux, et que tout autre geste que le retrait avait mis à l’épreuve une patience déjà à bout. Voilà, plus que les menaces ou les promesses, ce qui avait poussé Rozala Malanza à ordonner la retraite. Des rumeurs lui étaient depuis parvenues : la Reine Noire, parce qu’ils avaient attaqué ses légionnaires, aurait brisé deux doigts à chaque cataphracte d’Héliké et les aurait renvoyés auprès du Tyran, dépouillés de leurs armes et de leur armure. Peut-être les Lanternes et les soldats pourraient-ils tuer la reine méchante s’ils l’attaquaient. La nuit avait été longue et éprouvante.
Mais il était plus probable que Catherine Foundling perde patience face à leur tentative et les tue tous sans sourciller.
« Vous vous êtes emparés du terrain où mon seigneur de guerre doit revenir, dit Hakram Mainmorte. Cela ne sera pas toléré. »
« Nous n’avons aucun intérêt pour votre reine, dit sèchement le seigneur Yannu. Nous attendons l’arrivée des restes du Pèlerin. »
« Je n’ai aucun intérêt pour les restes du Pèlerin Gris, répondit l’orque. J’attends l’arrivée de ma reine. »
« Peut-être pourrait-on organiser une simple garde d’honneur, proposa Rozala. »
Le seigneur d’Alava la fixa d’un regard ferme.
« Les fils et les filles du Dominion conduiront le Pèlerin aux flammes, déclara-t-il sans détour. Personne d’autre. »
« La Reine de Callow ne reviendra pas d’avoir sauvé vos vies à tous pour trouver un cercle de soldats étrangers, répondit l’Adjoint sur le même ton. »
Rozala lui aurait craché une réplique dans une autre langue, si elle en avait partagé une avec lui que les Levantins ne comprenaient pas.
« C’est le Pèlerin Gris qui s’est sacrifié pour tous ceux qui se trouvent ici, lança sèchement dame Aquiline. »
« C’est la Reine Noire qui a conclu une trêve là où vous cherchiez la guerre et qui a mené les cinq à la victoire, dit l’Adjoint. Le niez-vous ? »
« Il n’est pas question que la Reine de Callow ait agi honorablement cette nuit, dit dame Itima. Les accords ont été respectés. »
Les autres acquiescèrent, certains plus à contrecœur que d’autres.
« Pourtant, vos paroles amoindrissent le sacrifice du Pèlerin, poursuivit la dame de Vaccei. Tenez votre langue, Damné. »
« Vous me dites Damné, mais mon honneur réside dans le service de ma reine, répondit l’orque sans ciller. Je ne tolérerai pas qu’elle soit accueillie à son retour par un cercle d’épées dégainées. »
À cet instant, Rozala Malanza comprit que l’Adjoint les manipulait tous. Dieux, il cherchait à leur soutirer quelque chose depuis le début.
« Nous ne voulons offenser personne, dit Razin Tanja. »
« Alors pourquoi tenez-vous à le faire ? répliqua Hakram Mainmorte. »
Les Levantins grondèrent de mécontentement.
« Quelle offense, orque ? demanda sèchement le seigneur Yannu. »
« Même sous la trêve, vous restez ses ennemis, dit l’Adjoint. Comment le fait d’encercler ma reine pourrait-il être perçu autrement que comme une insulte ? »
« La dernière escorte du Pèlerin ne sera ouverte ni aux Callowans ni aux gens des Terres désolées, déclara fermement dame Aquiline. La discussion est close. »
« Alors, pour éviter d’insulter l’honneur de Callow, vous devez cesser d’être les ennemis de sa reine et devenir ses alliés, dit l’Adjoint. »
« Devons-nous prêter serment au néant ? se moqua dame Itima. Même si nous le voulions, nous ne pouvons rien y faire. »
« Si, répondit l’Adjoint avec un sourire plein de crocs. Il y a des années, la reine Catherine a demandé à rejoindre la Grande Alliance. Pour sceller notre amitié, il vous suffirait d’accepter sa requête. »
« Cela ne signifierait rien sans l’approbation du Premier Prince et l’accord du Majilis, dit Razin Tanja. »
« Cela suffirait tout de même à préserver l’honneur, répliqua l’orque. »
Le pouls de Rozala s’accéléra. Devait-elle intervenir ? La Reine Foundling avait beau avoir annoncé son intention de se joindre à la guerre contre le Roi Mort, cela ne revenait pas à devenir signataire de la Grande Alliance. Si quatre des cinq plus grands aristocrates du Levant acceptaient de soutenir la candidature de Callow à l’Alliance, ses chances deviendraient plus que bonnes. Les conséquences en étaient… difficiles à prévoir. Dieux, cette décision était trop importante pour être prise si vite. Rozala Malanza se mordit la lèvre.
Un battement de cœur plus tard, l’aube se leva et un portail s’ouvrit devant eux tous.
Deux personnes y passèrent en boitant et, en un instant, la princesse d’Aequitan sentit le monde changer.