Chapitre 37
« L’essence de la sorcellerie est le blasphème. Par leur volonté et leur pouvoir, les mages usurpent tous aux dieux d’en Haut et d’en Bas la maîtrise des lois de la Création. »
– Extrait de « L’Art très noble de la magie », par l’Empereur de l’Effroi Sorcerous
L’épée d’Hakram jaillit de son fourreau, bientôt suivie de la mienne.
Qu’est-ce que ce fichu Sorcier avait libéré ? Pourvu que ce ne soit qu’un diable, parce que si les mages avaient réussi à faire venir un démon, ça allait mal tourner. Une masse trapue traversa la fenêtre et atterrit à quelques pas de moi, secouant les éclats de verre. Des yeux noirs me fusillèrent du regard, et le cochon poussa un oink plaintif en agitant ses petites ailes délicates.
« Quoi ? » demandai-je, toujours aussi spirituelle.
« Masego ! » tonna une voix d’homme. « Remets-moi cette chose dans sa cage et cette fois, protège les verrous contre le feu. »
« Quoi ? » répétai-je en regardant avec horreur le cochon ouvrir une gueule garnie de dents et se tourner vers moi.
J’eus à peine le temps de jurer et de me mettre à couvert derrière mon bouclier avant que la bête ne crache une gerbe de flammes. J’entendis Hakram esquiver le danger en renversant une table, mais mes réflexes ne me permirent pas d’en faire autant. La chaleur et l’odeur de soufre léchèrent les bords de mon bouclier. Je n’étais pas roussie, mais cela suffit à me faire songer que je ferais peut-être mieux de revoir mon habitude de ne pas porter de casque hors du champ de bataille. Les flammes s’éteignirent au bout d’un instant et j’avançai. De tous les dangers auxquels je m’étais attendue en venant jusqu’au bastion, je devais reconnaître qu’un cochon ailé cracheur de feu n’en faisait pas partie. À quoi pouvaient bien servir ces fichues ailes, d’ailleurs ? Elles étaient bien trop petites pour permettre à la bête de voler.
Dieux, ma vie en est vraiment là ? Je vais devoir affronter en duel un cochon évadé de sa cage ?Avant que je puisse vérifier la dureté de sa peau, la porte de l’atelier s’ouvrit à la volée et un homme siffla une incantation en tendant la main vers le cochon : un museau de glace se forma autour de sa gueule et il poussa un couinement étouffé, paniqué. Il tenta de s’enfuir, mais la glace s’étendit sur son corps en lignes minces et solides, lui entravant les pattes de chaînes glacées qui l’immobilisèrent en quelques instants. La petite abomination se tortilla en vain devant moi, battant toujours des ailes de panique, sans parvenir à soulever son propre poids. L’homme soupira.
« Évidemment, ce petit salaud s’échappe juste avant qu’on reçoive de la visite, se plaignit-il. Vous êtes Lady Écuyer, je suppose ? »
Je hochai lentement la tête et rengainai mon épée après un instant. L’inconnu était grand, même pour un Soninké, mais j’avais pris l’habitude de côtoyer des soldats aux muscles noueux, alors que celui-ci avait plutôt la silhouette d’un érudit. Ses longs cheveux étaient divisés en une douzaine de tresses, ornées de breloques d’argent et de pierres précieuses qui, pour beaucoup, reflétaient la lumière d’une manière étrange. Il portait une robe grise qui lui descendait jusqu’aux chevilles, recouverte d’un tablier de cuir dont les poches étaient pleines d’outils que je ne reconnaissais pas. L’homme — le garçon, rectifiai-je mentalement, car malgré sa taille il ne devait pas avoir plus d’un an de plus que moi — était plutôt quelconque, pour un Porteur de Nom. Ses sourcils épais et ses yeux brun foncé disparaissaient à moitié derrière des lunettes ; ses lèvres charnues semblaient souvent mordillées.Mais après Malicia, presque tout le monde paraît quelconque.Je remis mes idées en ordre avant que le silence ne devienne gênant.
« C’est moi », confirmai-je. « Et vous êtes… »
Je laissai ma phrase en suspens, ne sachant pas quel était le protocole. J’avais entendu son père lancer ce que je supposais être son nom, mais on m’avait appris qu’il pouvait être impoli d’appeler un individu doté d’un Rôle autrement que par son Nom, à moins qu’il ne vous y invite.
« Apprenti, se présenta le garçon avec un sourire en coin. Mais tu peux m’appeler Masego. »
« Catherine », répondis-je sans cérémonie. « Et voici l’Adjoint Hakram de la Quinzième, qui surveille la pauvre table derrière moi. »
Apprenti hocha la tête en direction de mon officier, puis fronça les sourcils. Il remonta ses lunettes et fixa l’orc un long moment.
« Tiens, fit-il pensivement. »
Je haussai un sourcil. « Il y a un problème ? »
« Adjoint, marmonna le Soninké. Voilà qui est nouveau. »
Je clignai des yeux. « Ce grade existe depuis un moment, en fait », répondis-je lentement.
« Sans doute », concéda Apprenti en haussant les épaules. « Je n’avais toutefois encore jamais entendu dire qu’il était devenu un Nom. »
Quoi ?Je me tournai vers Hakram, qui semblait aussi surpris que moi.
« Je suis un orc, monsieur, intervint mon officier avec prudence. On n’est pas vraiment portés sur les Noms. »
Masego claqua la langue contre son palais, désapprobateur.
« C’est inexact, le reprit-il. Les Noms étaient assez répandus dans les Steppes avant l’occupation miezane. »
« C’était il y a près de deux mille ans », répliquai-je sèchement.
L’Apprenti sembla parfaitement indifférent à ce fait, ce qui m’irrita au plus haut point.
« Le Rôle n’en est encore qu’à ses balbutiements, remarqua le Soninké. Si cela peut te consoler, tu pourrais bien te faire tuer avant qu’il ne devienne concret. »
Il devenait évident que les aptitudes sociales ne figuraient pas parmi les nombreux talents de Masego. Cela dit, il y avait là de graves implications. Je n’avais jamais entendu parler d’un Adjoint auparavant, ce qui était déjà un peu inquiétant, mais il y avait aussi le fait qu’un Peau-Verte accédait à un Rôle pour la première fois depuis un millénaire et demi. C’était… bon sang, les répercussions politiques de tout cela me dépassaient complètement. Noir disait toujours que les Noms reflétaient le peuple dont ils émergeaient : quelque chose changeait-il chez les orcs, ou était-ce lié à l’influence grandissante que j’exerçais ? Ça a un rapport avec les Réformes, forcément. Mais pourquoi ce Rôle apparaissait-il maintenant, et non quarante ans plus tôt, quand les Réformes avaient été instaurées ? Dieux, voilà qui allait me donner un mal de crâne. Je jetai un nouveau regard à Hakram ; il semblait plus troublé qu’exalté par la nouvelle. De toute évidence, je n’étais pas la seule à comprendre à quel point cela risquait de tourner au désastre.
« Je vais me renseigner, lui assurai-je. On trouvera une explication. »
Le grand orc hocha prudemment la tête. J’allais demander à Masego comment il avait su tout cela lorsque la voix de l’atelier retentit de nouveau.
« Masego, appela le Sorcier. Le spécimen est-il en sécurité ? »
L’Apprenti regarda le cochon et soupira. « Il n’ira nulle part, Père. »
« Alors remets-le dans sa cage, ordonna le Sorcier d’un ton maussade. Et fais entrer nos invités, nous ne sommes pas des sauvages. »
Masego marmonna quelques syllabes, fit un geste désinvolte de la main et le cochon s’éleva dans les airs. En battant des ailes, il parvint à dériver de quelques pas vers le couloir, mais avant qu’il ne puisse s’échapper, une force invisible le tira vers l’atelier. Il poussa des couinements indignés tout du long.
« Il faut que je vous pose la question, lançai-je en nous dirigeant vers le fond. Qu’est-ce qui se passe avec ce cochon ? »
Les yeux d’Apprenti s’illuminèrent d’enthousiasme. « Nous cherchons à déterminer si les phénomènes démiurgiques sont causés par une loi originelle ou une loi créationnelle. Pour l’instant, il semble s’agir d’une loi originelle, mais nous devrons répéter l’expérience en augmentant l’écart de dérive. »
« Je vois », mentis-je. « Et les ailes et le feu ? »
Je laissai ma phrase en suspens, espérant qu’il mordrait à l’hameçon et m’expliquerait cela en termes moins techniques.
« Le motif tissé sous sa peau devait le faire léviter, expliqua Masego. Les ailes étaient… inattendues. Quand nous avons insufflé davantage de puissance au spécimen, pour voir s’il ne s’agissait que d’une manifestation temporaire, il s’est mis à cracher du feu. »
« Et c’est… normal, selon vos critères ? » demandai-je, le visage impassible.
Le mage eut l’air vaguement amusé. « C’est loin d’être la chose la plus étrange que j’aie vue. Et si ce motif peut être reproduit, cela a des implications intéressantes sur la nature des dragons. Après tout, ils… »
« Elle n’est pas praticienne, Masego. Tu peux lui épargner ton charabia », l’interrompit avec affection la voix du Sorcier tandis que nous entrions dans l’atelier.
Je devais avouer que j’étais assez curieuse de découvrir à quoi pouvait ressembler l’atelier personnel d’un homme comptant parmi les cinq plus grands mages de Calernia. À en croire les sermons de la Maison de la Lumière, il devait regorger de démons et d’autres blasphèmes, mais j’avais appris à prendre avec des pincettes ce que m’avaient enseigné les Frères et les Sœurs de mon enfance. Les piles tentaculaires de vieux manuscrits qui recouvraient la moitié de la pièce n’avaient rien d’inattendu, mais je dus reconnaître que les hautes fenêtres, elles, l’étaient. Un rapide coup d’œil me révéla que la vue qu’elles offraient défiait toutes les lois du bon sens : depuis l’une d’elles, je voyais Ater s’étendre au loin ; depuis une autre, la silhouette semblait appartenir à une ville praesie tout à fait différente. Il y avait sept hautes baies vitrées, et chacune donnait sur un paysage distinct, dont plusieurs se trouvaient à plus d’un mois de voyage les uns des autres.
Des étagères de pierre garnies de verrerie encadraient les fenêtres ; certaines étaient vides, d’autres remplies de liquides colorés ou de formes obscures. Toute la moitié gauche de l’atelier était occupée par des cages de différentes tailles, pour la plupart vides. Des runes couvraient leurs barreaux de fer forgé ; j’aperçus la silhouette d’un chien fait de fumée qui dormait paisiblement dans l’une d’elles. Je repérai facilement la cage où le cochon fugueur avait été enfermé : le verrou de fer qui maintenait la porte fermée gisait à terre, à moitié fondu. J’aurais peut-être continué à admirer les lieux si quelqu’un ne s’était raclé la gorge. Je réprimai un rougissement gêné et tournai les yeux vers l’origine du bruit.
« Nous nous rencontrons enfin, Catherine Foundling », sourit le Souverain au Ciel Rouge.
Je dus réprimer un autre rougissement, à mon grand dépit. Si Masego était quelconque, le Sorcier était tout sauf cela. Sa peau était un peu plus sombre que celle de son fils et ils avaient la même taille, mais là s’arrêtaient les ressemblances. J’aurais pu comparer l’homme aux garçons pêcheurs que j’avais connus à Laure, dont la vie passée dans l’eau avait sculpté le corps, mais le Sorcier n’avait rien d’un garçon. Ses cheveux courts laissaient voir quelques mèches argentées, mais sa barbe poivre et sel, taillée de près, en comptait bien davantage. Cette combinaison lui donnait une distinction toute particulière, celle d’un homme mûr. Il portait une robe bordeaux de bon goût, bordée d’or et serrée à la taille par une ceinture de cuir souple qui mettait en valeur sa poitrine large et ses épaules carrées. Ne le dévore pas des yeux, Catherine. Il a au moins trois fois ton âge et joue de toute façon dans l’autre camp. Cela dit, je comprenais parfaitement comment la Calamité avait pu convaincre un incube de l’épouser.
« Seigneur Warlock, m’éclaircis-je la gorge. Enchantée. »
L’intéressé eut un sourire en coin, mais ne fit aucun commentaire. Masego soupira en passant devant lui et remit le cochon flottant dans sa cage. Cette distraction me permit de remettre mes idées en ordre et je désignai Hakram.
« Voici l’Adjoint Hakram de la Quinzième. »
La Calamité pencha la tête de côté et examina l’orc.
« Loups Hurlants ? demanda-t-il en kharsum. »
« Du côté de ma mère, répondit Hakram dans la même langue. Pierre en Pleurs du côté de mon père. »
Warlock sourit, dévoilant une rangée de dents remarquablement blanches.
« Ils ne pourront pas te balayer sous le tapis si tu as des liens de parenté avec le clan de Grem. À Ater, quelqu’un va piquer une crise quand la nouvelle se répandra. »
Il semblait se réjouir franchement de cette perspective. Je gardai un visage aimable, mais me promis de m’en souvenir. Parmi toutes les Calamités que j’avais rencontrées, pas une seule n’avait jamais parlé avec affection de la noblesse praesie. Était-ce parce qu’elle leur avait mis des bâtons dans les roues pendant leur ascension, ou y avait-il autre chose ?
« Nous espérions garder la nouvelle secrète encore un peu, intervins-je en soutenant son regard. »
« Ah, la jeunesse, songea le Sorcier. Ça finira par se savoir, Écuyer. C’est toujours comme ça ; et plus tu tentes de la retenir entre tes doigts, plus elle éclatera violemment. »
Je serrai les mâchoires, prête à me disputer avec un homme surtout connu pour avoir carbonisé près d’un millier d’hommes aux Champs de Streges. Je n’avais cependant pas le choix. Je ne laisserais pas Hakram devenir une cible avant que nous sachions mieux à quoi il avait affaire et qui risquait de s’en prendre à lui.
« Je garderai le silence, pas besoin de me regarder comme ça, ricana la Calamité. Je parlais en général. »
Je fronçai les sourcils. « Vous auriez pu le dire plus clairement », fis-je remarquer.
Masego ricana de l’autre côté de la pièce, où il installait un nouveau verrou.
« C’est bien la fille d’oncle Amadeus qui dit ça ? lança-t-il. Il ne peut pas passer un plat sans en faire quelque chose de sinistrement cryptique. »
Il n’avait pas tort. « Je me demande depuis un moment si c’est lié à son Nom ou s’il ne peut tout simplement pas s’en empêcher », avouai-je.
Warlock eut un sourire en coin. « Il était déjà comme ça à seize ans, répliqua la Calamité. Ranger lui lançait des couverts chaque fois qu’il en faisait trop. »
L’image me fit sourire. Après deux incantations, Masego verrouilla la cage et libéra le cochon de son sortilège, puis s’empara d’un tabouret près de l’une des quelques tables de travail disséminées dans la pièce. Son père approuva d’un signe de tête avant de se tourner vers nous.
« Passons aux choses sérieuses, dit-il, et mon amusement s’évanouit aussitôt. »
« Je suppose que cela concerne la situation dans la ville, grognai-je. Justement, j’avais moi-même quelques questions à vous poser sur votre rôle dans cette affaire. »
Ou plutôt votre absence de rôle, ajoutai-je en silence. Warlock acquiesça d’un murmure et passa la main sur quelques runes gravées dans la table où Masego avait pris place. Les lettres occultes scintillèrent et de petites sphères lumineuses s’en élevèrent. Elles se déployèrent et prirent forme jusqu’à créer, sur toute la longueur de la table, une représentation de Summerholm vue du ciel. Le plan était blanc, mais certaines zones étaient ombrées, principalement des parties de la ville que mon jugement militaire encore frais reconnaissait comme des positions stratégiques. Les défenses magiques dont l’émissaire du Général Afolabi avait parlé, si je ne me trompais pas.
« Il y a au moins quatre Héros à Summerholm en ce moment même, annonça Warlock. »
Je haussai un sourcil. « Le messager de la Douzième en avait mentionné moins. »
« Le Général n’a pas été informé, marmonna Masego. »
Je jetai un coup d’œil à la Calamité. « Je suis sûr qu’il y a une bonne raison à cela. »
Warlock sourit d’un air mauvais. « L’état-major du Général Afolabi est une vraie passoire. »
J’allais faire remarquer qu’il était assez improbable que des soldats praesi trahissent volontairement les Légions au profit des habitants, quand je compris que je faisais fausse route. C’était la façon de penser impériale et, même si elle avait son utilité, je n’avais pas oublié d’où je venais. Les domestiques, les marchands, tous ceux qui ont affaire au palais comtal. Les nobles des Terres désolées avaient la fâcheuse tendance à considérer leurs serviteurs comme du mobilier ambulant. Il ne lui était peut-être même pas venu à l’esprit que ceux-ci puissent écouter aux portes pendant qu’il discutait avec ses officiers.
« Vous n’avez pas réussi à les localiser ? demandai-je plutôt. »
« Ils ont avec eux un Porteur de Nom capable de sorcellerie, répondit Warlock, la voix chargée de dédain. Leur travail est d’une incompétence remarquable, mais ils ont touché le gros lot par accident : leur rituel a raté et, au lieu de bloquer ma clairvoyance, ils ont mis en place un motif qui redirige la divination ailleurs. »
Je haussai un sourcil. « Vous êtes sûr que c’était un accident ? Ça me paraît plutôt habile comme contre-mesure. »
Masego ricana et Warlock souffla du nez. « Cela n’a fonctionné que parce que j’avais conçu mon sort pour repérer les limites de la zone où la clairvoyance était bloquée, expliqua la Calamité avec impatience. Face à une variante plus courante du rituel, leur tentative aurait lamentablement échoué. Cette façon de triompher par incompétence, c’est la marque des Conjurateurs Empotés. »
Argh, ceux-là. Au moins, les Bardes étaient drôles. Les types empotés attiraient l’échec comme le miel attire les mouches, et ne survivaient jamais que par un cheveu, grâce à une bonne dose de chance. Mais peut-on vraiment parler de chance si le Destin en fait partie de ton Rôle ?
« Nous avons donc une bande de Héros qui rôdent impunément dans Summerholm, grognai-je. Il me semble que si vous étiez sorti du bastion, vous auriez pu en éliminer quelques-uns. »
C’était aussi près que je comptais aller, pour le moment, de demander au Sorcier pourquoi il était resté enfermé dans sa tour tout ce temps, tandis que la ville sombrait dans le chaos. L’insolence pouvait donner des résultats et j’avais appris à tirer parti de mon penchant naturel pour elle, mais avec les Calamités, mieux valait avancer prudemment. L’homme éluda la question sous-entendue.
« Pourquoi crois-tu que les Héros soient à Summerholm ? demanda-t-il. »
Je haussai un sourcil. « Si l’Empire perd la ville, ses lignes de ravitaillement seront coupées. Les Légions devront vivre sur le pays, ce qui poussera les recrues dans les rangs des rebelles, ou installer une solution de rechange vulnérable, avec des bateaux sur la Hwaerte qu’on pourra prendre pour cible. »
Warlock leva les yeux au ciel, avec une jeunesse étonnante. « Tu raisonnes comme un général. L’Épéiste Solitaire est un tueur, pas un stratège. Réfléchis en fonction de ce que tu es vraiment : l’Écuyer. »
Je passai une main dans mes cheveux en fronçant les sourcils. L’Épéiste n’était pas vraiment celui qui tirait les ficelles de la Rébellion de Liesse — les services impériaux tenaient la Comtesse Marchford pour la véritable puissance derrière le mouvement —, mais Warlock avait raison de penser que cela ne signifiait pas que les Héros étaient venus ici sur ses ordres. Alors, qu’est-ce que Summerholm a de plus que les autres villes callowanes ? Les troubles qui agitaient la ville pourraient aussi bien être fomentés à Laure, où il y avait davantage d’habitants à enrôler. Si la ville elle-même n’était pas la cible, alors qu’est-ce qui l’était ? Après un long moment, je me tournai vers la Calamité.
« Vous pensez qu’ils en ont après vous, dis-je à voix basse. »
Warlock eut un sourire mince. « J’en suis presque certain. Voilà pourquoi ni Masego ni moi ne courons les rues à la chasse aux Héros. Ce serait tomber droit dans leur piège. »
Je fermai les yeux. « Et c’est pour ça qu’ils agissent comme de parfaits méchants en assassinant des officiers, compris-je. Ils cherchent à vous faire sortir de votre tour en rendant la situation intenable. »
Un instant de silence s’écoula, puis je remarquai que Masego me regardait avec surprise.
« Quoi ? demandai-je, soudain mal à l’aise. »
« Je ne pensais pas que tu jugerais les actes de l’Épéiste Solitaire aussi sévèrement, reconnut l’Apprenti. »
« Je porte une armure de légionnaire, répondis-je avec lassitude. Qu’est-ce que je peux faire de plus pour afficher mes allégeances ? »
Le jeune Soninké balaya la remarque d’un geste. « Ce n’est pas ce que je voulais dire, reprit Masego. Les actes de l’Épéiste Solitaire sont brutaux, mais je ne les trouve pas entièrement injustifiés. »
Je me retins de répondre qu’il faudrait que les Cieux s’écroulent pour que je prenne une leçon de morale auprès d’un Praesi, quel qu’il soit.
« Il assassine et torture des gens, Apprenti, rétorquai-je. Ce n’est pas exactement de l’héroïsme classique. »
« Il ne s’en prend qu’aux militaires, fit remarquer Masego. Et si la torture est sans doute un peu répréhensible… » Je haussai un sourcil à ce « un peu ». « … puisque l’Empire l’emploie lui-même pour obtenir des renseignements, difficile de lui jeter la pierre. Je ne qualifierais pas de maléfique le fait d’utiliser tous les moyens disponibles pour résister à une occupation étrangère. »
« Un Héros est censé être plus qu’un méchant qui se bat pour la cause opposée, répliquai-je. S’il n’a aucune supériorité morale à faire valoir, alors au nom de quoi tous ses partisans se battent-ils ? »
Le Sorcier s’éclaircit la gorge. « Je suis sûr qu’écouter deux adolescents débattre des subtilités de la morale serait passionnant, mais d’autres priorités nous attendent. »
Il semblait davantage amusé qu’autre chose, aussi pris-je la remarque sans m’en formaliser. Masego avait l’air de vouloir poursuivre la conversation et, pour être honnête, j’étais assez tentée de le laisser faire. Ce serait agréable d’avoir quelqu’un de mon âge avec qui parler de ce genre de choses. Hakram était ce qui se rapprochait le plus d’un confident dans la Légion, mais la conception orque de l’éthique était… enfin, mieux valait ne pas en parler. Faire de la force martiale sa vertu première avait tendance à déteindre sur les autres valeurs. En parlant du loup, songeai-je en entendant mon adjoint se racler la gorge.
« Notre entrée dans la ville n’est pas passée inaperçue, grommela Hakram. Ils ne manqueront pas de réagir à l’arrivée d’un autre méchant. »
La Calamité sourit. « Exactement. Et je crois savoir quand et où ils frapperont. »
Il tapota du doigt la silhouette du palais comtal.
« Je crois que vous avez reçu une invitation à dîner avec le Général Afolabi ce soir, dit-il. »
Je me frottai l’arête du nez. Qu’est-ce que cela disait de moi si, chaque fois que j’allais à un dîner, c’était dans le but de faire poignarder quelqu’un ?